QlliSTIOIS n iOII
1836 à 1856
QUESTIONS POLITIQUES
L'éditeur poursuivra, er. vertu des lois, décrets et traités internationaux,
toutes reproductions ou traductions du présent ouvrage, faites sans son
autorisation.
l'AlMS. — Imprimerie SERIUEHE et C, rue Moutiiuivtre. \-J?>.
EMILE DE GIRARDIN
1836 à 1856
QUESTIONS POLITIQUES
Ctrcanclo il veio.
Dakte.
TOME SEPTIEME
PARIS
SERRIERE , IMPRIMEUR-LIBRAIRE
123, RUE MONTMAKTKE, 123
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5 <2
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QUESTIONS POLITIQUES.
1851.
CE QU'IL FAUT QUE LE PEUPLE SACHE.
29 .Tvril 1851.
J'en ai la preuve raaléiielle (miIio les mains.
On essaie de soulever le Peuple.
On n'y réussira pas.
Une inlàme proelamalion ]jorlant le tilre de 10*^ bulletin
a été clandestinement imprimée.
Celte œuvre de ténèbres est signée : le comité central
DE résistance.
Elle circule à Paris dans les ateliers.
Elle est envoyée par la poste dans les déparlements, sous
enveloppe, timbrée des Batignolles.
De deux choses Tune : ou cette proclamation insensée et
criminelle est l'œuvre de réactionnaires à bout de compres-
sion, et ne sachant comment échapper h l'explosion qu'ils
ont provoquée ; ou bien elle est l'œuvre de meneurs exas-
pérés, soit parla captivité, soit par l'exil, et n'ayant consulté
«pie Firritation qui les aveugle. On le sait : à un certain
degré, l'irritation qui est la fail)lesse est aussi la folie.
Dans le premier cas, la police ne fera aucune recherche
<iui la mettrait facilement et sûrement sur la trace des au-
teurs de la provocation : ce sera un a\eu de culpabilité :
4 1851.
dans le second cas, les meneurs auxquels je fais allusion
garderont le silence ; ce sera une présomption d'origine.
Les réfugiés de Londres ont un journal.
Ce journal s'appelle la Voix du Proscrit.
Il a pour principaux rédacteurs MM. Ledru-Rollin, De-
lescluze, ancien rédacteur en chef de la Vraie Uépvblique,
et Ch. RibeyroUes, ancien rédacteur en chef de la Réforme.
S'ils s'associent aux sentiments qui ont dicté cette odieuse
proclamation, je ne leur demande pas de le déclarer; mais
s'ils la réprouvent, je les conjure de la flétrir avec toute
l'énergie de leur indignation.
Les circonstances sont graves ; il est des réponses qu'il
n'est pas permis d'éluder, un silence qu'il serait coupable
de gardei'.
Le moment est venu où il faut que chacun sache avec qui
et derrière qui il marche.
Je marche avec la Liberté; jamais je ne marcherai der-
rière la Terreur, s'appelàt-elle réaction de la réaction.
Point de masques !
Inquisiteurs qui voudriez revenir et qui avez fait haïr la
Foi, montrez votre visage !
Bourreaux qui voudriez reparaître et qui avez fait doutei'
de la Liberté, ne cachez pas votre face !
Quels que soient les auteurs de la pi'oclamalion clandes-
tine que je dénonce au mépris du Peuple qu'on veut soule-
ver et déshonorer, il importe qu'il les connaisse.
Les découvrir sera facile, car, par la conduite (ju'ils vont
tenir, ils se découv l'iront eux-mêmes.
Il faut (ju'on connaisse qui a signé et qui s'arroge \o droit
de signer ainsi : le comité central de résistance.
Ou ce comité central existe, ou il n'existe pas.
S'il n'existe pas, il est une imposture ; s'il existe, on
saura bientôt qui le conqiose. et je lui demanderai (pu l'a
inslilué.
La République démocrati(|ue de France n'est pas et ne
saurait être lallépublicjue de Venise, où un conseil des Dix
agissait et frai)pait dans l'ombre.
CE QU IL FAUT QUE LE PJaiFLE SACHE. o
Entre ii'àO el I80O six siècles se sont écoulés.
La France veut avancer et ne veut pas reculer, pas niéuie
(le soixante ans.
Qui entreprendrait de la ranienei' en 1793, la iaiiiénc-
rait au despotisme du sabre par le terrorisme de la hache.
Qui que vous soyez, qui adressez au Peuple des appels
écrils en lettres de sang, que ce soit la police ou la persé-
cution qui vous couvi'e, honte et mépris !
Fussiez-vous redoutables, je ne craindi'ais pas volic cn-
lère et je mettrais mon honneur à la bravei'.
Les sentiments d'indiynation que j'exprime ici, seront
ceux du Peuple (pie vous calomniez; de ce Peuple victo-
rieux qui ne s'est pas montré, en 1818, m lins magnanime
qu'en 1830, et qui, dùl-il être encore une fois tion)pé au
lendemain d'une quatrième révolution, n'hésiterait pas
entre ces deux noms : odieux ou généreux.
Les rois ne se défendent pas et se vengent ; les peuples
se défendent et ne se vengent pas.
C'est pourquoi finit l'ère des rois et connnence l'ère des
I)euples.
Le Peuple, que l'on fente d'égarer, et que j'avertis, sait
qu'il n'a plus qu'à attendre patiemment pour récolter à plçi-
nes mains la Liberté que la Réaction a semée.
Ce n'est pas lorsque la partie est presque entièrement ga-
gnée qu'il risquera inconsidérément de la peidre.
Pourquoi anticiperait-il sur 1852 ?
11 a tout avantage à voir venir ; il n'en aurait aucun à rien
anticiper.
Il n'abrégerait pas ses souffrances et sa misère ; il les ag-
graverait.
11 détournerait la responsabilité que les réactionnaires
ont assumée sur eux, pour l'attirer sur sa propre tête.
Ce ne serait pasdeTinq^afience ; ce serait de la démence.
Aussi, j'en suis certain, le peuple rcstera-t-il impertur-
])able jusqu'en 1852 ; il ne sortirait du calme qui fait sa force
que s'il avait à défendre la Constitution ouvertement violée,
a relever la République renversée, à proléger l'Assemblée
6 f8âl.
législalive lucnacée. ou a répondit' ii l'appel .suprême que
lui adresserait de la U'ihune nalioriale rupposition parle-
mentaire.
Ce qu'il faut que le peui)le sache, c'est (ju'il doit rester
sourd à tout autre appel; s'il y avait un grand péril à af-
fronter, un grand devoir h remplir, ce serait à ses repré-
sentants à lui en donner d'abord l'exemple.
Autrement, et s'il n'écoutait que son courage, il risque-
rait de lomljcr dans une embûche, et une émeute facile-
ment réprimée pouriait lui faire perdre les fruits de trois
révolutions.
Qu'il n'oublie pas (ju"il est souverain, et qu'il ne s'expose
point à changer celte position contre celle de v aincu.
Ce serait une irréparable faute, car il tient dans ses mains
les destinées de l'Europe tout entière.
Voici l'infàmc provocation que je dénonce à l'indignation
de tout ce qui veut, en Fi'ance. ratfermissemeni de la Ré-
publique par la Liljerté :
AUX DÉrAItTEMEXTS.
lOe BDLLEXÏN.
« Citoyens ,
» Le moment est lUTivù de reprendre le l'usil et d'exterminer, d'un
bout à l'autre de la France, les infâmes aristocrates que le 21 Février
avait épargnés généreusement, et qui n'ont pas cessé de vous pressurer,
de vous voler et de vous ruiner.
» L'insurrection est un droit qui appartient au peuple ; c'est un droit
qui vous rendra tous ceux qu'on vous a ravis ; c'est le seul droit qui vous
reste. Vous le savez, que chacun de vous se prépare.
» Au premier son de tocsin, comptez sur le concours énergique de
vos frères de Paris; de même qu'ils comptent sur votre concours si les
circonstances leur faisaient prendre l'initiative.
» Soyons tous solidaires, et qu'au premier ébranlement tous se lèvent.
» Mais, en attendant I'heuke rKOCHAiSK de la justice populaire .
écoutez un conseil et suivez-le, car il est bon :
» Le peuple, en 1830 et eu 1818, a fait grâce à tou.-^ le» royalistes, et
ces lâches suppôts du despotisme n'ont répondu à celte générosité que par
des crimes plus atroces.
» Avjourd'hui^ il n'i/ a plus de pardon /.'ostible , il n'en foui point, il ne doil
poinl y cil acoir.
» Tel doit être notre mot d'ordre, notre cri de rallieuient, si nous
CE QU'IL FAUT QUE LE PEUPLE SACHE. 7
Mîuloiiï que lu révolution que nous )jrt'pHroiis soit la doniière t^t non:- ap-
porte enfin le bien-être, l'aisanue, la rioliesse, eu un mot, le droit de jouir
de notre travail.
» Frappez sans pitié ; les traîtres ne inériieui aucune miséricorde. Tous
ceux qui combattent la République sont des traîtres, et ceux iiui s'abs-
tiendront au moment du combat leurs lâches complices.
» Hépondez à la résistance avec du plomb, du fer et du feu ! I !
» Pour que votre émancipation soit complète et votre bonheur du-
rable, il faut que vos ennemis soient anéantis et disparaissent sous terre.
» Regardons autour de nous, et nous reconnaîtrons les ennemis dont
nous devons l'aire justice implacable ; comptons-les, et, au grand jour,
qu'ils tombent foudroyés.
B Frères, c'est au nom du salut de tous que nous vous adressons ce.
conseil. Songez d'ailleurs qu'en marchant à la conquête de la liberté, il
serait dangereux de laisser dans vos communes cette race lâche qui \ou-
frapperait par derrière et immolerait vos l'emnies et vos enfants.
» Citoyens, si en Février la correction eût été complète, si la réaction
n'eût pas protité de la magnanimité du peuple pour organiser la trahison,
vous ne seriez pas obligés de prendre demain les armes pour reconquérir
vos droits et votre liberté, et depuis longtemps la prospérité régnerait
ious la République démocratique et sociale.
» Soyons énergiques !
» Que 1851 comble la lacune laissée eu ITitH.
» Et tout sera dit !
» Salut et fraternité.
» Lt COMITE CKNTUAL DE UÉsiSTANCE. »
Quels que suiciil les auteurs de l'odieuse proclamation
qui porte le titre de dixième bulletin, ils auront manqué
leur but, car aucun mou\ ement n'éclatera que s'il a été pro-
voqué par une indéniable violation de la U'tti'e de la Con-
stitution.
Mais, dans ce cas, ce ne serait pas une insurrection, ce
serait une révolution.
Révolution (jui aurait lieu sur tous les jjoints simulta-
nément.
Le ministère le sait ; il duit le savoir.
Aussi n'ouvrira-t-il pas les oreilles aux téméraires con-
seils du Constitutionnel qui propose de renverser la Consti-
tution, sauf ensuite à s'en expliquer avec la France.
M. Vércu croit que la France laisserait paisiblement taire ';
II se ti'omjK'.
8 1^51.
Pour allumer rincendie, il suffirait d'une étincelle; mal-
heur à qui la ferait jaillir!
II.
3 mai 1851.
Le préfet de police, nous l'en félicitons hautement, a tenu
a prouver que son administration n'était pour rien dans la
publication des odieux liulletins que nous avons dénoncés
à l'indignation de la France; en conséquence, il a fait saisir
dans une imprimerie clandestine située à Batignolles ou a
Clichy le nouveau bulletin qu'on va lire :
AUX départp:ments.
« Citoyens ,
» 1-a République est en danger !
n En présence des menées des royalistes , en présence du travail sou-
terrain des associations religieuses, en présence de l'insolent défi de Louis •
Napoléon et des préparatifs exterminateurs du pouvoir; en présence de
la lâcheté criminelle d'une grande partie des commis du peuple ; en pré-
sence de l'esclavage dans lequel est tombée la presse républicaine, en pré-
sence de la persécution qui pèse sur les démocrates, et du pacte de famine
qui est juré et poursuivi avec acharnement contre les travailleurs :
» Peuple des ateliers, peuple des campagnes, que dois-tu faire V
» Les uns te disent :
n Souffre tout jusqu'au bout et laisse passer.
» Les autres te disent '.
» Prépare ta faux et ta carabine ; le moment est venu d<? relever la tête !
)i Lequel de ces deux conseils dois-tu suivre ?
» Attendre davantage, c'est tomber dans le piège que nous tendent nos
ennemis, c'est leur donner le temps de nous forger de nouveaux fers, c'est
laisser opérer la fusion, c'est laisser la démocratie s'épuiser dans le ma-
rasme et rénervenieiii.
» Non, non, plus d'attente ! Assez de lâchetés et de trahisons !
» Il est de ces jours de fête marqués par la Providence pour être aussi
des jours d'émancipation et de justice.
» Nous touchons à ce jour où, d'un bout de la France à l'autre, une
seule volonté doit nous unir, un seul cri doit être jeté.
)) Restitution immédiate des droits du peuple.
») Anéantissement complet de la loi liberticide du 31 mai.
» Que la voix du peuple se fasse donc entendre imposante et énergique
dans chaque If^calité.
CE QU'IL FAUT QUE LE PEUPLE SACHE.
» Et qu'au cri universel de :
» A bas la loi du 31 mai !
» Se mêle le cri de :
)> Vive la République démocratique el sociale !
» Salut et fraternité.
» LE COMITÉ CENTRAL DE KÉ9ISTAKCE. »
lU.
6 mai 18.51.
Le ^9 avril, signalant à l'indignation do la France l'odieux
bulletin qui demandait que 1851 comblât la lacune laissée
en 1793, je posais la question dans des termes auxquels le
préfet de police a répondu en ce qui le concernait, car il a
fait arrêter ceux qui imprimaient les bulletins clandestins
des comités ténébreux. La Voix du Proscrit^ de son côté,
fait la réponse suivante, qu'il importe de connaître :
« Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous disons notre opinion sur lu po-
litique de la presse doctrinaire de Paris et de l'opposition parlementaire.
Si le peuple a le malheur d'njouter foi à ces prédications énervantes, nous
aurons bientôt à gémir sur la ruine de la République ; il est bon que tous
les démocrates le sachent. Récemment, nous avons constaté avec bonheur
que le peuple pensait comme nous à cet égard, et qu'il était bien décidé
à ne plus prendre conseil que de lui-même ; nous ajoutions, sur la foi de
nos correspondances, que les ateliers recevaient des enseignements plus
révolutionnaires et plus conformes à la gravité des circonstances ; nous
faisions, pourquoi le cacher ? allusion à des publications condamntes à
se faire anonymes, dont on nous garantissait le bon esprit, mnis dont nous
ne connaissions ni le texte ni la source.
» Est-ce notre faute, à nous, si les entraves apportées à la liberté de
la presse forcent les démocrates, qui ne veulent pas s'abandonnera une
direction dangereuse, les forcent, disons-nous, à employer ces moyens
clandestins?
» En même temps que le Comité central de résistance, la réunion parle-
mentaire présidée par I\I. Michel (de Bourges) a fait de son côté un appel
au peuple, pour Fengnger au calme, lui promettant de pousser le cri d'a-
larme et de marcher avec lui si la République était en danger.
» Nous ne ferons pas de récriminations, mais nous dirons au peuple
qu'il n'a ni conseils ni direction à recevoir de ceux qui ont failli au
.SI niai. Il fera son devoir, et saura bien choisir son jour et son heure,
sans attendre le signal de l'opposition parlementaire, car ce signal pour-
rait ne jamais venir. »
10 iS5t.
Ainsi, la Voix du Proscrit n'a jihs une parole de blâme
pour l'esprit qui dicle les pioelamalions que je la conjurais
de flétrir.
Je ne veux rien dire de plus. 11 paraît que le second coup
de fusil nrest destiné par les Teriorisles.
D'autre part, je sais que les Réaclionnaires guettent la
première occasion favorable de me déporter.
Chacun selon son tempérament.
Je n'en continuerai pas moins à crier en toutes occasions :
Ni Réaction, ni Terreur.
Point de Réaction, car la Réaction appelle et amène la
'Terreur.
Point de Terreur, car la Terreur appelle et amené la
Réaction.
Mais Libert(> en tout, poni' Ions.
1851.
LA FRANCE SOUTEH RAINE.
:50 avril 1851.
Proelumatiuns , conli'c-procliinialioiis cl réclamations ;
ainsi se résume dans ces Irois mois l'hisloirc de ces troisjours.
C'est aujourd'Iiui le tour des réclamations.
Celle qui m'arri\ e emprunte à sa l'orme ténébreuse un
caractère solennel : elle n"est signée d'aucun nom ; mais en
marge elle porte un sceau en cire rouge sur lequel est gravé
un bonnet de la Liberté avec ces mots : co.mité cemral de
RÉSISTANCE.
Il m'a paru qu'il était utile de la lendre publique, car je
ne connais rien de plus dangereux que la co-existenco de
deux sociétés : l'une extérieure, l'autre souterraine ; l'une
qui se montre, l'autre qui se cache ; l'une qui étaie, l'autre
qui nnne.
Voilà à quoi sert la liberté aibitrairement limitée et léga-
lement comj)rimée ! Elle sert à répercuter le mal et à l'em-
pirer. Elle sert iiendornn'r dans une fausse sécurité et dans
l'imprévoyance ceux qui <leviaient veiller toujours et sur-
tout travailler.
-Mais ce qui prou\e mieux (pie tout ce que je pourrais
dire, qu'on n'a rien gagné à supprimer le droit de réunion
et à nmseler la presse, c'est la pièce qu'on va lire.
12 lf^5ft.
Cette pièce est manuscrite, mais en tète sont imprimés
ces mots ;
REPUBLIQUE SOCIALE.
ÉGALITÉ , LIBERTÉ , FRATERNITÉ.
« Le Cuniilé central de résislance
[Ce qui suit est écrit a la niain.l
» Est absolument étrangei* à la pièce que vous publiez dans la Presse
de ce matin.
» Le Comité vous envoie, sous ce pli, son dixième bulletin, qu'il a cru
devoir revêtir de son timbre, afin qu'il n'y ait pas confusion.
» Ce que vous dites du Comité ne saurait donc lui être appliqué en au-
cune mnnière.
') Voici sa façon de penser sur la situation actuelle :
» Attendre 1852; user alors du suffrage universel, ou renverser les
obstacles qui s'y opposeraient.
>> D'ici là, ne prendre les armes que si l'on ne pouvait l'éviter ; mais
alors les prendre résolument.
» Le Comité central n'a jamais dit et ne dira jamais qu'il n'y a plus de
pardon possible. Il a proclamé hautement que les hommes de bonne foi qui
reviendraient de leur erreur, avant l'heure suprême, seraient encore bien
reçus.
» Il a ajouté que la terreur deTéchafaud avait fait son temps, et que
tout ce que le peuple devait désirer, c'était d'enlever à ses oppresseurs les
richesses qui sont dans leurs mains un instrument d'exploitation inhu-
maine et de réactions sans fin. Voilà ce qui distinguera 1852 de 1793.
n Vous demandez si le comité existe réellement, et qui l'a institué.
» Nous répondons :
» Il a été organisé en mai 1850, par l'initiative d'hommes dont la dé-
mocratie connaît le dévoûment, qui s'exposeront à tous les périls, et qui
ont juré de mourir pour la cause de l'égalité.
» Sa mission est à la fois révolutionnaire et organisatrice.
» Il la poursuit dans l'ombre, parce que la liberté est proscrite de notre
malheureux pays. C'est une chose que vous devriez comprendre.
» Paris, le 29 avril 1851.
B LE COMITÉ CENTRAL DE RÉSISTANCE. »
Ainsi, toujours mêmes causes et toujours mêmes effets.
Voilà donc la France l'evcnue à ces temps où M. Thiers
était carbonaro, avec M. Miche! (de Bourges), cl prononçait
ténébreusement le serment solennel de haine à mort à la
royauté; où M. llomieu, de son projjre aveu (1). tentait
d'affilier son ami M. le comte de Montalivet !
(1; Spectre rouge.
LA FRANGE SOtTTERRAINE. 13
A ([uoi sert l'oxpérionce? A quni sort l'histoiie qui nous
a légué l'cMisoignement de la soeiété des Francs-Juges, pré-
cédée par Toi-dre des Assassins? Est-ce qu'en Angleterre et
aux Etals-Unis il existe une seule société secrète?
Liberté ! sauve-nous de la Révolution !
Que la France soit libre, afin que disparaisse, n'ayant plus
de raison d'être, la France souterraine !
4851
LA RUE TKVNSNONNAIN.
30 lurll IHôl.
L'I'nicers publie une lelli-e de M. le niaréclial Bugeaud.
adressée à M. Louis Veuillot. Celle letlre nous en rappelle
une autre adressée à M. de Lamartine par M. Bugeaud. après
la Révolution du 24- février; cette lettre était une profession
de foi ardente en faveur du socialisme.
Rien de plus facile à expliquer :
Le 25 février, qu'est-ce qui opposait l'Idée ii la Force,
qu'est-ce qui resserrait le frein et retenait la victoire em-
portée? C'était le socialisme. On peut l'avoir oublié: moi.
Je ne l'oublierai jamais. On comprend donc (jue le maréchal
Bugeaud ait \anlé à cette époque le socialisme, qui venait
de remplir spontanément les fonctions de préfet de police
en couvrant les murs de Paris d'affiches signées, les unes
Considérant, les autres Cabet. Le jour n'est pas loin, pour-
tant, où l'on rendra de nouveau justice au socialisme, qui
n'est que la recherche des lois de la Société conformes à
l'Humanité.
Mais ce ii'esl pas du socialisuie (|ue je \{'u\ |)arler ici: ce
que je \eu\ faire remarcpicr. ("est linconséquence dans
laquelle il arrive souvent aux militaires de tomber, sans
s'en apercevoir.
LA RIT. TRANSNO.\NAI\. 15
Ainsi, dans lo loltro qno pnhiie Vf'iiirem. je (roiivc ce
post-scriptnm :
» P. i>. Vous me dites que vous ne pouvez me rendre auoun service ;
vous vous trompez ; l'Estafette, dans sou numéro du 3 ou du 4, a produit
sur mon compte un article infâme, mensonger d'un bout à l'autre. On y
répète réternetle nccumtinn d'avoir ordonné des égorgements dans la rue Trans-
nonnain. C'est en vain qu'à la fin de ]H37, ou au commencement de 183H,
j"ai fait insérer une lettre dans le C'ourrîVr pour démentir ce bruit odieux,
.l'aidit que je n'étais pas dans la rue Trausnonnain, et que je ue comman-
dais pas les troupes qui y sont allées. C'cs/ égal, on persiste à me rouer aujc
vengeances poinilairei. Xe pourriez-vous pas faire un article là-dessus, et
le faire répéter par (pielques journaux de votre connaissance?
)i MARECHAL BUGEAUP. »
Qu'un militaire nie avee in(lip;nationqne des égorgemenis
aienteu lieu rue Transnonnain, je le comprends: mais qtrun
militaire se borne à nier qu'il commandait les troupes qui y
sont allées, c'est ce que je ne comprends pas ; car c'est dé-
cliner une responsabilité pour la laire remonter jusqu'à la
hauteur d'une Couronne, list-ce digne ? Est-ce généreux?
Est-ce conforme à la discipline militaire '? Est-ce un bon
exemple donné à l'armée par un maréchal de France?
N'est-ce pas essayer d'échapper aux vengeances populaires
pour y vouer d'autres officiers, d'anciens ministres et même
un roi déchu, qui. le 7 mars 1848, n'était pas mort?
A tous les points de vue : au point de vue de l'Armée, au
point de vue de la discipline militaire, au point de vue de
la solidarité politique, au point de vue de ce qu'on appelle
si emphatiquement l'Autorité, je ne connais rien de plus
grave que cette protestation réitérée de >I. le maréchal Bu-
geaud à Tégard de la participation qui lui a été attribuée
dans les massacres de la rue Transnonnain. C'est la con-
science troublée de la Force expirante.
1851
L'INFLUENCE RELIGIEUSE.
l"inai 1851.
Je n'ai jamais été et je ne suis pas de ceux qui prennent
ombrage de l'influence religieuse.
Lorsque M. Tliiers et ses amis attaquaient, en 1847, à la
tribune les jésuites et contraignaient M. Guizot de faire
fermer leurs établissements, je les défendais intrépide-
ment contre le Constitutionnel^ le Journal des Débats, le
National et toute la presse unanime à les attaquer, moins
les feuilles religieuses et légitimistes. Je revendiquais, en
faveur des jésuites, le droit de la liberté.
Ce que je faisais en 1847, je suis prêt encore à le faire,
.sous la réserve qu'il n'y aura pas, en sens contraire, deux
poids et deux mesures, que les adversaires des jésuites
jouiront de la même liberté que les jésuites eux-mêmes,
qu'on n'interdira pas M. Jacques et qu'on ne destituera pas
M. Michelet. Que l'Université attaque les jésuites; que les
jésuites attaquent l'Université, et que de cette lutte sorte le
triomphe do la vérité! voilà comment je comprends la li-
berté, voilà comment je l'ai toujours comprise. La tolérance
qui n'est pas la même pour tous a un nom : elle s'appelle
partialité.
VUnivers, ne pouvant me reprocher de vouloir limiter
rinfluence religieuse, m'accuse de la nier.
L'INFLUENCE RELIGIEUSE. 17
Ce n'est pas moi qui la nie; c'est elle-même qui donne
l'étroitesse de sa- mesure.
Longtemps avant que l'Université dût le jour à l'Empire
et que la presse dût une demi-liberté à la révolution de
1830, il existait en France 50,000 prêtres disposant de 40,000
chaires, exerçant à l'état de privilège le droit de réunir,
dans 40,000 églises, toute la population de France, enfants,
femmes et hommes. Qu'ont-ils fait de cette influence ? Com-
ment l'ont-ils exercée? A-t-elle tari les sources du vice, du
crime et de la misère ? Lorsque la France était émaillée
d'abbayes, de couvents et de monastères, le peuple était-
il moins pauvre et la société était-elle plus morale? Il fau-
drait pour le prétendre n'avoir jamais feuilleté le grand
livre de l'Histoire et fermer les yeux à l'évidence du passé.
Mais je suppose que l'histoire ait menti et que le passé ne
prouve rien, je dis à VUnivers : Si l'influence religieuse est
aussi grande qu'il vous plaît de la représenter, comment le
clergé ne s'en est-il pas servi, en 1793, pour empêcher la
chute de la royauté séculaire et l'établissement de la Répu-
blique française ; en 1830, pour maintenir la légitimité qui
lui était si chère ?
Toutes les opinions doivent être libres ; VUnivers croit
qu'il suffirait de multiplier les aumôniers dans les bagnes et
les prisons pour amender les détenus; il croit que, pour em-
pêcher les récidives, il suffirait de créer un certain nombre
de sociétés de patronage qui auraient pour objet de con-
vertir la surveillance de la pohce en œuvre de charité ; je
l'avoue, je n'ai dans l'efficacité de ces palliatifs qu'une con-
fiance très étroitement bornée, et je persiste à trouver plus
simple de ne pas jeter l'écume dans la cendre, pour ra-
masser ensuite l'écume avec la cendre et les remettre dans
a marmite.
Amende et dommages-intérêts;
Haute surveillance de la Famille ;
Internat dans la Commune ;
Expulsion de la Patrie ;
Voilà mon code pénal : en quoi porte-t-il la plus légère
X. w
18 lS5t.
atteinte « à la puissance de la foi surnaturelle » dont VUni-
vers me reproche de ne pas tenir assez de compte ?
A chacun son œuvre : celle du prêtre n'est pas la mienne,
et je croirais lui manquer de respect si je me chargeais de
sa tâche et si je m'appropriais son langage. Le prêtre est
celui qui a trouvé ; le publiciste est celui qui cherche.
1851
LA LIBERTÉ DU ROULAGE.
2 mai 1851.
Je lis dans le Constitutionnel :
« Le projet de loi sur la police du roulage, qui a été adopté aujourd'hui
en seconde délibération, opère une révolution complète dans la législation
qui a régi jusqu'à ce jour notre industrie des transports. Les voitures qui
circulent actuellement sur les routes sont astreintes à des limites de char-
gement variables suivant la largeur des bandes des roues. Le projet de loi
supprime toutes ces conditions restrictives ; il permet aux voitures suspen-
dues ou non suspendues, qui servent au transport des personnes ou des
marchandises, de parcourir les routes sans aucune limitation de poids ou
de lai'geur des jantes. C'est, comme on voit, l'aiFrancbissement du rou-
lage ; c'est la liberté rendue à la circulation. Il y avait déjà longtemps
qu'on avait reconnu l'impossibilité de baser la réglementation du roulage
sur des principes clairs et précis. Mais l'administration des ponts et
chaussées s'entêtait à demander le maintien de la limitation des poids
comme absolument indispensable à la conservation des routes. Il a fallu
arracher péniblement toutes les concessions qui ont été accordées à notre
industrie des transports, dans les divers remaniements de tarifs effectués
depuis vingt ans. » k
Tout ce que dit le Constitutionnel en faveur de la liberté
du roulage, c'est ce que je dis en faveur de toutes les autres
libertés qu'on a la prétention de réglementer en France,
Vains et dangereux efforts !
20 1851.
Et pourquoi?
Est-ce que toute liberté n'est pas étroitement limitée par
elle-même ? De ce que l'homme est libre de marcher, cela
lui donne-t-il le pouvoir de faire à pied quarante kilomè-
tres l'heure ?
Laissez, laissez à la liberté ses limites naturelles, et ne
cherchez pas à l'enfermer dans des limites arbitraires.
Ce qu'on vient de faire pour la liberté du roulage, qu'on
le fasse pour la liberté de l'imprimerie, pour la liberté
d'association, pour la liberté de l'enseignement, pour toutes
les libertés, enfin, qui sont indivisibles et imprescriptibles.
n.
29 août 1851.
Le Constitutionnel, dans un excellent article consacré à
la liberté de circulation des voitures sur les routes de terre,
fait, à l'occasion du règlement qui a paru dans le Moniteur,
la critique suivante de la liberté réglementée :
« La loi date du 30 mai 1851, et c'est seulement aujourd'hui que ces rè-
glements viennent d'être publiés. Il a fallu, en effet, se livrer à bien des
recherches, descendre bien avant dans la pratique journalière du roulage,
pour pouvoir arriver à réglementer des choses si diverses sans gêner le
commerce de transport. Nous craignons bien que, parmi les dispositions
de ces ré^Tlements, il n'y en ait qui ne soient jamais appliquées ou qui ne
tombent bientôt en désuétude. Pour ne citer qu'un exemple, prenons la
disposition la plus importante, celle qui concerne le maximum des attela-
ges. D'après les règlements, il ne pourra être attelé : l» aux voitures de
roulage, plus de cinq chevaux si elles sont à deux roues, et plus de huit
si elles sont à quatre roues ; 2' aux messageries, plus de trois chevaux si
elles sont à deux roues, et plus de six si elles sont à quatre roues. A peine
ce principe posé, on reconnaît la nécessité d'y apporter des exceptions. Il
faut exempter d'abord les voitures qui doivent transporter les blocs de
pierre, des locomotives ou d'autres objets d'un poids considéi'able ; le rè-
glement dit, il est vrai, que l'emploi de cet attelage exceptionnel ne pourra
être autorisé par les préfets des départements que sur l'avis des ingé-
nieurs et des agents voyers ; mais voilà des formalités qui pourraient bien
arrêter le transport pendant plusieurs jours. Il faut ensuite admettre
l'emploi des chevaux de renfort pour les routes affectées de rampes plus
LA LIBERTÉ DU ROULAGE. 21
ou moins considérables. Enfin, on déclare que toutes ces prescriptions
restent suspendues en temps de neige et de verglas ; pourquoi ne pas ajou-
ter dans les temps de pluies abondantes et prolongées ? Les chevaux ne
sont pas, d'ailleurs, d'égale force dans toutes les contrées. Dix chevaux
dans tel département ne traînent pas plus que cinq dans tel autre. Ne
sera-t-on pas obligé, dans ce cas, d'user de tolérance? Sinon, ne serait-ce
pas rétablir, en fait, la réglementation des chargements qu'on a suppri-
mée en principe? Nous pourrions également faire ressortir les inconvé-
nients de cette réglementation minutieuse en ce qui concerne les messa-
geries. Les règlements détermineront les dispositions des compartiments
destinés aux voyageurs, et ils stipulent que la banquette placée sur l'im-
périale ne pourra pas contenir plus de trois personnes. A ce compte, il
serait défendu d'établir et faire circuler en France une voiture publique
analogue aux mail-coach et aux stage-coach dont ou se sert dans toute
l'Angleterre. Ainsi, voilà un système de voiture qui est presque le seul em-
ployé de l'autre côté du détroit, et qui se trouve proscrit chez nous ! On
aurait pu, suivant nous, abréger et simplifier ce règlement, qui renferme
trente-cinq longs articles et qui remplit plus de quatre colonnes du Moiii-
teur. Il y aurait eu deux avantages à cela : le premier, de laisser plus de
latitude à l'industrie des transports ; le second, de mieux assurer l'exécu-
tion des dispositions qu'on aurait prescrites. On a, d'ailleurs, toujours
mauvaise grâce à sembler vouloir retirer d'une main ce qu'on a donné de
l'autre. »
Très bien! Enfin, voici donc le Constitutionnel qui con-
vient que l'exception détruit la règle et ne la confirme pas.
0 Liberté ! tu as deux noms. Les hommes peuvent te con-
damner sous le nom de Liberté, le premier de tes deux
noms, mais tu leur échappes sous le second : Expérience!
Désormais, appelle-toi donc toujours Expérience, et re-
nonce à t'appeler jamais Liberté! Qu'importe le nom !
1851
L'AN MIL HUIT CENT CINQUANTE-DEUX.
Cette date effraie M. Armand Bei'tin.
Pourquoi l'effraie-t-elle ?
Pour lui, il n'y a point de péril, car M. Armand Berlin
est plus prompt à fuir que le péril n'est prompt à arriver.
M. Armand Berlin s'en prend aux « législateurs qui ont
» rassemblé sur celle date de mai 1852 tout ce qui peut
» épouvanter les honnêtes gens et encourager les pervers. »
M. Armand Berlin a tort.
Ce n'est pas dans la Constitution du 4 novembre 1848
que se trouve le danger, c'est dans la loi tlu 31 mai 1850.
Cette loi, qui la faite ?
Ce sont les amis de M. Armand Berlin.
Sans cette loi du 31 mai, la révision de la Constitution
n'eût pas rencontré d'opposition invincible, de résistance
sérieuse. En tout cas, si le vœu de la France eût été mé-
connu par l'Assemblée législative, le suffrage universel en
eût été quille pour envoyer, en mai 1852, une représentation
plus fidèle de l'opinion du pays.
Avec le suffrage universel,, tout se dénouait de soi-même;
rien n'était à cramdre. Avec le suffrage restreint, au con-
traire, tout se complique et tout est à redouter.
Mais à qui la faute ? Qui a mvenlé la loi du 31 mai? Qui
a exproprié de leur part de souveraineté collecUve trois
L'AN MIL HUIT CENT CINQUANTE-DEUX. 23
millions de Français? Qui a efliicéde la loi électorale l'éga-
lité politique, pour y rétablir l'inégalité sociale ? Qui a rompu
la paix pour déclarer la guerre? Qui a changé l'urne élec-
torale en urne fatale? Qui, de mai 1852, a fait, enfin, une
date sinistre ?
Que la loi du 31 mai 1850 soit abrogée, et cette date si-
nistre changera aussitôt de signification; où se montre
l'écueil apparaîtra le port.
Aussi tout Bulletin, quelque numéro et quelque titre qu'il
porte, dès qu'il donne à la loi du 31 mai le temps d'être
abrogée, me paraît pacifique. .Les mots m'importent peu ;
ce qui m'importe, c'est la pensée ; quand la modération est
transparente sous la violence, ce n'est pas la violence que
je regarde, c'est la modération.
Où M. Armand Bertin voyait, en janvier 1848, un fantôme,
je voyais une révolution; où il voit, en 1852, une révolu-
tion, je vois un fantôme. Le fantôme est dans le suffrage
universel ; la révolution est dans le suffrage restreint. Qui
le croira dans dix ans? — C'est en expiation de l'élection
de M. Eugène Sue, à Paris, qu'on a immolé trois millions
d'électeurs des 86 départements de la France.
Eh bien ! depuis que M. Eugène Sue siège à l'Assemblée
législative, y a-t-il déchaîné de telles tempêtes, que, pour
les apaiser, il fallût offrir aux Dieux en courroux, dont
M. Baroche est le grand sacrificateur, trois millions deux
cent mille victimes ?
Une ligne suffit pour peindre le Journal des Débats :
— C'est une bonne d'enfants.
851.
A QUI LA RESPOiNSABlLITÉ?
2 mai 1851.
A l'épaisseur dos nuages et à la pesanteur de l'atmos-
phère, il est facile de voir que la foudre d'une quatrième
révolution est suspendue sur nos tètes et n'attend qu'un
choc pour éclater.
Un seul moyen reste encore de soutirer l'électricité ré-
volutionnaire, c'est de restituer le droit de suffrage aux
trois millions de citoyens qui en ont été privés par la
loi du 31 mai, sans que cette loi les tînt quittes envers
l'Etat de l'impôt exigé par le percepteur et les exemptât de
la conscription.
Ce moyen sera-t-il opiniâtrement écarté, ou sera-t-il, au
dernier moment, adopté ?
Nul, aujourd'hui, ne le sait et ne le pourrait dire, car
c'est l'imprévu qui règne et l'imprévoyance qui gouverne.
Force m'est donc de raisonner dans le cercle de ce qui est
et non dans le cercle de ce qui pourra être.
C'est ce que je vais faire.
Si une révolution a lieu, et que cette révolution soit aussi
implacable que fut généreuse et facile à apaiser la révolu-
tion de 1848, à qui devra en échoir la responsabilité ? Ne
sera-ce pas avant tout et surtout à ceux qui l'auront pro-
voquée par le cynisme de leurs apostasies ?
Non-seulement ils l'auront provoquée, mais ils l'auront
A QUI LA RESPONSABILITÉ? 25
légitimée; non-seulement ils l'cuironl légitimée, mais ils au-
ront désarmé la veille leurs défenseurs du lendemain. Je
suppose que l'un des premiers actes de la Révolution vic-
torieuse soit de se transporter dans les imprimeries du Gon-
stituthnnel, de la Patrie, de VAssemblée Nationale, du
Journal des Débats, et d'y jeter violemment les casses par
les fenêtres, comme on l'a fait le 13 juin 1849 dans les impri-
meries de la Voix du Peuple, de la République, de hx Démo-
cratie pacifique et de VEstafette, en quels termes sévères
et mérités pourrai-je protester? Si on me répond : C'est re-
présailles, que pourrai-je répliquer? Si on fait aux journaux
des partis vaincus une guerre sous laquelle ils succombent
tous, SI on leur interdit la vente pour en conférer plus sûre-
ment le monopole aux journaux du parti victorieux, quelle
force emprunterai-je au passé pour réclamer les droits de
la liberté et de l'égalité? Si on loge M. Véron dans le ca-
chot où moisit depuis deux ans un grand écrivain, M. Prou-
dhon, qu'aurai-je à dire pour la défense de l'Atticus qui
aura conseillé de renverser la Constitution et de voter l'em-
pire? Si Belle-Isie troque M. Blanqui contre M. Romieu,
quelles considérations pourrai-je faire valoir? Si M. Guizot
succède à M. Raspail dans la prison de Doullens,de bonne
foi, me sera-t-il possible de soutenir que l'auteur de la loi
du 9 septembre 1835, laquelle interdisait de revendiquer la
République sous la Monarchie , a respecté la loi du 11 août
1848, qui défend non moins formellement de revendiquer
la Monarchie sous la République? Si MM. Giraud et Saint-
Hilaire ont le sort de MM. Jacques et Michelet, qu'aurai-je à
dire en faveur de la liberté d'enseignement qu'on n'ait le
droit de tourner contre les destituteurs de la veille , desti-
tués du lendemain? Si, renversant l'échelle dressée par la
loi du 31 mai, tous les électeurs payant plus de 100 francs
d'impôt sont dépouillés de leur droit de suffrage, quelles
bonnes raisons aurai-je à donner pour qu'ils soient main-
tenus dans l'exercice de leur droit? Si l'impôt progressif en
raison de la^ fortune succède à l'impôt progressif en raison
de la misère, par quels arguments le combattrai-je ? Si Fou
26 tS51.
l'ait subir à tous les prêtres suspects de légitimisme le
même traitement qui a été infligé à tous les instituteurs
suspects de socialisme, qu'aurai-je à dire? Si tous les
l'onctionnaires ne donnant pas à la démocratie victorieuse
des gages suffisants sont révoqués, sur quoi m'appuierai-je
pour combattre cette intolérance ?
A cette époque, pèserai-je plus en me jetant à droite que
je n'ai pesé depuis le 20 décembre 1848 en me jetant à
gauche? Puis-je l'espérer? De ma part, une telle espérance
serait une illusion, car tous les partis qui se succèdent se
ressemblent. Le culte de la Liberté compte si peu de zéla-
teurs qui aient une foi assez vive pour affronter le martyre,
et, avant le martyre, la calomnie !
Si le 20 décembre 1848, M. Odilon Bairot, se restant fidèle
à lui-même , évitant de verser dans les deux ornières
où, avant lui, étaient tombés à droite M. Guizot, à gauche
M. Ledru-Rollin, avait compris sa mission, la liberté était à
jamais fondée en France ; aucune révolution désormais n'y
était plus possible, car il n'y a pas d'effet sans cause.
Quelle admirable occasion manquée !
La retrouvera-t-on?
Sur la pente de la réaction, on ne s'arrête pas. M. Odilon
Barrot, M. Dufaure en ont fait l'expérience ; ils n'ont pas
tardé à être dépassés et conséquemment à être renversés
par MM. Baroche et Rouher.
Gela devait être.
MM. Rouher, Baroche et Faucher, assistés deMM. deMon-
talembert, Berryer, Thiers et Mole, seront les véritables
auteurs de la quatrième révolution, n'en déplaise aux
membres inconnus des ténébreux comités de résistance, et
aux meneurs impatients qui s'abusent sur la puissance de
leurs noms.
Oui, ce sont MM. Baroche, Fauchei' et Rouher (jui nous
conduisent h une nouvelle révolution, aussi vrai que c'est
M. Hébert et que ce n'est pas M. Ledru-Rollin qui a fait
éclater la révolution du 24 février. Sans M. Hébert, l'esprit
conciliant de M. Duchàtel eût naturellement prévalu ,
A QUI LA RESPONSABILITE? 27
cl M. Giiizut eûl tenu i\ la liil)unc un langage diflérenl.
Accuser par anticipalion tie la révolution future ceux qui
effraient la conscience publique par la violence de leurs
discours, de leurs articles ou de leurs proclamations, c'est
commettre un contre-sens, c'est trahir qu'on a des oreilles
pour ne pas entendre et des yeux pour ne pas voir.
M. Marc Dufraisse a mieux servi, dans cette session, par
un seul discours la cause légitimiste que M. Berryer par
tout ce qu'il a pu dire. En retour, M. Romieu a plus fait
pour le progrès du socialisme par la publication du Spectre
rouge que tous les socialistes avec leurs journaux et leurs
livres. Telle est la loi du balancier politique. Dès qu'on con-
naît cette loi, aucune erreur n'est plus possible.
Que ceux qui ont peur des révolutions se rassurent donc
quand ils lisent dans les proclamations ténébreuses « qu^il
faut que ISol comble la lacune laissée en 179o;^> mais
qu'ils tremblent quanil d'anciens préfets comme M. Romieu
écrivent, aux applaudissements des salons, que « le mot
DROIT ;i'fl aucun sens, que le canon seul peut régler les
questions de notre siècle, et qu''il le réglera, dùt-il arriver
de Russie. »
Telle manière de vanter les révolutions les retarde; telle
autre manière de les insulter les précipite.
En avril 1848, c'est à grand'peine que M. Ledru-Rollin,
membre du gouvernement provisoire et ministre de l'inté-
rieur, parvient à se faire élire représentant du peuple, tan-
dis que M. de Lamartine est élu dans dix départements. En
mai 1849, c'est le contraire qui a lieu. M. Ledru-Rollin est
nommé dans cinq départements, et M. de Lamartine n'est
élu dans aucun, pas même dans celui qui s'est illustré en
lui donnant le jour.
Du 24 févrierau23 avril 1848, la France se précipite brus-
quement de gauche à droite ; tlu 23 décembre 1848 au 13 mai
1849, elle se précipite non moins brusquement de droite à
gauche. Que s'est-il donc passé qui motive ces deux chan-
gements coup sur coup, en sens si contraires? Il s'est passé
qu'en avril 1848 le gouvernement inclinait à gauche, et
28 1851.
qu'en mai 1849 il versait à droite. Ce double mouvement de
gauche à droite et de droite à gauche, si rapidement exé-
cuté, prouve que la France, qui est douée d'un admirable
instinct, se jettera toujours du côté opposé à celui où son
gouvernement manquera de tomber.
Que la presse soit libre, entièrement libre ; que le droit de
réunion s'exerce dans sa plénitude, alors les élections feront
certainement et naturellement contre-poids : c'est ce qui a
eu lieu en 1848 ; mais que la presse demeure muselée et
que le droit de réunion reste suspendu, et, en 1852, le con-
tre-poids se déplacera de lui-même et passera de droite à
gauche.
Par ce qui est arrivé on peut facilement et presque infail-
liblement prévoir ce qui arrivera.
Si la loi du 31 mai n'est pas rapportée : — révolution.
Si le suffrage universel est rétabli, mais qu'il n'y ait pas
un changement de ligne politique complet : — déplace-
ment de la majorité actuelle.
Si ce changement complet de ligne pohtique a lieu : —
équilibrée des deux tendances, disparition de tout danger,
de toute cause de trouble ; retour de la confiance et affer-
missement de la République.
Au pilote qui prend l'écueil pour le port, demande-t-on :
A qui la responsabilité ?
1851
VIGILANCE !
3 mai 1851.
Le Peuple est calme autant qu'il est résolu ; lui recom-
mander le calme, ce serait donc lui faire injure et se rendre
ridicule.
Mais dans une ville qui compte plus d'un million d'habi-
tants qui tourbillonnent, nul ne peut répondre qu'il ne se
trouvera pas quelques poignées de fous ou de traîtres, et
c'est assez pour provoquer une collision funeste.
Il ne suffit donc pas que le Peuple soit calme, il faut en-
core qu'il soit vigilant.
Qu'il ait l'œil et l'oreille à tout.
Qu'il soit son propre préfet de police, et, au besoin, qu'il
se serve à lui-même de sergent de ville et de gendarme.
Ce sera une manière de prouver encore une fois que le
Souverain n'a plus besoin de tuteur, et qu'il suffit à régler
ses propres affaires.
Si, comme il n'y a pas lieu d'en douter, la journée du
4 mai 1851 se passe aussi tranquillement que s'est passée
l'an dernier la journée du 4 mai 1850, on peut être assuré
que toute proposition de révision de la Constitution sera
ajournée à la fin de janvier 1852.
Cet ajournement aurait cet avantage qu'il empêcherait le
cours des transactions et des travaux de se ralentir et de
s'interrompre.
30 1851.
Tout ce qui travaille et veut travailler, a donc le plus
grand intérêt à ce que l'ordre remporte demain, sans ba-
taille, une nouvelle victoire.
Chacune de ces victoires pacifiques est un échec pour les
réactionnaires et une humihation pour les peureux.
Peut-être un jour finiront-ils par comprendre qu'il est
par trop ridicule de prendre ses remords pour des dangers.
En effet, la peur d'une foule « iVhonnêtes gens, » c'est ainsi
qu'entre eux ils se désignent, ressemble fort à celle des
voleurs novices, qui n'entendent pas faire le plus léger
mouvement autour d'eux sans croire qu'ils ont été reconnus
et qu'on vient les arrêter.
Se créer des dangers imaginaires est le propre de toute
conscience troublée. Raison de plus pour redoubler demain
de vigilance, et se venger des fi-ayeurs coupables par la
gaîté la plus franche mêlée au calme le plus dédaigneux.
Ce n'est pas en donnant raison à ses calomniateurs qu'on
les aplatit, c'est en leur donnant tort.
Encore une bonne leçon que recevront demain les ca-
lomniateurs du Peuple.
Encore une bonne journée qu(> compteronl demain les
défenseurs de la République.
Ce seul mot partout répété aura suffi :
Vigilance !
1851
LES TRIUMVIRS.
8 mai 1851.
Tandis que MM. Guizot, Duchàtel et Salvandy enseve-
lissent deux monarchies dans le même linceul, ayant la
forme et portant^le titre d'un journal, M. Thiers, plus ha-
^bile, met au service de sa tête, pour bras droit le général
Changarnier, et pour bras gauche le général Cavaignac : il
reprend ainsi l'idée exposée en septembre 1848 par le gé-
néral Montholon, en ces termes :
« A l'intérieur, constituez donc, sous les auspices du prestige napo-
léonien, un triumvirat puissant ; car il sera significatif :
» Un général estimé , fils d'un conventionnel, frère d'un des hai'dis
lutteurs de 1830 et 1848 , aujourd'hui chef de la répression républicaine
contre l'insurrection démagogique ;
» Un homme d'État qui apporte à la République la longue et profonde
connaissance des afi^aires qu'il a dirigées avec honneur, et le gage d'une
opposition de huit années, qui ne permet plus d'attendre, de sa part, d'au-
tre réaction que celle du talent contre l'inexpérience, de la science contre
l'incapacité, des relations politiques les plus étendues contre l'isolement
d'une opinion, et des influences moyennes de la société contre le? passions
d'en bas ;
» Enfin, un homme jeune encore, élevé à l'école du malheur; héritier
d'un nom glorieux et cher au peuple, fortifié par des études sérieuses, ani-
mé par un ardent amour pour la France, et venant d'abdiquer sur l'autel
de la République toute arrière-pensée de prétendant , pour accepter le
mandat laborieux, le mandat partagé de membre du pouvoir exécutif.
» La raison politique, la raison d'État aura choisi les deux premiers
32 1851.
mandataires. L'imagination française, en leur associant l'élu de ses sou-
venirs, leur imprimera le sacre de son culte.
» Par cette combinaison forte, habile, populaire, vous donnez des gages,
vous donnez satisfaction aux trois grandes opinions qui partageaient le
pays, vous eu assurez la fusion, et voas offrez des garanties de paix à
l'Europe.
» Ce sera vraiment le pouvoir tricolore, où chaque opinion se verra re-
présentée, soit contre la monarchie blanche, soit contre la République,
rouge. Il y aura dans cet ensemble, dans ce triumvirat, dans ce consulat
(car il faut l'appeler par son nom}, tous les éléments de cette grande ré-
conciliation nationale qu'il est temps de proclamer et de mettre sincère-
ment en action dans notre pays.
» L'objet de cet écrit, tout entier de bonne foi, sans haine et sans fa-
veur , sans acception de personnes , c'est de prouver à la République
de 1848 :
)) Qu'elle doit se défier d'«n chef unique ;
» Que, en présence d'une Assemblée unique elle-même, il faut établir
un contre-poids qui évite les luttes;
» Que, à défaut des trois pouvoirs, il faut transporter la trinité dans
le pouvoir lui-même;
» Que, au milieu de nos divisions, il faut coaliser les hommes pour
concilier les idées ;
» Que les compétitures des prétendants doivent être vaincues ou neu-
tralisées -,
>' Que les révolutions ne se terminent que par des transactions ;
» Que les circonstances fournissent heureusement dans trois hommes
le moyen de satisfaire à la fois aux exigences des événements, des prin-
cipes et des traditions ;
» Et que ces trois hommes , réunis dans une organisation gouverne-
mentale qui parlera puissamment aux souvenirs de la nation comme à
ses intérêts, sont aujourd'hui tout portés, tout désignés parleur situation
personnelle comme par celle des choses. »
Le seul correctif introduit à l'idée du général Monlholon
par M. Thiers, c'est le remplacement de M. L.-N. Bonaparte
par le général Changarnier.
Le parfait accord qui existe entre les deux bras, bras
gauche et i)ras droit, de M. Thiers, s'est révélé de la ma-
nière la plus manifeste par le silence le plus absolu que
tous les journaux, sans exception, ont gardé sur l'affiche
placardée le 18 juin 1848 à Alger ; sur la démission de maire
de Paris offerte ii la commission du pouvoir exécutif par
M. Armand Marrast. mais non suivie d'effet ; sur le départ
LES TRIUMMRS. 33
d'Alger, le 22 juin, du général Changarnier, et sur sa nomi-
nation, le 29 juin, au commandement des gardes nationales
de la Seine ; sur l'ollre faite par le général Changarnier à
M. Ledru-Rollin d'aller répuhUcaniser l'Angleterre.
Silence dans les rangs ! a crié à droite le général Chan-
garnier ! silence dans les rangs ! a crié à gauche le général
Cavaignac ! silence au centre ! a crié le général Thiers, et
le silence a été de toutes parts observé.
Cette manœuvre fait à ceux qui l'ont commandée, sinon
à ceux qui l'ont exécutée, le plus grand honneur.
Elle était l'objet de tous les commentaires; on s'étonnait
surtout que M. le général Changarnier, après l'article qui a
paru dans le Galignani's Messenger, n'ait pas fait glisser
dans VOrdve un seul mot pour qualifier d'invraisemblable
et traiter de fable la proposition... d'aller renverser, en
Angleterre, la Monarchie pour y substituer la République.
C'est un étonnement qui ne serait pas né, si l'on avait su
que M. le général Changarnier ne pouvait nier la proposi-
tion faite par lui à M. Ledru-Rollin de débarquer en Angle-
terre et de venger sur Londres l'humanité outragée par les
Anglais à Copenhague, puisque cette proposition a été de
sa part l'objet d'un Mémoire manuscrit remis, le lendemain
de la conversation, à M. Ledru-Rollin.
Le silence de M. Changarnier s'explique donc naturelle-
ment. Le silence de M. Cavaignac ne s'explique pas moins
naturellement.
L'idée- fixe du National^ à l'époque où il aspirait, avant
le 24 juin 1848, à gouverner la France, était un triumvirat
composé essentiellement de M. Armand Marrast et de
M. Eugène Cavaignac. Il n'y avait de mobile que le troi-
sième personnage : quand ce n"élait plus M. Sénard. c'était
M. Rerger.
C'est de cette idée fixe que M. Thiers paraît avoir hérité
aujourd'hui.
Préparons-nous donc à saluer les Iriumvirs !
A Rome, ils s'appelèrent :
Octave.
X. 3
Lépide,
Antoine.
En France, ils S'appelleraient, si on les laissait faire
Changarnier.
Thiers,
Cavaignac.
1851
SUFFRAGE LMVEKSEL KT PItKSSE QUOTIDIENNE.
I.
y mai 1851.
Sont pour le maintien de la loi du 31 mai les journaux
dont les noms suivent :
Le Journal des Débats ;
VOrdre ;
Le Messager de l' Assemblée :
UAssemblée nationale :
La Patrie;
L'Union ;
VUn'vers.
Sont contre le maintien de la loi du 31 mai, les journaux
(|uotidiens dont les noms suivent :
Le Constitutionnel (aux derniers convei-tis l'honneur de
passer les premiers) :
Le Siècle ;
Le National ;
La République ;
L'Opinion publique :
La Gazette de France ;
Le Pays :
VÈvénement :
36 *854.
La Presse.
Ce relevé conipamlilest ulile à étudier, car il prouve que
si la Fusion s'accomplissait, elle serait la suppression du
suffrage universel.
M. Guizot est contre le suffrage universel !
M. Berryer est contre le suffrage universel !
M. Thiers est contre le suffrage universel !
M. Barrot est conti-e le suffrage universel.
M. de Montalembert est contre le suffrage universel.
Us sont contre le suffrage universel et ils veulent rétablir
la monarchie au nom de la France !
Par quel moyen?
Comment saura-t-on s'il est vTai, ainsi qu'ils le pré-
tendent, que la France ne veut pas de la République?
Jeter par la fenêtre la clé de la serrure, est une nouvelle
manière d'ouvrir la porte de la prison où l'on est renfermé.
Us se disent des hommes d"Elat !
Us ont la prétention de nous gouverner !
De quel droit ?
A quel titn^ ?
La justice veut que nous constations que VOin'nion pu-
blique et la Gazette de France sont restées fidèles en 1850 h
l'opinion qu'elles avaient soutenue en J8i8; si tous les
autres journaux, si le Constitutionnel notamment, avaient
eu la môme fermeté de principe ou les mêmes scrupules de
conscience, la situation politique ne serait pas ce qu'elle
est. Étrange et vulgaire contre-sens ! C'est le journal qui
voulait le plus ardemment la revision qui a le plus con--
i/lribué à la rendre impossible, en appuyant la suppression
du suffrage universel. Était-ce donc pour rendre inévitable
le coup dÉlal ? Était-ce donc, de la part de M. Véron, une
réminiscence de l'opéra de Fernand Cortès ? Était-ce
SUFFRAGE lliMVEttSEL ET PRESSE QUOTIDIENNE. 37
uiio manière de brûler ses vaisseaux, afin de se créer la
nécessité de remplacer la République par l'Empire?
Alors tout serait expliqué.
Mais quel fut le sort de Fernand Coilès?
M. Véron le sait certainemenl.
Le conquérant du Mexique inuurut dans la misère.
1851.
ANGLETERRE ET FRANCE.
Il y a un moi5,unrligiio et moilesle (•oniinorfvmt écrit a la
Presse la lettre ci-après :
« Pîiris, 10 mai 1851.
» Monsieur,
•j Si j'étais fabricant, industriel ou clief d'atelier, jeconduirais à Londres
tout mon personnel ouvrier, depuis les apprentis jusqu'aux contre-maîtres
(à mes frais) ; mais je ne suis qu'un connnerçant de deuxième classe, et je
suis réduit à faire ce voyage-là tout seul. Toutefois, m'associant de tout
cœur au vœu émis par M. Blanqui dans sa troisième lettre, que vous pu-
bliez dans votre journal, je souscris volontiers pour la somme de 50 francs,
si vous pensez qu'une souscription ouverte sous vos auspices puisse pro •
diiire une somme suflisante pour aider un certain nombre de nos ouvriers
en tout genre à aller étudier, dans cette exposition des produits universels
tous les secrets des industries étrangères.
» CAILLE jeune,
» 26, rue Sainte-Croix-de la-Bretonuerie. ••
I^a Presse se hAle de répondre :
0 L'idée e.-l juste; l'idée est bonne. La Presse inscrit donc avec empres-
sement M. Caille, et souscrit elle-même pour 500 francs ; on ne dira pas,
nn ne pourra pas dire que c'est du socialisme ! Tous les cliefs de fabrique,
tous les négociants, tous les banquiers répondront- il s, non à l'appel de la
Presse, mais à l'apitel d'un modeste commcr<^ant? »
En s'expriinaiil ainsi : « on ne djra pas. <»> >k i>o\iRnA cas
ANGLETERRE ET FRANCE. 39
DIRE yuE c'est du SOCIALISME ! » et en laissant à M. Caille lo
mérite exclusif tle l'initiative, la Presse s'était proposé pour
but d'ôler tout piétexte à ceux qui, pour se dispenser de
rien faire, allèguent à tout propos et hors de propos ({ue
c'est du socialisme, et déclarent que si ce n'en était pas on
pourrait, en toutes circonstances, compter sur leur concours.
La pire des tartufferies est celle de l'égoïsme.
Il importe de la mettre complètement à nu.
(^est déjà ce que la Presse a fait à roccasion des Cités ou-
crières. où les deux seules souscriptions réalisées, de qiiel-
(jue importance, furent :
Celle de M. L.-N. Bonaparte 50,000 fr.
Celle de M. Emile de Girardin 20,000
On devait croire que la première de ces deux souscriji-
tions, toutes les deux entièrement versées, donnerait l'im-
[julsion h la banque et au commerce de Paris, qui, le 2o fe-
\ l'ier 1848, avaient mis tant d'empressement à souscrire en
faveur des blessés de février.
Point.
Pas le moindi'e entraînement, pas le moindre concours.
Et puis, l'on s'étonne que le peuple, lorsque l'évidence l'a
Iristement éclairé, vote pour ceux qui lui témoignent des
sympathies au lieu de voter pour ceux qui ne lui montrent
qu'indifférence et froideur! Quelle différence entre la con-
duite qu'on tient à Paris et celle qu'on tient à Londres, où
un seul membre du Parlement souscrit pour une somme
de douze cent cinquante mille francs, afin de faire réussir
l'idée de l'Exposition universelle !
Ce qu'on va lire est extrait du premier article de M. Mi-
chel Chevalier sur l'Exposition universelle de Londi'es, in-
séré dans le Journal des Débats, article où l'on raconte
comment naquit et se développa l'idée de l'Exposition :
y Dans le sein d'une Société qui existe, non par l'investiture ou la per-
mission de l'autorité, mais par le zèle spontané de ses membres, la Société
des Arts, le prince Albert, qui en fait partie, émit le 15 juin 1849, dans
dps termes qui lui font le plus grand honneur, l'idée d'une Exposition
universelle. La proposition fut goûtée par la Société, qui se mit à préparer
40 1851.
les voies, en adressant des recuiiimandations personnelles aux pi'incipaux
chefs d'industrie. Là-dessus, pourtant, pas de loi, ni d'ordonnance, ni
d'ordre eu conseil. Ce sont quelques personnes en très petit nombre, le
prince Albert et trois ou quatre autres personnes dignes d'être ses colla-
borateurs dans ce magnilique dessin, qui, à titre privé, se réunissent, dis-
cutent, proposent et disposent provisoirement. L'entreprise est reconnue
possible. Bien. Le comité de la Société des Arts en pose les bases d'une
manière générale.
» Après avoir pris le temps de se reconnaître, et après quelques tâtonne-
ments bien naturels, un appel est fait aux souscriptions volontaires, afin
de se procurer la somme à laquelle se monteront les frais, y compris
500,000 francs pour les médailles et les récompenses. On obtient bientôt
ainsi 65,000 liv. st. 1,625,000 francs); la somme est ronde, mais c'est ma-
nifestement insuffisant.
«Alors, comment faire? Des entrepreneurs courageux, MM. Munday,
offrent de se charger de tout à leurs risques et périls. On leur lémoigne
une reconnaissance sincère, mais on les refuse. C'eût été se soumettre à un
contrôle gênant, plus que gênant, malgré la grâce parfaite avec laquelle
se présentaient MM. Munday et la déférence profonde qu'ils témoignaient
envers les fondateurs. Alors un noyau d'hommes considérables apparaît
sur la scène.
» Ces excellents citoyens s'engagent pour de grosses sommes, en casque
les recettes qu'on attend de la vente des billets ne couvrent pas les dépen-
ses. Un membre du Parlement, M. S. -M. Peto donne le signal : il signe
pour 50,000 liv. st. (1 million 250,000 fr.); après lui, c'est entre autres
M. Jones Loyd, récemment promu à la pairie, sous le titre de lord Over-
stone, financier instruit, auparavant banquier.
» Les notabilités financières de la Cité se groupent autour d'eux. On
rassemble ainsi une masse d'engagements individuels montant à 200,000
liv. st. (5 millions de francs), sur quoi la Banque d'Angleterre, tenant avec
raison la garantie pour très valable, se déclare prête à faire toutes les
avances. L'entreprise, de ce moment, est sauvée : c'est Colomb qui a son
navire après l'avoir tant souhaité. »
Voilà commont se font les choses en Anglelerro ! Voici
maintenant comment elles se font en France :
SOUSCRIPTION FRANÇAISE.
l'OUK L'EKVOI de TllAVAlLLKURS A l'EXPOSITION DE LOKDKES.
(Liste générale du 10 mai au 15 juin 1851.)
Caille jeune 50 fr. » c.
Le journal la Presse 500 »
Total 550 fr.
ANGLETERRE ET FRANCE.
Report 550 fr.
Comte d'Orsay 100
V"^ Bernard-Baleines 10
Sorel, ouvrier 5
H.-C. Debbeld, négociant 20
Auguste Joly, ouvrier 10
J. Laffitte 20
Scrriere, imprimeur de la Ihesse ... 20
L.-V. Chatair 5
D' Schuster 20
Henry F. de l'Haumière. 5
Maurice La Châtre 20
' M'"" Seveste ..." 5
Charles Labarre, tailleur 5
Atel. de menuisiers, rue Noire, à Lyon 4
A. Bellangé 5
Mossy 10
Fisson 10
V. L. X. 5
Librairie nouvelle, boulev. des Italiens. 40
A. Carlet, à Rouen 10
Le Pilote de Londres 100
A. CoUin 5
Dutel, à Lyon 5
Mangin 10
Ch. Pimpaneau, teneur de livres ... 3
Lévy, ouvrier 1
Une Vendéenne, abonnée 10
Atel. des ébénistes, 7, rue de Charonne , 30
Geoffroy 1
Paul Bellissen, de Marseille 5
Lumet fils, de Marseille 5
Caille, soldat au 25!' de ligne 5
Franchy Magniadas 5
Regneau, de Dijon, brasseur 50
Wilhem Conrad 20
Bouissin, avoué de la Presse 10
Le docteur Hermann Ewerbeck .... 5
E. Spiers 5
Edouard de Pompery 10
Louis Xicoud 2
L.-F. Jobit 3
Desjardins-Lieuf, graveur exposant . . 5
Total 1,174
41
4â 1851.
Kejiort 1,174 »
Dellwuiiuu, ouvrier pasieinentier ... 2 »
PoinsignoD, ouvrier en peignes, expos. 5 »
Bacot 1 »
Un anonyme 1 «
Juillard 2 »
Mllaud, avocat 5 »
• îambon, notaire à Cos;ic .ô )i
L. de Galembert, h Tours 10 »
Guillaume 1 »
Guiastrennec aine , à Porstrein .... 13 »
Thiéré 10 »
Vei"guin, épicier à Lyon 1 ».
Cristofled(J. Claude), tisseur à Lyon. » 50
l'icard, Jérôme, tisseur à Lyon. ... ôO >■
A. Colins, teneur de livres à Lyon. . . » 50
Mme Marie d'Agoult (Daniel Stem] . . 20 >-
Morin, ouvrier cordonnier » 50
F. -M. Peucliot, à Doulevant 5 »
J. D 20 >,
Morel, ouvrier de Lyon 5 »
Total 1,284 Ir. o
Pour rccuoillir 1,300 francs, sur lesquels la Presse eu a
\ei'sé 500, il lui a fallu plus d'un mois!
Et qui a souscrit ?
Les noms d'un seule grande fabrique, d'une seule grande
maison de banque ou de commerce s'y trouvent-ils ?
On les y chercherait vainement.
Elles ne pourront pas dire que c'était du socialisme, et
que si l'initiative de cette souscription avait été prise par un
autre joui'nal. elles n'eussent pas laissé l'appel sans réponse !
La Presse a donné son argent, mais elle n'a fait que prêter
sa publicité à l'idée généreuse d'un digne commerçant.
La souseriplion ouverte le 10 mai sera fermée le 30 juin.
Les cin([ plus foi'ts souscripteurs composeront de droit \c
<'omité, fpii aura ii statuer sur les tlemandes à l'cflct dètrc
choisis [)(Mir aller ii Londres. Toute demande autrc^ que
relie pnivciKint de simples ouvriers s(M";i ('cjuMée.
ANGLETERRE ET FRANCE. 43
II.
2 juillet 18.51.
La souscription iia atteint que le chitTic de 2,176 francs,
quoique la Presse eût souscrit pour 500 i'v.
Néanmoins, une commission a été nommée pour délibérer
et prononcer sur les demandes d'admission. Cette commis-
sion est composée, ainsi qu'il suit, des cinq plus forts sou-
scripteurs :
MM. le comte Altred d'Orsay ,
d'Etcliemendy,
Caille jeuue,
Bouron et C", bautiuiers.
•Jaccottet (de la Librairie nouielle].
Elle s"est réunie trois fois, et, après mùr examen, elle a
admis les ([uinze Iravailleui's dont les noms suivent :
Boussac, mécanicien, ateliers Derosiic et Cail.
Crossart, coutelier, 29, Faubourg Saint-Martin.
Dumont (E.j, carrossier, 4, rue de Sèze.
Diiranton, teinturier.
Gaucherot, tnpissier, 14, rue Basse-du -Rempart.
Glaise, ébéniste, 5, rue de Chavonne.
Larcher, typographe, 23, rue Louis-le-Gi-and .
Miilarmet, ouvrier en bronze.
Mocbi'i, diarpentior, 24, chaussée MéjiiJniontant (Bellt-ville''.
Mouchot, boulangerie mécanique, à Montrouge.
Paulmier, serrurier, 13fi, faubourg Poissonnière.
Foncier, rilateur, 34, faub. Poissonnière, chez M. Léon Vallès.
Vassel, ouvrier doreur-décorateur, 41, rue Lafayette.
Vautier, ouvrier en pompes, 67, rue Saint-Honoré.
Viuf'ard (Pierre), graveur sur bijoux, 1.5, rue du Battoir-St- André.
Chacun de ces travailleurs appartient à une profession
différente, et tous donnent des gages de savoir et de patrio-
tisme éprouvés. A leur retour à Paris, ils publieront un
rapport sur l'Exposition universelle de Londres; le rapport
sera communiqué à tous l(>s journiuix démocmliqnes. qui
ponrronf le puMior.
1851
AUTRICHE ET FRANGE.
12 mai 1851.
Le préfet de poKce vient tlitdieisser iiux commissaires de
police de Paris et de la banlieue la circulaire suivante :
« Monsieur,
» Je vous informe que M. le ministre de l'intérieur a pris un arrêté
ainsi conçu :
» Art le'. Aucune représentation extraordinaire ou à bénétice ne pourra
avoir lieu sur un des théâtres de Paris ou de la banlieue sans une auto-
risation spéciale du ministre de l'intérieur.
» Art. 2. Les représentations à bénéfice ne pourront avoir lieu que sur
le théâtre auquel le bénéficiaire est attaché.
» Art. 3. Les artistes des théâtres subventionnés ne pourront paraître
dans les représentations extraordinaires ou à bénétice que sur des théâtres
subventionnés, et après avoir obtenu l'agrément du directeur et une au-
torisation formelle du ministre de l'intérieur.
» Art. 4. Les autorisations de représentations extraordinaires ou à bé-
néfice devront être demandées deux jours à l'avance et contenir exacte-
ment rénumération de la composition du spectacle.
» Art. 5. M. le préfet de police et M. le directeur des beaux-arts sont
chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du pi-ésent arrêté,
qui sera signifié à MM. les directeurs de théâtre de Paris et de la
banlieue.
» .3e vous prie, monsieur, de notifier ces dispositions aux directeurs des
théâtres situés sur votre circonscription, en leur enjoignant de s'y confor-
mer, et d'en surveiller vous-même l'exécution. »
Atloiidons-nous, un de ces jours, h ce que M. Léon Fau-
cher fera paraître un arrêté qui (ixera le nombre de fois
AUTRICHE ET FRANCE. 45
qu'il sern permis (rnller por mois au spectacle, et les cas où
ce plaisir sera iuterdit à titre de punition.
Le cai'aclère du maître d'études est indélél)ile. Il ne se
perd jamais. Vous croyez qu(> c'est une badine qu'il tient à
la main quand il se promène, non, c'est un martinet.
M. Léon Faucher me permettra de lui indiquei' un livre
qu'il ne connaît peut-être pas ; ce li\ re est intitulé : l'italie
sous LA DOMINATION AUTRicHiKNNE, par Henri Misley; il y
trouvera d'excellents i)réceptes et (Futiles renseignements
quil pourra mettre à profit, tels que ceux-ci :
t( Les avocats ne peuvent sortir de Milan sans l'autorisa-
» lion du trihuiial de première instance, comme les voilu-
» fiers ne peuvent sortir de Vérone sans une permission de
y la police. »
iN'est-ce pas, en effet, un scandale et un danger que
M. Jules Favre, avocat du barreau de Paris, puisse aller
plaider à Versailles ou à Bourges? Vite! vite une loi qui
réprime ce scandale et prévienne ce péril.
« Il n'est pas permis à l'héritier de vendre, même au
» poids du papier, la bibliothèque qu'on lui a léguée. "
Excellente disposition ! Comment M. Léon Faucher n"y
a-t-il pas déjà songé '?
Allez! allez! monsieur Léon Faucher, continuez démettre
du feu sous la chaufh'èie où il n'y a plus d'eau !
1851
TROIS JOURS. TROIS SAISIES. TROIS PROCES.
19 mai 1851.
L'ancien calendrier napoléonien portait pour titre : une
VICTOIRE p.\R joiR ! Le nouveau calendrier napoléonien a
remplacé ces mots par ceux-ci : une saisie par jour !
Jeudi, c'était le Messager de VAssemhlée qui était saisi
])our avoir rempli av^ec un excès de vigilance le rôle de sen-
tinelle.
Vendredi, c'était V Evénement. i)our avoir protesté contre
Péchafaud avec une vigueur qui cependant ne dépassait pas
celle des éloquents discours prononcés parM.de Lamartine
contre la peine de mort.
Samedi, c'était la Semaine, pour a\oir pr-is la défense
des détenus de Belle-Ile contre les rigueurs qu'on l'ait su-
bir à il'anciens représentants du peuple, et comparé ces ri-
gueurs à celles dont M. Louis-Napoléon H(»naparte se plai-
gnait dans la protestation suivante :
PrniPKtntion adressée, le 22 mai 1841, au président du ronseii des ininistret,
par le prince f..-N. Bonaparte.
« Depuis iieul' mois que je suis entre les mains du gouvernement fran-
çais, j'ai supporté patiemment tous les outrages; mais je ne veux pasme
taii-e plus longtemps, et autoriser l'oppression par mon silence.
« Ma position doit être considérée sous deux points de vue : le cCté
moral et le côté légal.
f) Moralemont, le gouvernement, qui a reconnu la légitimité du chef de
TKOIS JOLfKS. JHOIS SAISIES. IHOIS PROCES 47
ma maison, est oliligi- de me rceoniinître comme in'iiice et fie m^ traiter
eomine tel.
» La politique a ses droits, que je ne conteste pas; que le gouverne-
ment agisse envers moi comme envers sou ennemi, et qu'il m'ôte les
moyens de lui nuire, il sera juste; mais, au contraire, il sera inconsé-
quent et mesquin s'il me traite, moi, fils de roi, neveu de l'empereur et
allié à tous les souverains de l'Europe, comme un prisonnier vulgaire.
» En invoquant les alliances étrangères, je n'ignore pas qu'elles n'ont
jamais servi aux vaincus, et que le malheur rompt tous les liens ; mais le
gouvernement français doit reconnaître le principe qui m'a fait ce que je
suis, car ce principe, c'est le sien, c'est la raison de son existence. La sou-
veraineté du peuple a fait mon oncle empereur, mon père roi, et je suiis
prince français par ma naissance. J'ai donc droit au respect et aux égards
de tous ceux pour lesquels le vote d'un grand peuple, la gloire et le mal-
heur sont quelque chose.
» Si, pour la première fois de ma vie, je me vante du hasard qui a
présidé à ma naissance, c'est que la fierté convient à ma position, et que
j'ai racheté les faveurs premières de la fortune par vingt-sept ans de
peines et de souffrance.
» Quant à ma position légale, la Cour des pairs a créé pour moi une
peine exceptionnelle.
» En me condamnant à une pi'ison perpétuelle, elle n'a fait que léga-
liser l'arrêt du sort qui me rendait prisonnier de guerre ; elle a tâché
d'allier l'humanité à la politique, en m'infligeant la peine la plus douce,
e plus longtemps possible.
» Dans l'application, le gouvernement est resté bien en arrière de l'in-
tention que je me plais à prêter à mes juges.
» Habitué dès mon enfance à une vie rude, je ncmc plains nullement
de Vinconvenante simplicité de ma demeure ; mais ce dont je me plains, c'est
d'être victime de mesures vexatoires inutiles à ma sûreté. Pendant les
premiers mois de ma captivité, toute espèce de communication avec le de-
hors était interceptée, et, à l'intérieur, j'étais tenu au secret le plus ri-"
goureux ; mais depuis que plusieurs personnes ont été admises à commu-
niquer librement avec moi, les restrictions intérieures n'ont plus d'objet.
» Et cependant, c'est précisément depuis qu'elles sont inutiles qu'elles
sont plus rigoureuses. Tous les besoins journaliers du service sont soumis
aux investigations les plus minutieuses. Les soins du plus fidèle serviteur
auquel il ait été permis de me suivre, sont entravés par des obstacles de
tout genre.
» On a établi une telle terreur parmi la garnison et les employés du
château, qu'aucun individu n'ose lever ses regards vers moi, et qu'il faut
de l'audace pour être seulement poli.
» Et comment en serait-il autrement, quand la plus simple prévenance
est regardée comme un crime, et que tous ceux qui voudraient soulager
48 1851.
ma position, sans manquer à leur devoir, sont menacés d'être dénoncés à
l'autorité et de perdre leur place ?
» Au milieu de cette France, que le chef de ma famille a rendu si
grande, je suis comme un excommunié du treizième siècle ; tout le monde
fuit à mon approche, tous craignent mon attouchement , comme si mon
souffle était contagieux.
» Mais cette inquisition insultante qui me poursuit jusque dans ma
chambre, qui reste attachée à mes pas lorsque je i-espire l'air dans un coin
reculé du fort, ne se borne pas à ma personne : elle s'étend jusqu'à mes
pensées. Mes lettres de famille, mes épanchements de cœur sont soumis
à la censure la plus sévère, et si une lettre renferme un témoignage trop
vif de sympathie, la lettre est séquestrée, et son auteur dénoncé au gou-
vernement.
» Par une infinité de détails trop longs à énumérer, il semble qu'on
prenne à tcâche de me rappeler à chaque instant du jour ma position de
captif, et qu'on me crie sans cesse aux oreilles : Vœ victis !
» Il est important de constater qu'aucune des mesures prises que je si-
gnale ici n'était prise envers les ministres de Charles X. dont j'nrcupe les
chambres délabrées .
» Et cependant les ministres n'étaient point nés sur les marches du
trône; ils n'avaient pas été condamnés au simple emprisonnement, mais
à une peine plus sévère, la déportation.
» Ils n'étaient pas enfin les représentants d'une cause qui est l'objet de
la vénération de la France.
» Le traitement que j'endure n'est donc ni juste, ni légal, ni humain.
Si on croit par là me dompter, on se trompe; ce ne sont pas les outrages,
mais les marques de bonté qui brisent le ca'ur de ceux qui souffrent.
» L.-N. BONAPARTE. »
Chacun de ces trois procès va soulever les plus graves,
les plus délicates questions, et est appelé à un immense re-
tentissement.
Elu du 10 décembre, \ous (jui, en septembre 1848. à
votre arrivée à Paris, ne parliez que Liberté et Amnistie ; vous
qui avant de voir qui que ce soit, vouliez vous entretenir avec
le rédacteur en chef de la Voi.r du Peuple. M. Prondhon, et
désiriez une entrevue avec le rédacteur en clicrde la Presse.
(pii donc aujourd'hui vous conseille? Ne seraient-ce pas
ceux qui ont intérêt à vous perdi'e .'
JNe lisez-vous donc aucun jouiiial?
Ne savez-vous donc rien de ce qui se passe, se dit et se
trame dans les trois réunions de la rue de Riroli. de la r}ie
des Pyramides et de la rue de l'Université ?
TKOIS JOURS, TROIS SAISIES, TROIS PROCÈS. 49
Allendrez-vous donc qu'il soit trop lard pour réfléchii' sur
la destinée que six millions d'électeurs vous ont faite ?
N'avez-vous donc pas sur la table de votre cabinet le
Mémorial de Sainte-Hélène ?
P. S. — Les détails suivants sur la nouvelle mise au ca-
chot d'un certain nombre des détenus de Belle-Ile me sont
adressés :
« Quelques prisonniers avaient imaginé d'organiser de pe-
tites tables où ils pussent un peu plus facilement travailler,
écrire, faire leur correspondance. L'administration s'est of-
fusquée de cette idée. Alléguant que les planches formant
les tables lui appartiennent, elle veut les faire enlever.
» Les prisonniers s'opposent à l'enlèvement des objets
d'une si inotfensive jouissance ; immédiatement tous les
membres des chambrées coupables sont jetés au cachot.
» Cette expédition, qui s'est passée le 14 mai 1831 , à quatre
heures du soir, a eu pour victimes MM. Barbes, Gambon,
Maigne, André, Daniel Lamazière, Langlois, Hibruit et dix-
neuf autres de leurs compagnons. Tous sont au pain et à
Veau, n''ajjant d'autre couche qu'une paille étendue dans les
casemates depuis longtemps. »
4851
LA RÉPUBLIQUE NE SERA PAS RENVERSÉE.
" C'est ce qui fait qu'après le 24 fe'vrier, lorsque ces
partis ont éclate' et que cette situation sociale s'est ré-
véle'e, ON A RECONNU QU'IL n'y AVAIT PLUS DE MO-
NARCHIE POSSIBLE. Et ceux qui s'honorent d'y avoir
été fidèles jusqu'au dernier jour ont cru qu'il était de
leur devoir social, de leur devoir de citoyen, de se ral-
lier FRANCHEMENT A LA SEULE FORME QUI DÉSORMAIS
PEUT CONJURER LES MALHEURS PUBLICS. (TrfeS bien !) ^i
DUPiN. 27 septembre 1848.
" La Piépublique a été fondée ici le 4 mai, le jour ob,
en présence de la population de Paris tout entière, k la
face d'un soleil radieux comme les cœurs et comme
les visages, nous sommes venus, tous ensemble, pro-
clamer la république! (Très bien 1 très bien 11 »
DE FALLOux. 4 septembre 1848.
20 mai 1851.
11 y a plusieurs raisons principales et décisives pour les-
quelles la République ne sera pas renversée.
Ce qui m'embarrasse uniquement , c'est de savoir dans
quel rang les classer ici.
Je commencerai par la raison la plus vulgaire, et je dirai :
La République ne sera pas renversée, parce que les Monar-
chistes qui en souhaitent la chute ne feront pas contre la
Républi(]ue ce que les Républicains ont fait contre la Mo-
narchie. Us ne risqueront pas tout : fortune , liberté, vie.
Ils ne s'exposeront pas à se faire condamner à la détention
dans le fort Saint-Michel , ou à se faire tuer dans les rues
derrière une barricade. Or, les couronnes toutes restaurées
LA RÉPUBLIQUE NE SERA PAS RENVERSÉE. 51
ne tombent pas plus du ciel que les alouettes toutes rôties .
La Répul)lique de 1848 existe, du même droit qu'existait
la Monai'cliie de 1830. Si vous tenez tant, mes braves mes-
sieurs, à renverser la République , tenez donc alors un peu
moins h respirer Pair pur et à finir tranquillement votre
existence dans un lit moelleux. Risquez quelque chose , ne
fût-ce qu'un cil de vos prunelles.
La République ne peut être renversée qu'à la suite d'une
bataille, et une bataille ne peut avoir lieu que si vous la
livrez.
LiM'ez-la donc !
Un peu de courage !
Qui ne risque rien, n'a rien.
La Monarchie de 1815 n'est pas tombée toute seule en 1830.
La Monarchie de 18-30 n'est pas tombée toute seule en 1848.
La République de 1848ne tombera pas toute seule en 1851 :
et, s'il n'y a pour la renverser que vos déliljérations de la
Rue de Rivoli, de la Rue des Pyramides , de la Rue de l'U-
niversité, vos dîners de fusion et vos harangues de tribune,
prenez garde de raffermir, connue on affermit le clou sur la
tête duquel on frappe.
En vérité, en vérité, je vous le dis : c'est ridicule, c'est
risible.
Si vous entendiez comme le peuple s'en moque !
Lui qui est toujours prêt à verser son sang pour ce qui
est l'objet de sa foi !
Je connais mille républicains, dans le peu que je connais,
convaincus ou convertis, qui sont tous prêts à se faire tuer
pour défendre la Répul)lique; je ne connais pas un seul
monarchiste qui soit décidé à braver le même péril pour
relever la Monarchie.
Bien dîner, bien digérer ne suffit pas.
Je viens de donner ma première raison, et, je l'ai dit. la
plus vulgaire.
Je passe à la seconde :
La République ne sera pas renversée, parce que les mo-
tifs que faisait valoir à la tribune, le 27 septembre 1848,
52 ISSi.
M. Dupin, iToiil pas cessé de subsister el onl conservé toute
leur force.
[.e 27 septembre 1848, que disait M. Dupin? — 11 disait :
« On a reconnu qu'iL n'y avait i-lus de monakchie possible.
» Ceux qui s'honorent (Vy avoir été fidèles jusqu'au dernier jour ont cru qu'il
était (le leur devoir social de se RALLIER FRANCHEMENT a la
SEULE FORME QUI DESORMAIS PUT CONJURER LES MALHEURS PUBLICS. »
Et, lorsque M. Dupin s'exprimait ainsi, il n'était que I é-
clio de la pensée nationale qui faisait dire
A M. Denjoy :
« La MONARCHIE EST MORTE ; la France désormais ne peut plus être
gouvernée que par la France, »
A M. de Caulaincourt :
« Le crouveruement républicain ! Tout autre est impossible : TOUTE
ARRIÈRE-PENSÉE SERAIT CRIMINELLE. ))
A M. Ségur-d'Aguesseau :
« La forme monarchique a fini son temps; elle est désormais convaincue
d'impuissance pour satisfaire aux nécessités sociales de la démocratie
triomphante. Plus de bonapartisme! Plus de légitimisme ! Plus de ré-
gence! Vive la République ! »
A M. Dariste :
« Nul ne peut méconnaître, dans l'établissement de la République, la
volonté delà Providence, qui, après un travail de soixante ans, a détruit
dans nos mœurs toutes les racines de la monarchie pour consacrer au mi-
lieu de nous, d'une manière définitive et complète, ces grands principes
de la loi universelle : Liberté, Égalité, Fraternité. Aussi attendions-
nous la République, les uns un peu plus tôt, les autres un peu plus tard. »
A M. Bocher :
« J'aime assez ma patrie pour ne point attirer sur elle les maux de la
guerre civile, et je crois avoir assez de raison pour comprendre que ces
maux seraient inévitables si l'on tentait de remonter désormais vers des
MONARCHIES IMPOSSIBLES.... La Régence, je la tiendrais là, dans ma
main, et il dépendrait de moi, en l'ouvrant, de la faire sortir, que, dans
l'intérêt de mon pays d'abord, et pour cette famille même en faveur de
laquelle on me croit capable de la rêver, mes doigts se briseraient plutôt qixe
de la laisser s'échapper. »
A M. Mathieu Bodet :
« Accepton- avec joie lu progriiinmc qin' la République a In-crii sur
LA UKi'LbLlQLK M: SKUA I'AS RK.W KUSEE. 3:3
sou drapeau.... l.a rt-ïi.-rtaurc ne sérail i>as i^euk'ineiit LOta'Ain.K, elle se-
rait FrSESTE. Tour des choses nouvelles, il faut des hommes nouveaux.
L'expérience dupasse, la connaissance pratique des institutions tombées
seraient plutôt un embarras qu'un appui, un fardeau qu'un secours. vivK
I.A RÉPUBLIQUE ! )>
A M. Abbatufci :
« Jl faut accepter dans toutes ses conséciucnees la révolution puliliciue
et sociale qui vient de s'opérer. »
A M. Buffet :
« Le jour même de la révolution de février, les hommes investis par
racclamation populaire de la mission d'organiser un gouvernement pro-_
visoire déclaraient qu'à leurs yeux la forme républicaine était la seiile qui
convînt désormais à la France ; ils ])roclamaicnt la llépublique, sauf in
rnlifiration du peuple, c'est-à-dire de l'Assemblée qui, élue par le peuple,
parlera et agira en son nom. Cette ratification doit-elle être donnée? —
Je reponds sans hésiter AFFIRMATIVEMENT. »
A M. Dabeaux :
M Oui, citoyens^ la Képubliq\ie ! cette forme détînîtive de gouvernement
convoitée comme un avenir séduisant par ceux mêmes qui n'y voyaient
qu'une brillante utopie, elle est a nous! »
A M. Thiers :
« La République est lu forme de gouvernement qui nous divise le
inoins. »
Go qui était vrai après le 24 février 1848, non seulement
n'a pas cessé de Têtre, mais l'est devenu encore plus nbso-
lument, car tout ce qui s'est passé en Europe depuis deux
ans, h A'ienne, à Prague, à Milan, à Florence, à Niiples sur-
tout, à Rome, à Berlin, à Cassel, dans toute l'Allemagne cl
d;nis toute l'Italie, a jeté sur la royauté une clarté sinistre.
Cette clarté, en dissipant les illusions dernières , a éloi-
gné d'elle à jamais tous les ])arlisans sincères de la Li-
berté, tous les adversaires déclarés de l'Arbitraire.
Je suis de ce nombre.
Et cependant, quand M. Guizot avait disparu le 24 Fé-
vrier, quand M. Thiers s'était éclipsé , j'étais aux Tuileries,
j'étais à la Chambre des députés, et je venais chercher ;t la
54 1»51.
liibuïie le diiipcau (jui sorvil à i)ruléger i;i roli;iilo préri-
pilée de M*"® la duchesse d'Orléans.
Je n'ai jamais fait partie d'aucune société secrète ou dé-
guisée.
Je n'ai pas appartenu à la Société Aide-toi le ciel V aidera,
fjui aida à M. Guizot à renverser la Restauration.
Je n'ai jamais eu, comme M. Thiers carbonaro, à pronon-
cer de serment de haine à mort contre la royauté.
Je n'ai jamais conspiré la chute d'aucun gouvernemcnl,
et, comme M. Dupin, je puis dire que j'ai été fidèle jusqu'au
dernier jour à la Monarchie qui avait reçu, en 1834, mon
serment de fidélité en qualité de député de la Creuse.
Je n'ai contribué en rien à l'avènement de la République,
ni le 24 lévrier, ni le 4 mai, ni le 7 septembre, ni le 4 no-
vembre 1848; je n'ai appuyé ni le gouvernement provisoire,
ni la commission executive, ni le général Gavaignac; je ne
suis donc pas suspect d'enthousiasme pour la R('pul)li(iiie
(juandje m'exprime comme je viens de le faii'c.
J'ai tout essayé pour empêcher la Monarchie de 1830 de
tomber; je sacrifierai tout pour empêcher la Républi(|ue
de 1848 d'avoir le même sort.
Je ne crois pas aux gouvernements de droit : je suis pour
les gouvernements de fait.
C'est à ce titre que j'ai soutenu la Monarchie de 1830;
c'est à ce titre également que je soutiens la République
de 1848.
J'ai poui" principes (pie tout gouvernement qui tombe a
mérité de tomber, et qu'il est plus facile à un gou\ ornement
de ne pas choir que de se relever.
Aussi la République ne se laissera-t-elle pas l'enverser.
Tous les avantages sont de son côté :1e fait, le droit, le
nombre. Conspirer pour la rétablir, sérail périlleux : mou-
rir, s'il le fallait, [)our la mainlenir, serait glorieux. Ce sen-
timent est celui (|ui anime beaucouji dlionnues fermes et
qui veillent dans le silence. \'ous aviez donc l'aisitn. et [lar-
faitement l'aison de dire, o monsieur IJupin. (pi'il n'y avait
LA REPUBLIQUE NE SERA PAS RENVERSEE. 55
plus (le Monarchie possible, et que la République élail la
seule forme de gouvernement qui désormais pût conjurer
les malheurs publics! Cette croyance a pu paraître s'affai-
blir depuis deux ans ; mais le moment n'est pas loin où elle
recouvrera tout son empire. Ce moment, ce sera celui où
les orateurs de la rue de Rivoli, de la rue des Pyramides et
de la rue de l'Université, monteront tous, ainsi qu'ils l'an-
noncent, à la tribune de l'Assemblée nationale, pour y nier
fièrement la République et y affirmer hautement la Monar-
chie. Quelle défaite nouvelle , je le prédis, ils préparent à
la Monarchie ! Quel triomphe éclatant ils préparent à la Ré-
publique ! Qu'ils l'attaquent donc , ces fiers champions,
dont pas un n'a su défendre la Royauté, ni en Juillet 1830,
ni en Février 1848 !
Je passe à une troisième raison qui me paraît souveraine
et sans réplique.
La République ne sera pas renversée, par ce motif qu'il
n'est pas encore arrivé à un mort de tuer un vivant.
Or, la Monarchie, en France, est morte et bien morte.
Procès-verbal de son décès et de son inhumation a été
dressé en ces termes par M. de Chateaubriand :
« Puisque aucun pouvoir parmi nous n'est inviolable, puisque le scep-
tre héréditaire est tombé quatre fois depuis trente-huit années, puisque le
bandeau royal attaché par la victoire s'est dénoué deux fois de la tête de
Napoléon, puisque la souveraineté de Juillet a été incessamment assaillie,
il faut en conclure que ce n'est 2><is la République qui est impossible, mais la
monarchie. La France est sous la domination d'une idée hostile au trône :
uu diadème dont on reconnaît d'abord l'autoiùté, puis que l'on foule aux
pieds, que l'on reprend ensuite pour le fouler aux pieds de nouveau, n'est
qu'une inutile tentation et un symbole de désordre. On impose un maître
à des hommes qui semblent l'appeler par leurs souvenirs, et qui ne le sup-
portent plus par leurs mœurs ; on l'impose à des générations qui, ayant
perdu la mesure et la décence sociale, ne savent qu'insulter la personne
royale ou remplacer le respect par la servilité. »
CHATEAITBRIAND Mémoires d' outre-tombe.
Entre la République debout et la Monarchie tombée, le
Peuple français pourrait-il un seul instant hésiter ?
Non, il n'hésitera pas. caria vérité de ces paroles de
o6 1S51.
l'Écriture , confirmée pai- les siècles . s'est gravée dans sa
mémoire :
« Voici quel sera le droit du roi qui régnera sur vous :
» Il prendra vos tils et il les mettra sur ses chariots. 11 b'eii fera des
gens de cheval, et il les fera courir devant son char.
» Il en fera ses officiers ; il prendra les uns pour labourer ses champs
et pour recueillir ses blés, et les autres pour lui fabriquer les armes et
l'attirail de la guerre.
» II fera de vos filles de? parfumeuses, des cuisinières et des bou-
langères.
» Il prendra aussi ce qu"il y aura de meilleur dans vos champs, dans
vos vignes et dans vos plants d'oliviers, et les donnera à ses serviteurs
préférés.
» Il vous fera payer la dîme de vos blés et du revenu de vos vignes,
pour avoir de quoi donner à ses officiers et à ses eunuques.
» Il prendra vos serviteurs, vos servantes et les jeunes gens les plus
forts, avec vos ânes, et les fera travailler pour lui.
» Il prendra aussi la dîme de vos troupeaux, et vous serez ses esclaves.
» Alors vous crierez conti'e ce roi que vous aurez voulu, et le Seigneur
ne vous exaucera pas, parce que c'est vous-mêmes qui aurez demandé
d'avoir un roi. » (I. bois, 7. 18.)
Non, il n'hésitera pas, car la Royauté a été condanmée eu
ces termes par un roi, par Frédéric II, roi de Prusse :
« Dans les royaumes, la forme du gouvernement n'a de base que le des-
potisme du souverain : les lois, le militaire, le négoce, l'industrie et toutes
les autres parties de l'État .sont assnjéties au caprice d'un seul homme
qui a des successeurs qui ne se ressemblent jamais ; d'où il s'ensuit, pour
l'ordinaire, qu'à l'avènement d'un nouveau prince, l'État est gouverné par
de nouveaux principes, et c'est ce qui porte préjudice à cette forme de
gouvernement. Il y a de l'unité dans le but que les républiques se propo-
sent et dans les moyens qu'elles emploient pour y parvenir; ce qui fait
qu'elles ne le manquent presque jamais.
» Dans les monarchies, un fainéant succède à un prince ambitieux :
celui-ci est suivi d'un dévot ; celui-là par un guerrier ; celui-ci par un sa-
vant; celui-là par un autre qui s'abandonne à la volupté ; et, pendant que
ce théâtre mouvant de la fortune présente sajis cesse des scènes nouvelles,
le génie de la nation, diverti par la variété des objets, ne prend aucune
assiette fixe. Il faut donc que, dans les monarchies, les établissements qui
doivent braver la vicissitude des siècles aient des racines si profondes,
qu'on ne puisse les arracher sans ébranler en même temps les plus soli-
des fondements du trône.
» S'il est vrai que la forme de gouvernement la ]ilus parf;iite est colle
d'un royaume bien administré, il n'est pas moins certniu que les répuVili-
LA RÉPUBLIQUE iNK SEHA l'AS UENVEUSÉE. 57
que» ont rempli ie plus promptement le but de-leur institution, et se sont
mieux conservées, parce que les bons rois meurent, et que les sages lois
sont immortelles. »
Je Icrmine, cl je dis : Non , la République ne sera pas
renversée ; car, pour qu'elle lut icnversée, il faudrait que
la Monarchie pût être rétablie.
Or, c'en est fait désormais, en France, de la royauté, car
elle ne pourrait y i-eprendre son cours, quatre fois inter-
rompu, qu'en remontant pour le moins, dans le passé, jus-
qu'à 1750. Tout un siècle, tombé en poussière , ne se res-
suscite pas ! Si Charles II, ramené par Monck, en 1659, a pu
relever le trône à la place du billot sur lequel était tombée
la tète de Charles P*", en 1649, c'est qu'il n'était tombé, en
Angleterre, que la tète d'un roi. Les institutions étaient
restées debout. L'aristocratie britannique, l'inégalité des
partages, le régime des substitutions avaient survécu au
protectorat d'Olivier et de Richard Gronnvell.
En est-il ainsi , en France, où le droit d'aînesse a été
aboli, où l'égalité des partages est entrée dans les mœurs,
où toute aristocratie héréditaire a disparu?
L'impossibilité de rétablir la Monarchie équivaut donc à
l'impuissance de renverser la Républiciue.
Non, elle ne sera pas renversée, parce qu'elle ne pourrait
pas être remplacée.
1851
LE MEPRIS DES LUIS.
19 mai 1851.
Le représentant du Bas-Rhin, le dernier élu du suffrage
universel, a déposé sur le bureau de l'Assemblée législa-
tive, avec demande d'urgence, la proposition suivante :
« Attendu que rien n'est plus contraire à la stabilité dos
gouvernements que le mépris des lois ;
» Attendu qu"il vaut mieux abroger une loi si elle est
inutile, que de la laisser outrager impunément;
» Attendu que la désuétude, c'est l'arbitraire ;
» Attendu que la loi du 11 août 1848 est de jour en jour
plus audacieusement défiée et plus effrontément méconnue
dans la principale de ses dispositions, celle qui est ainsi
conçue :
« Art. lii". Toute attaque, pur l'un des moyens énoncés en l'article, l^r
de la loi du 17 mai 1819, contre... les institutioss képublicaines et
LA CONSTITUTION. Contre le principe de la souveraineté du peuple et du
suffrage universel, sera punie d'un emprisonnement de trois mois à cinq
ans, et d'une amende de trois cents francs à six mille francs ; »
» Attendu qu'il y a urgence :
-» 1° Puisque notamment on a pu écrire impimémenl des
plu'ases Iclh's (|uc celle-ci, non moins contraire ii l'autorité
de l'Asscmi)lcc n.ilionjih" (|u'au\ institutions républicaines,
à la souvei'ainclc du i)OU|)lc et au sufl'ragc universel : u La
» seconde fête, ce fut l'acclamation vingt-seit fois répé-
LE MEPRIS DES LOIS. oO
» TÉK, de la l'oiine gouvemeincnlale FILOUTÉE ;i la France
» par le Provisoire ;
» 2° Puisque aujourd'hui même plusieursjournaux rendent
compte de séances dans lesquelles le changement de la
forme de gouvernement a été Tobjel de délibérations li-
vrées à la publicité ;
» Je dépose la proposition suivante :
« Le décret du 11 août, relatif aux crimes et délits com-
» mis par la voie de la presse, est abrogé. »
» Le 10 mai 18ol.
"» EMILE DE GIRARDIN,
» Beprésentant du pevple. »
1851
Ul E FAUT-IL ENTENDRE PAR CE MOT : LA LOI?
22 mai 1851.
Le journal de M. Guizot (iélend en ces termes la loi du
M mai, qui sujiprime trois millions d'électeurs :
« II faut que lu loi soit respectée par tous ; la loi est la protection de
tous les gens de bien. La loi est la base fondamentale de toute association
humaine ; elle est le contrat tutéiaire de tous les membres de cette société ;
rlle ne peut être livrée au caprice des minorités ; il n'y a que des démo-
lisseurs et des incendiaires qui prétendent ébranler ou détruire les as-
sises de l'édifice social. »
Donc, si 376 représentants du peuple se mettaient d'accord
pour abroger la Conslilulion par une Loi, renverser la Ré-
publique et rétablir la Monarchie, il faudrait que tous les
Français s'y soumissent.
Est-ce là ce qu'entend, est-ce là ce (|ue prétend le Jour-
nal de M. Guizot ? II importe d'éelaircir ce point.
IL
21 août 1851.
avais deniaiule au Journal de MM.Guizotet de Pastoret,
QUE FAUT-IL !• NTENDKE PAK CE MOT : LA LOI ? Gl
au Moniteur do la Fusion, it VAsscmblée nationale, quellr
porUH' il donnait à ce mol : la loi ; s'il en étendait le sens
jusqu'à admettre que 376 représentants du peuple eussent
le droit de voter le renversement de la République et le
rétablissement de la Monarchie? La question était caté£:o-
ri(jue; aussi est-ce en n'y répondant pas que la feuille {u-
sionnaire y a répondu. Même silence gardé sur cette ques-
tion : Si 23 départements sur 86 étaient enlevés ii la Fran-
ce, que devrait-elle faire?
1851
L'HEROTSME DF JOURNAL DES DÉBATS.
24 mm 1851.
Je lis dans le Journal des Débats :
« En voyant monter M. Emile de Girardin ii la tribune, nous étion*
bien sûrs qu'il s'y distinguerait à sa manière. M. Emile de Girardiu n'a
pas trompé notre attente; il a été ce qu'il est toujours, dans la presse et à
la tribune : il a été lui-même, c'est tout dire. Sait-on le reproche que
M. Emile de Girardiu est venu faire au parti de l'ordre ? C'est que les
hommes qui composent le parti de l'ordre ne descendent pas dans la rue ;
c'est qu'ils n'y sont jamais descendus pour défendre leur drapeau. Sur un
point, l'orateur delà Montagne a raison ; non, les hommes d'ordre ne sont
jamais descendus dans la rue pour attaquer un gouvernement établi ; mais
ils y sont descendus jilus d'une fois pour défendre la société quand elle a été me-
nacée, attaquée par les nouveaux amis de M. Emile de Girardin. Le 15 mai
1848, ils y sont descendus pour délivrer la représentation nationale et
chasser les nouveaux amis de M. Emile de Girardin. Dans les journées de
juin, il y sont descendus pour attaquer et renverser les barricades élevées
par les nouveaux amis de M. Emile de Girardin. Les hommes d'ordre son!
encore prêts à descendre dans la rue le jour où, suivant la menace qu'il en a
faite à la tribune, il pourra convenir à M. Emile de Girardin d'y descen-
dre il la tête de ces factieux qu'il prend sous sa protection, et dont il ne
faut pas médire. Cet audacieux appel à la force, cette provocation ouverte
il la guerre civile, ont produit dans les rangs de la majorité Témotion
qu'il est aisé de concevoir. »
C'est le cas de s'écrier, après avoir lu ces lignes : Mal-
heureux Journal des Débats ! malheureux Berlin !
Feu de joiu's avanl la l'évoIuUon du 24 février 1848, le
Jownat des D('f)ats s'exfirimait comme il s'exprime le 24
L'Héroïsme du journal des débats.
mai 1851, non moins fièrement. Il s'écriait : « Marchez aw
le fantôme, il s'évanouira ! »
Et le 24 février, le fantôme qui s'évanouissait avait pris,
le drôle! les traits de M. Armand Berlin.
Se sauver de France en Belgique et de Belgique enPrusse.
c'est la manière de M. Berlin de descendre dans la rue.
Voilà comment M. Berlin y est descendu le 24 février, en
si grande hàle qu'il n'avait pas même laissé à ses rédac-
teurs un mot d'instruction, et que le seul qui n'eût pas
perdu la tête, parce qu'il était fort de ses sympathies pour
les souffrances du peuple, M. Michel Chevalier, accourait le
25 février à la Presse, dans mon cabinet, où il put s'y ren-
contrer avec bon nombre de riches banquiers qui se ba-
laient de venir ouvrir un(> souscription en faveur des
« factieux. »
Il est vrai que, celle fois encore, les factieux étaient
vainqueurs.
Mais c'est trop longtemps m'arréter au coin de M. Berlin,
ce tambour-major de toutes les révolutions; oui, tambour-
major est le mot, car il a précédé celle de 1830, provoqué
celle de 1848, et le bâton qu'il fait tourner si galamment en
l'air est de sinistre augure.
Pour toute réponse à ce que dit le Journal des Débats., de
l'empressement que les hommes d'ordre ont mis, en juin
1848, à descendre dans la rue, je le renvoie à la lettre de
M. Clément Thomas, commandant général de la garde na-
tionale de Paris, publiée le 2 décembre 1848 dans le Natio-
nal, lettre où se trouve le passage suivant :
« Une force approximative de 50,000 liommeô au moins était convoquée
AVANT qu'aucune tentative de barricade eût été faite. Non, ce n'est ni
un chef, ni des ordres qui ont manqué ; mais, ce qui est vrai, ce qu'on est
forcé de dire, c'est qu'une partie de la garde nationale avait mis le premier
jour peu d'empressement à répondre à Vappel.
» CLÉMENT THOMAS. »
Et si je rappelais tout ce qu'on vint me dire, la veille au
soir, de la fameuse manifestation des bonnets à poil !
1851
MON DRAPEAU.
20 mai 1R51.
Le 3/07H7cHr nropprencl (jue M. de Rességuior m'a inler-
rompu pour me demander : Qvel est votre drapeau ?
Si j'avais entendu l'interruption de M. de Rességuier, j'y
eusse répondu hier; ce que je n'ai pu faire hier, je le fais
ee matin. Je réponds à M. de Rességuier :
Mon drapeau, c'est le drapeau de la Liberté, et je porte à
qui que ce soit le défi de citer une seule circonstance dans
ma vie oùla Liberté ait été d'un côté, et où je me sois trouvé
du côté opposé.
En septembre 1835, j'étais avec l'Opposition, avec MM.
Odilon Barrot, Garnier-Pagès et Berryer, contre MM. de
Broglie, Guizot et Thiei's, proposant d'ériger en attentat à
la sûreté de l'État, punissable de la peine de mort, ou tout
au moins de la détention, Vattaque contre le pi'incipe ou la
forme de gouvernement établi par la Charte de 1830.
Quoique siégaiTt sur les bancs de la majorité, je prenais
la défense de M. Dupoty. accusé de complicité morale: celle
de M. Lamennais, condamné, en 1810, à un an de prison ;
celle des pèlerins de Belgrave-Square, que M, Guizot te-
nait al)solumenl ;i flétrir; celle des jésuites, que M. Thiers
voulait placer hors le droit commun ; celle des membres de
l'opposition, MM. de Maleville,Duvergier(le Hauranne, Odi-
lon Burrol. Léun Faucher, etc.. que M. GMiz<it voulait aussi
MON DRAPEAU. 65
flétrir pour avoir banqueté au Gliàteau-Rouge, ni plus ni
moins que s'ils eussent dîné à Belgrave-Square.
Ai)rès le 24 février 1818, lorsque tant de gens qui pailenl
haut se taisaient, se cachaient et adulaient le gouverne-
ment provisoire, je faisais mieux encore que de défendre
la Liberté ; je l'exerçais.
Le 24 août 1848, je convoquais tous les journaux et tous
les écrivains chez Lemardelay, pour protester, au nom de
la Liberté violée, contre la suppression arbitraire de la Ga-
zette de France et du Rep)'ésenta)}t du peuple.
Après comme avant Télection du 10 décembre, est-il une
seule liberté dont j'aie abandonné la cause?
Liberté de réunion.
Liberté de presse.
Liberté d'enseignement,
Liberté d'industrie.
Liberté d'association,
Liberté de vote,
Liberté de pétition.
Liberté des peuples de se donner la forme de gouverne-
ment qui leur convient,
Liberté de défense.
Liberté de témoignage.
Ai-je manqué à ce dernier devoir au procès de Versailles?
Ai-je laissé s'accomplir sans les plus énergiques protesta-
tions le renversement de la République romaine par la Ré-
publique française?
Mon drapeau, c'était celui qu'arboraient hautement et que
déployaient tout entier, en mars 1848, MM. de Montalem-
bert, de Valimesnil et de Riancey.
Ai-je fait comme eux ?
Le vertige de la peur me l'a-t-il fait trahir et déserter?
Que M. de Rességuier réponde!
Au-dessus de toutes les formes de gouvernement, au-
dessus de toutes les chartes octroyées ou bâclées, au-des-
sus de toutes les Constitutions votées, je place la Liberté.
Ce n'est pas ma faute si mon drapeau change si souvent
X 5
66 *8SI.
de place, s'il est obligé d'aller alternativement de droite à
gauche et de gauche à droite; qu'est-ce que cela prouve?
Cela prouve qu'aucun pouvoir en France n'est fidèle à son
origine, qu'aucun homme politique n'est fidèle à lui-même.
En 1846, M. Guizot fait entendre aux électeurs assemblés
ces paroles : « Toutes les politiques vous promettront le
progrès; la politique conservatrice seule vous le donnera. «
Je recueille ces paroles; la Presse en est l'écho.
En 1847, M. Guizot, enivré et enchaîné par une majorité
de cent voix, renie et combat tout progrès?
Est-ce ma faute, à moi, et devais-je renier ce que j'avais
affirmé?
En 1848, M. Ledru-Kollin , ministre de la République
tombe dans tous les excès de pouvoir qu'il avait violenunent
reprochés aux ministres de la Monarchie.
Est-ce ma faute, à moi, et devais-jô les approuver?
Je soutiens ardemment la candidature de M. L.-N. Bona-
parte, pour venger la Liberté et la Justice, qu'avait outra-
gées M. le général Cavaignac.
Est-ce ma faute, h moi, si M. L.-N. Bonaparte commet les
mêmes actes d'arbitraire, élal)lit l'état de siège, le main-
tient depuis deux ans, suspend des journaux, etc.?
Parce que M. L.-N. Bonaparte a manqué aux espérances
qu'il m'avait données et à la confiance (jue ses déclarations
avaient l'ait naître en moi, devais-je (juitter mes convictions
afin de ne pas iTie séparer de sa personne?
Le jour où la Minorité opprimée se changerait en Majorité
oppressise, malgré mes efl'orts, et m'obligerait ainsi de
changer de ciMé et d'alliM- m'asseoir h droite, serait-ce en-
core ma faute ?
Une fois de plus, cela est vrai, mon drapeau aurait changé
<le place ; mais aurais-je change de drapeau ?
Si M. de Rességuier se tait, que la conscience |)ubli(|ue, à
huiuelle je m'adresse, réponde !
18o1
LE PRIVILEGE DES FUSILS.
19 mai iBôl.
Le Courrier ile Lyon, dont Popinion ivt'st pns suspecte,
en rendant compte d'une touinée administrative faite par
M. le commissaire extraordinaire, préfet du lihône, cite celte
réponse, faite par ce fonctionnaire au maire de Beaujeu :
« La règle de conduite que j'ai adoptée pour moi, je vous conseille,
messieurs, de la prendre aussi pour vous-mêmes. Je ne vous promets pas
que dans cette lutte contre l'anai-chie, nous n'aurons pas de mauvais jours
à passer. Mais tenez pour certain que le pire des sj-stèmes serait Tinertie,
et qu'à caresser le tigre l'on ne saurait manquer d'en être dévoré.
» Permettez-moi de vous dire aussi qu'étant les plus éclairés, les plus riches,
le.'i plus nombreux, ayant FOUR NOUS l'organisation sociale, la Ma-
gistrature, l'administration, l'armék, nous n'avons besoin pour
vaincre que d'un peu de persévérance et de bonne volonté.
» J'ajouterai que si quelque violence anarchique est tentée contre vous,
vous pouvez compter qu'elle rencontrera de la part du gouvernement une
prompte et vigoureuse répression ; mais qu'à votre tour vous accroîtrez puis-
samment la force protectrice de ce gouvernement, si vous faites bien savoir à
tout le monde qu'au besoin vous avez une bonne charge de poudre et deux
BALLES DANS CHAQUE CANON DE VOS FUSILS. »
Ces paroles d'un préfet achèvent d'éclairer la discussion
qui a lieu à l'Assemblée législative sur la garde nationale.
Indignez-vous donc de ces paroles d'un détenu politique,
68 1S51.
« qui a du fer a du pain. » lorsqirim fonctionnairo politi-
quo, après avoir dit : a Ndus avons pour nous Vorganisation
sociale, la nun/isInifKi'e, i'adniinislratitm.lV/rmec,» leiniine
sa harangue par ces mois : « Faites bien savoir à tout le
monde (prau Ijesoin vous avez une bonne charge de pou-
dre et deux halles dans chaque canon de vos fusils .' »
Est-ce clair ? Sur la question des fusils comme sur toute
autre question, ce que la majorité repousse, c'est le di'oit :
ce qu'(>lle veut, c'esl le privilège.
31 mai 1851.
Le Constitutionnel, en rejMMcluisant un onzième bulletin
adressé au pkcple et a l'armée par un prétendu comité de
RÉSISTANCE, fait ccttc rédexion à l'adresse de la Presse :
.< Que penser de ceux qui s'indignent parce qu'un fonctionnaire public,
au centre d'un des foyers de la démoci'atie socialiste, a dit qu'au besoin il
fallait que les hommes d'ordre eussent une bonne chai-ge dépendre et deux
balles dans leur fusil ? A ce propos, on déclame contre ce qu'on appelle le
pricilége du fusil. Pour nous, nous trouvons tout naturel que les honnêtes
gens tiennent à n'avoir pas po'ur seule prérogative le privilège d'être égor-
gés et dépouillés. »
La Presse fait au Constitutionnel c(4t.e réponse : c'est
qu'elle désapprouve également ceux qui des deux parts ne
savent que menacer do la mort leurs adversaii'es politiques.
Terreur rouge et Terreur blanche lui paraissent égale-
ment condamnables et barbares; la Terreur blanche parce
qu'elle provo(iue la Terreur rouge ; la Terreur rouge parce
qu'elle provoque à son tom- la Terreur blanche.
Ni l'une ni l'autre ne sont la Liberté.
Où la Liberté existe, il n'y a ni Terreur blanche ni Ter-
reur rouge; on s'atlaiiueii ligndi'ance des honnnes et jamais
à leui' existence.
Je m'étonne d'avoir à ajtjjrendre cela à M. Henri Cauvain.
Est-ce (jue .M. lleiu'i Cau\ain. le niarlial ivdacleur du
LE PRIVILÈGE DES FUSILS. 69
' Conslitiitionnel, ne sortit p;Vs le même qui, le t'i mart; 1848,
dcmaiidciil ce qui suit :
« Ouvrir l'fcnE de la iraterniïÉ on assurant au travailleur, par des
INSTITUTIONS KOUVELI-ES, le BIEN-ÊTRE auqutl IL A DROIT ;
)i Assurer à tous "une instruction morale et pratique qui permette à la
République de profiter de Tintelligence et du génie de tous ses enfants;
» Établir une nouvelle organisation judiciaire en liarmonie avec Içs
principes républicains ;
» Réorganiser l'impôt ;
» Etc., etc., etc. »
Alors, Je peuple élait victorieux : !a force armée était ai)-
senle de Paris ; le Constitutionnel envoyait 15,000 francs aux
vainqueurs de Février ; on leur prodiguait les adulations et
les promesses.
De toutes ces promesses en est-il une seule qu'aient te-
nue « les honnêtes cjens » dès qu'ils ont été rassurés?
Je pose cette question à M. Henri Cauvain.
1851
VIVE LE ROI! VIVE LA LIGLE!
3 juin 1851.
Si l'on en juge par le récit des journaux ministériels.
M. L.-N. Bonaparîe aurait été à Tonnerre l'objet d'un ac-
cueil non moins enthousiaste, non moins sincère et non
moins flatteur que celui fait à iM. Armand Marrast, lorsque
ce dernier se rendit à Lille ou à Douai, en 1848, pour assis-
ter à une remise de drapeaux.
Les pouvoirs, changent en France, mais la France ne
change pas ; elle est toujours la même poui' tous les pou-
voirs qui se succèdent. F]lle les encense tous; c'est ce qui
les aveugle et les perd tous.
Au commencement de son règne, qui lut plus populaire
que Charles X? Peu de mois avant sa chute. |)ar quels
transports ne l'ut pas accueilli Louis-Philippe se rendant à
Dreux par le (heiiiiii de Ter du Nord, et écrivant d'Amiens,
dans l'ivresse de sa joie, ;\ M. Guizot : a .1/o/î cher miiiis-
irc... soyez béni ! »
Le 4 novembre 1848, le jour où la (lonslilutiou l'ut pro-
mulguée sui" la place de la (Concorde, |)ar (pielles acclama-
tions ne lut pas salué le généi'al (lavaignac. assistant au
défilé des troujx's cl iW l;i i^ardc nationale !
En 1814, quels transixirts a rani\ée des Bourbons et an
départ de TEmpercur !
VIVE LE HOl ! VIVE LA LIGUE 1 71
En 1815, quels (ranspoits non moins ardents au retour de
l'Empereur et au départ des Bourbons !
Même année 1815. QueLs nouveaux transports au nou-
veau retour des Bourbons et au nouveau départ de TEm-
pereur !
La France de 1850 est eneore la France de 1577, alors
qu'elle criait alternativement : Vive le roi ! Vive la ligue!
0 Paul-Louis Courrier, tu avais raison lorsque tu te ser-
vais de mots que je ne veux pas rappeler!
1851
LA UÉPUBLIQUE GONSOLIDEE.
Il On me duiincrait le oliuix de sept cent cinquante
constituants, et, celtes, je les choisirais avec soin, que,
j'en suis convaincu, dans Télat actuel des partis, sur-
tout depuis qu'on a tant et si imprudemment travaille
a ce qu'on appelle la fusion, nos e'ius ne viendraient a
bout de s'entendre ni sur le fond ni sur la forme, ni sur
les choses ni sur les personnes, et, tout monarchistes
qu'ils seraient, ils feraient encore une Re'publique. •>
l'iscATORï. Neuvième bureau.
7 ji;in 1851.
AtkMidez, (lisaient-ils. attendoz lo28mai J851, attendez
le joui" où l'Assemblée législative enti'era dans la troisième
année de son e.xislenee, et où la proposition de révision de
la Constitiiti(jn pouri'a être eonslitutionnellement déposée
sur la tribune nationale; de tous les points de la France s'é-
lèvera une voix unanime ([ui eri(>ra : révision de lx consti-
tution ! RENVERSEMENT DE LA RÉPUBLIQUE !
Attendez! criaient avec ivresse les bonapartistes.
En avant! reprenaient avec transport les légitimistes.
Nous attendons! disaient avec amertume les orléanistes.
Le '28 mai 1851. ce jour si impatiemment désiré, est enlin
arrivé ; une pi'oposilion de révision émanant d"un ancien
ministre de la monarchie, d'un ancien pair de France, au-
jourd'hui représentant du peuple, de M. le duc de Broglie,
a été délibérée, laite, défaite, rel'aile, signée, tléchirée, re-
signée, et enfin déposée en compagnie i\c deux autres pro-
LA RÉPUBLIQUE CONSOLIDÉE. 73
positions, l'une présentée par M. Payer, représentant des
Ardennes; Pautre par M. Larahit, représentant de PYonne.
Ces trois propositions ont été examinées dans les bu-
reaux, convoqués à Pefïét de nommer une conuiiission spé-
ciale de quinze membres, qui aura à délibérer sur ces pro-
positions et sur celles qui pourront suivre, puis à rédiger
un rapport (jui devra être déposé dans le délai d'un mois.
Quelle débandade !
Quelle déroute !
Quelle défaite!
Quel désastre !
Quel changement d'altitude !
Quel revirement de langage !
Que sont devenus ces fiers légitimistes (|ui criaient si
haut : En avant! en avant!
Que sont donc devenus ces l'ougueux bonapartistes, qui
l)rétendaient que ce serait tout au plus si l'Assemblée lé-
gislative aurait le temps de voter la révision, tant serait
grande l'impatience populaire ?
Que sont donc devenus ces pauvres oVIéanisles, qui guet-
taient l'occasion de prendre leur revanche contre la révo-
lution du 24 Février ?
Entrez dans le premier l)ureau : M. de Montalembert ter-
mine benoîtement le discours qu'il vient de débiter en fa-
veur de la révision par ces mots :
« Si on empêche la révision, qu'une opinion de plus en plus nombreuse
regarde comme un remède, réel ou imaginaire, des maux actuels du
pays; si on la rend impossible, après qu'elle aura été votée par la ma-
jorité numérique de l'Assemblée, et réclamée par des millions de péti-
tioimaires, on n'aura fait qu'augmenter l'impopularité de la Constitu-
tion et de la République. Elles seront l'une et l'autre emportées par
Hot de la réprobation universelle. A^eut on les sauver? il faut ouvrir la
porte, autrement elle serait enfoncée. »
Expliquez-vous, monsieur! Vous dites que la Constitu-
tion et la République seront l'une et Pautre emportées, et
que la « porte sera enfoncée.'^ Ces mots sont graves. Est-ce à
dire que si l'on parvenait, à force d'argent, à organiser un
15 mai révisionniste, le i)ouvoir exécutif changé de veiller
74 1851.
sur l'Assemblée el de i;arder la ConsUUiUon laisserait en-
vahir le palais législatil?
Essayez !
Vous menacez ! Menaces vaines ! Nous n'avons pas peur.
Nous sommes les dél'enseurs des droits de trois millions
d'électeurs ; ce n'est pas en nous menaçant que vous nous
intimiderez: nous avons contre vous le nombre et le droit,
et nous vous retournons vos paroles en les appliquant à la
loi du 31 mai : « il faut ouvRnt la porte. autre.>ie>t elle
SERAIT enfoncée. »
Vous dites que la Constitution el la République sont im-
populaires; ce qui est impopulaire, monsieur, c'est votre
œuvre : c'est la capote grise de l'empereur sous la robe
noire d'un jésuite ; c'est le renversement de la République
rduiaine par la République française; c'est le suffrage uni-
versel escobardé !
Sortons du premier bureau el entrons dans le quatrième:
M. Creton a la parole ; il parle contre la révision ; il ne veut
ni du triomphe des bonapartistes, qu'il appelle avec ironie
VÈre des Césars ; ni du triomphe des légitimistes, qu'il con-
sidère coumie chimérique ; il serait pour le rétablissement
d'une monarchie constitulionnelie, mais la division des par-
tis monarchiques lui pai'ail un infranchissable obstacle; en
consé(iuence. il recdunaît (|ue la Ré{)ul)liquc est. quant à
présent, la seule forme de gou\ernem(nU i)nssible. M. de
Rémusat, le dernier ministre de Tintérieur du roi Louis-
Philippe, parle dans le même sens. La République impro-
visée le 24 Février, acclamée le 4 mai, votée le 7 seplend)i"e,
constituée le 4 novembie 1848, n'aui'ait-elle donc pas été
imposée à la France?
Du quatrième bureau, d'où nous sortons (1], arrèlons-nous
(1) Au nioment où les nieniljres <lu quatrième bureau allaient avoir à
choisir entre M.Jules Favreet M. de lverJrel,qui avait fait connaître fran-
rhemont quelle était la Monarchie dont il désirait le retour, M. Emile de
Girardin demanda qu'il lui fut permis de po;cr à M. de Kerdrel cette
question :
— M. de Kerdrel croit-il que la Monarchie tiaditionnclle et le sufl'rn^a
unjver.-cl puissent exister ensemble '/
LA RKPLBLIQUE CONSOLIDEE. 75
au sopUèiue, où vihre une voix sonore et émue: eeoulez
l'oracle du parti légitimiste ; c'est lui ([ui parle par la bou-
che de M. Berryer.
— Que dit-il?
— Il dit : « La Constitution est la sauvegarde du poijs ;
« elle est la garantie de la société. »
— 11 propose donc de la maintenir? —Non; il propose de
la reviseï".
— Pounpioi '!
— Parce qu'il \eut que « la France délibère dans la ma-
» jesté^ la sincérité de ses vceu.r. «
11 est donc contre la loi du 31 mai 18o0 et pour la loi du
15 mars 1849, contre le sutTrage de fait et pour le suffrage
de droit, contre le sufTrage cadet et pour le suffrage aîné?
Non, il veut le maintien de la loi du 31 mai, attendu que
« cette loi a imposé des conditions qui ne sont pas de la
5) compétence d'une Constituante. »
Est-il possible de pousser plus loin la contradiction des
paroles, l'incohérence des principes, la défiance de sa
cause ?
Vous croyez (pie la France est légitimiste, — non, vous
ne le croyez pas, mais vous le dites, — et votre premier acte
est de vous défier de la France, de mettre à l'écart les trois
dixièmes des Français majeurs ! Donc , vous savez par-
faitement que la France n'est pas légitimiste.
Mais je veux supposer un instant que vous soyez pris au
mot; que la révision soit adoptée, et que la loi du 31 mai
soit maintenue ; je veux aller plus loin encore, je veux sup-
poser que, sur sept millions d'électeurs domiciliés, quatre
millions votent indirectement ou directement pour le réta-
blissement de la monarchie : de quel droit quatre millions
de Français imposeraient-ils leur préférence à six millions
— Certainement, répondit M. de Kerdrel.
— Eh bieii ! reprit M. de Girardin, vous vous abusez : si vous êtes pour
le suffrage universel, vous êtes contre la Monarchie traditionnelle, et si
vous êtes pour la Monarchie traditionnelle, vous êtes contre le suffrage
universel .
Il faut choisir.
76 1851.
de Français également majeurs, savoir : li'ois millions qui
auraient voté en sens contraire de la monarchie, et trois
millions qui n'auraient pas été consultés? Depuis quand
4 sont-ils la majorité de 10? Vous voulez, dites-vous, que
la France délibère dans la majesté, dans la sincérité de ses
vœux, et vous commencez par ôter à celte majesté, à cette
sincérité, le moyen de se produire! Vous faites ce que fe-
rait le faux monnayeur qui mettrait dans- la circulation des
pièces d'or dont il aurait rogné les ti:ois dixièmes.
Comédie !
Comédie encoi'e quand vous avez l'air de demander la ré-
vision de la Constitution, car vous vous hâtez d'ajouter :
« Je veux le maintien de la Constitution, si eUe n''est pas
» LÉGALEMENT revisée. »
Or, vous savez bien qu'il y a plus de 188 voix (jue rien,
absolument rien ne pourrait décidera voter la révision , tant
qu'il y aura trois millions de Français privés de l'exei-
cice de leur droit de suffrage, réduits à la position humi-
liante de majeurs interdits, assujétis à la condition d'ilotes
dans un pays libre.
Comédie ! Comédie ! Comédie!
Vous êtes pour la révision, parce que vous savez qu'elle
est matériellement impossible; vous êtes pour la loi du
31 mai, parce que vous savez que jamais la France démo-
cratique ne consentira h devenir la France légitimiste.
Maintenant que vous venez d'entendre M. de IVlontalem-
bert, ce croisé de la Jérusalem bonapartiste; M. Creton, ce
vaincu de la njonarchie constitutionnelle qui se résigne à la
lié|)ul)li({ue (lémocrati(jue ; M. Herryer, ce tacticien con-
sommé «jui masque, le moins mal qu'il peut, la retraite de
son parti contraint de marcher en arrière, après avoir crié
si haut : En avant ! en avant ! écoutez un instant l\ la porte
de chacun des (piinze bureaux : dans tous vous entendrez
dire à tous les défenseurs de la monarchie divisée que le
moment de son retour n'est |)as encore venu ; vous les en-
tendrez varier sous toutes les formes ce tliènu^ de M. M;)lé :
Si la République est confirmée |)ar la nouNclIe Assem-
LA REPUBLIQUE CONSOLIDÉE 71
« bli'O, ollo aiirii uii(> force qu'elle n'n jiininis eue. » Entrez
dans douze hui'eaux au moins sur quinze, et vous verrez
tous les {lailisans de la révision pai'tielle, eVst-à-ilire de
la prorogation des pouvoirs, en imperceptible minorité;
écoutez et regardez, dans aucun l)urcau vous n'entendrez
ni ne verrez un seul membre pr.)poser de reviser la C )nsti-
tution en vertu du principe de la majorité absolue, et sans
tenir compte de la majorité prescrite par le paragraphe 2 de
l'article 111 ! J'ai donc eu raison d"intituler ces lignes, écri-
tes sous l'impression de la lecture attentive de toutes les
opinions qui se sont produites dans les bureaux, et que
rapportent les divers journaux, j'ai donc eu raison d'inti-
tuler ces impressions de lecture : la Rfipriti.iQUE r.oNSoi.mÉE.
851.
L'OBÉISSANCE PASSIVE.
3 juin I8ô1.
F.e Constitutionnel consacre trois colonnes à la queslion
(le l'obéissance passive, agitée h la tribune par MM. de La-
l'ocliejaquelein, le général Handon et le colonel Charras.
Par les lignes suivanl<>s, on .jugera de l'espril dans lequel
est conçue la consultation niililaire délibérée et signée :
HF.NKI CAUYAI.N.
« A en croire M. Clinrriis, le général Foy, ùans un de ce.5 discours
qu'on admire sur parole et que personne ne lit, a professé, en matière
d'obéissance au drapeau, ime théorie plus digne d'un casiiiste politique que
(I'hii niililaire. Selon lui, le soldat est "soumis aux lois de l'obéissance
iiuand il combat l'étranger ; mais il est maître d'obéir ou de n'obéir pas
quand il est en face d'une émeute. Qu'elle appartienne au colonel Charras
ou au général Foy, c'est là en effet une doctrine détestable et subversive
de toute discipline militaire. »
Ainsi le général Foy n'est |)lus poui" le Constitiilionncl
et pour M. Cauvain cpi'un méchant casuiste.
Je le constate.
(]ela |)rouve qu'il est plus facile de trancher les questions
que de les approfondir.
Si le Constitutionnel eùl éludié la question, il eût appris
que l'obéissance passive de Parniée se liait étroitement à
la foinie du gouvernement.
L'OBÉISSANCE PASSIVE. 79
Sous la niDiiai'cliic (radilioiincllc. où la souvorainoh" osl
inic cl descend du liiîle ii la hase, robéissance militaire esl
et doit (Mre essentiellement passive. Les ])aïoiinottes ne l'ai-
sonneiit pas et ne doivent pas raisonner.
S;)usla monai'cliieconstilulionnelle, où la souveraineté esl
diciséc, et monte, sous le nom de majorité, de la hase au
l'aîle. pour rcdescendr(> sous le nom de royauté, du faîte ;i
la l)ase,.la consé(|uence de cette division c'est (Tahoutiraux
baïonnettes intellii^entes. Les baïonnettes raisonnent et
doivent raisonner. (1)
A plus forte raison doit-il en être ainsi sous le régime
républicain où le pouNoii" exécutif est sul)or(lonné au pou-
voir législatif, où la souveraineté niante de la base au faîte.
(1) « Lorsque le soldat fait face au dehors, c'est-à-dire à rétraiiger,
l'obéissance est passive, absolue -, lorsqu'il fait fuce au dedans, c'est-.T-
dire à ses concitoyens, elle est raisonnée. »
GÉNÉRAL FOY. Chambre des dé}nilés. 1825.
0 11 suffit que le serment impose en termes généraux robligatiou d'obéir
aux lois. Et, sous le rapport non moins important de la siireté des ci-
to^-ens contre l'abus d'une force armée qui serait soumise à l'obéissance
absolue, je reconnais que le serment d'obéir aux lois donnera les garanties
désirables. Ainsi, messieurs, le serment mililaire pourra cesser d'être diffé-
rent Au serment civil, et c'est une chose heureuse que de voir une diffe-
renre de moins entre les professions civiles et mililaires. »
COLONEL PAiXHANS. Chambre des députés. 20 août 1830.
B .le pense qu'il est inditpensable que les limiles de l'obéissance militaire
à ses chefs soient clairement et positivement établies pour les cas qui, je
l'espère, ne se présenteront plus, où les troupes seraient dans la doulou-
reuse nécessité d'agir contre les ciloiiens. »
GÉNÉRAL SÉMÉLÉ. 20 aOÛt 1830.
<( Ce n'est pas en présence des événements de juillet que je viendrai
traiter ici de l'obéissance pas^ire. Il est des temps, et ces temps sont arricés,
OÙ, quand les masses sont animées d'une juste indignation, il est difficile
que ce sentiment généreux ne pénètre pas dans le cœur des soldats; qu'ils
oublient qu'ils sont citoyens, et qu'ils n''étaient que citoyens avant de passer
sous les drapeaux. — On a dit que la force armée ne pouvait délibérer ; or,
je crois que.^ dans le cas dont il s''agit, la force armée est ajipelée à délibérer. »
viENNET. 20 août 1830.
« Messieurs, il est urgent de frapper de réprobation le serment affreux
exigé de tous les militaires qui étaient reçus sous les drapeaux d'un gou-
vernement qui vient heureusement d'être renversé pour le bonheur de
tous. Ce serment commandait une obéissance i^assive et brutale à la volonté
du chef, quel qu'il fût. Il faut, messieurs, s'empresser d'effacer jusqu'à la moin-
dre trace cet épouvantable serment. »
boissy-d'anglas. 20 août 1830.
a Sous, Louis- Philippe d'Orléan.s, lieutenant-général du royaume,
» Considérant les services distingués que les élèves de l'École polytecli-
80 1851.
où le soldai est électeur et vote. (1) La conséquence de cette
subordination du pouvoir exécutif au pouvoir législatif, c'est
d'aboutir nécessairement à la destruction de la discipline
militaire. Or, comme une armée ne peut subsister sans
discipline, et que toute discipline doit être passive, la con-
séquence de cette conséquence c'est la réduction de l'ar-
mée sous la Monarchie constitutionnelle, et la suppression
de l'armée sous la République démocratique.
Vainement on essaierait détourner autour de la question,
comme M. Charras a tenté de le faire h la tribune. Il faut
opter entre le maintien de l'armée ou le renversement de
la République.
nique ont rendus à la cause de la patrie et de la liberté, et la part glorieuse
qu'ils ont prise aux héroïques journées de juillet ;
» Avons arrêté et arrêtons :
» Art. 1-r. Tous les élèves de TÉcole polytechnique qui ont concouru à
la défense de Paris sont nommés au grade de lieutenant.
» Art. 2. Ceux d'entre eux qui se destinent à des services civils rece-
vront, dans les diverses carrières qu'ils embrasseront, un avancement
analogue.
» Art. 3. Us ne passeroiit point d'examen et seront classés d'après leurs
numéros d'ordre dans l'école.
» Art. 4. Un congé de trois mois leur est accordé.
B Art. .5. Vu la difficulté de reconnaître pnnni tant de braves ceux
qui sont le plus dignes d'obtenir la croix delà Légion-d' Honneur, les élèves
désigneront eux-mêmes quatre d'entre eux pour recevoir cette décoration.
» Paris, le 6 août 1830.
» LOUIS- PHILIPPE D'OKLÉAUS.
)) Par le conunissaire provisoire du département de la guerre,
» COMTE GÉRARD. »
« L'armée ne délibère pas; mais il est une illumination soudaine, une éri-
dence instinctive qui rend inutile toute délibération.
>i Le sang français a coulé.
» L'honneur commandait-il cette aveugle soumission à des ordres sa-
crilèges et barbares ? Qui oserait le dire V qui oserait nier que, lorsque le
crime du pouvoir est aussi flagrant, le cri de l'honneur est celui de la
désobéissance ? »
Journal des Débats. 31 juillet 1830.
(1) « Votre devoir est de défendre la Constitution, qui a fondé la Répu-
blique démocratique. »
MARÉCHAL BUGEAUU. Proclamation n l'armée des Alpes, 19 mars 1849.
« Respecter et faire respecter en toute occasion les droits des pouvoirs établis
par la Constitution ;
» Appuyer énergiquement l'autorité dans l'exécution des lois; tels sont
nos communs devoirs.
•) Nous n'y manquerons pas, j'en ai l'assurance; votre p:issé et le mien
en sont de sûrs garants. »
GÉNÉRAL r.ARAGITAV-D'lllLLIERS.
L'OBÉISSANCE PASSIVE. 81
Dès le 25 février 1848, je posais la question en ces ternies.
Les événements qui se sont accomplis, loin de m'avoir
fait changer d'avis, m'ont fortifié dans mon opinion.
Or, comme je veux le maintien de la République, je veux
la suppression de l'armée.
•le pense à cet égard ce que pensaient les Américains à
l'époque rappelée en ces termes par M. Guizot :
« Les colonies se défiaient les unes des autres. Toutes se défiaient du
Congrès ; bien plus encore de I'armée, qu elles regardaient comme dange-
reuse à la fois pour V indépendance des Elals et ta liberté des citoyens. En ceci
même les idées nouvelles et savantes s'accordaient avec les intérêts po-
pulaires. C'est une des maximes favorites du dix-huitième siècle que le
danger des armées permanentes et la nécessité pour les pays libres de
combattre et d'atténuer sans relâche leur force, leur influence, leurs
mœurs. Nulle part peut-être cette majcime ne fut plus généralement ni plus
chaudement adoptée que dans les colonies d'Amérique (1). »
Je pense à cet égard ce que pensait Mirabeau lorsqu'il
écrivait :
« Les troupes réglées, les armées perpétuelles n'ont été, ne sont et ne
seront bonnes qu'à établir l'autorité arbitraire et à la maintenir (2). »
C'est ce que constate l'histoire sous la plume de l'abbé
Millot.
« Il fallait tout sacrifier au militaire pour soutenir une puissance usur-
pée. Auguste (l'empereur) établit un trésor destiné à la solde et aux ré-
compenses des soldats. Enfin, il établit un impôt pour l'entretien de ce
trésor, et le peuple se vit contraint de payer ceux qui le tenaient en ser-
vitude (3). »
L'obéissance passive est une question qu'il faut reléguer
au passé ; présentement elle est devenue insoluble. Le ser-
vage civil a disparu, le servage militaire doit disparaître
aussi ; c'est ce qu'il m'eût été facile de démontrer à la tri-
bune, si la parole avait pu m'être donnée quand je l'ai de-
mandée pour répondre aux prétentions irréfléchies de M. le
général Randon, ministre de la guerre.
1) GTIIZOT. Vie de Washington.
12) MIRABEAU. Lettres écrites au donjon de Vincennes.
(3) MILLOT. Histoire générale.
X. 6
18âl
J'ai pour moi Phistoire de tous les peuples et l'expérience
de mon temps.
II.
14 juin 1851.
Quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, au fond de toutes les
questions qui se déhaftent, se retrouve le principe de la
liberté absolue.
Vainement on essaie d'y échapper, tout effort qu'on tente
n'aboutit qu'à constater l'impuissance de s'y soustraire.
C'est ce qui est encore arrivé dans la séance où la pa-
role a été retirée à l'honorable M. Arnaud fde TAriége),
par l'oublieux M. Dupin.
Voici en quels termes utiles à rappeler M. Dupin, d'accord
avec Grillon et d'Orthez, Grotius etRossi, Faustin-Hélie,
Chauveau-Adolphe et Rauter (1), s'exprimait en 1831 :
M. DUPIN : « Maintenant que nous sommes tous citoyens, que la garde
nationale, que toutes nos forces militaires s'honorent avant tout du nom
(1) « Bien que je sois capable de tout entreprendre pour le service de
Votre Majesté, je ne le suis point de commettre un assassinat. »
(CRIIJ^ON à Henri III, 711? rengageait à le débarrasser du duc de Guise.)
«( Sire, j'ai communiqué votre lettre à mes soldats : j'ai trouvé parmi
eux de bons citoyens et de braves soldats, mais pas un bourreau. C'est
pourquoi eux et moi nous supplions très humblement Votre ]\Iiijesté de
vouloir bien employer nos bras et nos vies en choses possibles. »
(Le VICOMTE d'orthez à Charles IX, à Voccasion de ta St-Darihélemy.)
« Si le fonctionnaire inférieur a des doutes sur la légitimité de l'acte
commandé, il doit s'abbtenir, parce que la désobéissance est un moindre
mal que le crime. »
(grotitis. Du Droit de la guerre et de la paix, t. I, p. 183.)
a La question de l'obéissance passive est une de celles dont l'esprit de
parti et les passions politiques ont le pins abusé.
» L'homme ne saurait être un instrument matériel ; il ne peut abdiquer
sa conscience.
» En un mot, l'obéissance hiérarchique cesse d'être une excuse pour
l'agent, lorsque la criminalité do l'ordre donné est tellement évidente
qu'elle détruit la présomption do la légitimité du commandement. »
(KOSSI, Histoire du Droit pénal.)
« L'homme ne peut jamais être réduit à un rôle purement matériel ; la
responsabilité morale est essentielle à son être ; nul ne peut lui imposer le
sacrifice do sa conscience. Comment comprendre un devoir qui prescrirait
l'exécution d'un crime? une loi qui commanderait de fouler aux pieds les
lois ? L'obéissance hiérarchique est l'un des principes fondamentaux de
L'OBÉISSANCE PASSIVE. 83
de citoyens, citoyens avant le service, pendant le service et après le ser-
vice, farinée ne compte sous ses drapeaux que des citoyens j l'armée, vouée à
l'obéissance passive quand il s'agira du service militaire contre les enne-
mis, Varmée sait et les chefs savent qu'ils répondent sur leurs têtes de tout
attentat contre les libertés. » (27 janvier 1831.)
M. DUPiN : « Qu'est-ce que l'armée V une force destinée à protéger le
sol, à défendre la glèbe et le territoire, mais destinée aussi à mainte-
nir les institutions; elle n'est point au-dessus des lois ; elle les doit dé-
fendre ; elle y doit obéir. » (15 septembre 1831.)
Eh bieu! je le demande à M. Dupin, si le président de la
République, qui dispose de la force armée sans jamais pou-
voir la commander en personne (article 50 de la Constitu-
tion), si le pouvoir exécutif donnait à dix régiments choisis,
dont il aurait nommé les colonels, l'ordre de cerner l'en-
ceinte législative et d'empêcher ainsi l'Assemblée nationale
de se réunir et de délibérer, que devraient faire les offi-
ciers, les sous-officiers et les soldats de ces régiments? De-
vraient-ils obéir?
— Oui ou non.
S'ils obéissent, que devient le pouvoir législatif?
l'ordre social ; mais cette obéissance ne doit être ni aveugle ni passive.
» Ensuite, il n'est pas vrai que les militaires, même sous les armes, ne
soTit que d'aveugles instruments ; ne sont-ils pas appelés sans cesse à vé-
riKer la légitimité des commandements qu'ils reçoivent? C'est ainsi qu'ils
ne doivent obéir qu'aux chefs sous les ordres desquels ils sont placés;
c'est ainsi qu'ils ne doivent leur obéissance qu'autant que les ordres de ces
chefs sont pris dans les limites de leur autorité. Pourquoi seraient-ils
tout à coup privés de leur discernement quand ces ordres leur prescri-
raient un acte immoral, une entreprise criminelle? Et puis, l'obéissance
passive, telle qu'on l'exige, a-t-elle jamais existé, si ce n'est aux époques
de fanatisme? Est-elle réellement indispensable, si ce n'est au despo-
tisme? La discipline est fondée sur des devoirs austères, mais sacrés; ces
devoirs, pour être observés, n'ont pas besoin d'être formulés en règles
d'esclavage ; le soldat comprend leur importance pour l'intérêt de la pa-
trie, et les l'especte ; son obéissance intelligente est la garantie la plus sûre
de la société.
» AD. CHAUVEAU, FAL'STIN HELIE, »
Professeur de droit. Chef de bureau des aff. cr. au m. de la justice.
[Théorie du Code pénal, t. I, p. 597.)
« Poser le principe de l'obéissance passive, c'est dissoudre l'ordre so-
cial, puisque avant qu'il fût possible de le prévenir, le crime aurait été
commis sur l'oi-dre du chef du so'.dat ; de ce principe, il résulterait que la
personne même durci serait à la merci du premier officier militaire..
« EAUTER, »
Professeur et député.
[Droit criminel français, t. I, p. 151.)
84 1851.
S'ils résistent, que devient l'obéissance passive?
Si l'obéissance passive est détruite, que devient la dise -
pline militaire?
C'est M. Dupin qui l'a dit : « L'armée et ses chefs répon-
dent sur leurs tintes de tout attentat contre la liberté. »
Donc, examiner et délibérer est pour l'armée et ses chefs
un droit et un devoir.
Si l'armée et ses chefs ont ce droit et ce devoir dans une
circonstance solennelle, ils ont ce devoir et ce droit dans
toutes les circonstances où la loi leur paraît enfreinte, où
la liberté leur paraît menacée.
Cette doctrine est celle de M. Dupin ; d'où vient donc
qu'il ait retiré la parole à M. Arnaud (de l'Ariége)?
Ma doctrine, ta moi, diffère essentiellement de celle de
M. Dupin.
Je dis, ou plutôt je répète :
Sans obéissance passive, pas de discipline militaire ;
Sans discipline militaire, pas d'armée ;
Avec une armée permanente, pas de liberté durable.
Donc, il faut choisir entre la suppression de la liberté ou
la suppression de l'armée. Or, comme la liberté est un
germe qu'on ne peut plus étouffer, l'armée est une institu-
tion qui ne peut plus subsister.
Tout ce qui est incompatible avec la liberté est irrévoca-
blement condamné.
Je conçois que le privilège qui ne peut exister sans la
force, prenne difficilement son parti de cette nécessité;
mais, quoi qu'il lui en coûte, il faudra qu'il la subisse. Les
eflorts convulsifs qu'il fait. ei\ ce moment, sont ceux de l'a-
gonie. Il expire.
m.
18 juin 1851.
Dans la séance du 3 juin 18ol, M. le général Changarnier
a dit à la tribune :
« La discipline est fondée, dans l'armée française, sur les bases les
L'OBÉISSANCE PASSIVE. 85
plus solides ; le soldat entendra toujours la voix de ses chefs. Mais per-
sonne n'obligerait nos soldats à marcher contre la loi et à marcher contre
cette Assemblée. Dans cette voie fatale, on n'entraînerait pas un bataillon,
pas une compagnie, pas une escouade, et on trouverait devant soi les chefs
que nos soldats sont accoutumés à suivre sur le chemin du devoir et de
l'honneur. »
Ce paragraphe du diseours du général Changai'iiier ren-
ferme trois points principaux :
§ I. « La discipline est fondée, dans l'armée française, sur les bases les
plus solides. »
§ II. o; Mais personne n'obligerait nos soldats à marcher contre la loi
et à marcher contre cette Assemblée. »
§ III. « Dans cette voie fata'e, on n'entraînerait pas un bataillon, pas
une compagnie, pas une escouade, et on trouverait devant soi les chefs
que nos soldats sont accoutumés à suivre sur le chemin du devoir et de
l'honneur. »
Il s'agit d'examiner ces trois points :
§ I. « La discipline est fondée dans Vnrmée française sur
« les bases les i^lus solides. «
L'armée de Paris est une portion de l'armée française.
Donc, dans l'armée de Paris, la discipline est fondée sur
les bases les plus solides.
Qu'exige la discipline ?
— L'obéissance passive.
En quoi consiste l'obéissance passive ?
— Elle consiste à exécuter immédiatement, énergique-
ment, sans observations ni murmures, et sans restriction
aucune, un ordre donné quel qu'il soit.
« Le soldat entendra toujours la voix de ses chefs. »
De quels chefs ?
De ses chefs directs.
Qu'entend-on par chef direct ?
On entend par chef direct celui qui a seul le comman-
dement, soit d'une armée, soit d'une division, soit d'une
brigade, soit d'un régiment, soit d'un bataillon, soit d'une
compagnie, soit d'une section, soit d'une demi-section, soit
enfin d'une escouade.
86 185t.
Donc, le soldat de Tarmée de Paris entendra toujours la
voix de son chef direct, le caporal de l'escouade; les es-
couades entendront toujours la voix de leur chef direct, le
sergent de la demi-section ; les denii-seelions la voix de
leur chef direct, le lieutenant ou le sous-lieutenant de la
section ; les sections la voix de leur chef direct, le capitaine
de la compagnie ; les compagnies la voix de leur chef di-
rect, le commandant du bataillon ; les bataillons la voix de
leur chef direct, le colonel du régiment; les régiments la
voix de leur chef direct, le général de brigade ; les brigades
la voix de leur chef direct, le général de division; les divi-
sions la voix de leur chef direct, le général en chef de
l'armée de Paris ; le général en chef de l'armée de Paris,
la voix de son chef direct, le ministre de la guerre ; le mi-
nistre de la guerre, la voix de son chef direct, le chef du
pouvoir exécutif.
Donc, passant par la filière, un ordre quel qu'il soit,
donné par le chef du pouvoir exécutif, sera exécuté immé-
diatement, énergiquement, sans observations ni murmures,
et sans restriction aucune, depuis le général en chef jus-
qu'au dernier soldat, par l'armée de Paris, dont la disci-
pline est fondée sur les bases les plus solides, parce que
cette armée entendra toujours la voix de ses chefs directs.
§ II. « Mais personne n'obligerait nos soldats à marcher
» contre la loi et à marcher contre V Assemblée nationale. »
Toute la question est là, et elle n'est que là.
11 suffirait donc de trouver un chef direct de l'armée de
Paris, soit ministre de la guerre qui en prît le commande-
ment, soit tout autre général nommé à ce commandement,
(jui consentît à donner Tordre à cette armée de marcher
contre la loi et contre l'Assemblée nationale, pour que
l'armée marchât, car ou la discipline existe ou elle n'existe
pas ; or, dans l'armée de Paris, elle est fondée, M. le général
Changarnier l'a dit, sur les bases les plus solides; donc la
discipline existe.
— On n'osera pas marcher contre l'Assemblée nationale!
L'OBÉISSANCE PASSIVE. 87
On l'a osé une l'ois, le 18 brumaire an VII, et on a réussi.
Ce qui a été tenté et ce qui a réussiune fois peut être tenté
une seconde fois avec la môme audace... elle môme succès.
§ III. « Dans cette cote fatale, on n'entraînerait pas un
» bataillon, pas une compagnie, pas une escouade, et on trou-
» verait devant soi les chefs que nos soldats sont accou-
» tumés à suivre sur le chemin du devoir et de Vhonneur. «
Que veulent dire ces paroles : Dans cette voie fatale, on
n'entraînerait pas un bataillon, pas une escouade?
Elles veulent dire que si l'ordre de marcher dans cette
voie était donné à l'année de Paris par ses chefs directs,
escouades, compagnies, bataillons ne marcheraient pas,
refuseraient formellement d'obéir.
Erreur ! Un ordre, quel qu'il soit, émané du pouvoir exé-
cutif, et donné à l'armée de Paris par son chef direct, sera
exécuté, « sans qu on trouve devant soi les chefs que nos
soldats sont accoutumés à suivre su)' le chemin du devoir
et de Vhonneur. »
n
18 juin 1851.
VUnivers revient sur la giave et délicate question sou-
levée par M. Arnaud, et soutenue par M. de Flotte.
Intolérance religieuse et obéissance passive dérivent, en
effet, du même principe : — l'infaillibilité présumée.
VUnivers, qui, en 1843, réclamait la libei'té de conscience,
la repousse en 1851. Cela s'explique : en 1843, VUnivers
luttait contre l'influence universitaire; en 1851, il se croit
le maître de la situation politique, et considère qu'il n'a
plus que quelques branches de bois à couper pour rallu-
mer le bûcher de l'inquisition.
VUnivers pourrait fort bien sabuseï' et n'avoir coupé
(]ue du bois vert destiné à un tout autre usage, éprouvé
déjà sur les épaules de Basile.
S$ 1951.
Cela regarde VUnivers, qui, s'il n'est pas conséquent avec
ses anciens principes, est du moins conséquent avec ses
principes nouveaux. Oui, en effet, l'autorité exclut la li-
berté, la loi exclut l'examen, l'orthodoxie exclut la tolé-
rance: il faut donc choisir entre la tolérance et l'orthodoxie,
l'examen et la foi, la liberté et l'autorité.
Qu'il s'agisse du culte catholique, de la discipline mili-
taire ou de la hiérarchie administrative, la question est la
même, c'est toujours l'obéissance passive.
V.
19 juin 1851.
VUnivers n'a pas de termes assez sévères pour blâmer
les doctrinesémises à la tribune par MM. Arnaud et de Flotte;
cependant ces doctrines sont celles que professait, il y a
neuf ans, le même journal, ainsi que l'atteste cette citation:
« Ainsi ont agi, depuis dix-huit siècles, nos pères, avec les armes et
selon les nécessités du temps oii ils ont vécu. Martyrs sous les païens, sol-
dats contre les infidèles, docteurs en présence des hérétiques, jamais ils
n'ont été dispensés de souffrir, de lutter, de parler, d'écrire pour l'honneur,
la liberté, la diffusion de la foi. La loi de l'Etat nous autorise à remplir
le même devoir ; mais elle nous Vinterdirait qu'il nous faudrait le remplir
encore, nous avons toujours et partoct transgressé les lois qui
nous ont défendu de prier et de transmettre la prière.
» LOUIS veuillot. »
{Lettre à M. Villemain, sur rimlruction publique, sur la liberté
d'enseignement, p. 8. — Paris, bureau de l'Univers, 29, rue
du Vieux-Colombier. 1843.)
VI.
20 juin 1851.
VUnivers revient à son opinion de 1843, et donne raison
à MM. Arnaud et de FloKc :
« Nous disons, avec MM. Arnaud et de Flotte, que l'on ne doit jamais
faire ce que la conscience défend ; que l'on doit toujours faire ce qu'elle
L'OBÉISSANCE PASSIVE. 89
ordonne ; que, citoyen ou soldat, l'on doit plutôt mourir nue de violer sa
conscience. C'est ce que l'Église nous enseigne, ce que les chrétiens ont
toujours et partout pratiqué, ce que nous pratiquerons encore, avec la
grâce de Dieu, si le socialisme triompliant nous en donne un jour l'occa-
sion. Nous ne comprenons pas que l'on puisse soutenir une autre doctrine,
et nous admirons la justice divine qui condamne aujourd'hui les libres
penseurs à faire de la conscience l'esclave des majorités et le jouet de
leurs caprices.
» Signé : DC LAC. )!
Ainsi, voilà qui est nettement articulé : Le jour où « le
socialisme triomphant « prendrait des mesures, ferait des
actes qui blesseraient les convictions des écrivains de
VUnivers, ceux-ci considéreraient comme un devoir de ré-
sister, dussent-ils braver la mort ; à aucun prix leur con-
science ne se résignerait à être l'esclave des majorités et le
jouet de leurs caprices.
Qu'est-ce que M. Arnaud, qui s'est vu retirer la parole
par M. Dupin, avait donc dit de plus? Pourquoi V Univers.
après lui avoir donné tort, lui donne-t-il raison?
Je comprends que la Liberté oscille, c'est le balancier de
la raison humaine, ce cadran social; mais que faut-il penser
de l'orthodoxie qui se contredit?
1851.
LE PEUPLE ! LA FRANGE !
18 juin 1H51.
On le sait : je irai nulle |)rélention d'être un républicain
de la veille.
Je suis un républicain du lendemain, isolé, en juin 1851,
comme je l'étais en juin 1848. constatant mon isolement et
ne m'en plaignant pas.
En 1848, je défendais la liberté et je plaidais pour la mi-
sère contre les oublieux républicains de la veille.
En 1831, je défends la liberté et je plaide pour la misère
contre les faux républicains du lendemain.'
Je me considère comme une sentinelle du Peuple. Rien
de plus.
Empêcher le Peuple (|ue j'aime et que j'ai toujours aimé
de tomber dans les pièges que je lui vois tendre est ma ré-
compense, (fuand j'y parviens. Ce rôle modeste de senti-
nelle vigilante me plaît, il me suffit. Il explique comment
je n'ai aucun grade dansl'état-major du parti républicain.
C'est au personnel de cet état-major que je dis humble-
ment : ENTENDEZ-VOUS !
Le 18 mai 1851, MM. Ha vin. Recurl et Laissac viennent
me trouvera sept heures du matin.
11 s'agit d'organiser et d'universaliser le contre-pélition-
nement. Mon avis et mon concours me sont demandés.
Je réponds que je considère le contre-pétitionnemcnt
LE PEUPLE ! LA FRANCE ! 91
comme inutile. — Puisque cinq cent soixante-dix-sept mille
signatures, recueillies en vingt jours, n'ont pas empêché
le vote de la loi du 31 mai. un million, deux millions de si-
gnatures ne la feront pas abroger, à moins que la majorité
ne croie nécessaire de la rapporter; et, dans ce cas, pour-
quoi le contre-pétitionnement?
J'ajoute que les partisans de la révision de la Constitution
parvinssent-ils à recueillir, par tous les moyens, trois mil-
lions de signatures, ces pétitions ne pèseraient que le poids
du papier dans la balance dont le plateau opposé porterait
le droit de trois millions deux cent mille électeurs défendu
par 188 représentants du peuple au moins, c'est-à-dire plus
du quart exigé par l'article 111 de la Constitution.
Je termine en disant que tel est mon avis, mais que dès
qu'on insiste on peut compter sur mon concours.
J'attendais le texte de la pétition pour l'abrogation de la
loi du 31 mai que devaient faire paraître d'accord le Siècle,
\e National, la Réforme, YÉvénement ; au lieu de recevoir
le texte de pétition que j'attendais, je reçois, le 22 mai, la
décision suivante, adressée aux cinq journaux qui se sont
voués à raffermissement de la République et au rétablisse-
ment du suffrage universel :
« Des citoyens appartenant à toutes les nuances républicaines se sont
réunis pour s'occuper de la question de savoir s'il était à propos de former
un comité dans le but de recueillir des signatures sur une pétition géné-
rale pour le rétablissement du suffrage universel.
» Après plusieurs séances consacrées à examiner la question et à réu ■
nir des renseignements sur l'état de l'opinion à Paris à ce sujet :
» Il a été DÉCIDÉ qu'il ne serait pas donné suite au projet de former
un comité de pétitionnement général.
» On a pensé que la pétition, revêtue de plus de cinq cent mille signa-
tures, qui a été présentée avant le vote du 31 mai, a dû suftisamment
avertir l'Assemblée, et que, depuis lors, les effets de cette mesure, qui a
éliminé plus de trois millions d'électeurs, ont achevé de porter une pleine
lumière sur la situation ;
» Que l'attitude du peuple de Paris, le 24 février 1851, ne permet à
personne de prendre le silence pour de l'indifférence ;
» Que le renouvellement de la pétition générale, depuis le vote de l'As-
semblée, ne répondrait pas au seutiment que le peuple a de sa dignité et
de son droit ;
92 iHâl.
» Que, les élections de'lb52 ne devant énnuier que Ju suffrage uiiiver-
.-el, le peuple, confiant dans la force de son droit, peut attendre avec
calme le jour où justice se fera.
>i Signé : Les déléyués de la re'union :
» DAVID (d'Angers), forestier, ex-colonel de la 6« lérjion ;
MICHEL GOUDCHAUX , ancien ministre; l. martin ,
LAUREAU. »
Cette décision solennellenienl signée, nrest envoyée par
M. MICHEL GOLDCHALX, oncicn ministre, dont les doubles rap-
ports avec le National et le Siècle ne sont un secret pour
personne ; quoique j'eusse quelque sujet de m'étonner de
ce revirement subit d'ojjinion et de cette façon un peu brus-
que de me le notifier, je nie dis : la décision émane de TÉ-
tal-major, il importe d'éviter toute scission. J'insère donc
le Manifeste de ces messieurs.
L'insertion a lieu le même jour dans le Siècle, le Natio-
nal, la République et V Événement.
Je devais donc croire qu'il ne serait j)lus désormais ques-
tion de contre-pétilionncment.
Mais j'avais compté sans le National et la République.
Trois jours après avoir inséré le manifeste Goudchaux, la
République et le National font paraître on tête de leurs co-
lonnes un modèle de pétition, et organisent le ccntre-pé-
titionnement.
Le surlendemain, des membres du dernier conclave élec-
toral, et le représentant, nvapportent une lettre dans le
sens de la décision du 22 mai, signée Goudchaux.
Ayant inséré l'une, je ne pouvais ni ne devais écarter
l'autre. Je l'admis donc.
Finalement je lis dans la République :
« Une lettre, insérée dans la Presse par sGj)t citoyens, a surpris et
affligé tous ceux qui combattent légalement et énergiquenient pour
l'abrogation de la loi du 31 mai. Ces sept citoyens prétendent que
l'on doit s'abstenir de pétitionner pour le rappel de la loi du suffrage
restreint, et ils invoquent à ce sujet une note publiée, il y a déjà quelque
temps, dans les journaux, à la suite d'une réunion où assistaient des per-
sonnes appartenant, dit-on, aux diverses nuances de l'opinion démocrati-
que. Il peut se faire que la décision dont on parle ait été prise (car nous
n'assistions pas à cette réunion) ; mais la situation a change depuis lors,
LE PEUPLE ! LA FRANCE ! 93
et d'ailleurs le Peiqile a prononcé, et il est en cette matière beaucoup plus
compétent que qui que ce soit. Le Peuple a lu la note adressée naguère à
tous les journaux républicains ; mais il paraît qu'il n'a pas voulu s'y as-
socier, puisqu'il a fait faire des pétitions qu'il couvre en ce moment de
milliers de signatures. »
Est-il vrfiicpie In siliiiilion ;iil changédii 22 iimi ;ui 16 juin?
En quoi ?
Si la République ivélail pas de l'avis de MM. David (d'An-
gers), Forestier, Michel Goudchaux, etc., pourquoi publiait-
elle leur décision, le 22 mai, en tête de ses colonnes, avec
la plus grande solennité ?
C'était ce jour-là que, si on n'approuv^ait pas la décision,
on devait la combattre, ou tout au moins la repousser.
Or, c'est ce que n'a pas fait la République ; et, de si prés
que j'y regarde, je ne vois de changé dans la situation que
le langage du National et de la République.
Ce n'est pas à moi qu'il faut dire : « Le Peuple a pronon-
» ce... le Peuple a lu... ^^ Je ne tiens pas cette expression
pour plus juste dans les colonnes de la République que
dans les colonnes du Constitutionnel.
Ces expressions, que nous avons tous contracté la mau-
vaise habitude d'employer : « Le Peuple... la France... »
n'auront de sens vrai qu'après que le suffrage universel aura
acquis le degré de simplification et de certitude qui per-
mettra de consulter le Peuple, la France, dans toutes les
circonstances où il importera de connaître la pensée du
Peuple, l'opinion de la France.
Aussi le perfectionnement du suffrage universel n'a-t-il
cessé d'être, depuis trois ans , Tolijet constant de mes
études et de mes travaux.
Jusqu'à ce que ce progrès ait été accompli, il arrivera ce
qui arrive en toutes circonstances graves où l'unité serait
nécessaire : — les uns conseilleront au peuple la patience,
et d'autres la résistance ; ceux-ci l'engageront, ainsi que
cela a lieu, au contre-pélitionnement, et ceux-là au non-
pétitionnement.
État-major du parti républicain, entendez-vous donc, et
94 1S51.
quand vous avez pris une décision, ne prenez pas le sur-
lendemain une décision contraiiv.
C'est le Babélisme 1
n.
30 juin 1851.
M. CliamboUe est l'un des plus énergiques partisans de
la loi du 31 mai, de cette loi qui a privé de leur droit de
suffrage plus de trois millions d'électeurs ; il demande que
« la France >' rétablisse la monarchie . et il ajoute : « Si la
France en a la volonté, elle en aura la puissance. »
Je le prie de m'expliquer comment le mantlat donné à
900 représentants par six millions sept cent onze mille élec-
teurs serait plus positif que le mandat qui fut donné, en
avril 1848, à 900 représentants par onze millions d'élec-
teurs"? Si la Fra/îcc peut être engagée par ses représen-
tants, qui aura jamais plus de droit de l'engager que l'As-
semblée constituante de 1848 ? Le cercle dans lequel M.
Chambolle s'est enfermé est un cercle sans issue. Il pourra
tourner autour, mais non pas en sortir.
.Te dis à M. Chambolle :
Qu'appelez-vous " la France ? »
Moi j'appelle la France, l'universalité des Français civile-
ment majeurs, aux termes de l'article ^88 du Code civil.
Si on le voulait, rien ne serait plus facile que de consul-
ter la France avec certitude, mais on ne le voudra pas.
Rien ne serait plus facile que de découvrir une issue
dans cette impasse, d'oii il semble ;i tous les yeux qu'il n'y
ait aucun moyen de sortir.
Mais on veut trouver sans chercher ! On veut voir en fer-
mant les yeux! On veut peser sans balance ! On veut navi-
guer sans rames, sans voiles, sans vapeur, sans force mo-
trice, sans gouvernail, sans boussole, sans pilote ! Essayez
donc seulement d'aller ainsi de Calais à Douvres.
LE PEUPLE ! LA FRANCE ! 95
m.
ler juillet 1S31.
Ce que M. A. Chambolle, rédacteur en chef de VOrdre,
appelle ida France, y> M. A. de Lavalette, rédacteur en chef
(le ['Assemblée nationale, l'appelle a la grande voix du pays.»
Je demande à V Assemblée nationale de définir ce qu'elle
entend par « la grande voix du pays. »
Je défie M. Adrien de Lavalette de faire à cette question
catégorique une réponse catégorique.
La grande voix du pays, c'est la majorité de l'universa-
lité des Français âgés de vingt-un ans.
Toute autre définition est vide de sens et ne veut absolu-
ment rien dire.
Or, M. Guizot s'est déclai'é l'ennemi personnel du suf-
frage universel. Il n'en veut pas.
Le premier acte de la Fusion . si la Fusion pouvait pren-
dre la place de la République, ce serait de retirer aux
0,711,000 privilégiés de la loi du 31 mai leur privilège, c'est-
à-dire leur droit de suffrage. Le jour où Henri V revien-
drait en France avec le concours de M. Guizot, il n'y au-
rait plus d'électeurs, par cette raison souveraine qu'il ne
serait plus possible qu'il y en eûl.
IV
2 juillet 1851.
La lumière se fait autour de celle question : — Que faut-
il entendre par ces mots :
LA FRANCE,
LE PEUPLE,
LA VOLONTE DU PEUPLE,
LA NATION,
LA SOUVERAINETÉ NATIONALE ?
96 1851.
M. Chambolle, après avoir pris tout le temps d'y réfléchir,
hasarde dans VOrdre cette réponse à mon adresse :
(( Si le décret du gouveruement provisoire, eu vertu duquel se sout
faites les élections d'avril 184B, est le type sur lequel doit se régler inva-
riablement toute législation électorale, la Constituante, la première, a
violé le droil, en retranchant des listes, par la loi qu'elle a substituée au
décret du gouvernement provisoire, onze cent mille électeurs environ, d'a-
près les tableaux dressés par M. Rigal et que toutes les feuilles radicales
ont publiés. Donc, tous les membres de l'Assemblée actuelle, et M. de
Girardin lui-même, ne siégeraient qu'en vertu d'une usurpation. Ce n'est
pas tout ; le rédacteur eu chef de la Presse a démontré plus d'une fois
à sa manière qu'on ne connaîtrait pas l'opinion véritable, ni par consé-
quent la volonté de la France, tant que le système électoral ne serait pas
ramené à l'unité, tant qu'il n'y aurait pas pour le pays entier un collège
unique. Donc, la Constituante, qui a décrété les institutions républicaines,
n'était pas la représentation réelle de la France et n'avait point autorité
pour parler, pour agir, pour organiser la République en son ncim. Les
propositions de M. de Girardin, comme on le voit, à mesure qu'elles se
déroulent, n'aboutissent qu'à une série de protestations et de négations. »
Je réponds à M. Chambofle que, s'il eût pris la peine de
rapprocher les deux textes qu'il a opposés, le décret du 5
mars 1848 et la loi du 15 mars 1849, il n'eût pas faussement
accusé la Constituante d'avoir violé le droit en retranchant
des listes, par la loi qu'elle a substituée au décret du gou-
vernement pi'ovisoire, onze cent mille électeurs environ,
ainsi que cela résulte, dit-il, des tableaux de M. Rigal.
OÉCKET DU 5 M.VRS 1848. LOI DU 15 MAKS 1849.
« Art. 6. Sont électeurs tous les « Art. 2. Elle comprendra :
Français âgés de vingt-et-un ans, » 1" Tous les Français âgés de
résidant dans la commune depuis six vingt-et-un ans accomplis, jouis-
mois, et non judiciairement privés saut de leurs droits civils et politi-
ou suspendus de l'exercice des droits ques, et Uabitant dans la conimuïir.
civiques. » depuis six mois au moins. >>
La loi du lo mars 1849 a scrupuleusement respecté le
droit, tel qu'il avait été consacré par le décret du 5 mars 1848.
Si, en 1849, le nombre des électeurs a été diminué de
onze cent mille, celle dimiiuilion n'a pas eu pour cause une
différence dans les deux textes législatifs que je viens de
rappeler, mais une différence dans les instructions minis-
térielles qui furent données en 1848 et en 1849. Les instruc-
LE PEUPLE ! LA FRANCE ! 97
lions de 1848, il faut leur rendre cette justice, étaient
conçues dans l'esprit de confiance le plus large. Les in-
structions de 1849, au contraire, étaient déjà marquées au
coin de l'esprit de défiance le plus étroit.
Ainsi, les instructions données le 10 mars 1848 s'expri-
ment en ces termes :
« // ne sera besoin de fiiire de vérification, quant à l'âge de vingt-un ans,
que lorsqu'il pourra s'élever quelque doute à cet égard. »
RÉSIDENCE.
« Pour être inscrit comme électeur dans une commune, il faut y avoir
une résidence de six mois. Toutes dispositions antérieures relatives au
domicile politique séparé du domicile réel sont abrogées. Les citoyens
qui, depuis moins de six mois, ont changé de résidence, seront admis à
se faire inscrire dans la commune où ils résidaient précédemment.
» Néanmoins, si, à raison de l'éloignement, un citoyen ne pouvait, sans
dommage ou sans inconvénient pour sa santé, ses affaires, ses moyens
d'existence, se rendre dans uu autre département qu'il a quitté depuis
peu de temps, il pourra, d'après sa demande, être inscrit sur la liste des
électeurs de la commune où il vient de s'établir. >j
Par la disparition de ces facilités données à l'électeur
s'explique principalement comment le chiflFre des citoyens
majeurs étant, en 1848, de 11,023,189, a été réduit, en 1849,
de 1,087,185, et n'a plus été que de 9,936,004 électeurs in-
crits. L'inscription électorale a eu lieu d'une manière plus
stricte en 1849 qu'en 1848, mais aucune atteinte n'a été
portée par la loi du 15 mars 1849 au droit consacré par le
décret du 5 mars 1848. Voilà ce qu'il est bon que sache
mon collègue et confrère M. Chambolle , qui m'accuse de
« m'êtrevoué à la recherche de l'absolu. »
Oui, cela est vrai, et c'est là une accusation que je m'ho-
nore d'avoir méritée.
Est-ce que la vérité qui n'est pas absolue est la vérité?
Est-ce que l'arithmétique qui n'est pas absolue est l'a-
rithmétique ?
Est-ce que la justice qui n'est pas absolue est la justice?
Est-ce que la balance dont la précision n'est pas absolue
est véritablement une balance ?
X. 7
98 tS51.
Est-ce que M. Chambolle, si je lui rendais 4 fr. 50 c. en
monnaie, lorsqu'il me prie de lui changer une pièce de 5
francs, trouverait que je lui rends son compte ?
Chercher l'absolu est le moyen de trouver la vérité.
Je le cherche donc sans relâche.
Oui, il est encore vrai que j'ai dit qu'on ne connaîtrait
avec certitude l'opinion de la France qu'après que le sys-
tème électoral aurait été ramené à l'unité de collège. Mais
de ce que j'ai cette conviction profonde, s'ensuit-il qu'il
dépende de moi de faire que le passé ne soit pas le passé ?
Est-ce que je puis empêcher la monarchie constitutionnelle
de 1830 d'avoir été instituée par 219 députés dépourvus de
toute qualité, sur 252 votants n'ayant aucun mandat? Est-
ce que je puis empêcher la monarchie traditionnelle de 987
d'avoir été acclamée par 450 barons, dans un petit bourg
de Picardie qui se nomme encore Noyon? Est-ce que je puis
empêcher que beaucoup de batailles aient eu lieu à l'arme
blanche, avant l'invention de l'arme à feu? Est-ce que je
puis empêcher que le rouet ait été imaginé avant le métier
à filer? Est-ce que je puis empêcher que les relais de poste
aient précédé les chemins de fer?
En vérité, M. Glrambolle, lorsqu'il discute, devrait s'ap-
pliciuer h le faire moins faiblement. Le temps des lieux-
communs, dont on se contentait il y a dix ans, est passé. Il
faut maintenant aller au fond des questions; il y faut aller
sans crainte, car c'est la vérité qui nous mettra tous d'ac-
cord. Nul ne conteste que 2 multipliés par 2 ne fassent 4.
Je cherche la vérité, sans préoccupation de parti, sans
me demander préalablement si elle sera contraire ou favo-
rable à mes opinions, à mes sympathies, à mes intérêts ;
faites tous comme moi : prenez pour devise cette parole de
Dante : Cercando il vero.
Lorsque tous cherchent, il y en a toujours un qui trouve.
Le suffrage universel est-il ce qu'il doit et ce qu'il peut
être? Telle est la première de toutes les questions.
Discutez ce que je propose ; si vos critiques sont fondées,
elles m'éclaireront ; si elles sont vaines, elles m'affermiront.
1851
LES RIGUEURS SALUTAIRES.
1.
18 juin 1851.
M. Laurenlie publie, contre le socialisme, un article qui
nous a remis en mémoire ces lignes du même écrivain :
<f La foi avait pu s'affaiblir en France, au milieu du mouvement
donné aux esprits par le siècle de François I'"', et des brillantes préoccu-
pations où les avait jetés la renaissance des arts.
» Joignez à cette considération, digne d'être appréciée parle vrai phi-
losophe, la connaissance depuis longtemps acquise qui le porte si aisé-
ment vers les nouveautés, et ensuite quelques circonstances particulières
de cette époque, où l'on vit les ambitions personnelles et les inimitiés po-
litiques déterminer le changement de croyance parmi quelques grands
personnages dont l'exemple fut bientôt un entraînement pour le peuple.
)) Enfin, comme l'a remarqué Bossuet, la Réforme, retenue par la vi-
gueur des l'ègnes de François I"" et de Henri II, dut trouver bientôt plus
de facilité sous les règnes de François II et de Charles IX. Ces raisons
diverses durent accréditer quelque temps les opinions nouvelles dans le
royaume de France, et nul doute qu'elles ne s'y fussent établies, si, à dé-
faut de l'autorité religieuse, qui ne leur opposait pas toujours une résis-
tance suffisante, Vautorité civile, suppléant à la faiblesse des consciences,
n'eût sauvé la foi de nos pères par la sévérité des lois et par des BIGUEURS
que je ne crains pas d'appeler SALUTAIRES (1). »
L'écrivain qui a trouvé de telles paroles pour justifier le
(1) L.v JUSTICE AU xixe SIÈCLE, par M. Laurentie.
100 tS5t.
massacre de 70,000 Français ne peut pas rendre an socia-
lisme un service plus grand que de l'attaquer.
Le socialisme le remercie donc.
Mais le catholicisme ne lui devra pas les mêmes remercî-
nients, car jamais injure plus grande lui fut-elle adressée
que celle qui consiste à prétendre que c'est le terrorisme
quia sauvé, en France, le catholicisme?
II.
20 juin 1851.
M. Laurentie ne pouvait pas nier qu'il eût écrit ce qu'il
avait imprimé et signé ; aussi ne lenie-t-il pas ; seulement,
il proteste contre les dix lignes de réflexions dont j'ai fait
suivre la citation que j'ai empruntée à son livre intitulé :
L.4 JUSTICE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
En imprimant que « la foi de nos pères a été sauvée par
» la sévérité des lois et par des RIGUEURS qu'il ne craint
» pas d^appeler SALUTAIRES , » M. Laurentie prétend
qu'il n'a nullement entendu justifier les massacres de la
Saint-Barthélémy. 11 les qualifie mémo a tVÉnormité. » C'est
le seul mot que M. Laurentie ait trouvé sous sa. plume
pour flétrir cet acte de terrorisme monarchique. Que M.
Laurentie me permette de le lui diie : le mol est trop fort ou
trop faible. Trop faible si M. Laurentie admet la liberté de
conscience, la liberté des cultes ; trop fort si M. Laurentie
est catholique et royaliste.
De quel droit, à quel titre, M. de Laurentie blâme-t-il ce
que le pape Pie V a glorifié, ce que son successeur Gré-
goire XUl a approuvé, ce que le roi Charles IX ne s'est pas
borné à ordonner, ce qu'il a, de sa propre main, exécuté
en partie, car on sait qu'armé d'une longue arquebuse il
tirait lui-même d'une fenêtre du Louvre sur les huguenots
qui traversaient la Seine à la nage pour se réfugier dans le
faubourg Saint-Germain? La royale et sanglante arquebuse
existe encore à la Bibliothèque nationale.
m
LES RIGUEURS SALUTAIRES. 101
Si M. Laurentie est plus infaillible dans ses jugements
que la papauté, que devient l'infaillibilité du pape ? Si,
pour justifier les niassaeres de la Saint-Barlhélemy, il suffit
de dire que « la France (sous Charles IX) n^était pas alors
» gouvernée, » que devient le principe de la légitimité?
On le voit : c'est en reniant la papauté et la légitimité
que M. Laurentie essaie de se disculper. A ce prix-là même,
y parvient-il ?— Non ; c'est vainement que M. Laurentie
tente d'établir la distinction suivante :
« Ce n'est pas Vaulorité civile qui a fait le massacre dont vous parlez.
\Jaulorité civile, c'était l'autorité régulière, l'autorité de qui dérivaient les
lois, l'autorité de la justice, l'autorité de ses arrêts; et de quelque ma-
nière qu'on juge aujourd'hui cette autorité, on doit bien savoir qu'elle
n'eut jamais rien de commun avec la pétulance des partis religieux ou sec-
taires ; et aussi n'y a-t-il que l'aveuglement des haines politiques qui
puisse confondre les actes d'une autorité de cette sorte avec des actes la-
mentables, commis en violation de toutes les lois civiles, aussi bien que de
toutes les lois morales et chrétiennes. »
La Saint-Barthélémy a coûté la vie à 70,000 Français,
dont plus de 2,000 à Paris seulement et dans une seule
nuit (1) ; qu'importe qu'ils aient été massacrés par telle au-
(1) Peut-être n'est-il pas inutile de mettre en regard du terrorisme mo-
narchique de 1572 le terrorisme révolutionnaire de 1792 :
Du 2(5 août 1792 au 9 thermidor 1794 inclusivement, c'est-à-dire pen-
dant la Terreur, plus les dix mois qui se sont écoulés depuis la prise des
Tuileries en 92, jusqu'à l'arrestation des Girondins, au commencement
de juin 1793, il a été exécuté à Paris, sur les places de la Révolution, du
Carrousel, de Grève, Saint-Antoine (la Bastille) et à la barrière renversée
(du Trône), 2,837 personnes.
Il y a lieu de remarquer :
lo Que les exécutions ont frappé un certain nombre d'individus pour-
suivis pour assassinat et les individus accusés du vol du Garde-Meuble ;
2o Que dans ce nombre les habitants de Paris n'entrent guère pour plus
de moitié.
Le tribunal révolutionnaire a jugé et condamné des habitants de la
Bretagne, de Rouen, d'Armentières, de Pont de-Cé, de Coulommicrs, de
Troyes, de Clamecy, d'Angers, de Toulouse, de Dijon, de Verdun, de
Porueuse (Seine-et-Marne), des départements de la Meurthe et de la Mo-
selle, dj Sedan, de Caussade, de la Vendée, des Deux-Sèvres, etc., etc.
L'endroit où l'on exécutait le plus était la place de la Révolution. Il y a
eu là 1,256 personnes guillotinées.
Ceci est une simple note, qui n'a la prétention de rien justifier, car je
déteste et je méprise tous les terrorismes à l'égal l'un de l'autre, que ce-
lui-ci s'abrite sous le nom de religion et celui-là sous le nom de révolu-
tion, qu'il s'exerce en invoquant le principe d'autorité ou bien en invo-
quant le principe de liberté.
102 *8âl-
toritc plutôt <iue par telle autre ? En ont-ils été moins im-
pitoyablement massacrés, moins atrocement égorgés?
Je le demande à M. Laurentie.
Les massacres de la Saint-Barthélémy, qui durèrent sept
jours, n'eurent certainement pas lieu sans des ordres for-
mels. Eh bien ! ces ordres, qui les donna ?
Est-ce que ce ne fut pas S. M. le roi?
Si la royauté, cette autorité contre laquelle n'existe pas
le droit de légitime défense, cette autorité à laquelle il n'est
pas permis d'essayer de résister, alors même qu'elle or-
donne de vous égorger, si la royauté ne constitue pas aux
yeux de M. Laurentie Vautorité réguUère, à quelle autorité
donne-t-il donc ce nom, et d'où la fait-il émaner?
11 faut que M. Laurentie s'explique.
Avant de s'accomplir, le massacre de la Saint-Barthélémy
avait été longuement prémédité. 11 avait été concerté dans
des conférences tenues à Bayonne entre la reine Catherine
de Médicis, le roi Charles IX et le duc d'Anjou, ses fils, et le
duc d'Albe. Ce fut enfin dans un conseil qui se tint le sa-
medi 23 août 1572 , conseil auquel assistaient la reine-
même, le duc d'Anjou, le duc de Nevers, le maréchal de Ta-
vannes, le maréchal de Retz et le grand-prieur, que le roi
Charles IX se décida, et que le massacre du lendemain fut
arrêté. Le 27 août, le roi Charles IX se rendait en per-
sonne au parlement et déclarait hautement que c'était par
ses ordres qu'avait eu lieu l'exécution.
Que (il le parlement de Paris ? — S'indigna-t-il ? non ; il
ordonna qu'on ferait toits les ans une procession le jour de
la Saint-Barthélémy pour rendre grâces à Dieu, prenant
ainsi les devants sur le pape Pie V, qui, lui aussi, ordonna
des processions.
Lors(pie de tels actes, lors(|ue de tels faits sont recueillis
et conservés par l'histoire, M. Laurei\lie est-il fondé à
établir une distinction entre « l'autorité rér/uliére^^ et je ne
sais quelle autre autorité irrégulière qui aurait i» répondre
des massacres de la Sainl-Barlhélemy devant la conscience
humaine ? Sur quoi cette distinction reposerait-elle ?
LES RIGUEURS SALUTAIRES. 103
Oïl le voit ; toute base lui manque.
M. Laurentie eût donc mieux fait' de garder le silence,
ou, s'il voulait le rompre, do confesser franchement qu'à
l'époque où il se constituait le défenseur des c; rigueurs sa-
« LUTAiREs qui avaient sauvé la foi de nos pères, » c'était
sous la Restauration, alors qu'après avoir été chef de bureau
à la Préfecture de police, il aspirait à devenir inspecteur
général de l'Université, ce qu'il devint, en effet, le 12 avril
1823. Ce fut en cette qualité que, cinq mois après, l'apolo-
giste des RIGUEURS SALUTAIRES fit suspcudre, malgré quarante
ans du plus honorable exercice, M. Ferlus, le directeur du
collège de Sorèze, suspension qui fut le prélude de la clô-
ture des anciens collèges de Sorèze, de Pont-Levoy et de
Vendôme, lesquels établissements passèrent aux mains des
Jésuites.
La royauté de 1823 est tombée en 1830 : le rétablissement
de la légitimité vaut bien qu'on traite, dans un journal, la
Saint-Rarthéleniy « d'ÉNORMiTÉ, » au risque de nTianquer de
respect à LL. SS. Pie V et Grégoire XIII, et à S. M. T. C.
Charles IX : tel est le motif du changement, non de convic-
tion, mais de langage, de l'historien rigoureux de la jus-
tice AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
Aucun lecteur sérieux ne s'y méprendra.
III.
22 juin 1851.
J'avais posé à M. Laurentie ces deux questions :
Première question. — Que ce soit par les ordres de telle
autorité et non par les ordres dételle autre, les 70,000 Fran-
çais qui ont été massacrés en août 1372 en ont-ils étémoins
impitoyablement massacrés, moins atrocement égorgés ?
Deuxième question. — Si la royauté ne constitue pas aux
yeux de M. Laurentie l'autorilé régulière, à quelle autorité
donne-t-il donc ce nom, et d'où fait-il émaner ce qu'il ap-
pelle l'autorité ?
104
tS51.
Si évasive que soil sa réponse, il y a deux mots dont il
importe de prendre acte, M. Laurentie persiste à qualifier
la Saint-Barthélémy « d'éjnsode atroce. »
Ce n'est pas seulement flétrir la royauté dans Charles IX,
la papauté dans Pie V et dans Grégoire XIII, c'est faire plus
que cela, c'est se constituer à l'état de révolte ouverte con-
tre l'autorité des conciles, c'est se séparer du catholicisme;
Le catholicisme romain tout entier (celui des gallicans
comme celui des ultramonlains) a pour base le principe de
l'infaillibilité des décisions rendues en matière de foi et de
morale par les conciles œcuméniques, d'accord avec les
papes. Selon lui, ces décisions sont des vérités éternelles,
immuables, aussi sûres que le dogme même de l'existence
de Dieu. Or, parmi ces prétendues vérités immuables, que
nul ne peut contester sans cesser d'être catholique-romain,
se trouve le principe de la persécution des hérétiques, pro-
clamé non pas seulement comme un droit, mais comme
un DEVOIR, entre autres par les déclarations du douzième
concile œcuménique (quatrième concile de Latran). tenu en
1215 à Rome, sous la présidence du pape Innocent III, etac-
ceptée par tous les évêques de la catholicité. On y lit ce
qui suit :
v Moneantur autemet inducanlur et^ «Que les autorités temporelles,
si necesse fueril, per censurain eccle- quelques fonctions qu'elles remplis-
siasticam compeUanlur sœculares po- sent, soient exhortées, et, s'il était
testâtes, quibuscumque fungantur of/i- nécessaire , contraintes par censure
dis, ut, sicut reputari cupiunt et haberi ecclésiastique, à prêter publiquement
jideles, ilà pro defensione filei prœfitenl un serment pour la défense de la foi
publiée juramcntwnquod de terris suœ (de même qu'elles désirent être ré-
juriJiclioni subjeclis universos hœre- putées fidèles), serment par lequel
ticos, ab Ëcclesiâ denotatos, bond fide elles s'engagent à s'appliquer sincè-
pro viribus exterminare studebunt : ilà rement, de toutes leurs foixes, à
quodammodo, quandocumque quis fue- exteuminek des contrées soumises
rit in polestatem, sive spiritualem, à leur juridiction tous les héréti-
sire temporalem, assumptus, hnc te- ques déclarés tels par l'Eglise; et
neatur capitulum juramenlo firmare. cela de telle façon que toutes les
» Si vcro dominus temporalis, re- fois que quelqu'un aura été admis à
quisitus et 7noriitus ab Ecclesiâ, terram un pouvoir, ou spirituel ou tempo-
suam purgare neglexerit ab hâc hœre- rel, il soit tenu de jurer cet article.
«ira fœditate, pcr metropnlilanum et » Que, si un seigneur temporel,
LES RIGUEURS SALUTAIRES. 105
nltcros compiovinciales episcopos ex- requis et averti par l'Église, eût re-
communicalionis vinculo innodetur. fusé de purger son domaine de cette
Et, si satisfacere contempserit infrà souillure hérétique, il soit excom-
annum, signi(icalur hoc sumriio ponli- munie par le métropolitain et par
fici, ul extunc ipse vassallos ab ejus les autres évêques de la province.
fidelilate denunciel absolulos, et 1er- Et que, si, par manque de bonne
ram exponat calhoUcis occttpandam volonté, il eût laissé passer une an-
qui eam, exterminalis hœrelicis, sine née sans satisfaire, cela soit dénoncé
ulla contradictione possideant et in an souverain pontife, atin que celui-
fidei purilate conservent... » ci, dès-lors, déclare ses vassaux dé-
{SacrorumconciliorwncollectiOy'pn- liés de leur fidélité, et donne son
blié par Mansi, avec l'appro- pays à des catholiques qui, après en
bation des autorités ecclésiasti- avoir exterminé les hérétiques, le
ques catholiques. Venise, 1778, devront posséder sans conteste et
tome xxn, page 987,) maintenir dans la pureté de la foi.. . »
Ces décisions, revêtues du cachet de l'autorité dite infail-
lible en matière de dogme et de morale, l'église catholique
ne les a jamais blâmées.
Applaudissant à la révocation de l'Edit de Nantes, Bos-
suet déclarait que l'infliction de peines corporelles, même
de la PEINE DE MORT, pour cause de persévérance dans l'hé-
résie, « EST CONFORME A LA DOCTRINE CONSTANTE DE l'ÉGLISK
CATHOLIQUE. »
Plus royaliste que catholique, à l'inverse de M. Veuillot,
qui est plus catholique que royaliste, M. Laurentie a man-
qué à la fois de courage et de logique. Il n'a pas osé faire
ce qu'avait fait M. Veuillot, qui n'a pas craint de louer et de
défendre l'Inquisition. M. Laurentie n'a pas osé louer et dé-
fendre la Saint-Barthélémy.
M. Veuillot est un saint.
M. Laurentie est un impie.
Vantez-moi donc maintenant l'orthodoxie ! Elle ne suffit
même pas à mettre d'accord deux catholiques.
1851
ASSOCIATION CONTRE ASSOCIATION.
22 juin 1851.
J'ai SOUS les yeux le projet d'association dont M. Bac a
parlé à la tribune ; ce projet est formé par MM.
LUGNOT, général en retraite. j.-j. chastaingt.
BUS8IÈRE. boisson-d'écoles.
E. NOGAKO. DUKIEDX.
P. PÉTINIADD CHAMPAGNAC. P. ALLUAUD aîné.
F. DE LÉOBARDY. ARMAND KOUALHIER.
E. LAMY. DE LAUTHONYE.
L. PÉTINIADD. R. CHAPOULAUD.
A. LAPORTE aîné. A. COLANY.
II est conçu en ces ternies :
ASSOCIATION DES HOMMES d'oRDRE.
M Article 1". Une association est formée, dans le département de la
Haute-Vienne, pour défendre les principes sur lesquels repose la société.
» Art. 2. L'association se compose : 1° d'un comité central, dont le
siège est à Limoges ; 2" de comités institués dans chaque chef -lieu de
canton, sur les bases du comité central.
» Art. 3. Est membre de l'association tout électeur notoirement connu
pour ses principes d'ordre, qui sera signataire des présents statuts et de
la liste de fonds social qui y est annexée.
» Art. 4. Pour rendre plus active rexécution des mesures à prendre,
il sera fondé à Limoges un bureau de neuf membres, composé d'un pré-
sident, un vice-président, un secrétaire, un trésorier et cinq assesseurs.
Ces neuf membres seront choisis en assemblée générale, au scrutin secret.
» Art. 5. Chaque année, dans la seconde quinzaine de décembre, le bu-
reau sera renouvelé par moitié, au moyen d'un tirage au sort. Les mem-
bres sortants pourront être réélus.
ASSOCIATION CONTRE ASSOCIATION. 107
» Art. 6. Toutes les décisions qui toucliLiit aux grands intérêts dépar-
tementaux sont prises par une assemblée spéciale, composée de quatre
délégués pour chacun des cantons des chefs-lieux de département ; trois
délégués pour les chefs-lieux d'arrondissement, et de deux délégués pour
les autres cantons. Ces délégués votent au scrutin secret sur les questions
qui leur sont soumises, et les décisions qui émanent de la majorité abso-
lue des membres présents à cette délégation sont obligatoires pour tous
les associés.
» Art. 7. L'association, représentée par ces divers comités, s'occupera
activement de recueillir l'adhésion de tous les hommes d'ordre. Tous les
fonds réunis sont centralisés dans la caisse du trésorier du chef-lieu.
» Art. 8. Chaque dépense ne peut être effectuée que sur une autorisa-
tion signée du président et de deux membres du bureau.
» Art. 9. Tous les membres des différents comités sont tenus d'assister
aux séances pour lesquelles ils auront été convoqués, à peine d'une
amende de 1 franc par chaque manquement. Sera condamné à la même
amende tout membre qui quittera l'assemblée dont il fait partie avant la
tin de la séance, sans en avoir obtenu la permission expresse du président.
» Sera rayé des cadres de l'association, avec inscription au procès ver-
bal, tout membre qui, sans justification sérieuse, aura manqué à trois
séances consécutives.
» Art. 10. Les présents statuts seront transmis à M. le préfet de la
Haute-Vienne, avec prière de solliciter l'autorisation de M. le ministre de
l'intérieur. »
L'association des hommes d'ordre a été approuvée, le 12
juin 1831, par M. le ministre de l'intérieur, ce qui équi-
vaut à cet aveu qu'une armée de cinq cent mille soldats, et
qu'une autre armée de cinq cent mille fonctionnaires, en-
semble un million d'hommes, ne suffisent pas h la défense et
au maintien de l'ordre. En vérité, on n'est pas plus humble
que M. le ministre de l'intérieur. Qui prétendait donc que
M. Léon Faucher n'était pas modeste? Mais comme il joint à
la modestie une autre qualité non moins précieuse, Injus-
tice, nul doute qu'il ne s'empresse d'approuv^er les statuts
de I'association des hommes de liberté, qui se fondera par-
tout où il existera une association des hommes d'ordre.
Ainsi, vont se trouver en présence deux associations :
L'association des hommes d'ordre,
L'association des hommes de liberté.
Très bien !
1851
CAUSE ET EFFET.
23 juin 1851.
Si la minorité de l'Assemblée législative se donne trop
souvent le tort d'interrompre certains discours, il est juste
de convenir que c'est un tort dans lequel ne tombe pas
moins souvent la majorité.
Le Moniteur est là pour l'attester.
Hier, par exemple, ces interruptions calculées, prémédi-
tées, ont été si multipliées qu'elles sont parvenues à rom-
pre ie lien par lequel je voulais rattacher la circulaire du '^
mars 1850 aux déclarations du 19 juin 1849.
Le 19 juin 1849, M. Dulaure, alors ministre de l'intérieur,
proposant de suspendre l'exercice du droit de réunion, fai-
sait, à la tribune, les déclarations qu'on va lire :
« Nous sommes pénétrés des devoirs du gouvernement en face de
l'exercice du droit électoral ; nous comprenons très bien que l'exercice do
ce droit, pour être éclairé, a besoin de conférences et de discussions pré-
paratoires. Nous nous reprocherions profondément d'apporter aucune en-
trave à la liberté des véritables discussions électorales. Je promets donc
formellement, au nom du gouvernement, à l'Assemblée, que, dans toutes
les réunions préparatoires véritablement électorales, où les élections seules
seront discutées, aucune gêne, aucune entrave, de quelque nature que ce
soit, ne sera apportée au droit des électeurs.
» Nous serons responsables envers vous , lorsque vous véritierez les
élections, de la manière dont le gouvernement se sera comporté envers les
réunions électorales. Si, dans ce que nous aurons fait, il y a un mol, il y
a un écrit, il y a un acte qui ait été de nature à apporter la moindre res-
CAUSE ET EFFET. 109
triction à la liberté des élections, vous nous en demanderez compte ; nous
serons obligés de nous justifier. »
Ainsi s'exprimait, le 19 juin 1849;, M. Dufaure. alors mi-
nistre (le l'intérieur. Dix mois après, les électeurs étaient
placés par un ministre, le ministre de la guerre, sous la
surveillance de la gendarmerie, ainsi que l'atteste la circu-
laire suivante :
« 3 mars 1850.
» Capitaine,
« D'après la lettre confidentielle du ministre de la guerre , vous don-
nerez l'ordre à chaque lieutenant de votre compagnie de m'adresser sans
aucun retard :
» 1' Le nombre total des électeurs soit civils ou militaires ;
» 2° Celui des électeurs qui voteraient pour un candidat modéré ;
» 3° Celui des électeurs qui voteraient pour un candidat du parti
BOUGE.
» Les relevés devront être établis par lieutenance de gendarmerie et
faits avec le plus grand soin.
» Le lieutenant-colonel chef de légion. »
Je le demande, cette circulaire ne constitue-t-elle pas
« UN ÉCRIT; UN ACTE, » cl ïie s'y trouve-t-il pas « un mot »
dont il y ait lieu de demander compte au pouvoir respon-
sable ? — Assurément.
Eh bien ! à qui s'adressera-t-on pour demander ce compte?
S'adressera-t-on au ministre dont la parole habile et ca-
farde obtenait, le 19 juin 1849, que le droit de réunion fût
suspendu? Si on s'adresse à lui, il répondra qu'il avait
cessé, le 3 mars 1850, d'être ministre de l'intérieur, et que
la responsabilité de la circulaire ci-dessus ne saurait lui
être imputée.
En parlant ainsi, aura-t-il raison? — Non; il aura tort,
11 aura tort, car la responsabilité de tous les abus qu'eût
empêchés le libre exercice du droit de réunion doit juste-
ment retomber sur le ministre qui, le premier, a proposé de
le suspendre et a réussi à le supprimer.
A M. d'Hautpoul, ministre de la guerre en mai 1850, ia
responsabiUté subséquente de la circulaire qui a placé les
élections sous la surveillance de la gendarmerie ; mais à M.
110 f$51.
Dufaure, ministre de l'intérieur en juin 1849, la responsa-
bilité originaire,
M. Dufaure est à M. d'Hautpoul ce que ia cause est à l'effet.
Si le droit de réunion n'eût pas été suspendu, grâce à M.
Dufaure, aucun ministre n'eût osé traiter en malfaiteur le
corps électoral ; de même que, si M. Eugène Cavaignac
n'eût pas, le 24 juin 1848, établi l'état de siège, M. Louis
Bonaparte n'eût pas osé le proposer le 13 juin 1849, ei le
maintenir depuis cette époque à l'égard des cinq départe-
ments, Ain, Drôme, Isère, Loire et Rhône, qui composent
la 5* division militaire.
Ce n'est jamais impunément qu'on viole un principe et
qu'on crée un précédent.
1851.
LA REACTION DANS LA CREUSE.
23 juin 1851.
La garde nationale de Bourganeuf, elle aussi, vient d'être
désarmée.
Désarmée par qui ?
Par un ancien ami tout dévoué de M. Ledru-Rollin, par
M. Durand Saint-Amand, ancien maire du 1®"" arrondisse-
ment de Paris après le 24 février, ancien préfet du Nord,
aujourd'hui préfet de la Creuse,
Désarmée pour quoi ?
C'est ce que nul ne saurait dire, à moins cependant que
ce ne soit parce que le commandant Doumy, ayant donné
sa démission, ce commandement était revenu au plus an-
cien capitaine, le capitaine Laurent.
Qu'avait donc fait cet officier pour être ainsi frappé de
suspicion? — En juin 1848, lors de la malheureuse affaire
de Guéret, où il y eut 20 morts et environ 30 blessés, une
estafette de Guéret accourut à Bourganeuf pour y deman-
der du secours. Il était minuit moins un quart. A minuit, un
détachement partait de Bourganeuf, parcourait 33 kilomè-
tres, et entrait à six heures du matin dans la cour de la pré-
fecture, où il recevait les félicitations les plus chaleureuses
de M. Bureau-Destivaud, alors préfet. Ce détachement, ex-
clusivement composé de républicains dévoués, qui allaient
maintenir l'ordre pendant que les réactionnaires restaient
112 l«5i.
couchés dans leur lit, ce détachement, qui le commandait?
— Le capitaine Laurent.
Mais ce n'est pas seulement la garde nationale de Bour-
ganeuf qui a été désarmée : la garde nationale d'Aubusson
a eu le même sort, en attendant que le tour vienne de dés-
armer la garde nationale de Guéret.
Ce n'est pas tout encore : la réaction ne se borne pas à
désarmer les gardes nationales inoflensives, elle dissout les
conseils municipaux coupables de républicanisme ; c'est ce
qui vient d"avoir lieu pour le conseil municipal de Sardent,
qui, ayant eu à procéder à l'élection de 18 de ses membres,
a nommé tous républicains à une immense majorité.
Ce que fait M. Durand Saint-Amand en 1851, sous la pré-
sidence de M. L.-N. Bonaparte, c'est ce que firent, sous le
gouvernement provisoire, plusieurs commissaires de la mê-
me trempe. En mars 1848, je m'élevai contre ces commis-
saires ; c'est la continuation du même arbitraire que je con-
tinue de flétrir en dénonçant à la conscience publique l'in-
timidation exercée parM. Durand Saint-Amand.
1851
LE SOCIALISME,
" En arrêtant sa pensée sur la société et sur ses rap-
ports, on est frappé d'une idée générale qui mérite bien
d'être ajiprofondie : c'est que presque toutes les insti-
tutions civiles ont été faites pour les propriétaires. On
est effrayé, en ouvrant le code des lois, de n'y décou-
vrir partout que le témoignage de cette vérité. On dirait
qu'un petit nomt)re d'hommes, après s'être partagé la
terre, ont fait des lois d'union et de garantie contre la
multitude, comme ils auraient mis des abris dans les
bois pour se défendre des bêtes sauvages. Cependant,
on ose le dire, après avoir établi les lois de propriété,
de justice, de liberté, on n'a presque rien fait encore
pour la classe la plus nombreuse des citoyens. — Que
nous importent vos lois de propriété, pourraient-ils
dire; nous ne possédons rien! — vos lois de justice!
nous n'avons rien îi défendre ! — vos lois de liberté !
si nous ne travaillons pas demain, nous mourons! »
'neoker. Notes aux Mémoires de Sully.
23 juin 18.31.
En consacrant dans son pieux et évangélique mandement
une page entière au soci.\lisme, à ce nom que tous lesjour-
naux emploient cliaque jour sans savoir ce qu'il signifie,
M. l'archevêque de Paris vient de créer la nécessité de dé-
finir ce mot avec précision.
SOCIALISME est un mot qui ne se trouve encore dans aucun
dictionnaire de la langue française.
Quel mot cependant est plus usité et revient plus souvent
X. 8
114 1851.
dans toutes les discussions, discussion de salon, discussion
d'ateliers, discussion de tribune, discussion de presse.
Un mot qui dit tout est un mot qui ne dit rien.
Il importe donc de faire enfin sortir du vague le mot so-
cialisme , et de lui assigner le véritable sens qui lui
appartient.
Socialisme dérive incontestablement de société, comme
patriotisme de patrie, libéralisme de liberté, royalisme de
royauté, légitimisme de légitimité, rationalisme de raison,
républicanisme de république, christianisme de Christ, etc.
Par christianisme, qu'entend-on? — On entend l'obser-
vation des préceptes que Jésus-Christ et ses apôtres ont
légués aux populations de l'univers et aux générations de
l'avenir.
Par socialisme, que doit-on entendre? — On doit en-
tendre l'accord des lois de la société avec les lois de l'hu-
manité, trop souvent en opposition celles-ci avec celles-là.
Si le christianisme est divisé en cathohcisme et en pro-
testantisme, lequel protestantisme se divise à son tour en
luthéranisme et en calvinisme, ce qui prouve qu'en toutes
choses l'erreur se mêle à la vérité, et qu'il n'est région si
élevée où l'autorité et la liberté ne se retrouvent en pré-
sence et en lutte, doit-on s'étonnerque les mêmes divisions,
que le môme mélange d'erreur et de vérité se trouvent dans
le socialisme ?
Le grandreproche que les monarchistes font au socialisme,
c'est d'être au communisme ce qu'est le contenant au con-
tenu. Oui, cela est vrai : le socialisme contient le com-
munisme, comme le royalisme contient le despotisme.
De deux choses l'une : ou le communisme est l'erreur, ou
il est la vérité ; s'il est l'erreur, l'expérience ne manquera
pas d'en faire souverainement justice ; s'il est la vérité, le
triomphe en pourra être retardé, mais il ne pourra pas en
être empêché.
Le socialisme se résume donc tout entier dans la ques-
tion de savoir quelles sont les véritables lois de l'Humanité,
LE SOCIALISME. 115
œuvie de Dieu, a(in de les appliquer à la Société, œuvre de
l'Homme.
Prélendrail-on que ces lois sont découvertes?
Si elles sont découvertes, partout elles doivent être les
mômes, car nulle part 2 et 21 ne font 5.
Mais si, au contraire, elles varient à l'infini, selon les
temps et les pays, c'est la preuve qu'il reste encore à les
trouver.
Les trouvera-t-on en ne les cherchant pas?
L'homme n'est pas infaillible; il ne sait que ce que lui
enseigne l'expérience.
Tout vérifier sans prévention ; ne rien condamner sans
examen : telle est la méthode à laquelle la science et l'in-
dustrie ont dû toutes leurs conquêtes, tous leurs progrès.
Puisque cette méthode, qui est celle de la liberté, a si
parfaitement i*éussi à la science appliquée, pourquoi ne pas
l'étendre à l'économie sociale et à l'administration publique?
Le périldes révolutions périodiques serait-il donc moindre
que le danger des essais successifs ?
Sur une échelle réduite, tout peut se vérifier sans per-
turbation.
Cette échelle s'offre d'elle-même : c'est la Commune.
Ce qu'un État ne saurait entreprendre sans tout boule-
verser, une Commune peut l'essayer sans rien troubler.
C'est ainsi qu'un procédé nouveau ou qu'un mécanisme
pei'fectionné passe de la manufacture qui l'a adopté la pre-
mière à la seconde qui l'imite, de la seconde à la troisième,
et ainsi successivement.
Le grand obstacle h tous les progrès sociaux, c'est l'état
de communisme administi-atif auquel toutes les communes
de France ont été condamnées par un esprit de centrali-
sation qui a éteint en elles toute individualité, et leur im-
pose l'uniformité par la tutelle de l'autorité, au lieu de les
laisser se développer par l'action de la liberté.
Ce communisme administratif est ce qui explique tout à
la fois la fréquence de nos révolutions et leur impuissance.
Que le communisme s'applique à l'exploitation de la terre,
116 tS51.
OU que, sous les noms de Centralisation, d'Université, de
Religion d'Elat, il s'applique à l'administration des com-
munes, à l'accaparement des enfants, à l'asservissement des
consciences, je le repousse également, de quelque nom
qu'il se couvre et sous quelque forme qu'il se déguise,
comme contraire au libre développement humain et social.
Mais ceci n'est qu'une conviction personnelle, que je n'ai
nulle prétention d'élever à la hauteur d'une vérité démon-
trée. Je ne suis qu'un homme; donc, je puis me tromper
Je n'ai jamais compris Calvin condamnant au feu comme
hérétique Michel Scrvet.
Le socialisme contient le communisme, le phalansté-
rianisme, etc., au même titre que le christianisme contient
le calvinisme, le luthéranisme, etc.
Sous un autre nom, le but que se propose le socialisme
est le même que celui que poursuivait le libéralisme ainsi
défini par M. Artaud :
<< Le vrai libéralisme représente l'ensemble des croj'ances faites pour
diriger des hommes libres ; par conséquent, il se fonde sur une double
idée : la foi à la liberté humaine et la foi au progrès; et il a pour but le
perfectionnement de l'homme et des sociétés. »
Pour s'en convaincre, il suffit de rapprocher cette défi-
nition du vrai libéralisme de celle du vrai socialisme, don-
née en ces termes par M. Tarchevèque de Pai'is :
« Mais qu'il soit bien entendu d'abord que nous ne voulons point im-
prouver ici le socialisme véritable, si l'on veut donner ce nom à cette ten-
dance généreuse qui pousse quelques hommes d'un zèle pur et désinté-
ressé à chercher l'amélioration de la société dans ses institutions, dans ses
lois, dans ses mœurs, dans le bien-être de tous et particulièrement des
classes laborieuses : tendance chrétienne et louable, digne de nos encou-
ragements, quand, ne se réduisant pas à des systèmes et à des phrases,
elle cherche sincèrement et avec persévérance les moyens les plus propres
à réaliser le pi-ogrès social, en procurant à leurs semblables une plus
grande somme de bien, soit de l'ordre moral, soit de l'ordre matériel.
« Les hommes qui sont animés de ce zèle se reconnaissent, du reste, à
ce signe, qu'ils veulent perfectionner la société peu à peu, en profitant de
tout ce qu'il y a eu de bon dans ies siècles antérieurs, ajoutant sans cesse
et lentement le mieux au bien, et ne rejetant que ce que l'expérience a
LE SOCIALISME. 117
démontré funeste ou inutile ; agissant, en un mot, pour le développement
de la société, comme la nature dans le travail de sa reproduction. »
C'est cxclusivoincnt dans ce sens que j'emploie toujours
les mots de socialisme et de socialiste.
Socialisme est le nom générique qui comprend toutes les
espèces de socialistes, aussi bien ceux qui sont dans Ter-
reur que ceux qui sont dans la vérité. Toute discussion
sérieuse exige donc qu'on distingue entre eux et qu'on ap-
pelle chacun d'eux par le nom qui le spécifie.
Telle ol)jeclion l'ondée contre le catholicisme peut ne
l'être pas coutre le protestantisme , et alternativement.
Quand on parle de christianisme, il faut donc distinguer.
De même quand il s'agit de socialisme, car telle objection
fondée contre le comnuinisme, qui exclut la liberté, peut ne
l'être pas contre le libéralisme, qui repousse la communauté.
Le socialisme, c'est la recherche de l'absolu, en haine de
l'arbitraire.
Le socialisme, c'est la science qui enseigne que la société
doit être faite à l'image de l'humanité, comme le chris-
tianisme est la religion qui enseigne que l'homme a été fait
à l'image, de Dieu.
Le socialisme, finalement, c'est Vextinction du paupé-
mme, ainsi définie en mai 1844 par M. L.-N. Bonaparte : « Le
» but de tout gouvernement habile doit être de tendre par
» ses efforts à ce que l'on puisse dire bientôt : Le triom-
» phe du Christianisme a détruit Vesdavage ; le triomphe
« de la révolution française a détruit le servage; le triom-
» phe des idées démocratiques a détruit le paupérisme. »
Que l'optimisme en finisse donc avec tous ses lieux com-
muns contre le socialisme !
Que l'optimisme attaque les idées fausses, c'est son droit;
mais qu'il respecte les tendances généreuses , c'est son
devoir!
M. l'archevêque de Paris vient de le lui tracer en at-
taquant les deux formes du communisme : — la terre na-
tionalement indivise et la terre également partagée, mais
en rendant justice au socialisme dont je m'honore d'être
118 1853.
l'un des pionniers, comme j'eusse été fier d'être l'un des ma-
telots à bord du vaisseau qui porla Christophe Colomb.
II.
3 mai 1852.
ViJnioii dénonce à ses lecteurs ce passage du rapport de
M. le général Canrobert :
0 J'ai été frappé de l'envaliissement de l'esprit démagogique dans le
centre de la France, et le socialisme m'a paru y avoir établi ses principa-
les forteresses dans la Nièvre, le Cher, l'Indre, l'Allier, la Creuse et quel-
ques localités de l'Auvergne et du Limousin. On en trouverait sans doute
l'explication, pour les trois premiers départements au moins, dans le peu
de morcellement de la propriété foncière et dans cette commode mais bien
dangereuse habitude que beaucoup de grands propriétaires ont de ne point s'oc-
cuper eux-mêmes de leurs vastes domaines^ dont ils vivent éloignés, et de les
livrer à bail à «les entrepreneurs, souvent étrangers à la culture, mais
toujours avides, n'ayant d'autre but que de faire rendre au sol le plus possi-
ble, sans s'inquiéter de l'appauvrir et d'y exploiter inhumainement les petits
habitants de la campagne, qui, ne possédant rien en propre, sont obligés de
se plier aux exigences. »
M. Canrobert est bien heureux : premièrement, de n'être
pas un écrivain; deuxièmement, que M. Laurentie ne soit
pas général, car si les positions eussent été inverses, M. le
général Laurcntie eût traduit M. Canrobert devant un conseil
de guerre comme socialiste et l'eût fait transporter.
C'est convenu : Quiconque voit un mal et ne ferme pas
les yeux est socialiste.
111.
24 mai 18.52.
Pour(]uoi donc les journaux de Paris ressemblent-ils ii la
Loire en temps de sécheiesse, fpiand il n'y a plus d"eau,
quand il n'y a que du sable, (piand le cours de la naviga-
tion est interrompu ? Qu'est-ce donc (|ui iiilcnonii»! et ai-
rôte le cours de la discussion cl abaisse le niveau de la |)olé-
mique à ce lamentable éliage? Est-il vrai que ce soit la loi
LE SOCIALlSx\IE. 119
du 17 février 1852, laquelle réglemente ellimile la liberté de
discussion? — Non, évidemment non ; quelles sont donc les
(fuestions que ne puissent exposer et débattre le Journal
des Débats, VL'nion, VAssemblée nationale et même le Siècle?
Nous ne parlons pas des journaux voués à la défense du
gouvernement : le Constitutionnel, le Pays et la Patrie.
Si la loi du 17 février n'existait pas, que diraient, que
pourraient dire de plus le Siècle. VAsse7nblée natioitale,
VCnion, le Journal des Débats.
Atta(|ueraient-ils l'acte du 2 décembre ?
— A quoi bon ?
Maintenant l'acte du 2 décembre n'est-il pas couvert par
le vote du 20 décembre ?
Alta(]uer l'un ne serait-ce pas attaquer l'autre ; attaquer
l'Élu du 10 décembre 1848 ne serait-ce pas attaquer l'Am-
nistié du 20 décembre 1851, et conséquemment nier le suf-
frage universel? Que gagnerait-on à nier le suffrage uni-
versel, à le discréditer? A sa place que mettrait-on? Quel
principe est fondé à se prétendre plus infaillible ? On ne
détruit que ce qu'on remplace, a dit l'empereur Napoléon,
empruntant ce mot à Danton. Par quoi remplacerait-on le
suffrage universel ? — Par !e cens électoral ? — Nous ai-
mons mieux le suffrage universel.— Par l'hérédité? — Nous
aimons mieux l'élection.
Si la loi du 17 février 1852 n'existait pas, que diraient et
que pourraient dire de plus le Siècle, VAssemblée nationale,
VUnion, le Journal des Débats ?
Attaqueraient-ils les ministres ?
— A quoi bon?
Les ministres ne sont plus, dans le jeu de la Constitu-
tion, le ressort que faisait mouvoir la détente, que faisait
partir la pression de l'opinion publique, le moyen par lequel
s'exerçait indirectement la souveraineté nationale. Qu'on
critique les ministres ou qu'on les vante : peu importe !
Cela ne chatouille ou n'écorche que l'opinion avantageuse
qu'ils peuvent avoir d'eux-mêmes. Quant au régime poli-
tique, cela n'y change rien, cela n'y peut rien changer,
120 tS5«.
puisque le présidenl de la République, élu pour dix an-
nées, est seul responsable devant le peuple.
Donc, la loi du 17 février 1852 n'existerait pas, que les
journaux en question n'en sei'aient ni plus ni moins libres.
Est-ce elle qui les empêche de délendre la religion, la fa-
mille, la propriété? —Non. Elle les empêche, il est vrai,
de dire que tels discoureurs du Corps législatif ont mal,
bien ou médiocrement parlé ; mais est-ce qu'elle empêche
les journaux de faire de chacun des projets de loi présentés
une étude sérieuse, approfondie?
Encore une fois, la loi du 17 février 1852 n'existerait pas,
que \e Journal des Débats, VUnion, V Assemblée nationale^ le
Siècle, le Pays, le Constitutionnel, la Patrie n'en éprouve-
raient pas moins cruellement l'embarras de ne savoir que
dire! Ce qui les gêne, ce n'est pas la rigueur de la loi du
17 février 1852, c'est l'éclipsé de contradicteurs. La discus-
sion vit de contradiction. Point de contradiction, point de
discussion, comme pas d'eau, pas de navigation. Eh bien !
qui est-ce qui n'a pas eu de cesse et point pris de repos qu'il
n'y eût plus de contradicteurs ? N'est-ce pas V Assemblée na-
tionale, n'est-ce pas VUnion, n'est-ce pas le Journal des
Débats, n'est-ce pas le Pays, n'est-ce pasle Constitutionnel,
n'est-ce pas la Patrie, n'est-ce pas même le Siècle? Ces
journaux ont rempoi'lé la victoire la plus complète, si com-
plète qu'il ne leur reste plus de combat à livrer qu'aux
INSECTES NUISIBLES. Cc soul Ics hanuctons qui ont succédé
aux démagogues dans ce que le jai'gon des journalistes dé-
signe par prcmicrs-Pa)-is. Lecleurs, ne riez pas! Ces jour-
naux n'tynt plus le choix des achcrsaires ni des questions.
De quoi donc voulez-vous qu'ils ])ai'len( les jours où ils n'ont
plus à rendre compte d'une solennité i)ublique, d'un gala
municipal, d'une fête ministérielle?
En temps de paix, est-ce qu'officiers et soldats ont le
choix de mener une autre vie (]ue la vie de garnison? C'est
une vie semblable que mènent aujourd'hui les journaux qui
ont survécu à leur victoire. Mais surtout n'allez pas leur
parler de creuser les questions !
LE SOCIALISME. 121
Creuser les questions! Y pensez- vous? Ce serait s'exposer
à trouver le socialisme au fond de chacune d'elles. Horreur!
Trois fois horreur !
S'ils creusaient la question du crédit foncier, ils y trou-
veraient l'usure, cette lèpre qui ronge les populations des
campagnes.
S'ils creusaient la question d'impôt, ils y trouveraient la
condamnation de l'impôt multiple et de tous les impôts de
consommation.
S'ils creusaient le budget, ils y trouveraient la nécessité
de réduire considérablement les attributions de l'Etat et
de lever l'interdit administratif qui pèse sur les communes.
Quelque question qu'ils abordassent, il en serait ainsi de
toutes les questions, car, en résumé, qu'est-ce que le so-
cialisme?
— Le socialisme, c'est le fond des choses; c'est même là
ce qui explique pourquoi il s'y trouve beaucoup de lie.
IV.
!'•'■ juin 1852.
Quel intérêt le Constitutionnel peut-il donc avoir à appe-
ler l'assassinat, le vol , le viol autrement que par leur
noms? Appeler des assassins assassins, des voleurs vo-
leurs , des malfaiteurs malfaiteurs, est-ce donc moins que
de les appeler socialistes ? Quel avantage y a-t-il à couvrir
d'un nom sur lequel on ne s'entend pas des choses sur
lesquelles tout le monde s'entend pour les condamner et
les flétrir ?
M. Henri Cauvain, qui signe, dans le Constitutionnel , un
article pompeusement et faussement intitulé : le socia-
lisme EN ACTION, n'élait-il pas, en 1848, ce qu'on appelait so-
cialiste, nom qu'on s'honorait alors et justement de porter,
car il était l'opposé de terroriste?
En mars 1848, M. Henri Cauvain ne demandait-il pas
« qu'on ouvrît Tère de la fraternité en assui'ant au tra-
» vaillew, par des institutions 'nouvelles., le bien-être au-
» qiiel il a droit et la place qui lui est due au foyer de la
» famille? »
En mars 1848, M. Henri Cauvain ne demandait-il pas
« qu'on assurât à tous une instruction morale et pratique
y> qui permît à la République de profiter de l'intelligence et
« du génie de tous ses enfants ? »
En mars 1848, M. Henri Cauvain ne demandait-il pas
« qu'on établit une nouvelle organisation judiciaire enhar-
» manie avec les principes républicains ? »
En mars 1848, M. Henri Cauvain ne demandait-il pas
« qu'on RÉORGANISÂT l'impot, qu'ou diminuût les gros trai-
» tements, qu'on rétablît l'équilibre des budgets ? »
M.Henri Cauvain, socialiste en 1848, était-il donc un
assassin, un pillard, un gaillard voulant violer les femmes
au nom de l'émeute victorieuse, et ne se contentant pas de
les séduire par les agréments irrésistibles de sa personne?
Finissons-en donc avec ces vagues appellations qui entre-
tiennent les méprises, qui honorent ce qu'il faut flétrir, qui
flétrissent ce qu'il faut honorer.
Il faut flétrir les malfaiteurs et les vauriens qui, pour se
déguiser et cacher leur infamie, se parent d'une cocarde,
arborent un drapeau ; il faut leur arracher ce drapeau et
cette cocarde et leur visiter l'épaule; mais il faut honorer
tous ceux qui cherchent, se trompassent-ils , comment on
peut améliorer le sort de tous ceux qui pâtissent. Si ces
chercheurs se nomment socialistes, c'est un nom sur lequel
on n'a pas plus le droit, en 1852, de déverser le mépris et
d'égarer l'opinion, qu'on ne possédait ce droit, en 1813,
lorsque le nom de bonapartiste était infligé à tous les vain-
cus de Waterloo comme synonyme de brigand. Après loul,
le Tacite du Constitutionnel n'en dira jamais, sur les socia-
listes, plus ([ue n'en a dit l(> Tacite de l'antiquité sur les
chréli(>ns. iorscpiMI parlait on ces termes de l'incendie de
Rome, dont Néron élait l'auteur :
« l'ouv iippuiser la rumeur, Néron supposa des coupables et frappa de
LE SOCIALISME. 123
poiiie.> cruelles ces hommes fjui^ rendus ODIEUX par leur infamie, sont vul-
gairement appelés chrcttens. Ce nom leur vient de Christus, qui, sons le
règne do Tibère, fut envoyé au supplice par le procurateur Pontius Pila-
tus. Réprimée pour un moment, cette funeste superstition renaissait sans
cesse, non seulement en Judée, berceau de ce »na/, mais dans Rome même,
oh tout ce qu'il y a de honteux et d'ATKOCE afflue et est honoré. On arrêta
d'abord ceux qui se déclaraient, et, par leurs aveux, on convainquit une
multitude de gens, non pas d'avoir mis le feu à la ville, mais d'être ani-
més de la haine du genre humain. »
M. Henri Caiivain et le Constitutionnel peuvent manquer
de mémoire et de justice ; quant à nous, jamais nous n'ou-
biiei'ons que les premières invocations à la concorde , à
l'oui)li, au respect des opinions, au respect des personnes,
au respect des propriétés privées et publiques furent, dès
le lendemain du 24 février, rédigées et signées, les unes
par M. Victor Considérant, les autres par M. Cabet, impri-
mées et placardées à grand nombre sur tous les murs de
Paris, contre lesquels «les flots de peuple se pressaient pour
lire ces appels à la raison. M. Cabet est à Londres, M. Con-
sidérant est à Bruxelles, l'un et l'autre proscrits ; c'est un
motif de plus pour que nous rappelions, en 1852, ce qu'ils
ont fait, en 1848, afin de détourner le terrorisme et d'opérer
une diversion à la force par l'idée.
Et quand vous aurez avili, détruit le mot de socialisme,
sous quel nom, maître Cauvain, désignerez-vous les géné-
reuses tendances qui, de 1832 à 1846, inspirèrent si abon-
damment les trois volumes intitulés : ceuvres de louis-na-
poléon BONAPARTE? Quol titre porte la première page du
premier de ces trois volumes, le savez-vous? Si vous l'igno-
rez, nous allons vous l'apprendre; elle porte le titre de :
RÊVERIES POLITIQUES, et mérite qu'on vous la fasse lire, car
vraisemblablement vous ne l'avez pas lue :
« IJépoque où nous vivons est faite pour développer les facultés comme
pour encourager tous les amours-propres. La liberté de la presse permet-
tant à chacun de faire connaître ses opinions, on écrit aujourd'hui ce
qu'on se serait contenté de penser autrefois, et la persuasion d'un meil-
leur avenir stimule toutes les capacités, quelque faibles qu'elles soient.
1) Une des raisons qui engagent les patriotes à écrire, c'est le désir ar-
dent d'améliorer la condition des peuples ; car si l'on jette un coup d'œil
124 1858.
sur les destinées des diverses nations, on recule d'épouvante et l'on élève
alors la voix pour défendre les droits de la raison et de l'humanité. En
effet, que voit-on partout? Le bien-être de tous sacrifié, non aux besoins,
mais aux caprices d'un petit nombre. Partout deux partis en présence :
l'un qui marche vers l'avenir pour atteindre l'utile; l'autre qui se cram-
ponne au passé pour conserver les abus. Là, on voit un despote qui op-
prime ; ici, un élu du peuple qui corrompt; là, un peuple esclave qui
meurt pour acquérir son indépendance; ici, un peuple libre qui languit
parce qu'on lui dérobe sa victoire.
» Là où il n'y a pas eu de révolution, il est aisé de comprendre que le
pouvoir soit rétif aux innovations et s'entoure de privilèges; mais là où il
y a eu révolution, là où le peuple a renversé un pouvoir odieux pour ra-
mener la gloire et la liberté, voir les vaincus profiter de la victoire, étouf-
fer l'enthousiasme et relever ce que le peuple avait détruit dans sa colère,
c'est ce qui surpasse l'imagination et ce qui doit servir de leçon à la pos-
térité. Le plus difficile n'est pas d'acquérir la liberté, c'est de la conserver,
et comment la conserver lorsque ceux qui devraient la défendre l'atta-
quent sans cesse ? Ce n'est plus seulement la force brutale qui commande
ou la trahison qui tue, c'est un esprit de doctrine qui détruit tout germe
vital. C'est cet esprit qui, peu inquiet de l'honneur de la France, a tout
abandonné à la peur d'anarchie qui n'était point à craindre, ou d'une
guerre que nous ne pouvions redouter. C'est une fausse idée d'utilité que
celle qui sacrifie mille avantage réels pour un inconvénient imaginaire ou
de peu d'importance. Elle tendrait donc à priver les hommes du feu,
parce qu'il incendie, et de l'eau parce qu'elle inonde. Ah! pourquoi la
belle révolution de Juillet a-t-elle été fiétrie par des hommes qui, redou-
tant de planter l'arbre de la liberté, ne veulent qu'en greffer des rameaux
8ur un tronc que les siècles ont pourri, et dont la civilisation ne veut plus !
» Le malaise général qu'on remarque en Europe vient du peu de con-
fiance que les peuples ont en leurs souverains. Tous ont promis, aucun n'a
tenu. Les besoins que la civilisation fait naître se font sentir dans tous les
pays; partout les peuples demandent, partout les rois i-efusent. »
Mnître C;iuvain,qiie ponsez-vous de cetlre première pa.e;e
fin premier volume, triinscrite sans y retrancher un mot?
On ne dira pas que nous avons choisi entre les volumes et
les pages, nous avons pris le premier volume et la première
page. Avez-vous jamais lu seulement celle-là ? Ah! flatter
l'auteur sans le lire lui plairait-il donc plus que de le lire
sans le flatter? Nous ne savons pas ; mais ce que nous sa-
vons, c'est que nous sommes resté fidèle, en 1852, à ces
idées si profondément vraies et si parfaitement exprimées.
Noti'e Elu du 10 décembre , c'est l'auteur de ces trois vo-
LE SOCIALISME. 125
lumPs; il n'y a qu'à les ouvrir pour y trouver le programme
de la politique la plus généreuse et la plus sensée, la plus
sage et la plus hardie. 11 a manqué à cette politique d'avoir
d'autres conseillers et d'autres ministres.
4831.
LA FOI DANS TAVENIR.
25 juin 1851.
Le jury de la Seine a rendu un verdict qui est la con-
damnation de tous les fonctionnaires qui ont abusé ou qui
abuseraient de leurs fonctions pour exercer ou tenter
d'exercer une pression politique quelconque sur l'esprit de
leurs administrés.
Le jury a considéré que de la part des fonctionnaires le
moindre abus d'influence constituait un fait grave qui por-
tait atteinte à leur honneur et à leur considération.
En conséquence, pour la simple imputation de ce fait, in-
suffisamment prouvé, et quoiqu'il fût démontré qu'elle avait
eu lieu avec la plus entière bonne foi et dans l'intérêt poli-
tique le plus élevé, malgré le plus admirable plaidoyer de
M® Crémieux, le jury a déclaré coupables le gérant de
VEvénement, l'auteur de l'article et même le gérant de la
Presse, lequel s'était borné à la simple et passive reproduc-
tion de l'article. Par suite de ce verdict, la cour a condamné
l'auteur de l'article à deux mois de prison et à oÛO francs
d'amende, le gérant de VÉvénement à un mois de prison et
h 500 francs d'amende, le gérant de la Presse ii quinze jours
de prison et h 300 francs d'amende.
Le soldat qui, à la veille d'une \ictoire, reçoit sur le
champ de bataille une nouvelle blessure, soull're et ne se
plaint pas. Nous ferons comme lui ; nous nous abstiendrons
i»5t. 127
de toute plainte. Nous avons foi dans l'avenir dont nous
portons le drapeau ; nous saurons attendre que la liberté ait
cessé, en France, d'être une guerre et y soit devenue une
conquête.
Plus nous aurons soufi'ert pour elle, et plus le lendemain
de son triomphe nous aurons acquis de droits de protéger
ceux qui, après avoir essayé de nous abattre, l'invoqueront
de nouveau les mains jointes, comme leur unique lefuge.
Souffrons donc afin d'amasserdes trésors de magnanimité !
Us ne seront pas inutiles.
Il n'y a pas'de jour où nous ne recevions de tous les points
de la France vingt lettres, au moins, les unes remplies de
détails qu'on nous donne sur tout ce qui est mis en œuvre
en faveur de la révision de la Constitution et de la proroga-
tion du Président, les autres nous signalant d'inqualifiables
excès de pouvoir, celles-ci se plaignant d'arrestations ar-
bitraires, celles-là de la violation de toutes les garanties de
la justice, etc., etc., etc. Ceux de nos correspondants qui
liront le procès qui a été intenté à V Événement et auquel
la Presse a été rattachée comprendront pourquoi leurs
lettres entrent dans nos cartons et n'en sortent pas. C'est
qu'il ne reste plus, en France, qu'une seule liberté : la li-
berté du silence.
Sachons en profiter pour arriver jusqu'en 1852 !
1851.
LE MANIFESTE DE 1848 ET LE MESSAGE DE 1850.
24 juin 1851.
Je lis dans VOrdre :
« On se rappelle que la publication du faux message de la Presse a
produit une sorte de stupeur dans le public, parce que ce document ex-
primait des doctrine socialistes ; la Presse a été saisie, M. Nefftzer a été
condamné, et on s'est borné à dire alors que la pièce incriminée était un
composé de fragments puisés dans les ouvrages de M. Louis Bonaparte ;
mais voici qu'aujourd'hui M. Emile de Girardin vient dire à la tribune
que le message publié par lui n'était que la reproduction d'un message
autograpbié à rWd/e/ du fl/mî, qu'habitait M. Bonaparte avant d'être élu
président de la République ! Que faut-il penser de cette nouvelle ver-
sion ? Pourquoi ?(e V a- 1- on fias donnée à la cour d'assises? elle aurait peut-
être modifié la décision du jury .
B Ce soir, nous lisons dans la Patrie la réponse suivante, à l'assertion
que M. Emile de Girardin a émise hier à la tribune :
4i M. !Émile de Girardin, dans le cours des prétendues révélations qu'il a portée»
hier a la tribune, n'a pas craint d'affirmer que M. le président de la République,
avant le 10 décembre 1848, avait fait autograpliier.iin Message par des presses
clandestines établies îi l'hôtel du Rliin. Nous sommes en mesure d'affirmer qu'il n'y
a jamais eu de presse autographique a l'hôtel du Rhin, pendant que M. le président
l'a habité. M. le président de la République n'avait point besoin de presses clandes-
tines, tous les imprimeurs de Paris et de la banlieue lui offrant les leurs. Nous
ajouterons que les seuls écrits dont il ait autorisé la publication a cette époque ont
été imprimés a Paris par MM. Napoléon Chaix, Claye et Taillcfer, et a Montmartie
par M. Pilloy. Mais M. Emile de Girardin, qui a déjU inventé un Message, peut bien,
eaus manquer de logique, en imaginer un second. »
» Nous attendons les explications de M. de Girardin. »
JULES MARTINET.
LE MANIFESTE DE 1848 Eï LE MESSAGE DE 1850. 129
Les explications de M. de Giijtrdin seront fort simples.
La pièce à laquelle M. de Girardin a fait allusion est inti-
tulée : M.\NIFESTE.
En voici le titre textuel :
a On s'est beaucoup occupé du manifeste que devait faire
PARAITRE M. Louis-Napoléon. Le silence qu'il a gardé jusqu'à
CE JOUR A ÉTÉ LOUÉ PAR LES UNS , BLÂMÉ PAR LES AUTRES. MaIS
ce manifeste EST , DEPUIS LONGTEMPS , TOUT FAIT , ET A PRÉ-
CÉDÉ LES CIRCONSTANCES ACTUELLES. LoUIS-NaPOLÉON N'a PAS A LE
PUBLIER : NOUS LE TROUVONS DANS SES ŒUVRE?. »
Ce manifeste, que M. de Girardin a déployé à la tribune,
se compose d'une grande feuille autographiée.
Il ne porte aucun nom d'imprimeur.
Il n'a pas été déposé à la direction de la librairie.
Il est donc dans toute la justesse du mot : une publication
clandestine, et il en réunit si bien tous les caractères, qu'un
candidat à la présidence qui voudraitfaire,en 1851, ce qu'a
pu faire impunément en 1848 M. Louis-Napoléon Bonaparte,
serait aujourd'hui condamné à 5,000 fr. d'amende, pnui-
omission de nom d'imprimeur et défaut de déclaration.
C'est ce que ne contestera pas M. Léon Faucher, ministre
de l'intérieur.
VOnlre s'étonne que le Manifeste de novembre 1848
n'ait pas été produit devant la cour d'assises, pour justifier
le Message de novembre 1850, qu'on est convenu d'appeler le
« faux message». L'Ord/'e n'eût pas exprimé cet étonnement
s'il se fût souvenu que le président des assises, M. d'Espar-
bès de Lussan, refusa d'accorder à M. de Girardin l'auto-
risation que M. Victor Hugo avait obtenue de M. Partarrieu-
Lafosse.Non seulement M. d'Esparbès de Lussan ne permit
pas à M. de Girardin d'assister M. Nefftzer comme défenseur,
mais, rigueur inusitée! il ne lui permit même pas, à l'au-
dience, de s'asseoir sur le banc de la défense, qui resta
vide.
Ce double fait est constaté dans la Presse du 19 novembre.
Ce que M. de Girardin a dit à la tribune, dans la séance
du 23 juin 1851, il avait déjà tenté de le dire à la tribune
X 9
130 1851.
en novembre 1850; mais, à ce moment, on était sous l'im-
pression des derniers mots du Message présidentiel, et la
majorité ne voulut pas laisser parler M. de Girardin; elle
ne lui permit même pas d'en lire quelques passages.
C'est à ce manifeste remis, en 1848, à la Presse que la
Presse donna son énergique concours.
Maintenant, que l'on compare la po1itif|ue promise et la
politique suivie :
L'élu du 10 décembre « marche-l-il à la tête des idées? »
Ou « marche-t-il à leur suite? »
Ou, enfin, « marche-t-il contre elles? »
Si, égaré par des traîtres, il marche contre elles, après
avoir solennellement promis de marcher à leur tète, la
Presse n'était-elle pas pleinement dans son droit de lui
rappeler en novembre 1830, sous le nom de Message, le
Manifeste de novembre 1848?
C'est pourtant ce grand crime que M. Nefftzer expie dans
la prison de la Conciergerie, par un an de captivité !
C'est ainsi qu'il a été tenu compte, en novembre 1830, de
l'énergique appui obtenu de la Presse en novembre 1848!
Qu'en pense VOrdrc, qui a interpellé M. de Girardin?
1851
DU DROIT DE PETITION.
2(; juin 1851.
DU DROIT DE PÉTITION : Tel est le litre sous lequel le Xa-
tional cjnii)at ropinion de la Presse. Les raisons qu'il
donne sont celles-ci :
« Nous avons répondu au discours de M. de Girardin (1), prononcé à
la tribune, que l'abus ne prouve pas contre le droit. Il ne dépend pas,
grâce à Dieu, du gouvernement actuel de diminuer la puissance et la
sainteté des principes en les tournant contre la liberté. Nous répondons à
présent à l'article publié dans le journal, qu'il n'y a, dans l'exercice du
droit de pétition, aucun abaissement, aucune abdication, aucun oubli de
la souveraineté populaire. Le peuple est souverain , sans doute; mais ce
souverain exerce-t-il direcleinent sa souveraineté'^ non ; d'où il suit qu'en
exprimant ses vœux aux mandataires qu'il s'est choisis, il ne fait rien
que de juste, de rationnel et de convenable.
(1) ASSEMBLÉE LEGISLATIVE.
Séance du 23 juin 1851.
M. EMILE DE GIRARDIN : Je reprocLe à la proposition de l'honorable
M. Cbapot de n'être pas suffisamment radicale, de n'être pas conséquente
avec notre dernier vote; je lui reproche, en un mot, de vouloir le droit de
pétition rérjlewenté an lieu du droit de pétition supprimé, et voici les consi-
dérations sur lesquelles je me fonde pour insister sur la suppression ab-
solue du droit de pétition Le droit de pétition appartient au droit
monarchique ; il n'appartient pas au régime démocrat'que. Rétablissez le
suffrage universel, rétablissez-le sincèrement, et le droit de pétition de-
viendra parfaitement inutile. . .
(moniteur, 21 juin 1851.)
132 «851.
» Voilà les vrais principes. Toute autre doctrine n'est que déclamation
ou abus de mots. Pour nous, qui admettons le droit de pétition, pour
nous qui l'exerçons, nous ne souffrirons pas qu'on puisse dire de nous que
nous désertons le principe de la souveraineté populaire.»
Les raisons du National laissent subsister dans toutes
leur force celles de la Presse, et, quoiqu'il affirme que
les principes qu'il soutient soient les vrais principes, je ne
doute pas qu'après réflexion il ne finisse par se ranger à
l'opinion que j'ai puisée dans les études auxquelles je me
livre.
Le National fonde l'utilité, la nécessité du droit de péti-
tion sur ce motif que « le peuple est souverain, sans doute,
« mais qu'il n^exerce pas directement sa souoeraineté. »
Donc, de l'aveu même du National, si le peuple exerçait
directement sa souveraineté, le droit de pétition n'aurait
plus de raison d'être.
Que faut-il pour que le peuple exerce directement sa
souveraineté?
Une seule chose : que le suffrage universel acquière le
degré de simplicité et de certitude dont il est susceptible.
Je le demande : à quoi servirait le droit de pétition si, en
toutes circonstances où il y aurait à trancher une question
douteuse d'intérêt national, la question était soumise au
peuple souverain, si c'était lui qui décidait, et s'il était armé
du pouvoir de révoquer à son gré soit le mandataire qu'il
aurait élu, soient les contrôleurs qu'il lui aurait donnés?
— A rien ; si ce n'est h jeter le doute sur la légitimité de
la souveraineté populaire.
Je persiste donc à soutenir que le droit de pétition est
d'origine et d'essence monarchiqu ;, c'est un contre-sens
démocratique et un anachronisme républicain.
Le souverain commande et ne pétitionne pas. Qui péti-
tionne n'est pas souverain. Le droit de pétition appartient
à ce régime mixte qui n'est ni la souveraineté royale ni la
souveraineté nationale. Le droit de pétition est dans l'ordre
politique ce qu'était dans l'ordre historique l'affranchi, qui
tenait le milieu entre le citoyen et l'esclave. Il avait la tête
DU DROIT DE PETITIOiN. 133
rasée, l'oreille jicrcéc et un jjunnel pour marque de sa eon-
dilion inlermédiaire. A ce signalement, ne semble-t-il pas,
en effet, qu'on a sous les yeux les 577,000 pétitionnaires si
dédaigneusement traités par M. Léon Faucher dans la séance
du l^'-juin 1830 ?
Si le droit de pétition voulait échapper à la condamnation
qui la frappé, il aurait au moins dû changer de nom après
la révolution du 24 février, et s'appeler droit de protesta-
tion ou droit de leprésentation.
Mais non; le droit de représentation, de protestation ou de
pétition, n'a plus, sous aucun titre, aucune raison de subsis-
ter; c'est ce dont se convaincra le National ^ s'il apporte
dans l'examen de cette question la môme bonne foi qu'il a
apportée dans l'étude de la question de la liberté arbitraire
et de la liberté absolue.
Convenons-en hautement : la substitution de la Répu-
blique à la Royauté nous a tous surpris avant que notre
éducation démocratique fut achevée; il y a encore en nous
infiniment plus d'alliage monarchique que nous ne le
croyons, et nous pouvons nous appliquer ces paroles de
Luther : « Que de peines il faut pour achever de dépouiller
le vieil homme ! »
• 28 juin 1851
Ce n'est pas ,1e Nationalquime répond, c'est la République
qui m'interpelle.
La République croit avoir trouvé une contradiction entre
l'opinion que j'ai exprimée sur le droit de pétition et ces
paroles que j'ai signées :
« On pétitionne, contre-pétitionnons.
» Par nos pétitions annulons les leurs.
» Elles ne doivent servir qu''à se neutraliser.
11 De part et d'autre, c'est un moyen de se compter.
134 ISôt,
» Eh bien! comptons-nous et comptons-les.
» Et lorsqu'ils se seront bien comptes entre eux, à quoi
» serviront leurs pétitions?
» — A RIEN. »
OÙ donc y a-t-il là une conlriuliction ?
Le peu de cas que je fais du droit de pétition n'y est-il
pas assez clairement indiqué ?
Raisonnablement, sérieusement, (jucl cas pourrais-je en
laire?
Est-ce que les o77,000 pétitions déposées contre le projet
de loi qui est devenu la loi du 31 mai en ont empêché le vole,
relardé la promulgation?
Est-ce que les nomljrcuses pétitions que j'ai déposées,
ayant pour objet de demander la rélorms de l'impôt ont seu-
lement obtenu depuis un an l'honneur d'un rapport?
Est-ce que les 8 ou 900,000 signatures apposées au bas
des pétitions qui réclament ou invoquent la révision ébran-
leront la résolution des 188 représentants de qui dépend
le sort de la révision?
Soyez donc conséquents!
Si c'est pour se compter qu'on veut contrc-pétitionner,
je n'y ai aucune olnection.
Si c'est pour atlester que, s'il y a des citoyens qui de-
mandent la révision de la Constitution, il y en a d'autres en
nombre égal, supérieur ou moindre, qui demandent l'abro-
gation de la loi du 31 mai, je n'y ai encore aucune objec-
tion ; et la preuve, c'est que je viens de déposer une péti-
tion couverte de plus de mille signatures de commerçants
et d'industriels de Paris.
Mais cela prouve-t-il que le droit de pétition ait aucune
utilité, aucune valeur, lorsque tout citoyen âgé de ving-un
ans est électeur, et que tout représentant du peuple peut
exercer le droit d'initiative ?
Prouvez-moi donc (jue le droit de pétition ail servi à
quelque chose depuis qu'il s'exerce !
Quel al)us invétéré a-t-il réformé!
Quelle idée juste a-l-il fait prévaloir?
DU DROIT DE PÉTITION. 135
Quelle cause sainte a-l-il l'ail triompher?
J'oubliais : il a servi, le 15 mai 1848, à compromettre la
révolution el h République; 'il sert aujourd'hui à trom-
per l'opinion publique el le chef du gouvernement, à agiter
les populations intimidées par les préfets, les sous-préfets,
les maires, les juges de paix, les gendarmes, les gardes-
ehampètres, les percepteurs, les agens voyers, etc., etc.
Contre 500,000 fonctionnaires obéissant aux ordres de M.
Léon Faucher et mettant tout en mouvement, que pouvez-
vous faire? — Vous compter!
Après?
m.
30 juin 1851.
La liépublique me répond par la voix de M. Ad.Guéroult :
« Voilà quinze ans que^I. de Givardin se sert du journalisme avec un
talent supérieur. Quel abus invétéré a~t-il réformé? Quelle idée juste a t-il fait
prévaloir ? Quelle cause sainle a- t-il fait triompher? A-t-il envie pour cela
de briser sa plume et de déclarer que les journaux ne sont bons à rien?
» Il en est du droit de pétition comme de la presse, comme de la tri-
bune, comme du régime parlementaire et du suffrage universel : il peut
servir au mal comme au bien. Ce n'est qu'un véhicule qui transporte indiffé-
remment la rérilé et l'erreur. Nos adversaires s'en sont servis pour propa-
ger l'erreur : servons-nous-en pour faire triompher la vérité. »
La République aurait raison de répondre que le droit de
pétition est « un véhicule qui transporte indifféremment la
vérité et Verreur » si les deux roues du véhicule étaient
égales ; mais elles ne le sont pas.
Ainsi, j'ai sous les yeux deux lettres : l'une est datée de
Corbiron (Doubs), l'autre est datée de Voyenne (Somme).
A Corbiron (Doubs), M. Max Cattin, ancien notaire, s'est
vu enlever des mains, par un brigadier de gendarmerie, une
pétition qui se couvrait de signatures et qui était conçue en
ces termes :
« Au nom de la République, an nom de la Constitution, au nom de la
souveraineté du peuple,
» Au nom du suffrage universel,
136 * t851.
» Et dans l'intérêt de la tranquillité publique,
» Les soussignés demandent le rappel de la loi du 31 mai.
» Et ce sera justice, et surtout prudence. »
A Voyenne (Somme) , M. Cremery est poursuivi par le
procureur de la République pour avoir gardé une pétition
en faveur de la révision, que lui présentait le garde-cham-
pêtre de la commune, pétition dont la commission de révi-
sion aura à faire vérifier les signatures.
Ainsi, dans le Doubs, l'autorité s'oppose à ce qu'on signe
les pétitions qui ontpour objet le rétablissementdu suffrage
universel ; tandis que, dans la Somme, l'autorité prend sous
sa protection la plus zélée les pétitions qui ontpour objet la
révision de la Constitution. Les armes sont-elles égales?
Mais ce côté de la question est le petit côté; le côté large
est celui qui se découvre en ces termes :
Ou le droit de pétition a de la valeur en hii-même, ou il
n'en a aucune ; s'il n'en a aucune, pourquoi contre-pétition-
ner? Si, au contraire, on lui attribue, on lui reconnaît une
grande importance, dans quelle position place-t-on les 188
représentants du peuple qui voteront contre la révision,
malgré 900,000 signatures apposées au bas de pétitions de-
mandant cette révision?
La liéimblique eût peut-être mieux fait de garder le si-
lence que de provoquer cette réponse sous forme de
question.
IV
2 juillet 1851.
Le 22 mai 1851, la République publie solennellementen tête
de ses colonnes une proclamation, un manifeste signé Da-
vid (d'Angers), Forestier, ex-colonel de la 6° légion, Michel
Gaudchaux, ancien ministre, L. Martin, Laureau, faisant
connaître ce qui suit :
•' 11 a été DÉCIDÉ qu'il ne serait pa> domu' suite au projet do former
un comité de péiitionnement général. »
DU DROIT DE PETITION. 137
La République, apparemment, trouve la décision excel-
lente et valable, puisqu'elle ne la combat pas.
Huit jours après, la République se ravise et déclare qu'il
faut pétitionner.
Chose curieuse! Après cet inexplicable revirement, c'est
la Presse que la République accuse d'avoir changé du noir
au blanc :
Premièrement, parce que le 15 mai 1850 la Presse a pris
l'initiativ^e d'une pétition dont les frais lui ont coûté la
somme de 5,500 francs, encaissée par le fisc;
Deuxièmement, parce que le 18 mai la Presse a imprimé :
« On pétitionne, contre-pétitionnons. »
La Presse a raconté dans quelles circonstances et h
quelles considérations d'entente cordiale elle avait cédé en
imprimant la ligne qui précède et qui était suivie de celle-
ci : « A quoi serviront leurs pétitions ? — a rien. »
Serait-il donc nécessaire de rappeler à la République que
la décisii n du 22 mai , promulguée par le Siècle et le
National, a suivi et non précédé Tarticle du 18 mai ?
Oui, cela est vrai, le 15 mai 1850 la Presse a imprimé en
marge de ses colonnes la pétition suivante , qu'on n'accu-
sera pas d'avoir fait prendre une posture humble au Peuple
souverain :
(I Représentants du peuple,
» Le manrlataire qui anéantit le droit du mandant détruit son mandat.
» Voilà le principe; tirez en la conséquence.
V Sachez-le : voter le projet de loi électoral qui vous est présenté, c'est
» voter la loi sur laquelle un décret s'appuiera pour prononcer votre dis-
)) solution, et déclarer que vous avez cessé d'être la représentation fidèle
» de la majorité électorale.
» La loi-Baroche est, sous une autre forme, la proposition-Râteau.
» Le rédacteur en chef de la Presse,
» EMILE DE GIBARDIN. ))
Pétitionner ainsi, est-ce pétitionner?
En moins de dix jours, cet avertissement sous forme obli-
gée de pétition était couvert de 124,000 signatures, plus du
cinquième et près du quart des 577,000 signatures recueil-
lies malgré le procès intenté, dès le 17 mai. à la Presse.
138 1851.
Eh bien! celte pélition contre une loi qui n'existait en-
core qu'en projet, qu'a-t-elle produit? Quel accueil a-t-elle
reçu de la majorité ? A quoi a-t-elle servi? — A faire per-
sécuter les signataires et à compromettre la souveraineté
du peuple.
La République prétend que ce qu'elle cherche, « c'est h
» faire aux représentants de l'opposition une excellente po-
» silion en leur permettant de s'appuyer , pour repousser
» la révision, sur une manifestation d'opinion coiUraire qui
» égale en nombre et qui dépasse en autorité morale la ma-
» nifestation révisionnaire. »
Peine inutile I précaution superflue ! Les représentants
qui siègent sur les bancs de l'opposition ont pour rempart
infranchissable les 3 millions 200,000 Français que la loi
du 31 mai a privés de leur droit de sulTrage, expropriés de
leur part de souveraineté, réduits de la position de majeurs
a celle d^interdits, et qualifiés de vagabonds.
Trois millions de Français! Que peut-on vouloir de plus?
La République et le National parvinssent-ils à récolter
900,000 signatures de pétitionnaires, quelle force cela ajou-
terait-il à la position inexpugnable que la loi du 31 mai a
faite aux représentants du peuple qui rejetteront la révision
de la Constitution , car ils ne sauraient. la voter sans trahi-
son et sans déshonneur?
1851
ARISTIDE OLLIVIER,
26 juin 185 1.
L'idée neuve, pacificatrice el féconde de la liberté par la
liberté^ au lieu de l'idée vieille, violente et stérile de la liberté
par la terreur, vient de faire une irréparable perte dans lu
personne d'Aristide Ollivier. jeune écrivain qui avait quitté
Paris, il y a peu de mois, pour aller prendre la rédaction -en
chef du journal de l'Hérault : le Suffrage universel.
C'était un noble démocrate ! Coeur vaillant, esprit géné-
reux, imagination ardente, raison froide, convictions pro-
fondes, ox)inions probes, foi démocratique à toute épreuve.
Arbitrairement arrêté, il avait passé , en 1830, plusieurs
semaines dans la prison de Mazas , sous la fausse inculpa-
tion d'association illicite. Gravement injurié par un journal
légitimiste de Montpellier, VÉcho du Midi, un excès de sus-
ceptibilité lui a fait oublier qu'il se devait au triomphe de
la grande cause de la liberté par la liberté; il s'est battu,
et il a été tué en même temps qu'il venait de blesser mor-
tellement son adversaire.
il n"avait pas le droit de se battre !
L'armée de la liberté par la liberté, dont il était l'un des
plus brillants officiers, a besoin de tous ses soldats ; elle en
140 1851.
aura besoin surtout le lendemain du jour où la réaction aura
succombé sous le poids de l'impuissance et de l'iniquité.
11 existe un ordre du jour célèbre du général Bonaparte
contre le suicide ; il déclare que tout soldat qui se tue est
un soldat qui déserte ; la môme expression de déserteur
pourrait et devrait s'appliquer à tout soldat de la cause dé-
mocratique qui se bat en duel et s'expose ainsi à faire un
vide dans les rangs, quand il est si important de les serrer.
La liberté par la liberté ne doit pas avoir seulement pour
effet de prévenir les révolutions, mais encore de mettre fin
et aux guerres qui sont les duels de nation à nation, et aux
duels qui sont les guerres d'individu à individu.
Ni duels, ni guerres, ni révolutions ; — Voilà trois points
qu'avait parfaitement compris et pleinement admis Aristide
OUivier , dans les divers entretiens que j'avais eus avec lui
à la suite du dernier conclave électoral de Paris, dont il
faisait partie, et où il avait, conjointement avec M. Deville,
le fils de l'ancien constituant, soutenu très vivement ma
candidature, quoique je ne les connusse ni l'un ni l'autre.
C'est donc un véritable ami politique dont j'ai le deuil à
porter et que je perds dans Aristide OUivier; perte irrépa-
rable, je n'hésite pas à le répéter, car les partisans de la
liberté par la liberté^ quoique de jour en jour plus nombreux,
sont trop rares encore.
Du moins, que l'exemple que nous lègue Aristide OUivier
nous serve à tous pour nous rendre plus forts contre l'en-
traînement malheureux des susceptibilités personnelles.
Ce que la foi chrétienne enseigne, le mépris des injures,
la foi démocratique doit l'appliquer.
II.
Le numéro du Suffrage universel^ arrivé à Paris, porte la
date de Montpellier, samedi 21 juin 1851.11 est antérieur
à la mort de son rédacteur en chef, dont il publie trois ar-
ticles : En tète de ce nmuéro se trouve ce qu'on va lire :
'( J'ai été insulté plusicnirs fois dans YÈvho du Midi. Ne pouvant relc-
ARISTIDE OLLIVIER. 141
ver les insolences d'un homme qui, par sa situation, ne peut rendre raison
de ses provocations, le 17 juin, j'ai sommé VEvIw du Midi « de donner
» LES NOMS d'hommes HONORABLES , ACCEPTANT LA SOLIDARITÉ DE
» CES ATTAQUES. »
» Dans VEcho du Midi du 20 juin, j'ai trouvé la lettre suivante :
" iMontpellier, le 18 juin 1851.
Il M. Escande, rédacteur de TÉcho du Midi,
» Abonnés de VEcho du Midi, nous nous faisons un devoir de vous donner un
te'moign;ige d'approbation pour la ligne de conduite que vous avez constamment
tenue.
" Agi-e'ez, etc.
Il VICTOR ANDuzE; BODCHÉ ; L. DE RODEz-BÉNAVEKT, membre du conseil
gcîne'i-al et du conseil municipal ; félix dcpin, membre du conseil
d'arrondissement; cjnstantin de dax, membre du conseil munici-
pal, ancien capitaine aux dragons de la garde; faejon; de pernel,
ancien commandant; feknand de gikesïous ; Grégoire, colonel en
retraite, membre du conseil municipal ; grenier, capitaine retraité,
membre du conseil municipal; j. de saint-juékt; a. de saint-
juekï; ACHILLE KUHNUoLTZ, membre du conseil municipal ; a. de
langlade; GABRIEL DE PAUL, membre du conseil général et du con-
seil municipal. »
« J'ai aussitôt prié deux de mes amis de se rendre auprès de l'un des
plus jeunes signataires, ex-officier de cavalerie. Après quelques conféren-
ces avec les témoins de ce dernier, la note suivante a été rédigée :
11 M. Aristide Ollivier ayant fait demander par témoins a l'un des signataires de
la lettre insérée dans le numéro 145 de VEcho du Midi, du vendredi 20 juin, si
l'intention de ces derniers était d'accepter la solidarité de la polémique person-
nelle élevée entre M. Escande et M. Ollivier, il lui a été répondu que les signa-
taires de ladite lettre n'avaient nullement entendu accepter cette solidarité ou se
substituer "a M. Escande.
Il M. Aristide Ollivier déclare à son tour retirer le mot de lâches dont il s'est
servi dans le numéro 1-30 du Suffrage universel, du mardi 17 juin, parce que dès-
lors il no saurait être appliqué à ces messieurs.
;i Montpellier, le 20 juin 1851.
Il GABRIEL de PACL. GUSTAVE RATMONO,
L. DE EODEZ-BÉNAVENT. FERDINAND ROUOH. >i
a Une telle déclaration fait justice des insultes de M. Escande.
» Si personne ne prend la responsabilité de ces insultes, je serai auto-
risé à conclure qu'aucun homme d'honneur, appartenant au parti légiti-
miste, ne veut être solidaire des provocations insolentes dont j'ai été l'objet.
» ARISTIDE OLLIVIER. ))
m.
28 juin 1851.
Le Suffrage univei'sel nous arrive de Montpellier, encadré
de noir et avec un article dont nous détachons ce passage :
ç Jeune encore, Ollivier s'était préparé, par de fortes études, aux gran-
142 1851.
des luttes de la démocratie. — Les grands pabliclstes, dont il était l'é-
lève chéri, le considéraient comme destiné h être un jour leur émule ; —
ils le regretteront comme leur enfant.
» Tout républicain qu'il était, pour lui la République n'était pas le
but, c'était le moyen nécessaire de faire avancer l'humanité vers ses des-
tinées.
» Il était surtout socialiste, parce que, à ses yeux, le socialisme est la
seule raison d'être de la République.
» Mais son socialisme était aussi intelligent que généreux ; ennemi de
tous lesdespotismes, ce n'est que par la liberté qia'il concevait le progrès
possible, c'est-à-dire la marche incessante des sociétés humaines vers
l'égalité.
» Au nombre des personnes qui devaient prononcer des discours sur la
tombe de notre regrettable ami, se trouvait le citoyen Digeon père ; mais
M. le préfet ayant fait déclarer qu'il permettait tjn discours seulement, et
qu'il donnait ordre au commissaire central de police d'interrompre Vorateur
an premier mot qu'il jugerait dangereux, le citoyen Digeon s'est abstenu.
» Il le devait pour deux motifs : d'une part, il aurait craint de blesser
la juste susceptibilité des ouvriers démocrates, amis d'Ollivier comme lui,
et qui auraient été privés seuls de la consolation de lui adresser un der-
nier et touchant adieu ; d'autre part, habitué qu'il est à une entière li-
berté de parole, le citoyen Digeon a cru de sa dignité de ne pas se sou-
mettre à la censure de la police, rarement intelligente.
» Vun des membres du comité de rédaction^
» L. BELLIN. »
Une souscription ayant été ouverte pour élever un monu-
ment à la mémoire d'Aristide Ollivier, tué en duel, la pre-
mière liste s'est élevée, dans un seul jour, à 595 francs.
On ne peut pas censurer les écrits; que fait-on? On cen-
sure les discours; on fait plus : après avoir limité le nombre
des amis qui pourront suivre un convoi funèbre , on limite
h un le nombre des discours qui pourront être prononcés
sur le cercueil. 0 liberté limitée ! Si j'avais écrit en juin 1849
qu'on en arriverait là en juin 1851, dans quelle exa2;éra-
lion ne m'eût-on pas accusé de tomber? Quel rapide che-
min a déjà fait la réaction ! Elle ignore donc que la réaction
de la réaction sera égale en sens contraire, semblable au
pendule qui, après avoir oscillé à droite, revient au centre,
et marque à gauche le même écart.
1851.
CE QUI EST DE MODE.
29 juin 1851.
Il est de mode en ce moment de médire des révolutions.
Le suprême bon goût n'exige pas seulement qu'on en mé-
dise , il exige encore qu'on les maudisse. Il faut en-
tendre de quel ton superbe MM. Guizol, de Broglie, Dupin,
Odilon Barrot, Duchàtel, Rémusat, flétrissent les révolu-
lions, et particulièrement celle du 24 février 1848! Cepen-
dant ces messieurs n'ont pas toujours ainsi parlé des révo-
lutions, et particulièrement de celle de 1830.
Reportons-nous au Moniteur de juillet 1830.
Le premier acte qu'on y trouve est une proclamation ré-
digée par MM. Guizot, Villemain, Bérard et Benjamin Con-
stant. Elle vante en ces termes «I'héroique ^) population de
Paris :
PROCI.AMATION ADRESSEE AU PEUPLE FRANÇAIS , PAR LES DÉPUTES
DES DÉPARTEMENTS REUNIS A PARIS.
« Paris, 31 juillet 1830.
» Français,
» La France est libre. Le pouvoir absolu levait son drapeau; l'iiÉROt-
QUE population de Paris l'a abattu. Paris, attaqué, a fait triompher par
les armes la cause sacrée qui venait de triompher en vain dans les élections.
Un pouvoir usurpateur de nos droits, perturbateur de notre repos, me-
naçait à la fois la liberté et l'ordre. Nous renti'ons en possession de l'or-
dre et de la liberté. Plus de crainte pour les droits acquis; plus de bar-
rière entre nous et les droits qui nous manquent encore.
144 l§âl.
» Un gouvernement qui, sans délai, nous garantisse ces biens est au-
jourd'hui le premier besoin de la patrie. Français, ceux de vos députés
qui se trouvent déjà à Paris se sont réunis, et, en attendant l'intervention
régulière des Chambres, ils ont invité un Français qui n'a jamais com-
battu que pour la France, M. le duc d'Orléans, à exercer les fonctions de
lieutenant-général du royaume. C'est, à leurs yeux, le plus sûr moyen
d'accomplir promptement par la paix le succès de la plus légitime
défense.
» Le duc d'Orléans est dévoué à la cause nationale et constitutionnelle;
il en a toujours défendu les intérêts et professé les principes. Il respectera
nos droits, car il tiendra de nous les siens. Nous nous assurerons par
des lois toutes les garanties nécessaires pour rendre la liberté forte et
durable.
» Le rétablissement de la g;irde nationale avec l'intervention des gar-
des nationaux dans le choix des officiers ;
» L'intervention des citoyens dans la formation des administrations
départementales et municipales ;
» Le jury pour les délits de presse;
» La responsabilité légalement organisée des ministres et des agents
secondaires de l'administration ;
» L'état des militaires légalement assuré ;
» La réélection des députés promus à des fonctions publiques.
» Nous donnerons entin à nos institutions, de concert avec le chef de
l'Etat, les développements dont elles ont besoin.
X' Français, le duc d'Orléans lui-même a déjà parlé, et son langage est
celui qui convient à un pays libre : « Les Chambres vont se réunir, vous
» dit il ; elles aviseront aux moyens d'assurer le règne des lois et le main-
» tien des droits delà nation. «
» La Charte sera désormais une vérité. »
La proclamation, lue par M. Guizot, est acclamée et si-
gnée par les députés présents à Paris ; parmi ces noms, on
remarque celui de M. de VATIMESML.
Autre proclamation :
LA MUNICIPALITÉ DE PARIS A L' ARMÉE FRANÇAISE.
« Braves soldats,
» Les habitants de Paris ne vous rendent pas responsables des ordres qui vous
ont été donnés ; venez à nous, nous vous l'ecevrons comme nos frères ; ve-
nez vous ranger sous les ordres d'un de ces braves généraux qui a versé
son sang pour la défense du pays en tant de circonstances, le général Gé-
rard. La cause de l'armée ne pouvait pas être longtemps séparée de la cause de
la nationalité et de la liberté; la gloire n'est-elle pas notre plus cher patri-
moine! ]\Iais aussi elle n'oubliera jamais que la défesse de notre in-
dépendance ET DE NOS LIBERTÉS DOIT ÊTRE SON PREMIER DEVOIR.
CE QUI EST DE MODE. 145
» Soyons donc amis, puisque nos intérêts et nos droits sont communs.
Le général Lafayette déclare, au nom de toute la population de Paris,
qu'elle ne conserve à l'égard des militaires français aucun sentiment de
haine ni d'hostilité : elle est prête à fraterniser avec tous ceux d'entre eux
qui reviendront à la cause de la patrie et de la liberté, et elle appelle de
tous ses vœux le moment où les citoyens et les militaires, réunis sous un
même drapeau, dans les mêmes sentiments, pourront enfin réaliser le bon-
heur et les glorieuses destinées de notre belle patrie.
» Vive la France !
» Signé : LE GÉNÉRAL LAFATETTE ; commission municipale,
J. LAFFITTE , CASIMIK FERTER , COMTE LOBAU , DE
SCHONEN, AUDRY DE l'UYRAVAU, MAUGUIN. ))
Adresses de l'armée :
DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE.
u Strasbourg, le 4 août 1830, quatre heures du soir.
ADRESSE DES OFFICIERS DE LA GARNISON DE STRASBOURG
» Les officiers de la garnison de Strasbourg déclarent adhérer avec
transport aux actes émanés de la réunion des députés et du gouvernement
provisoire.
» Ils témoignent leur admiration pour les généreux efforts des Parisiens, et
jurent de consacrer leur vie à la cause de la liberté.
» Ils repoussent de leurs vœux celui qui, en trahissant ses serments, a
» élevé une barrière insurmontable entre la France et sa postérité. »
» J'our copie : A. chappe. »
ADRESSE DES OFFICIERS DE LA GARNISON DE METZ.
« L'Héroïque population de Paris a reconquis nos libertés ; nous
mourrons tous pour les défendre.
» Nous adhérons franchement aux actes émanés de la réunion des dé-
putés et du gouvernement provisoire, et nous protestons contre toutes les
mesures qui, sans la participation du vœu national, tendraient à ramener
sur le trône Charles X et sa postérité.
» Qu'une Constitution, assurant à jamais les libertés publiques, nous
rallie à un roi élu par la nation et qui tiendra d'elle tous ses pouvoirs.
» L'empressement du prince, lieutenant-général du royaume, à répon-
dre aux vœux des Parisiens, excite toute notre reconnaissance. Les gages
qu'il a donnés de son patriotisme sont d'un heureux présage pour l'avenir.
» Metz, 7 août 1B30. » {Suivent les signatures.)
Autre document :
PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE.
« Le 5 septembre 1830.
» Monsieur le colonel Bûchez-Hilton,
» Les droits des hommes qui ont COMBATTU pour la liberté., et que vous
X. 10
146 1851.
commandez, ne sont pas méconnus, et mon premier soin, dès mon arrivée à
la Préfecture, a été de les faire constater; soyez bien convaincu que moi,
qui ne me suis pas plus caché que vous dans les journées des 27, 28 et 29,
je ne permettrai jamais que les secours destinés aux braves soient appliqués
aux INTRIGANTS et aux LACHKS ; mais il m'a paru que ce serait peu faire
pour vos hommes que de leur donner un secours momentané qui, après
qu'il serait épuisé, les laisserait dans la même position où ils sont; c'est
pourquoi j'ai proposé des mesures qui pourraient assurer leur sort pour
l'avenir. J'espère les faire adopter par le ministre de la guerre; que si vos
besoins sont trop pressants, et si vous ne pouvez pas attendre l'accom-
plissement de mes mesures, je prendrai sur moi de faire délivrer, à titre
d'urgence, la somme rigoureusement nécessaire à ces besoins.
» Vous ne perdrez pas de vue que nos charges sont énormes ; nos res-
sources s'épuisent, et il ne nous est pas permis de toucher aux fonds des
blessés, qui ont une destination spéciale. Je recevrai, au reste, toutes vos
communications sur les moyens d'assurer l'avenir de nos braves conci-
toyens, et si je ne réussis pas dans cette tâche, ce ne sera pas défaut de
bonne volonté, mais impuissance. Quant à votre projet d'aller trouver le
roi avec un appareil de force, vous êtes trop bon citoyen pour ne pas sen-
tir que de pareilles démarches ne tendent qu'à enti'eteuir l'inquiétude des
esprits et à justifier les calomnies de nos ennemis, qui font tout pour nous
représenter livrés à l'anarchie.
» Recevez, colonel, l'assurance bien sincère de mon dévoûraent et de
ma considération.
» Signé : ODILON BARKOT. »
Ecoutez maintenant M. Guizot :
« Il a fallu que la tyrannie vînt en personne et le front découvert,
qu'elle attaquât nos libertés au cœur, qu'elle compromît tout notre ordre
social ; il a fallu que son présent fût troublé et son avenir compromis
cruellement, pour que la France fit une révolution ; elle l'a faite en trois
jours, parce qu'elle s'est levée en masse. Rappelez-vous que jusque-là il
n'y avait eu que des mouvements partiels, que je ne veux pas blâmer,
mais que personne aujourd'hui n'a le droit d'appeler des mouvements na-
tionaux.
» Aussi, bien loin de blâmer notre révolution, de déserter aucun des
principes et des faits sur lesquels elle repose, je dis que nous ne sommes
pas les seuls à avouer ces principes, à reconnaître la légitimité de ces faits;
que l'Europe tout entière, soit qu'elle le dise, soit qu'elle le taise (et par
l'Europe j'entends le fond des cabinets comme les places publiques), l'Eu-
rope entière pense que nous avons eu raison. Et c'est parce que l'Europe
porte un tel jugement sur ces événements, qu'on peut les regarder comme
consommés. »
ouizoT, 25 septembre 1830.
« Je suis donc aussi engagé, aussi compromis que personne dans la ré
CE QUI EST DE MODE. 147
volutîon de juillet; sa cause est la mienne^ et personne, quand j'en parle,
personne n'a le droit d'avoir le moindre doute sur ma fidélité à sa cause.
» C'est la plus nécessaire, c'est la plus légitime, à coup sûr, des révolu-
tions qui se soient accomplies dans le monde. »
GuizoT, 19 février 1831.
La parole est à M. de Broglie :
a Messieurs, le 29 juillet 1830 s'est accomplie dans Paris, et grâce au
courage des habitants de cette grande cité, une révolution mémorable entre
toutes celles dont l'histoire gardera le souvenir. Jamais crime plus odieux
n'avait marché le front plus haut; jamais châtiment plus exemplaire ne
suivit le crime de plus près. Chose sans exemple, peut-être, la légitima-
tion de cette révolution pourrait être plaidée devant un tribunal, la table
de la loi à la main. La gloire a été pure, parce que la cause était juste.
La Providence a béni le bon droit en lui donnant la victoire, et, ce qu'il
faut mettre à un plus haut prix encore, en le préservant de la violence et
de la vengeance qui le dégrade. »
DE BROGLIE, 9 avril 1831,
« Passons au gouvernement actuel.
» IL existe apparemment, il est établi, il est reconnu sur tous les points
de la France. Nul, dans l'histoire du monde, ne s'est établi plus facile-
ment ; nul n'a été plus spontanément, plus universellement reconnu.
)) L'entreprise de renverser de vive force la Constitution du pays dé-
pouille celui qui s'en rend coupable de toute légitimité, ou, en d'autres
termes, rend légitime la résistance des citoyens.
» L'événement qui l'a produit a été juste; juste à tel point qu'il pour-
rait être plaidé devant un tribunal, les tables de la loi à la main.
» L'avénemeut des Cent-Jours a été un grand crime, un crime de lèse-
nation ; c'était, de plus, une folie monstrueuse. C'a été l'œuvre d'une am-
bition effrénée, mettant à profit un aveugle enthousiasme. »
DE BROGLIE, 14 octobrc 1831.
Au tour de M. Duchàtel :
« Avant 1830, ceux qui prêtaient serment à la restauration n'étaient
pas liés vis-à-vis d'un principe de légitimité absolue. Ils étaient, comme
aujourd'hui, liés par un contrat, et le jour où la légimité, où le pouvoir
absolu, qui prétendait au droit divin, a violé son propre serment, la
France a été déliée du sien. (Vivement : Oui ! oui !)
» Non, la France n'a pas violé son serment en 1830. Elle a été déliée
le jour où le pouvoir qui se prétendait légitime a violé la Charte.
» Ce sont là les vrais principes constitutionnels. (Très bien !)
» Eh bien, je n'hésite pas à le dire, et je puis faire cette supposition,
car elle ne se réalisera pas, si aujourd'hui le pouvoir royal se conduisait
vis-à-vis de la Constitution du pays comme le pouvoir royal en 1830, nous
serions tous déliés de notre serment.
148 1851.
» Ce qu'il faudrait donc, ce que je demauderais, c'est que l'honorable
M. Berryer eût reconnu que le serment ne donnait pas une liberté illimitée,
que le serment prêté après 1830 ne permet pas de travailler au renverse-
ment de la dynastie et de la Constitution, et de chercher à amener un
autre ordre de choses que celui que nous avons fondé ; c'est que ce serment
ne permet pas de reconnaître deux rois à la fois. »
BUCHATEL, 2H janvier 1844.
De M. de Rémusat :
n La révolution de juillet, celle de 1G88, celle d'Amérique, la révolu-
tion française elle-même tout entière, ne sont, après tout, que des victoires
de la liberté publique sur le pouvoir absolu, que de glorieuses querelles
nationales entre deux principes de gouvernement intérieur. »
DE BÉMUSAT, 18 mai 1833.
De M. Dupin :
« Ne croyez pas que les immortelles journées de juillet doivent être
uniquement concentrées à cette date. Si d'un côté l'oppression, l'avilisse-
ment, le mensonge n'avaient pas excité toutes les âmes généreuses à se-
couer un pareil joug, vous n'auriez pas été victorieux ces jours-là. C'est
par tous les antécédents, par tous, par nos orateurs, par nos écrivains,
qu'ont été préparés les événements de juillet ; ne soyons ingrats envers
personne, et ne croyez pas que la force ait tout fait. »
DUPIN , 30 août 1830.
« ]^a France était opprimée au-dedans par un gouvernement qui avait
méconnu ses droits; elle s'est relevée avec toute sa dignité; elle a saisi,
non pas seulement les armes pour s'en servir, je ne sais quand, mais elle
a saisi le code de ses droits ; elle s'est rassise sur elle-même.
)j La gloire solide est celle qui pi'oduit le bien des États. Ainsi, un peu-
ple est attaqué dans ses libertés, dans son territoire ; il se lève pour les
défendre, soldat contre les ennemis du dehors, il reste citoyen au-dedans
pour faire respecter ses lois et perfectionner ses institutions. »
DUPIN, 27 janvier 1831.
Nous n'ajouterons pas un seul mot à ces citations ; car,
par le temps de persécution qui court, le ministère public se
vengerait sur ce mot de l'impuissance de s'en prendre à des
citations abritées sous les noms de MM. de Broglie, Duchâ-
tel, Dupin, Guizot, Odilon Barrot et de Rémusat.
La proclamation du 31 juillet 1830, signée Valimesnil, et
que nous avons rappelée, inspire à la Gazette de France
les réflexions suivantes :
« Cette pièce, à jamais historique, porte, dit la Presse^ entre autres si-
gnatures, celle de M. DE Vati.mesnil, alors député!
CE QUI EST DE MODE. 149
» De M. de Vatimesnil, qui était e lore ministre de Charles X le 7
août 1829, moins d'une année avant le jour oii il s'associait ainsi à la
proscription de la monarchie qui lui avait fait l'honneur de l'appeler, en
1828, dans ses conseils !
» On devait s'attendre à trouver aujourd'hui un démenti, ou tout au
moins des explications, de M. de Vatimesnil, soit dans la Presse^ soit dans
tout autre journal. Il n'en est rien cependant L'ex-ministre de Charles X
accepte ainsi tacitement les paroles qu'il a signées en 1830. Il n'est plus
recevable à faire dire qu'on l'a calomnié. »
La Gazette de France en parle bien à son aise : le Moni-
teur donne des démentis, mais il n'en reçoit pas! La Ga-
zette de France voudrait-elle donc que M. de Vatimesnil fît
brûler le Moniteur "f
1851
LA VOLONTÉ DU PEUPLE.
1" J'envisage l'avenir du pays sans crainte, car son
salut viendra toujours de la volonté du peuple libre-
ment exprimée, religieusement acceptée. »
L.-N. BONAPARTE. Dîscours clc Poilicrs.
1" juillet 1851.
« La volonté du peuple, librement exprimée, voilà le
droit! Religieusement acceptée, voilà le devoir! »
Ainsi s'exprime le Constitutionnel^ avec qui la Presse se-
rait en parlait accord d'opinion, si la loi du 31 mai 1850, «la
w machine la plus infernale pour allumer sur tous les points
» de la France la guerre civile, » n'existait pas ou n'exis-
tait plus.
Il y a, je le sais, une partie de l'opposition, — celle qui
passe pour la plus modérée, — qui met la Constitution au-
dessus de tout, au-dessus de la souveraineté du peuple;
mais c'est là une opinion que je ne saurais partager; j'ai
toujours mis et je persiste à mellre encore au-dessus de la
Constitution la souveraineté du peuple ayant pour mode
d'exercice : le sufTrage universel.
Seulement, il faut bien s'entendre sur ces mots: la vo-
lonté DU PEUPLE.
Le Constitutionnel la définit ainsi: « l'universalité des
CITOYENS JOUISSANT DES DROITS CIVIQUES. »
Je n'admets pas cette définition arbitraire, car avant la
LA VOLONTE DU PEUPLE. 151
Révolution du 24 février 1848, qui a aboli le cens électoral
et proclamé le suffrage universel, sur 11 millions de Fran-
çais majeurs et jouissant de leurs droits civils, il n'y en
avait que 220,000 jouissant de leurs droits civiques, c'est-à-
dire ayant vingt-cinq ans d'âge et payant 200 francs de
contributions directes.
Avant la Révolution de 1830, le nombre des électeurs
jouissant de leurs droits civiques était bien moins grand
encore : il était de 93,000 seulement.
Ces mots : droits civiques, sont infiniment élastiques,
puisqu'ils peuvent varier ainsi au gré d'un texte de loi, et
passer du chiffre de 93,000 au chiffre de 11 millions.
L'universalité des citoyens doit s'entendre de tous les
Français âgés de vingt-et-un ans accomplis, puisque cet
âge est celui que le code civil a fixé pour la majorité.
Toute autre définition est une définition arbitraire, va-
riable, menteuse.
Est-ce que la loi de recrutement établit une distinction
entre le Français domicilié et le Français non domicilié?
est-ce qu'elle admet une autre base que celle de l'âge pour
le tirage au sort? — Non.
Qu'il soit donc bien entendu désormais que ces mots : la
VOLONTÉ DU PEUPLE, LE PEUPLE, LA FRANCE, UC Sauraient
avoir, politiquement, un autre sens que celui-ci : l'univer-
salité DES français âgés DE VlNGT-ET-UN ANS.
Républicains de toutes nuances, bonapartistes, orléa-
nistes , légitimistes , mettons-nous tous d'accord sur ce
point, et l'on verra se dénouer, comme par enchantement,
toutes les difficultés qui paraissent présentement inso-
lubles.
Renonçons aux faux poids, aux fausses mesures, aux
fausses balances.
Pour le légitimiste comme pour l'orléaniste, pour le bona-
partiste comme pour le républicain, l'heure est composée
de soixante minutes et la minute de soixante secondes; le
mètre est la dix-millionnième partie de la distance du pôle
à l'équateur, compté sur le méridien de Paris; le gramme
152 1851.
est le poids d'un centimètre cube d'eau distillée, ramenée à
son maximum de densité ; le franc est le poids de cinq
grammes d'argent contenant un dixième d'alliage.
Aussi, entre l'orléaniste et le légitimiste, entre le bona-
partiste et le républicain, n'y a-t-il aucun débat sur ce
qu'il faut entendre par ces mots : heure, mètre, gramme,
FRANC.
Qu'il en soit ainsi de l'unité de mesure politique !
Vous tous qui en êtes sournoisement sortis par une fis-
sure, rentrez loyalement dans l'esprit de l'article 25 de la
Constitution, ainsi conçu : « Sont électeurs, sans condition
de cens, tous les Français ègés de vingt-et-un ans et jouis-
sant de leurs droits civils et politiques. »
Dès que vous y serez rentrés, la porte des révolutions se
fermera d'elle-même, et d'elle-même s'ouvrira la porte des
améliorations.
Si la volonté du peuple est que la Constitution soit révi-
sée, elle sera révisée ; si Texpérience démontre que le scru-
tin de liste doit être suppi'imé, il sera supprimé ; si la pré-
cision exige qu'il n'y ait plus qu'un seul collège électoral
pour toute la France, il n'y en aura plus qu'un, qui mar-
quera l'opinion comme un cadran marque Theure, avec le
même degré de certitude.
Alors ces mots : la volonté du peuple, auront un véri-
table sens.
Aujourd'hui, ils n'en ont aucun pour qui que ce soit en
France, pas plus pour ceux qui louent le discours de M. L.-N.
Bonaparte, à Poitiers, que pour ceux qui le blâment.
On s'étonne que la Presse n'en ait rien dit. Que vou-
lait-on qu'elle en dît? Des lettres qui n'ont pas de sens ne
sont pas un mot ; des mots qui n'ont pas de sens ne sont pas
un discours.
Des applaudissements réitérés, si j'en crois le Constitu-
tionnel, ont accueilli celte phrase :
« J'appelle de tous mes vœux le moment solennel où la
voix puissante de la nation dominera toutes les oppositions
et mettra d'accord toutes les rivalités. »
LA VOLOiNTE DU PEUPLE. 153
J'en suis fâché pour ceux qui ont applaudi cette phrase,
mais ils l'ont applaudie aussi étourdîment que si, pour se
désaltérer, ils eussent porlé à leurs lèvres des verres vides.
Est-ce que « la voix puissante de la nation » ne s'est pas
fait entendre en avril 18i8, en décembre 1848, en mai 1849,
forte de dix millions de voix? A-t-elle dominé les opposi-
tions, a-t-elle mis d'accord les rivalités ?
La preuve manifeste qu'elle n'a pas mis d'accord les ri-
valités et qu'elle n'a pas dominé les oppositions, c'est que,
de l'aveu même de l'auteur du toast, ces oppositions et ces
rivalités subsistent encore.
Point d'illusions ! Plus de mensonges !
En mars 1848, on nous disait : — Attendez la Consti-
tuante.
La Constituante nommée, on nous disait: — Attendez la
Constitution.
La Constitution votée, on nous disait : — Attendez l'élec-
tion du 10 décembre.
L'élection du 10 décembre accomplie, on nous disait: —
Attendez la Législative.
La Législative, fonctionnant depuis deux ans, on nous
dit : — Attendez les prochaines élections générales !
Eh bien! il en sera des élections futures comme il en a
été des élections passées. A moins qu'elles ne soient une ba-
taille livrée, elles seront un mécompte nouveau, si l'on per-
siste à ne vouloir rien faire de ce qu'il faudrait faire pour le
prévenir.
1851.
TROIS REVOLUTIONS.
P' juillet 1851.
Il faudrait cependant être sincère et conséquent. J'en-
tends tous les jours vanter à la tribune législative la révo-
lution de 1789 par des orateurs qui semblent n'avoir pas
assez de sévérité et de dédain pour la révolution de 1848.
Trois révolutions se sont accomplies en France :
La première en 1789;
La seconde en 1830 ;
La troisième en 1848.
De ces trois révolutions, laquelle s'est souillée par de
condamnables excès?
Est-ce la dernière, ou la première?
Vanter la première révolution et dénigrer la dernière,
c'est absoudre la Terreur et condamner la Liberté.
Est-ce donc parce que le peuple, victorieux en février
1848, a respecté la Liberté dans la personne de ceux qui le
flattaient bassement en mars 1848, et qui, en mai 1850, de-
vaient supprimer le suffrage universel, qu'il mérite d'être
traité de « vile multitude? «
Je le répète : il faudrait être conséquent; il laudrait être
sincère.
Ou il faut condamner les trois révolutions, ou, s'il en est
une qu'on doive glorifier, c'est celle du 24 février 1848.
1851.
U REVOLUTION FRANÇAISE.
1789. - 1830. - 1848.
2 juillet 1851.
Le Moniteur de la fusion , le journal pseudonyme de
M. Guizot, répond aujourd'hui à l'article de la Presse, inti-
tulé : TROIS RÉvoLUTio\s, par cette déclaration :
(( Condamner toutes les révolutions serait, en effet, ce qu'il y aurait de
plus simple et de plus moral, si dans la justice comme dans les fautes
elles-mêmes, il ne devait y avoir des degrés. »
Par cette déclaration, les trois révolutions de 1789, 1830
et 1848 sont souverainement condamnées.
En 1789, il fallait attendre que la noblesse et le clergé re-
nonçassent à leurs privilèges.
En 1830, il fallait laisser faire M. de Polignac.
En 1848, il fallait que MM. Odiion Barrot, Baroche, Fau-
cher, de Maleville, Duvergier de Hauranne, etc., etc., se
laissassent flétrir, comme s'étaient laissés flétrir, trois an-
nées auparavant, M. Berryer et ses amis politiques, lorsque
M. Guizot, avec toute l'éloquence dont on le sait doué, leur
jetait, dans la séance du 15 janvier 1844, du haut de la tri-
bune, ces paroles dont j'ai cité déjà quelques-unes, mais
qu'il importe de compléter :
« M. GUIZOT : On a parlé et agi au nom d'un droit qui se croit supé-
rieur à tous les droits, au nom d'un droit qui prétend demeurer entier,
136 1851.
imprescriptible, inviolable, quand tous les autres droits sont violés. (Très
bien !) Au nom d'un pouvoir qui n'accepte aucune limite, aucun contrôle
complet et définitif; au nom d'un pouvoir qui ne peut pas se perdre lui-
même, quelque insensé et quelque incapable qu'il soit (Très bien!); de qui
les peuples, quoiqu'il fasse, doivent tout supporter.
» C'est là ce qu'on appelle la légitimité. Voilà le principe de Belgrave-
Square ! voilà le drapeau qu'on a opposé là à notre drapeau de 1830 !
» Quant à la légitimité dont vous vous prévalez, que vous invo-
quez, ce droit supérieur à tous les droits, ce pouvoir qui ne peut se perdre
lui-même , de qui les peuples doivent tout si^pporter... Ab ! je tiens ces
maximes-là pour absurdes.^ honteuses, dégradantes pour l'humanité...
« M. BERRYER : Je demande la parole.
» M. GuizoT : Et quand on prétend les mettre en pratique, quand on
prétend les tendre dans toute leur portée et les pousser jusqu'à leurs der-
nières extrémités, une nation fait bien de se revendiquer elle même et de
rétablir, à ses risques et périls, par un acte héroïque et puissant, ses droits
méconnus et son honneur offensé.
>> C'est là ce que nous avons fait en 1830 ; c'est là ce qu'on voudrait
défaire aujourd'hui ; Belgrave-Square n'a pas d'autre but , ni d'autre
sens.
» Pour agir réellement contre un pouvoir établi, contre un gouverne-
ment régulier, il faut avoir au moins des prétextes, il faut avoir des li-
bertés à revendiquer, des droits violés à ressaisir. Vous n'avez rien de
semblable.
» Il ne suffit pas même, quand ou veut attaquer un gouvernement, d'a-
voir de tels motifs; il faut avoir dans le pays un certain appui, il faut
trouver des dispositions un peu favorables, des chances possibles. Vous
n'avez rien de tout cela. Vous n'avez ni griefs ni forces. (Très bien !)
» Les bonnes intentions, les bons et sages conseils n'ont jamais man-
qué à la branche aînée de la maison de Bourbon. Il y a toujours eu au-
près d'elle, autour d'elle, des hommes qui lui ont dit la vérité, des hommes
qui voulaient réellement le bien du pays. Elle n'a pus su, elle n'a jamais
su les croire ni les suivre. Elle est toujours retombée plus ou moins vite,
plus ou moins complètement, sous le joug des aveugles et des insensés.
(Approbation.)
» Il y a, messieurs, il y a des destinées écrites, il y a des incapacités
fatales (Sensation), dont aucun médecin ne peut relever ni une race ni un
gouvernement.
» Voici le vrai, à mon sens, sur les dispositions du pays à cet égard,
sur le jugement qu'il en porte. Il en est offensé et point inquiet. (Approba-
tion.) Il ne se fait aucune illusion sur vos desseins ; il a pleine confiance
dans votre impuissance. (Rires prolongés.)
» La chambre pense et sent comme le pays. (Oui 1 oui !| Voilà pourquoi
tout ce bruit que vous avez fait et entendu a abouti... à quoi? à une
phrase dijns une adresse.
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 157
» Et nous, nous dont la prévoyance est éveillée, notre vigilance sera at-
tentive ; les perspectives que vous avez voulu ouvrir à vos adhérents,
elles sont ouvertes pour tout le monde, nos regards y pénètrent comme les
leurs, ce qui peut être pour les uns objet d'espérance, et pour les autres objet
de sollicitude. Vienne la nécessité de mesures plus graves, le gouverne-
ment fera son devoir, comme la cliambre fait aujourd'hui le sien en mar-
quant de tels préludes du sceau de la réprobation nationale. »
GuizoT, 15 janvier 1844.
Qu'on ne dise pas que ces paroles ont échappé à l'impro-
visation de l'orateur dans l'ardeur et l'irritation de la lutte !
Non; ces paroles ne sont que les variations du même
thème que M. Guizot ne cessa de faire entendre pendant
treize ans, ainsi que l'atteste la citation qu'on va lire :
« Messieurs, qu'on prenne, à l'égard du parti carliste comme des au-
tres, toutes les mesures qu'on jugera nécessaires, dans les limites de la li-
berté et de la justice. Je sais que ce parti est à la fois impuissant et malfai-
sant ; je sais qu'il lui arrive ce qui arrive aussi aillcui's, que le venin de-
meure là où la vie n'est déjà plus. »
GUIZOT, 19 février 1831.
Si toutes les révolutions sont des fautes, ainsi que le dé-
clare le Moniteur de la fusion, le joui'nal pseudonyme de
M. Guizot, comment VAssemblée nationale parviendra-t-elle
à concilier celte opinion avec les paroles de l'illustre flé-
trisseur de Belgrave-Square ?
Ces paroles méritent qu'on s'y arrête plus d'une fois :
« Une nation fait bien de se revendiquer elle-même, et de rétablir à ses
risques et périls, par un acte héroïque et puissant, ses droits méconnus et
son honneur offensé.
» C'est là ce que nous avons fait en 1830.»
Jamais le droit d'insurrection fut-il plus hautement pro-
clamé, plus solennellement glorifié?
Je le demande à M. Guizot lui-même, qui aujourd'hui n'a
qu'une pensée et qu'un but : Replacer la France sous le
joug
« De ce parti à la fois impuissant et malfaisant^ en qui le venin est de-
meuré où la vie n'était plus. (Guizot, 19 février 1831.)
» De ce pouvoir qui n'accepte aucune limite, aucun contrôle complet et
définitif; de qui les peuples, quoi qu'il fasse, doivent tout supporter ;
/' De ce droit supérieur à tous les droits qui ne peut pas se perdre lui-
même ; maximes absurdes, honteuses, dégradantes pour l'humanité ;
158 1851.
» De ces incapacités fatales dont aucun médecin ne peut relever ni une
race ni un gouvernement. » (Guizot, 15 janvier 1844.)
Je le demande à celui qui marquait les pèlerins de Bel-
grave-Square du « sceau de la réprobation nationale, o
M. Guizot trouvait «GLORIEUSE, HÉROÏQUE,» la révo-
lution de 1830, parce qu'elle l'avait élevé ; il trouve la révo-
lution de 1848 « de la pire espèce^ » parce qu'elle l'a ren-
versé.
Il lui adresse les reproches suivants :
« D'avoir commencé par une curée et par une orgie;
* D'avoir sur son calendrier les journées de juin ;
n D'avoir perverti les idées des masses ;
» D'avoir été un immense carnaval ;
>) D'être arrivée gonflée de vent, de ne savoir où elle va, et d'être
condamnée à rester nécessairement inféconde. »
Est-ce donc que la révolution que M. Guizot se vantait,
en 1844, d'avoir fait en 1830, n'a pas, elle aussi, commencé
par une curée et par une orgie ?
Est-ce que, elle aussi, n'a pas eu ses journées de juin, et
môme ses journées d'avril ?
Est-ce que les quarante volumBs in-4° de la cour des
pairs, où se trouvent consignés tous les détails relatifs à
l'organisation des sociétés secrètes et à l'esprit qui les ani-
mait; ont attendu pour être imprimés à l'imprimerie royale
que la Révolution du 24 février 1848 eût éclaté ?
Est-ce que, de tous les travestissemens de l'immense car-
naval auquel assiste la France depuis trois ans, le moins
grotesque serait celui dont M. Guizot lui donne le spectacle :
l'éloquent et implacable flétrisseur de Belgrave-Square dé-
guisé en ardent et preux paladin de Frohsdorf ?
Est-ce que jamais révolution tlonnaplus Tidée d'une bulle
gonflée de vent que la révolution de 1830 aux mains de
M. Guizot? De juillet 1830 à janvier 1848, par quels actes
a-l-elle, passant successivement des mains de M. Guizot
dans celles de M. Thiers, et des mains de M. Thiers dans
celles de M. Guizot, attesté sa fécondité? La preuve qu'elle
était véritablement gonflée de vent, c'est que la plus petite
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 159
piqûre d'épingle a suffi, le 24 février, pour que la bulle
creviU et s'évanouît.
Fusionnisles de 1850, qui vous êtes vantés pendant dix ans
d'avoir fait la Révolution de 1830 et qui portiez l'orthodoxie
révolutionnaire jusqu'à destituerM.de Salvandy, ambassa-
deur à Turin, parce qu'il n'avait pas voulu voter la flétris-
sure de ses collègues MM. Rerryer et de Larochejaquelein,
ayez un peu moins de dédain pour la Révolution de 1848, qui
vous fut prédite et que vous n'avez pas su prévenir!
Vous dites que cette troisième révolution ne sait où elle va !
Elle va où va le fleuve, dont on peut détourner, mais
dont on ne saurait arrêter le cours.
Parce que tout océan est sujet à des tempêtes et à des
naufrages, parce qu'il est semé d'écueils, vous voudriez
qu'il n'y eût que des marais ! Vains efforts ; vous ne sup-
primerez pas l'océan démocratique !
1851
INFAILLIBILITÉ DU PAPE : LIBERTÉ DE LA PRESSE.
2 juillet 1851.
Il a paru, en 1848, à Lima (Pérou), un ouvrage en six vo-
lumes, inlilulé : Défense de Vautorité des gouvernements et
des évéques, contre les prétentions de la Cour de Rome, par
François de Paule G. Vigil.
Cet ouvrage vient d'être condamné, en 1851, par le Pape.
Cette condamnation est conçue en ces termes, qui mé-
ritent d'être lus :
CONDAMNATION ET PROHIBITION d'uN OUVRAGE EN SIX TOMES, PTTBLIÉ
EN LANGDE ESPAGNOLE, SOUS CE TITRE : Défense de Vautorilé des gou-
vernements et des éiêques, contre les prétentions de la cour de Rome^ par
François de Paule G. Vigil. Lima., 1848.
Plus PAPA IX,
AD PERPETUAM REI MEMORIAM.
« Au milieu des sollicitudes multipliées et si pesantes qui Nous
pressent de toutes parts dans resercice de Notre charge; au milieu des
grandes calamités de ce temps, qui, dans le changement incessant de
toutes choses, inquiètent Notre cœur et l'accablent d'angoisses ; Nous
souffrons surtout de voir sortir chaque jour des repaires des jansénistes
et autres gens de la même espèce les livres les plus pernicieux, dans les-
quels les enfants de ce siècle présentent, sous le séduisant langage de la sa-
gesse humaine, des doctrines perverses, afin d'entraîner des disciples à
leur suite.
18&1. 101
)) Nous interdisons donc absolument à tons et à chacun des fi-
dèles du Christ, même à ceux qui seraient dignes de mention expresse,
spécifique et individuelle, d'imprimer, de transcrire, de lire, de garder cet
ouvrage, d'en user en aucune façon, et cela sous peine à" excommunication ^
encourue par tout contrevenant ipso facto, sans qu'il soit besoin d'aucune
autre déclaration , et dont personne ne pourra obtenir l'absolution, à
moins qu'il ne soit à l'article de la mort, que de Nous-même ou du pon-
tife romain existant pro tempore.
» Nous voulons et ordonnons, en vertu de l'autorité apostolique, que
quiconque a chez soit le livre ou ouvrage susdit, soit tenu, aussitôt que
les présentes lettres lui seront connues, de le livrer et de le remettre à l'Or-
dinaire du lieu qu'il habite ou aux inquisiteurs de la perversité héréti-
que, nonobstant les choses quelconques qui pourraient être à ce con-
traires.
» Datum Romœ, apud Sanclum Petrum, sub Annulo Piscatoris, die X à
junii 1851, Pontificatus Nostri anno V.
» A. CARB. LAMBRUSCHINI. »
Cette condamnation que V Univers a publiée, et qu'aucun
journal n'a relevée , est la condamnation souveraine par
la papauté infaillible de toute presse libre.
Entre la presse libre et la papauté infaillible, la question
est nettement posée, et le dix-neuvième siècle est appelé à
prononcer.
On ne pourra pas dire qu'il s'agit là d'une publication
adressée à l'ignorance du peuple pour en pervertir l'esprit;
car il s'agit d'un gros ouvrage en six volumes , imprimé en
espagnol, à Lima, et ayant pour objet, quoi ? — La défense
de l'autorité et des gouvernements.
Cependant, quiconque aura cet ouvrage, sera tenu de le
livrer et de le remettre à l'Ordinaire du lieu qu'il habite,
ou aux INQUISITEURS dc la perversité hérétique ; quiconque
le gardei'a sera excommunié.
Mais doit-on s'étonner de cette nouvelle condamnation
ajoutée à toutes les condamnations que renferme V Index,
lorsque la cour de Rome maintient encore, en 1851, la sen-
tence par laquelle, le 22 juin 16)33, l'opinion de Galilée sur
le mouvement de la terre fut condamnée « comme absurde
en philosophie, et hérétique clans la foi. »
Ce fut après cette sentence que la congrégation de Vln-
X. 11
162 1851. - INFAILLIBILITE DU PAPE :
dex, par un décret du 23 août 1634, condamna les Dialogues
de Galilée.
Un siècle plus lard, ce décret et en môme temps celui
qui proscrivait le livre de Copernic étaient réimprimés dans
VIndex que le pape Benoît XIV approuvait par son bref du
23 décembre 1757. Ces deux décrets se trouvent dans les
plus récentes éditions.
Cela n'est pas vraisemblable , et cependant cela est A-rai.
VIndex des livres prohibés , tel qu'il existe aujourd'hui,
a commencé au seizième siècle. Jusque-là, c'était l'autorité
civile qui lançait les interdictions. Ainsi, ce fut Constantin
qui prohiba les livres d'Arius, et Théodose ceux de Por-
phyre. Les évêques n'étaient chargés de l'exécution des lois
impériales que comme délégués de l'empereur.
Mais l'invention de l'imprimerie et la réforme de Luther
changèrent les conditions de la papauté, Paul IV, craignant
que la controverse ne fût fatale à l'Eglise, et que les argu-
ments des théologiens ne parvinssent pas mieux que les
bûchers de l'inquisition à ramener les hérétiques, publia,
l'an 1559, son Index des livres prohibés.
Cette liste de proscription ne renferme pas setilement les
livres qui traitent spécialement de la religion ; elle embrasse
les arts, la littérature et les sciences : la grammaire même
se trouve dans le catalogue des livres que Paul IV fit l)rûler
par l'Inquisition.
Le "célèbre architecte Léon Allierti, dans son Traité de
V Architecture^ recommande de n'ériger dans les églises
qu'un seul autel, comme faisaient les anciens. Mais cette
recommandation étant contraire à l'usage moderne, parce
que, comme disait l'évoque Scipion Ricci , les autels nom-
breux font les messes nombreuses , c'est à dire la richesse
des prêtres , ce passage de l'ouvrage d'AIberti dut, par
ordre, disparaître des éditions subséquentes, comme n sen-
tant Vhérèsie. »
Dans le catalogue des livres prohibés se trouvent le
Traité des délits et des peines ; la Science de la législation ;
VEsprit des lois ; les œuvres de Grotius, de Puflendorf, etc.
LIBERTÉ DE LA PRESSE. 163
Ainsi, devant VIndex, il n'y a pas un seul livre ayant mé-
rilé de vivre dans la mémoire et la reconnaissance des
peuples qui ait trouvé grâce I
11 n'en était pas ainsi à l'époque où l'Eglise brillait par le
talent et la vertu ! C'était elle, au contraire, qui invoquait
la lumière et la liberté.
Alors, c'étaient les prêtres du paganisme qui repoussaient
la discussion, qui demandaient des Index et des auto-da-fé.
Ils voulaient que le Sénat supprimât par un arrêt l'ouvrage
de Gicéron, De naturâ Deorum, parce que les chrétiens s'en
servaient pour démontrer l'absurdité du paganisme. Voici
ce que leur répondait Arnobe , que la controverse avait
converti au Christianisme :
0 Si vous croyez siucèrement à votre religion et à vos dieux, réfutez
Cicéron, prouvez qu'il a tort ; mais supprimer ses œuvres, empêcher de
les lire, ce n'est pas défendre les dieux, c'est avoir peur de la vérité.
(aukobe, Traité contre les Gentils, liv, 3, p. 103.) [Intercipere scripta et
■puUicatam telle submergere lectionem^ non est deos defendere^ sed veritatis
leslificationem timere.) »
Ce que faisaient les gentils au troisième siècle , c'est ce
que font au dix-neuvième les fils des croisés ; auraient-ils
donc peur de la vérité ? Pour eux , la foi comme la liberté
ne serait-elle qu'un masque ?
IL
VUnivers prétend que la Presse refait l'histoire. Non, la
Presse cite l'histoire et la rétablit contre VUnivers^ qui l'i-
gnore ou la dénature, suivant ainsi les traditions de la cour
de Rome , qui n'a jamais agrandi sa puissance qu'en lui
donnant pour base le mensonge et la falsification. Elle a
falsifié les canons de Nicée en y interpolant ceux de Sar-
dique ; elle a falsifié la donation de Constantin pour trom-
per Pépin et Charlemagne ; les donations de Pépin et de
Charlemagne, pour conquérir son domaine temporel ; elle
a fabriqué les décrétales pour établir son pouvoir absolu.
Il n'est donc pas étonnant que le pape excommunie quiconque
164 1851. - INFAILLIBILÏTÉ DU PAPE :
ose porter la lumière de l'histoire sur l'origine d'un pouvoir
usurpé.
Nous avions dit que, dans les premiers siècles, c'était l'au-
torité civile qui lançait les interdictions, et que les évêques
n'étaient chargés de l'exécution des lois impériales que
comme délégués de l'empereur. Nous ne supposions pas
que le fait pût être contesté, môme par VUnivers. Dans Ja
constitution de l'empire romain, les empereurs étaient à la
fois chefs de l'État et de la religion. En devenant chrétiens,
ils conservèrent ce double caractère et s'emparèrent de
toutes les affaires de l'Église. Ils convoquaient les Conciles,
les présidaient, les faisaient présider, et ils avaient seuls la
faculté d'en approuver les décrets. En 787, ce fut une femme,
l'impératrice Irène, qui convoqua le Concile de Nicée. Par
son ordre, il fut transféré à Constantinople ; elle en présida
la dernière séance; elle s'en fit lire les décrets et les ap-
prouva, remercia les Pères et les renvoya. Ce Concile, pré-
sidé par une femme, est le septième des œcuméniques,
c'est-à-dire inspirés par le Saint-Esprit. On voit que l'É-
glise était encore loin de la puissance qu'elle a usurpée plus
tard.
Les empereurs portèrent plus loin encore l'autorité su-
prême dont les investissait le paganisme. Ils réglaient la
discipline intérieure et extérieure; ils rendaient des décrets
sur les évoques, sur les clercs, sur les églises, sur les fêtes,
sur les cérémonies ; ils permettaient les mariages aux de-
grés prohibés; ils se mêlaient même de décider en matière
de dogmes, comme fit, en 381, Théodose qui, après s'être
fait présenter les déclarations des Ariens et de leurs adver-
saires, décida, de sa propre autorité, ce qu'il fallait ci'oire et
rejeter... Constantin jugea saint Sylvestre, et Yalentinien
jugea Damase.
A cette époque , l'anarchie dévorait l'Église naissante,
les schismes pullulaient, et le juge en dernier ressort c'était
toujours l'empereur. Comme il faut se borner, nous ne ci-
terons qu'un exemple. Le schisme des Donatistes éclate
en :{I1; l'alTaire est portée an tribunal de Constantin , qui,
LIBEKTÉ DE LA PRESSE. 105
eu 313, charge l'évéque de Rome et quelques évoques des
Gaules d'examiner la question. Le jugement qu'ils rendi-
rent ayant été repoussé par les Donatistes, qui contestaient
la compétence du tribunal , l'empereur renvoya l'afî'aire à
une autre réunion d'évêques qu'il convoqua en 314. Les Do-
natistes appelèrent une seconde fois de la sentence au tri-
bunal de l'empereur, qui prononça définitivement, à Milan,
en 316.
Ainsi donc, en disant que les évêques n'étaient que les
délégués chargés d'exécuter les décisions de l'empereur,
nous nous sommes borné à constater un fait qui est le
rudiment de l'histoire de l'Église. Nous apprendrons môme
à V Univers que cette intervention suprême de l'empereur a
rendu un grand service au christianisme. « Elle a, dit
» Bianchi-Giovini , donné de la consistance aux opinions
)> dogmatiques et maintenu l'unité du christianisme mcna-
» cée par des sectes innombrables et par les disputes des
» théologiens. » {Histoire des Papes, tom. I, pag. 271.)
VUnivers nous oppose saint Ambroise et Grégoire VII; ce
qui prouve une grande maladresse. Saint Ambroise re-
poussa de l'Église Théodose qui avait fait massacrer sept
mille habitants de Thessalonique révoltés contre leur gou-
verneur. Si le grand archevêque de Milan s'est couvert de
gloire pour avoir protesté, au péril de sa vie, contre regor-
gement d'une population opprimée, de quoi s'est donc cou-
vert Pie IX en faisant bombarder sa capitale et en faisant
opprimer les Italiens par trois armées étrangères ? Est-ce
pour amener ce rapprochement que VUnivers nous a cité
saint Ambroise à propos de VIndex des livres prohibés ?
Quant à Grégoire Vil, VUnivers oublie que ce aboute-feic
de fEurope, » comme l'appelle Bayle, mourut dans la misère
et dans le mépris à Salerne , après avoir inauguré cette
puissance qui, à force de désordre, d'abus, d'excès et de
scandales, a fini par révolter le monde qu'elle a couvert
d'anarchie et de carnage. Belle compensation, en vérité,
que d'avoir déposé Henri IV. qui, de son côté, déposait le
pape, et d'avoir tenu en échec un empereur jeune, débau-
166 1851. - INFAILLIBILITE DU PAPE :
elle, sans argent, et repoussé d'ailleurs par tous les grands
seigneurs d'Allemagne.
Au reste, il s'agissait, non de Grégoire Vil, mais de l'7n-
dex des livres prohibés. VUnivers ne conteste pas ce que
nous avons dit là-dessus ; mais il prétend que les livres de
Galilée et de Copernic ne sont plus à Vimlex... Nous avons
cité le bref de Benoît XIV qui , le 23 décembre 1757, c'est-
à-dire quatre mois avant sa mort, approuve, après en avoir
ordonné lïmpression, la collection des décrets de la con-
grégation de Vlndex. La condamnation de Galilée et de Co-
pernic se trouve dans cette édition. Les éditions subsé-
quentes l'ont reproduite. VUnivers affirme que l'interdic-
tion a cessé. Nous le prions de nous dire quelle est, et où
nous pourrions nous procurer l'édition officielle d'où l'in-
terdiction a disparu. Et, à supposer que le fait fût exact, la
situation de Rome n'en serait pas meilleure. Le 22 juin 1633,
la doctrine du mouvement de la terre et de l'immobilité
du soleil a été condamnée comme fausse , hérétique , con-
traire aux divines écritures, et ne pouvant être ni ensei-
gnée,ni soutenue même comme probable. Maintenant, si cette
condamnation solennelle a été rapportée, que devient l'in-
faillibilité du pape?
VUnivers termine sa réponse en disant que si les païens
avaient tort de proscrire les livres favorables au christia-
nisme, cela ne prouve nullement que l'Église n'ait pas rai-
son de proscrire ceux qui lui sont contraires , parce que,
s'il est absurde de défendre aux gens de donner du pain, il
ne s'ensuit pas qu'ils doivent avoir toute liberté de distri-
buer du poison.
Prenez-y garde : si vous appelez poison tout ce qui n'est
pas le catholicisme, vous exposez le catholicisme à une ré-
ciprocité redoutable dans tous les pays où dominent le pro-
testantisme, l'islamisme, etc.
Ou le catholicisme est la vérité, ou il n'est pas la vérité ;
s'il est la vérité, il n'a rien à craindre de la discussion; s'il
n'est pas la vérité , alors seulement on s'explique qu'il in-
terdise tout débat et ne fasse grâce à aucun livre.
LIBERTE DE LA PRESSE. 167
Si rinfaillibilité du pape n'était pas à l'épreuve de la li-
berté de la presse , j'en serais fâché pour l'infaillibilité du
pape ; mais cela prouverait qu'elle ne repose pas sur de
plus solides fondements que l'immobilité de la terre,
m.
VUniveî'S, à qui nous avions demandé de vouloir bien
nous indiquer l'édition officielle de VJndex d'où avait été
retranchée la condamnation de Galilée et de Copernic,
garde un silence qui équivaut à un aveu, et ne répond pas
h cette question : « Si cette condamnation solennelle a été
» rapportée, que devient l'infaillibilité du pape ? »
Nous constatons le silence de VUnivers sans nous en éton-
ner, car ce n'est pas chose facile que de donner raison à
l'infaillibilité du pape contre la liberté de la presse.
Les papes et les conciles ne se sont pas bornés à mettre
à Viiidex Copernic et Galilée, Tacite, César, Milton, Dante,
Alfieri, Spinosa, Abeilard, Campanella, Melanchton, Des-
cartes, Leibnitz, Mallebranche, Locke, Kant, Montaigne,
Charron, Gondillac, Pascal, Montesquieu pour VEsprit des
Lois^ Filangieri pour ses travaux sur la Législation^ Ben-
tham pour son Traité de législation civile et 'pénale^ Ma-
chiavel, Guicciardini, Botta, Sismonde de Sismondi, Puffen-
dorf. Gibbon, Hume, Newton, Fontenelle pour ses Entre-
tiens sur la pluralité des mondes^ Lalande pour V Astronomie
des Darnes^ Broussais pour VIrritation et la Folie, Richerand
pour sa Physiologie, Raspail pour son Nouveau système de
chimie organique, etc., etc.; ils y ont mis jusqu'à la Bible,
dont la lecture est interdite en ces termes au commun des
fidèles :
a L'autorisation de lire les versions des livres du Vieux-Testament ne
pourra être aceordée qu'aux hommes doctes et pieux, au jugement de
l'évêque ; à la condition, toutefois, qu'on se servira de ces versions seule-
ment comme commentaires de la Vulgate pour comprendre la sainte Écri-
ture, et qu'on ne les regardera pas comme le texte sacré.
168 1851. - INFAILLIBILITÉ DU PAPE :
» La lecture des versions faites par des hérésiarques n'est permise à
personne.
» Les hommes doctes et pieux pourront lire la Bible de Yatable.
» L'expérience a^-ant prouvé que si la lecture des livres sacrés en lan-
gue vulgaire est permise à tous, il en résultera, par suite de la témérité
des hommes, plus de mal que de bien, l'évêque et l'inquisiteur décideront,
sur le rapport du curé ou du confesseur, quels sont ceux auxquels la lec-
ture des livres sacrés, traduits en langue vulgaire, pouira être permise. Cette
autorisation ne devra être accordée qu'aux personnes qu'on croira devoir
retirer de cette lecture non pas un scandale, mais une augmentation de foi
et de piété. L'autorisation devra en être donnée par écrit.
» Quiconque, sans cette autorisation, se permettra délire ou de posséder
ces livres, ne pourra obtenir l'absolution de ses péchés qu'après les avoir
rendus à l'Ordinaire.
» Les libraires qui auront vendu la Bible en langue vulgaire à quiconque
ne sera pas muni de l'autorisation susdite, ou qui les auront cédés à quel-
que titre que ce soit, perdront le prix de leurs livres, qui sera employé
par l'évêque en œuvres pies. Les libraires seront ensuite soumis à d'autres
peines, au jugement de l'évêque, suivant l'importance du délit.
» Les religieux ne pourront ni lire ni acheter ces livres sans avoir ob-
tenu l'autorisatiou des prélats. »
VUnivers commencerail-il à croire qu'il ne réussira pas k
faire reculer la France de trois siècles, à la ramener à 1545?
IV.
18 août 185L
VUnivers veut qu'on le croie sur parole ; VUnivers avait
formellement nié que Galilée eût été condamné parce qu'il
avait soutenu que la terre tournait; il a fallu lui fermer la
bouche en lui collant sur les lèvres le texte même de la sen-
tence.
Ce n'est pas tout : VUnivers avait affirmé que l'ouvrage
de Galilée, mis à l'index en 1634, avait été effacé de l'index
en 1826; eh bien! celle seconde ;if(irmalion de VUnivers
n'est pas mieux fondée que la première.
C'est ce qui résulte de la citation qu'on va lire :
CalaloQuc des ouvrages mis à V index contenant le nom de tous les livres con-
damnéspar la cour de Home, depuis Vimention de V imprimerie jusqu'enlii25.,
LIBERTE DE LA PRESSE. 169
avec la date de leur condamnation. 2^ édition. Paris, L. Garnot, 1826,
petit in-8o.
On lit page 134 de cet ouvrage {Index librorum prohibi-
forum], ligne 15 :
« Galilei Galileo. Dialogo iopra i due mansimi sislemi del inondo Tolemako
I Copernicano. Decr. 23 augusti 1634. »
Et quand il affirme, VUnivers veut qu'on le croie! — Non.
1851
COMPTONS-iNOUS.
8 juillet 1851.
Je lis dans un article de VAssemblée nationale cette ligne
à mon adresse :
a II faudra dire comme M. de Girardin : « Battons-nous. »
Je dis précisément le contraire ; je dis : Ne nous battons
pas ; comptons-nous.
Mais comptons-nous tous.
Mais comptons-nous exactement.
' Avec l'exactitude rigoureuse de la Banque de France
dressant chaque semaine son bilan.
Qu'à cet effet, le suffrage universel acquière la précision
du litre, du mètre, du kilogramme, du franc, de la balance,
de la boussole, du chronomètre, du thermomètre, du baro-
mètre, etc.; qu'il devienne véritablement, enfin, ce qu'il
doit être, un véritable pèse-opinion d'une incontestable jus-
tesse.
C'est ce que demande la Presse, c'est ce que je demande.
C'est précisément ce que repousse Y Assemblée nationale.,
ce que repousse M. Guizot, qui ne veut pas du suffrage
universel.
C'est donc VAssemblée nationale et ses rédacteurs pseu-
donymes qui veulent qu'on se balte et qu'on ne se compte
pas.
COMPTONS-NOUS. 171
Mais ils s'abusent en juillet 1851 comme ils s'abusaienten
juillet 1847; on ne se battra pas et on les comptera.
Ce jour-là, le jour où on les comptera, ils auront cessé
d'exister politiquement, car il n'y a pas en France , sur
9,936,000 Français majeurs et électeurs en 1849, 936,000 lé-
gitimistes, fusionnistes et orléanistes, c'est-à-dire l'appoint
des neuf millions.
Non, certes, sur 9,936,000 Français majeurs et électeurs,
il n'y en a pas 9,936,000 qui veulent le maintien :
D"un budget de dix-huit cent millions de francs ;
D'une armée de 580,000 hommes qui coûte un million par
jour, 360 millions par an ;
Du service militaire et maritime obligatoire;
De 177,956 fonctionnaires, dont les neuf dixièmes sont
inutiles ;
De l'impôt progressif relativement à la misère ;
Des impôts contre la consommation et sur le travail ;
Des octrois ;
Des douanes ;
Des monopoles, des privilèges et de toutes les lois res-
trictives qui ont survécu à la révolution de 1789, à celle de
1830 et à celle de 1848.
Mais il y en a plus de 9,000,000 qui veulent, ce qui est
facile, la réforme radicale du budget et la transformation
de l'impôt forcé en prime volontaire d'assurance.
Aussi, ce que vous ne direz pas, ce que vous n'osez pas
dire, je le dis et je le répète hautement.:
Comptons-nous !
18o'l
UNE ACCUSATION SANS FONDEMENT,
•i Eh bien ! autant je serais désespéré dapertevoir
dans cette Assemblée la moindre tendance a se perpé-
tuer indéfiniment, aulcnit je verrais avec regret sa
retraite frécipiték el surtout fokcee. »
MOLK. Séance du '^6 octobre 1848.
1.
9 juillet 1851.
J'entends sans cesse accuser les républicains de la veille,
dont je n'ai jamais confondu la cause avec celle de la Ré-
publique du lendemain, je les entends sans cesse accusés
d'avoir combiné avec une préméditation presque criminelle
la double échéance qui fait expirer les pouvoirs du prési-
dent de la République le 9 mai 1852, el, dix-neuf jours-
après, le 28 mai de la même année, les pouvoirs de l'As-
semblée nationale.
Combien de fois les journaux de V Agitation (ne plus dire
Réaction), le Constitutionnel^ l'Assemblée nationale, VOr-
dre, etc., etc., n'ont-ils pas accusé rancicn rédacleur eu
chef du National, M. Ai'inand Marrast, rapporteur de la
commission de Constitution, de cet excès de machiavélisme,
de cette embûche tendue à M. L.-N. Ruiiaparle? .lauiais il
n'a été fait, à celle accusation sans fondement, la réponse
UNE ACCUSATION SANS FONDEMENT. 173
que le Natiot^al aurait du y faire, et que je nraltendais à
trouver dans le rapport de M. de Tocqueville, en sa doul)le
qualité de l'un des dix-huit membres de la commission de
Constitution, et de rapporteur de la commission de révision.
Mais au lieu d'y trouver cette réponse, j'ai été très étonné
d'y rencontrer ce passage :
« Si l'élection du président de la République avait eu lieu à l'époque na-
turelle, indiquée par la Constitution, c'est-à-dire le 12 mai 1849, les pou-
voirs présidentiels auraient survécu d'un an à ceux de cette Assemblée,
et ce n'est qu'en 1861, après douze ans d'expérience et de stabilité, qu'on
eût vu le chef du pouvoir exécutif et l'Assemblée législative cesser en même
temps leurs fonctions.
» Mais, par l'effet accidentel de la loi du 28 octobre 1848, loi rappelée par
l'article 116 de la Constitution, le président a été élu le 10 décembre 1848,
et sera néanmoins arrivé au terme de sa magistrature dans le courant de
mai prochain. Ainsi, dans le même mois, et à quelques jours de distance,
le pouvoir exécutif et la puissance législative changeront de mains. Assu-
rément, jamais un grand peuple, encore mal préparé à l'usage de la li-
berté républicaine, n'aura été jeté tout à coup par la loi même dans un tel
hasard, jamais Constitution naissante n'axira été soumise à une si rude
épreuve ; et dans quelle contrée de la terre, messieurs, cette éclipse prévue
et totale du pouvoir doit-elle se faire remarquer ? Chez le peuple du monde
qui, bien qu'il ait renversé plus souvent qu'un autre son gouvernement,
a le plus l'habitude et sent plus qu'aucun autre peut-être le besoin d'être
gouverné. »
C'est bien à tort et fort injustement que M. de Tocque-
ville, membre de la commission de Constitution et membre
de la commission de révision, accuse la loi du 28 octobre
1848 d'une coïncidence dont la responsabilité doit retomber
tout entière sur la majorité, qui, sous l'influence de la Réac-
tion commandée en chef par M. de Montalembert, vota, en
janvier 1849, la fameuse proposition-Râteau.
En effet, si cette fameuse proposition n'avait pas été vo-
lée, si on avait laissé à l'Assemblée constituante tout le
temps nécessaire à la préparation et au vote des lois orga-
niques, l'élection d'un nouveau président eût eu lieu le
deuxième dimanche de mai 1852, mais les élections géné-
les des représentants du peuple n'eussent eu lieu au plus
tôt qu'en 18o3 ou 1854 ; car assurément ce n'eût pas été
174 1851.
trop de temps de toute Fannée 1849 pour discuter et voter
les lois suivantes, qui sont encore à Tétai de projets :
1° Loi sur la responsabilité des dépositaires de l'autorité
publique ;
S'' Loi d'organisation départementale et communale;
3° Loi d'organisation de la force publique ;
4° Loi d'organisation de l'assistance publique.
Cependant, le décret du 4 septembre 1848 avait formelle-
ment déclaré ce qui suit :
« L'Assemblée nationale ne se dissoudra point sans avoir voté les lois
organiques. »
Un autre décret du lo décembre 1848 avait énuméré ces
lois organiques, au nombre de dix, et avait prescrit que des
« commissions spéciales seraient immédiatement nommées
» par les bureaux-pour préparer SAVS DÉLAI chacun des
» dix projets de loi énumérés dans le même décret. »
Eh bien! qui, au mépris de ces deux décrets si formels,
monta à la tribune, le 12 janvier 1849, et prit la parole pour
insister sur la dissolution de l'Assemblée constituante ? —
Ce fut M. Odilon Barrot, président du conseil et garde-des-
sceaux, s'exprimant ainsi :
M. ODILON BAEKOT, président du conseil : a J'ai dit, et pardonnez-moi
la franchise de mes paroles, j'ai dit qu'au lieu de vous conformer à cette
recommandation constitutionnelle, faite à une Assemblée dans une situa-
tion moins difficile peut-être que la vôtre, vous vous êtes plus préoccupés
du gouvernement, c'est-à-dire de ce qui était en dehors de la législation et
de votre mission constituante.
» Si je suis intervenu dans ce débat, c'est pour supplier l'Assemblée de
soulager notre situation d'une seule chose, d'une chose qui a porté mal-
heur à tous les gouvernements, d'une chose qui paralyse toute l'énergie,
toute la vitalité de nos institutions, qui pèse siu- le crédit public, sur la
confiance publique : cette chose, c'est l'incertitude. Faites disparaître cette
incertitude, je vous le demande au nom de l'intérêt du pays. C'est l'incer-
titude qui fait fermenter les passions, c'est l'incertitude qui arrête l'essor
des affaires et du crédit.
» Je voudrais, messieurs, que la question fût ainsi posée : Est-il bon,
est-il utile au bien du pays que l'incertitude continue à planer sur le mo-
ment où cette Assemblée cédera la place à une autre Assemblée ? »
UNE ACCUSATION SANS FONDEMENT. 175
Dans celle môme séance du 12 janvier 1849, M. de Mon-
talemberl fil enlendre ces paroles :
M. DE MONTALEMBERT ; a Ce n'est pas sa volonté, direz-vous encore,
c'est un caprice.
)> Mais à qui est-il donc donné de distinguer entre le caprice et la vo-
lonté du peuple souverain ? Je n'en sais rien Pour ma part, je ne lui con-
nais qu'un seul lien : la Constilution.
» Oui, messieurs, vous avez déchaîné ce géant ; et, de plus, vous l'avez
armé du suffrage universel. Eh bien ! je crois qu'il vous dit, par des or-
ganes très licites, et non pas du tout illicites, comme on le soutenait tout
à l'heure, par un certain nombre de conseils électifs, par un certain nom-
bre de pétitions, par un certain nombre de démonstrations ; il vous dit
qu'il désire un changement, il vous le dit à demi-mot encore (ah ! ahl),
ne l'obligez pas à le dire plus haut. (Exclamations à gauche. — Cris : à
l'ordre !)
» Eh bien ! messieurs, la mer de l'opinion publique n'est encore qu'a-
gitée, houleuse, pour ainsi dire ; mais craignez que le flot ne monte...
(Murmures violents à gauche. — Longue interruption.)
B Je crains, messieurs, qu'une partie de l'Assemblée ne soit sous l'em-
pire d'un déplorable malentendu ; ce malentendu serait, en effet, déplo-
rable, si elle pouvait se figurer que je veuille faire un appel à la force, à
la violence; je n'ai pas besoin de désavouer cette pensée...
» UNE VOIX A GAUCHE : Vous ne faites pas autre chose.
» Oui, ce pays si généreux, si intelligent, si audacieux, a des mouve-
ments si brusques, si saccadés, que toute réaction, tout mouvement d'o-
pinion est toujours à craindre chez lui. Il ne sait pas se contenir, il ne
sait pas ménager les transitions ; tous ceux qui ont étudié son histoire le
diront. En présence de cette expérience, prenez garde de ne pas l'indispo-
ser contre ce régime, contre ce gouvernement de la tribune, des assem-
blées, dont je suis, pour ma part, un très humble instrument, mais le plus
sincère admirateur et le plus fervent partisan.
» Le jour où vous aurez consenti à examiner la question qui vous est
Boumise, ce jour-là le pays se calmera, les affaires reprendront. C'est l'o-
pinion de tous les hommes compétents.
» Contemplez cette responsabilité avant de la soulever; jugez-la, pesez
l'opinion du pays, dont vous serez tôt ou tard, nécessairement, les justi-
ciables ; pesez l'opinion de la postérité ! et ensuite, ramassez cette respon-
sabilité, si vous l'osez ! (Bruit et rumeurs à gauche.) Ou plutôt ne l'osez
pas, et unissez-vous à nous... dans une pensée d'harmonie et de patrio-
tisme ; unissez-vous pour réjouir tous les bons citoyens ; ajoutez à tous
vos services le plus grand et le plus signalé de tous, et sachez conquérir
la gloire la plus rare, la plus précieuse, la plus grande qu'il soit peut-être
donné de posséder ici-bas : celle de savoir abdiquer à propos. »
Abdiquer à propos I C'était, de la part de l'Assemblée na-
170 4S5i.
tionale, se dissoudre de telle sorle que, nomination du pré-
sident de la République, fixée au deuxième dimanche de
mai 1852, et nomination de l'Assemblée législative devaient
tomber toutes deux dans le même mois de mai 1852, à
quinze jours d'intervalle !
Si cette double élection a lieu en 1852, c'est donc la faute
de MM. Odilon Barrot, Montalembert, Lanjuinais, Râteau,
et nullement la faute des auteurs et du rapporteur de la
Constitution de 1848.
Ce fait, c'est la vérité même; comment M. de Tocqueville
ne l'a-t-il pas rétablie, constatée, fait luire au grand jour
de son rapport ?
Je m'étonne qu'elle lui ait échappé ; mais quelle que soit
la main qui l'ait relevée et qui l'ait tirée de l'obscurité, si
deux élections décisives, deux épreuves redoutables ont
lieu en mai 1852, c'est un fait, c'est un danger qui ne pour-
ront plus être justement imputés à la Constitution ; la res-
ponsabilité de ce danger et de cette faute retombe tout en-
tière sur la Réaction, qui a plus de rancune que de mémoire.
Si la reconnaissance est la mémoire du cœur, la rancune
est la mémoire de la peur.
Si la nomination de la nouvelle Assemblée législative a
lieu en 1852, dans le même mois que l'élection du nouveau
président de la République, à qui la faute ? — A MM. Odilon
Barrot, président du conseil ; Léon Faucher, ministre de
l'intérieur; de Falloux, ministre de l'instruction pubhque,
et h tous les membres de la majorité qui ont voté, en jan-
vier 1849, l'amendement Râteau.
Si la loi (lu 31 mai 1850 expose la France, en mai 1852, à
une catastrophe dont nul ne saurait mesurer l'étendue et
calculer les conséciuences, à qui la faute ? — A cette même
majorité (|ui, l'année précédente, avait volé la dissolution
UNE ACCUSATION SANS FONDEMENT. 177
de l'Assemblée constituante sans se rendre compte de la
rencontre qui l'effraie tant.
Si la révision de la Constitution est rejetée par beaucoup
de représentants qui l'eussent votée, à qui la faute? — Tou-
jours à cette même majorité qui, en supprimant le suffrage
universel, a rendu honorablement, politiquement, numé-
riquement impossible la révision totale ou partielle de la
Constitution.
La France, qui voit à quels dangers elle est exposée, h
quel inconnu elle est livrée, sait maintenant à qui la faute.
13
1851
LE PAKTI DE L'AGITATION.
'• Eu réalité, ce n'est pas la révision qu'on souhaite :
plusieurs de ceux qui la demandent le plus hact se-
raient bien fâchés de l'obtenir, et ils se seraient gardés
de soulever la question (jui nous occupe, s'ils ne s'é-
taient tenus pour assurés qu'elle ne pouvait être réso-
lue. Ce qu'on veut, au fond, c'est agiter la nnlioii. <<
DE TOCyUF.VILI.F.,
Rapporteur de la commission de révision.
il II faudra voir ce que la guillotine et la faim produi-
ront sur le peuple. La criminelle ville de Paris mérite
tout cela. >'
PRINCE DE roxriÉ. Mullieim, le 14 octobre 1795. —
Lettre écrite de la main de .S. A. S. — Mémoire
conceriwnt la trahison de Pichegru, rédigé
par M. R. Montgaillard. — Imprfrnerie de la
République Germinal an xn.
" Il faut que le peuple souffre ; c'est le seul moyen
de le forcer à désirer l'ancien ordre de choses. Il n'a
d'ailleurs que ce qu'il mérite. Les raisonnements les
pins simples sont perdus pour lui ; // n'y a que la mi-
sère qu'il Comprenne bien, et c'est par elle qu'il faut
espérer le retour de la monarchie. »
iMiixcK DE coNDK. Bulli, 22 février 179G.
10 juillet 1851.
L'article que la Presse a publié .sou.s ce titre : une accl-
SATiON SANS FONDEMENT a produit l'efïet surprenant d'une
révélation. On est convenu, — on ne pouvait pas n'en point
convenir, — que la double épi'euve réservée h l'année 1852
n'était point l'œuvre de la Constitution et des républicains
de la veille, mais l'œuvre des monarchistes de la veille,
devenus tes chefs de la majorité du lendemain. On a cal-
culé que si l'Assemblée nationale, au lieu de s(> dissoudre
LK PARTI DE L'AGITATION. 179
fil luiilc liàle en jaiuioi" 1849, sous la pression niinis-
léiielle (le MM. Odilon Bairot, Faucher et Falloux, cl sous
la pression parlementaire de MM. de Montalembert, TLiers
et Mole, avait seulement fait durer ses travaux six ou sept
mois de plus et les avait prolongés jusqu'en novembre ou
décembre 1849, il lut arrivé ce qui suit :
Lr.F.CTION' DE LA PKÉSIUEXCE. ÉLECTION DE L" ASSEMBLÉE.
l"
10 fli^ccmbre
1848
20
mai
1852
à*
mai
185G
4*
mai
1860
5'
mai
1864
6«
mai
1868
T
mai
1872
8«
mai
1876
9«
mai
ISSO
10«
mai
1884
1"
10 décembre
1849
2e
10 décembre
1852
3"
10 décembre
18.55
4"
10 décembre
1858
5*
10 décembre
1861
6'
10 décembre
1864
7'
10 décembre
1867
S"
10 décembre
1870
9"
10 dtcembrc'
1873
10»
10 décembre
1876
Ainsi , dans celte hypothèse , la moins favorable, sept
MOIS se fussent écoulés, en 1852, entre l'élection du prési-
dent et l'élection de l'Assemblée législative, et les deux
élections ne se fussent plus rencontrées dans la même
année.
Autre hypothèse :
ÉLErrlON DE LA rRÉSIDESfE. ÉLECTION DE L'a.SSEMBLÉE.
r-
10 décembre
1848
l"
10 mars
1850
2«
mai
1852
2'
10 mars
1853
3«
mai
1856
3«
10 mars
1856
4*
mai
1860
4»
10 mars
1859
5«
mai
1864
,5«
10 mars
1862
6*
mai
1868
6»
10 mars
1865
Je
mai
1872
7»
10 mars
1863
8»
mai
1876
S»
10 mars
1871
9'
mai
18S0
9"
10 mars
1874
10=
mai
1884
10«
10 mars
1877
40 ans. 30 ans.
Dans cette autre hypothèse, la rencontre des deux élec-
tions rivales n'aui'ait eu lieu qu'en 1856, et l'installation de
la nouvelle Assemblée législative eût précédé de deux mois
l'élection du nouveau président.
Rien, en 1849. n'était plus facile à faire que le calcul que
180 ISSfl.
je viens de présenter ; il dépendait donc absolument des
chefs de la majorité qui a volé aveuglément, passionné-
ment, l'amendement Rateau-Lanjuinais, de régler l'époque
de la dissolution de l'Assemblée nationale, de telle sorte
que les deux élections rivales ne se rencontrassent jajnaîs
dans le même mois et le plus tard possible dans la même
année. Lorsque la passion vous égare, est-ce que l'on cal-
cule et prévoit rien?
Mais que du moins le parti de l'agitation renonce à reje-
ter sur le compte de la Constitution une responsabilité qui
n'appartient qu'à lui seul. Si une double élection a lieu, en
mai 1852, qu'il cesse d'en imputer injustement la faute à
MM. Armand Marrast et Cormenin, et qu'il l'impute juste-
ment à ses chefs : MM. Odilon Barrot et Faucher, ministres
de la justice et de l'intérieur, assistés de MM. de Falloux,
de Montalembert, Berryer, Mole, Thiers, etc., etc.
Pas le plus léger doute ne peut plus subsister à cet
égard. Si le commerce, si l'industrie, si la France considè-
rent comme une faute et comme un danger la double élec-
tion simultanée d'une assemblée nouvelle et d'un prési-
dent nouveau, en mai 1852, c'est à MM. Odilon Barrot, Léon
Faucher, Falloux, de Montalembert, Berryer, Mole, Thiers,
et à tous ceux, enlin, qui ont provoqué, dicté, concerté,
appuyé et voté l'amendement Rateau-Lanjuinais que la
France, l'industrie et le commerce doivent exclusivement
s'en prendre.
Encore si le parti de l'agitation n'avait commis que cette
faute, s'il n'était l'auteur que de cette cause de trouble !
Mais n'est-ce pas ce même parti de l'agitation qui a pro-
voqué, dicté, concerté, appuyé et voté la loi du 31 mai,
cette loi qui a divisé la France en deux camps :
Français majeurs, libres, privilégiés, domiciliés;
Français interdits, ilotes, dépouillés, vagabonds.
Cette loi dont le Constiiutionnel a été contraint d'avouer
que c'était « la maciunk l\ plus infernale? »
Oui, en eiïet, la plus infernale, car il se peut qu'elle
allume, en 1852, la guerre civile dans tous les cantons et
LE PARTI DE L'A(;iTATION- 181
dans toutes les communes où il y aura une urne électorale.
Voyez déjà ce qui arrive dans trois départements :
Le département de la Dordogne,
Le département de Seine-et-Marne,
Le département de la Haute-Vienne.
En mai 1849, le nombre des électeurs inscrits, pour
chacun de ces trois départements était, d'après les relevés
officiels :
Pour la Dordogne 145,779
Pour Seine-et-Marne 98,983
Pour la Haute-Vienne 81,891
M. Magne, élu dans la Dordogne, n'est que l'Elu de la
minorité. Que devient et que vaut alors le principe des ma-
jorités?
Combien de voix, malgré tout ce qui a été mis en œuvre,
M. Pepin-Lehalleur a-t-il définitivement obtenu dans le dé-
partement de Seine-et-Marne? 22,000. Dans ce même dé-
partement, M. Jules de Lasteyrie était élu , en mai 1849,
avec 40,625 voix.
Dans la Haute-Vienne , M. Bataille n'a pu dépasser le
chiffre de 11,984 voix.
Ne sont-ce pas là des symptômes, plus que des symptô-
mes, des faits de la nature la plus grave? Peut-on établir
la moindre parité entre l'incontestable gravité de ces abs-
tentions calculées, réfléchies, préméditées, et la prétendue
gravité des élections qui eurent lieu en mars et en avril
1850 ?
En mars et en avril 1850, MM. Carnot, Vidal, de Flotte,
Eugène Sue, sont régulièrement et paisiblement élus, par
le libre jeu du suffrage universel. Que fait le gouverne-
ment?—Le lendemain de l'élection du 28 avril, dont le
dépouillement eut lieu le 2 mai, il annonce, dans le Moni-
teur du 3 mai, la formation de la fameuse Commission
des dix-sept.
Le projet de loi, bâclé en quelques jours, est présenté le
8 mai 1850.
182 1851.
L'urgence est demandée; elle esl obtenue.
Une commission est nommée.
Les membres de cette commission sont MM. Buzo, Ber-
ryer, Boclier, Boinvilliers, de Broglie, président, Combarel
de Leyval, Léon Faucher, secrétaire, Jules de Lasteyrie,
de Laussat, de Lespinasse, Léon de Maleville, de Montigny,
Piscatory, le générai Saint-Priest, de Vatiroesnil.
Après l'abstention significative de l'immense majorité
des électeurs de la Dordogne, de Seine-et-Marne et de la
Haute- Vienne, abstention qui est la condamnation, par la
majorité électorale, delà majorité législative, que vont ima-
giner, que vont proposer MM. Baroche, Léon Faucher et
Rouher ?
Ils ne peuvent plus proposer de remplacer le suffrage
universel par le suffrage restreint; ils ne peuvent donc plus
proposer que le suffrage supprimé.
Logiquement, ils doivent le proposer.
Vous qui avez peur de tout, de votre ombre ([uand vous
marchez, de l'écho quand vous parlez, voilà où vous mè-
nent les vaillants hommes que vous avez choisis pour vos
chefs !
Ils vous ont mené à l'agitation; ils vous mènent à la révo-
lution.
Ce sont eux qui, par l'adoption de l'amendement Bateau,
sont cause qu'il y aura en 1852, dans la même année et
dans le même mois, la double élection d'un nouveau prési-
dent de la République et d'une nouvelle Assemblée légis-
lative!
Ce sont eu.x encore qui , par leur vote de la loi du 31
mai 1850, ont rendu honorablement et numériquement im-
possible toute révision de la Constitution e( fabricpié « l.v
» MACHINE L.v PLrS INFERNALE POUIl ALLUMER SLR TOLS LES
» POINTS DE LA FRANCE LA GUERRE CIVILE.' »
Ce sont eux. enfin, qui, par rirrilaliou qu'ils ont seuiéc.
ont fait changer le sulfrage uniNcrsel du hlauc au rouge!
En avril 1818, le sufl'rage universel écarlail .M. Sue: il le
nommait eu a\ril 1850.
LE rAKTl Dh: L A(;irATlON. 183
Si une dernière illusion avail pu rester encore sur le
compte des hommes qui se décorent de ces noms : « Lea
» honnêtes fjens , le parti de V ordre. >^ celte dernière illu-
sion, le rapport de M. de Tocqueville l'aurait détruite, en
constatant que le prétendu pauti de l'ordre n'est que le
véritable parti ue l'agitatiow.
1851.
LE VENT DES RÉVOLUTIONS.
Il juillet 1851.
Le rapport de M. de Tocqueville, au nom de la commis-
sion de révision, fera relire avec intérêt les paroles qu'il
prononça à la tribune de l'Assemblée constituante le
12 septembre 1848, paroles qui expliquent parfaitement
comment les révolutions sont effet et cause :
M. DE TOCQUEVILLE : « Avais-je la faiblesse d'esprit de croire que
les révolutions s'approchaient parce que tel ou tel homme était au pou-
voir, parce que tel ou tel incident de la vie politique agitait un instant le
pays? Non, messieurs. Ce qui me faisait croire que les révolutions appro-
chaient, ce qui, en effet, a produit la révolution était ceci ; Je m'aperce-
vais que, par une dérogation profonde aux principes les plus sacrés que
la révolution française avait répandus dans le monde, le pouvoir, l'in-
fluence, les honneurs, la vie, pour ainsi dire, avaient été resserrés dans
les limites tellement étroites d'une seule classe, qu'il n'y avait pas un
pays dans le monde qui présentât un seul exemple semblable; même dans
l'aristocratique Angleterre le peuple prenait une part, sinon complètement
directe, au moins considérable, quoique indirecte, aux affaires; s'il ne vo-
tait pas lui-même (et il votait souvent), il faisait du moins entendre sa
voix, il faisait connaître sa volonté à ceux qui gouvernaient ; ils étaient
entendus de lui et lui d'eux.
» Ici, rien de pareil. Je le répète, tous les droits, tout le pouvoir, toute
l'influence, tous les honneurs, la vie politique tout entière était renfermée
dans le sein d'une classe extrêmement étroite.
» Je voyais que, dans le sein de cette petite classe privilégiée, il arrivait
que la vie publique s'éteignait, q\ie la corruption gagnait tous les jours.
LE VENT DES REVOLUTIONS. 185
que l'intrigue prenait la place des vertus publiques, que tout s'amoindris-
sait, se détériorait.
» C'est parce que je voyais ces deux classes, l'une petite, l'autre nom-
breuse, se séparant peu à peu l'une de l'autre, remplies, l'une de jalousie,
de défiance et de colère ; l'autre d'insouciance, et quelquefois d'égoïsme et
d'insensibilité; parce que je voyais ces deux classes marchant isolément
et en sens contraires, que je disais et que j'avais droit de dire : Le vent des
révolutions se lève et bientôt la révolution va venir.
» Je sais qu'il n'y a que les révolutions sérieuses qui durent ; une ré-
volution qui ne produit rien, qui est frappée de stérilité dès sa naissance,
qui ne fait rien sortir de ses flancs, ne peut servir qu'à une seule chose, à
faire naître plusieurs révolutions qui la suivent. »
Eh bien ! je le demande, ce qui était vrai en 1847 et ce qui
s'est vérifié en 1848, a-t-il cessé d'être vrai en 1850 ?
Qu'a produit la Révolution de 1848 aux mains de l'Élu du
10 décembre, liées par le parti de la Réaction et de l'Agi-
tation?
1851
PRINCIPES ET CONSIDÉRATIONS,
18 juillet 1«51.
Voici une curieuse citation tjui i)iouve le danger qu'il y a
toujours à sacrifier les principes aux considérations.
Le 15 septembre 1848, M. Détours, membre de l'Assem-
blée constituante, obéissant à un pressentiment qui ne s'est
que trop réalisé, propose l'article additionnel suivant au
préambule de la Constitution :
a Toutefois, et préalablement, l'Assemblée nationale, élue eu vertu du
droit universel de suffrage, source et base de tous les pouvoirs de la Répu-
blique, doit déclarer et déclare solennellement que le droit qu'a tout ci-
toyen français majeur de participer solennellement à l'élection des repré-
sentants du peuple est un droit persislaul, souverain, imprescriptible, qu'il
n'appartient à aucune Assemblée quelconque, même à celle de révision,
de suspendre, d'altérer ou d'amoindrir. »
M. Détours insiste en ces termes pour le vote de son ar-
ticle additionnel :
« Citoyens représentants, nous eiHendrons bientôt contre le suffrage
universel ce que nous avons entendu pendant dix-liuit ans ! . . . Qu'il ose
envoyer ici trop de forces à la démocratie, j'ose assurer qu'il sera modi-
fié. On ne le supprimera pas tout de suite, et en effet cela serait malai^é,
si près encore des grands jours de février! Mais on commencera par inter-
dire le droit électoral aux citoyens illettrés !
» Après le premier succè,s, si on l'obtient, on essaiera de plier le .-uf-
frage universel à deux, trois et quatre degrés, et, entiu, un retirera de
l'arsenal l'arme du monopole, o
PRINCIPES ET CONSIDEKATIONS. 187
Cet article additionnel est combattu par M. Martin (do
Strasbourg), qui propose de rejeter l'article additionnel par
la question préalable.
Voici le résultat du sciulin :
Nomijre des votants 7ï23
Majorijté absolue 362
Pour la question préalable 543
Contre 180
Majorité relative 363
La question préalable est votée par le parti du général
Cavaignac et par la réaction monarchique. Tous les chefs
royalistes, à l'exception de M. deMontalembert, votent pour
la question préalable.
Votent, en faveur de l'article additionnel de M. Détours:
MxM. de Montalembert, Roux-Lavergne, Cormenin, Victor
Hugo, Lamennais, Pierre Leroux, Proudhon, Jules Grévy,
Mathieu, Dupont (de Bussac), Valette (Jura), Larabit, de
Tinguy, Ledru-Rollin et tous ses amis.
1851
LE COMPTE-RENDU DE LA MOiNTAGNE.
21 août 1851.
L'opposition constitutionnelle de loules nuances est à la
majorité ministérielle de toutes origines comme 250 à 750,
comme 1 est à 3.
L'opposition constitutionnelle se fractionne ainsi :
l. Réunion de la Montagne, présidée par M. Mathieu (de
la Drôme) ;
IL Réunion des 25, présidée par M. Michel (de Bourges) ;
IIL Réunion des représentants qui ne font partie d'aucune
réunion, et qui s'assemblent chez M. Durand-Savoyat.
C'est de cette troisième réunion que je fais partie.
Elle est éventuelle, car il faut, pour qu'elle soit convo-
quée, une circonstance grave, extraordinaire.
Chacun de ses membres conserve la plénitude de sa li-
berté.
Si, ne faisant pas partie de la réunion de la Montagne,
j'ai adhéré à son Compte-rendu, je dois dire pourquoi.
C'est ce que je vais faire.
J'ai adhéré au Compte-rendu de la Montagne :
Premièrement, parce qu'il se termine par un engagement
public et soh'iniel (jn'ij importait de prendre;
Deuxièmement, parce (jne, (Muiemi de ces appellations
snramiées (|ni aflaiblisscnt Popposilion ('(mslilulionnelle en
la (livisanl, il m'a paru que. s"il y avait un moyen de les
LE COMPTE-RENDU DE LA MONTAGNE. 189
faire disparaître, c'est de luire absorber les fractions par le
tout;
Troisièmement, parce que je pense que toute considéra-
tion secondaire doit s'effacer devant la nécessité impé-
rieuse de l'union la plus compacte ;
Au dedans et au dehors, la Liberté est sérieusement me-
nacée.
Ses ennemis ont jeté le masque qu'ils avaient pris.
Ils ne cachent plus leurs projets, qui deviennent d'autant
plus extrêmes, qu'ils sentent chaque jour s'affaiblir leurs
espérances.
L'appel aux cosaques a retenti à la tribune française
de l'Assemblée nationale.
La majorité l'a entendu sans qu'aucun cri d'indignation
trahît sa susceptibilité blessée, et interrompît M. de Fal-
loux, le même qui en mars 1848 écrivait : « Les puissances
» etmng'éres,commeondisait jadis, sont aujourd'hui les im-
» puissances étrangères ; y>]e même qui, en 1848, était choisi
par M. L.-N. Bonaparte pour ministre; le même qui impo-
sait au cabinet Barrot l'expédition de Rome ; le môme qui
a accompli le miracle de la trinité bonapartiste-légitimiste-
jésuile.
Une si monstrueuse alliance, si imprévue, si improbable,
impose à tous ceux qu'elle indigne et qu'elle effraie la né-
cessité d'opposer l'union à l'union, le nombre au nombre,
sauf à chacun, le lendemain de la victoire, à reprendre sa
liberté.
A aucune condition je ne veux reculer dans le passé.
Périls pour périls, je préfère ceux de la Liberté à ceux de
l'Autorité.
Je déplore, je condamne les excès qui, au nom de la Li-
berté, ont taché de sang les pages de notre première révo-
lution; mais si grands et si déplorables qu'ils aient été, ils
ne sauraient être comparés à ceux qui, au nom de PAuto-
rité, ont ensanglanté l'histoire de tant de règnes.
Terrorisme pour terrorisme, le terrorisme révolutionnaire
190 tN5l.
est moins h redouter encore que le teirorisnie mouiii-
chique.
Preuves :
- vm -
Le 2i août 1572, sur les deux heures du matin, sonne la
cloche du Louvre. L'amiral Coligny périt assassiné ; plus de
10,000 victimes sont égorgées, parmi lesquelles on compte
plus de 600 gentilsliommes. Les provinces suivent l'exemple
de Paris, et le chitTre de 10,000 ne tarde pas à s'élever i\
70,000. Ainsi s'accomplit le massacre de la Saint- Bar-
thélémy, prémédité depuis sept ans, concerté dans les con-
férences tenues à Bayonne entre la reine Catherine de Mé-
dicis et ses fils, le roi Charles IX, le duc d'Anjou, et le duc
d'Albe.
Sous le règne de Louis XIV, de 1685 à 1715, combien de
calvinistes périrent victimes de l'intolérance religieuse ?
L'histoire des dragonnades et des camisards est lii pour le
dire.
- 1792 -
Du 26 août 1792 au 9 thermidor 179i inclusivement, c'est-
à-dire pendant la Terreur, plus les dix mois qui se sont
écoulés depuis la prise des Tuileries en 92, jusqu'à l'arres-
tation des Girondins, au commencement de juin 1793. il a
a été exécuté à Paris, sur les places de la Révolution, du
Carrousel, de Grève, Saint- Antoine (la Bastille) et à la bar-
l'ière renversée (du Trône). 2,837 personnes.
Il y a lieu de remanjucr :
1° Que les exécutions ont Irappé un certain nombre d'in-
dividus poursuivis pour assassinat et les individus accusés
du vol du Garde-Meuble ;
2° Que dans ce nombre les habitants de Paris n'entrent
guère pour plus de moitié.
Le tribunal révolutionnaire a jugé et condamné des ha-
bitans de la Bretagne, de Rouen, d'Armentières, de Pont-
de-Cé, de Coulommiers, de Troyes, de Clamecy, d'Angers,
de Toulouse, de Dijon, de Verdun, de Porneusc (Seine-el-
LE COMPTE-RENDU DE LA MONTAGNE. 191
Marne), des déparlements de la Meurlhe et de la Moselle, de
Sedan, de Caussade, de la Vendée, des Deux-Sèvres, etc.
L'endroit où l'on exécutait le plus était la plaee de la Ré-
volution. Il y a eu là 1 ,2o6 personnes guillotinées.
Or, j'en suis profondément convaincu, si la République
succombait maintenant, et si la Royauté réussissait h se ré-
tablir en France, les temps du lerronisme monarchique ne
larderaient pas à revenir.
Comment en douterais-je, quand j'entends ce (jue j'en-
tends, quand je lis ce que je lis, quand je vois ce que je
vois?
Quand j'entends ce que disent MM. de Montalembert, de
Falloux et tous les réactionnaires à leur suite.
Quand je lis ce qu'écrit le journal VUnivers , réhabilitant
l'Inquisition (1), regrettant la question et la torture.
Quand je vois ce qui se passe à Vienne, à Milan, à Venise (2) ,
à Naples, à Rome, et ce qui se prépare à Saint-Péters-
bourg et à Berlin.
Ainsi s'explique comment et pourquoi j'ai adhéré au
compte-rendu de la Montagne et placé ma signatui'e au-
dessous de celle de Victor Hugo.
(1) « Pour moi, ce que je regrette, je l'avoue franchement, c'est qu'on
n'ait pas brclé jean huss plus tôt, et qu'on n'ait pas également
BRÛLÉ luthek; c'est qu'il ne se soit pas trouvé quelque prince assez
pieux et assez politique pour mouvoir une croisade contre les protestants
» TEUILLOT. »
(2) 5o Sas opinions politiques, religieuses et autres?
io* Avec quelles personnes il correspond?
13° Dans quelles relations spéciales se trouve-t-il envers ses parents,
ses amis et sa maîtresse?
14° Quel part a-t-il prise à la révolution ou par pensée ?
Venise, le 7 j\iiii 1851. Circuiaire de GorezkorLawski, lieute-
nant militaire et civil des provinces vénitiennes pour l'Au-
triche, aux commandants militaires sous ses ordres.
Depuis la publication de la loi martiale, les conseils de guerre des pro-
vinces lombardo-vénitiennes ont prononcé 3,782 condamnations à mort.
Depuis que le duc de Satriano est rentré en Sicile, plus de 1,500 ci-
toviuis ont été fusillés.
Le commandant autrichien d'Imola a défendu de porter des chapeaux
ou des bonnets de femme avec des rubans rouges ou bleus. Quiconque en-
freint cette défense est arrêté et reçoit rinquanle coups de bâton...
1851.
Y A-T-IL DEUX JUSTICES ?
12 juillet 1851.
Telle est la question que s'adresseront tous ceux qui li-
ront le passage suivant du rapport de M. de Melun :
« L'un des abus les plus graves que nous devons signaler, et qui, à
nos yeux, est une objection puissante contre ce genre de pétitionnement,
c'est qu'entre les mains de certains fonctionnaires, il devient une occasion
de blâme ou d'éloge envers les citoyens, et sert même d'instrument de dé-
lation. Des maires, croyant sans doute se rendre agréables au pouvoir,
délivrent des certificats de zèle à leurs administrés, et signalent les récal-
citrants en prêtant à leurs refus des motifs blessants et injurieux. (Mou-
vement.) Des juges de paix dénoncent les maires qui refusent leur con-
cours, des fonctionnaires mêmes ont été nominativement désignés comme
s'opposant au pétitionnement.
x Quelques gens du pouvoir se sont plus occupés d'eux-mêmes que des
autres. Une réclame eu leur faveur était jointe à la pétition générale.
(Hilarité générale et prolongée.) Les demandes de croix d'honneur et de
subsides, pour la construction d'une église ou d'une école, semblent très
heureusement apostillées par une centaine de signatures révisionnistes.
Nous avons vu une pétition individuelle écrite par un fonctionnaire, revê-
tue du sceau qui lui avait été confié pour un tout autre usage, et donnant
ainsi un caractère officiel à un document qui demandait toute autre chose
que son texte dicté en apparence par le plus vif amour du pays.
» Nous ne saurions assez blâmer ce prétendu dévoûment, qui ne cherche
ainsi qu'à satisfaire des passions malveillantes et un intérêt personnel.
» Quant aux pétitions en elles-mêmes, elles sont presque toutes impri-
mées, présentant un nombre assez restreint de formules émanées la plu-
])art des comités de Paris. Plusieurs ont été imprimées dans les chefs-
lieux des départements, avec certaines variantes, suivant l'opinion «uppo-
Y A-T-TL DEUX JUSTICES? 19:^
sée des futurs pétitionnaires. Quelques-unes ne portent pas de nom d'im-
primeur. »
Ainsi, le rapport de M. de Melun constate ce que j'avais
vu, de mes yeux vu.
Dans le département des Vosges, une circulaire deman-
dant la PROLONGATIO" DES POUVOIRS DE M. L.-N. BONAPARTE,
PRÉsmENT DE LA RÉPUBLIQUE, a circulé sans porter de nom
d'imprimeur. Des exemplaires de cette circulaire existent
en grand nombre au dossier général, qui a été dépouillé et
qui a servi d'éléments au rapport de M. de Melun.
Les pétitions qui ont été signées dans les communes de
Vaubexy, Remiremont, Domptail,Geronville, Pont-lez-Bon-
fays, Evaux, Repay, Langley,Floremont, Savigny, Pierre-
fitte, Esley, toutes communes du département des Vosges,
ne portent, notamment, aucun nom, aucune adresse d'im-
primeur.
Même omission dans le département de la Loire.
Or, je demande ici, de la manière la plus formelle, à MM.
Faucher, ministre de l'intérieur; Rouher, ministre de la
justice, et Fould, ministre des finances, ou bien qu'ils ren-
dent à M. Pion, qui imprimait la Presse en 1850, les 5,708 fr.
qu'il a été condamné à payer pour la pétition qui a paru
dans la Presse du 15 mai 1850, ou bien qu'ils ordonnent les
mêmes saisies et les mêmes poursuites contre les impri-
meurs des départements des Vosges et de la Loire, lesquels
ne peuvent invoquer les mêmes motifs que pouvait faire
valoir l'imprimeur de la Presse.
Le 15 mai 1850, la Presse insère dans ses colonnes une
pétition dont le texte est déposé :
D'abord au parquet du procureur de la République ;
Puis aux bureaux du ministère de l'intérieur.
Gomme on ne peut pas suffire à la foule qui se presse
pour signer, l'ordre est donné en toute hâte par l'adminis-
trateur de la Presse de tirer sur une colonne la pétition qui
avait été imprimée sur une page.
Sur cette colonne, on commence par mettre le nom de
l'imprimeur : mais on le retire comme formant double em-
X 3
loi 1851.
|)lui. puisque le nom de riiupiimeur est au bas du jomnal
la Presse.
Dans ce fait si simple, le ministère public ne se borne pas
à voir une contravention, il veut encore y trouver un délit,
sans être arrêté par cette réflexion que, s'il y a un délit, il
ne peut pas y avoir de contravention, et que, s'il y a con-
travention, il ne saurait y avoir de délit.
Cette pétition, imprimée le 15 mai 18jO, était conçue en
ces termes :
« Représentants du peuple,
» Le mandataire qui anéantit le droit du mandant détruit son mandat.
» Voilà le principe : tirez-en la conséquence.
» Sacliez-le : voter le projet de loi électoral qui vous est présenté, c'est
voter la loi sur laquelle un décret s'appuiera pour prononcer votre disso-
lution, et déclarer que vous avez cessé d'être la représentation fidèle de la
majorité électorale.
» La loi-Baroclie est, sous une autre l'orme, la proposition-Râteau.
» Le rédacteur en chef de la Presse,
)> EMILE UE GIRAEDIS. »
Elle portait donc un nom qui ne laissait pas subsister le
plus léger doute sur son origine.
Elle était inhérente au journal la Presse; conséquem-
ment, le dépôt en avait été fait au parquet; non seulement
le dépôt en avait été fait au parquet, mais encore la décla-
ration en avait été faite surabondamment au ministre de
l'intérieur. S'il en fut tiré quelques exemplaires détachés du
journal, pour faciliter les signatures, aucun exemplaire n'en
fut distribué. Ce fait a été établi par d'irrécusables témoins,
qui n'ont pas été démentis.
Malgré la réunion des circonstances les plus favorables et
le concours de témoignages irrécusables, 31. Pion n'en fut
pas moins condamné à 3,000 fr. d'amende en première ins-
tance, amende qui, en appel, fut portée à 5,000 fr., plus les
frais, le tout s'élevant à 5,708 fr.
La conséquence de celte condamnation fut que la Presse
dut changer d'imprimeur, et ce changement d'imprimeur
lui imposa des saciifices que n'eût certes pas pu supporter
un journal moins prospère.
y A-T-IL l)EV\ JUSTICES:' lOo
Non, encore une fois, il n'esl p;is possible (ju'cn nialièro
de conlravenlion la justice ait deux poids et deux mesures.
Si l'imprimeur de la Presse a subi une condamnation qui
s'est élevée à 5,708 fr. pour une pétition contre la loi du 31
mai, la même condamnation doit être encourue par tous les
imprimeurs des départements qui ont imprimé, sans y met-
tre leur nom, des pétitions en faveur de la révision.
Si MM. Léon Faucher, Rouher et Fouldne veulent pas les
faire condamner, alors qu'ils rendent à M. Pion les 5,708 fr.
qu'il a versés au Trésor.
Est-ce juste, oui ou non ?
1851.
LE DROIT m PRESSION.
" Nous comptons que radministration et même tous
les partis se souvienclront que toute tentative ayant
pour objet de pousser le peuple vers des candidatures
inconstitutionnelles, du moment où la Constitution ne
peut plus être légalement revisée, ne serait pas seule-
ment inconvenante et irrégtilière, mais coupable. »
DE TocQLEviLLE, rapporteur.
•• Je n'espère pas que la révision obtienne la majorité
constitutionnelle ; dans le cas où elle obtiendrait seule-
ment la majorité numéTiqne, je supplie les membres
de la majorité d'accepter ce vote et de respecter la
loi quand même.
" Si la révision ne peut avoir lieu, attachons-nous à
défendre la légalité; il vaut mieux une loi telle quelle
que pas de loi. Unissons-nous tous dans cette pensée
de respecter jusqu'à la /n la légalité. "
BEKRYER. Séaiicc du IG juillet 1851.
« Le jour où l'Assemblée aura rejeté la révision, eh
bien, moi, vieux parlementaire, après l'avoir avertie, je
serai de son parti; j'avertis mon drapeau, ma cause ;
mais enfin je ne m'en sépare pas. »
oniLON" BAEROT. Séance du 19 juillet 1851.
22 juillet 1851.
Ce n'était pas le droit de pétition qui était en question à
la tribune quand MM. Ciiarras, Baze et Vesin forçaient
M. Iséon Faucher d'y monter trois fois, c'était le droit de
PRESSION.
C'est ce que je voulais étahlii' Irtrstfue j'ai demandé h deux
LE DROIT DE PRESSION. 197
reprises la parole sans pouvoir l'obtenir; c'est ce qu'il im-
porte de démontrer avec la clarté de l'évidence.
Il importe d'autant plus de le démontrer que, si je suis
bien informé, le droit de pression va s'exercer avec un re-
doublement de vigueur ; on veut arriver à doubler, s'il est
possible, d'ici au mois de novembre 1851, le chiffre des si-
gnatures révisionnistes, s'élevant à ce jour à 1,400,000.
Tout sera mis en œuvre et aucune précaution ne sera né-
gligée ; on profitera de l'expérience acquise pour éviter de
tomber dans les écueils contre lesquels sont allés se heur-
ter de-maladroits préfets et des sous-préfets inconsidérés.
Eh bien ! soit, quand, par la puissance de cette vis de
pression dont l'auteur de la centralisation administrative
en France est l'Archimède, vous réussiriez, ô ministère de
prorogation, à élever à trois millions le chifire des signatu-
res révisionnistes, trois millions de signatures apposées au
bas de pétitions empêcheraient-ils l'opposition constitution-
nelle de se composer de plus de 188 membres, qu'aucune
considération ne fera céder aussi longtemps que le main-
tien de la loi du 31 mai, que la suppression du suffrage uni-
versel, leur imposera le devoir de résister, fût-ce au péril
de leur vie?
Si cela vous divertit, continuez votre chasse aux signa-
tures.
Continuez de régler votre conduite sur celle des pétition-
naires du 15 mai 1848.
Continuez d'ériger le droit de pétition en droit de pres-
sion.
Des pétitions présentées contre le projet de loi qui, dé-
posé le 8 mai 1850, devait aboutir le 31 mai à la suppression
du suffrage universel, à l'interdiction de plus de trois mil-
lions de Français majeurs, à l'expropriation sans indemnité
de la part de souveraineté qui était devenue leur légitime
propriété, de telles pétitions se concevaient, car la loi
n'existait encore qu'en projet, et, devant une telle manifes-
tation de l'opinion publique, il y avait lieu de croire que la
majorité parlementaire reculerait.
198 1851.
Mais quel accueil a été tait à ces pétitions, revêtues, en
moins de vingt-sept jours, de 577,000 signatures apposées
malgré les menaces et les persécutions?
— L'accueil le plus dédaigneux.
— Par qui ?
— Par M. Léon Faucher, rapporteur, ieciuel s'exprimait
ainsi dans la séance du 2 juin 1850 :
« Le plus grand nombre de ces pétitions ne sont pas des pétitions, à
proprement parler. Le texte même des pétitions, imprimées le plus sou-
vent, a été fabriqué dans les ateliers de quelques journaux ; on les a ré-
pandues ensuite et on les a fait signer sans lire.
» Je ne comprends pas qu'on puisse appeler pétition une feuille de pa-
pier sur laquelle est griffonné un titre laconique suivi de signatures.
» Une pétition est ordinairement l'expression d'une opinion raisonnée.»
Les pétitions, qui devaient être favorablement accueillies,
ont été impérieusement écartées par la Majorité en 1850, et
vous voudriez que la Minorité, en 1851, tînt compte de pé-
titions qui n'ont pas pour objet une loi en projet, mais une
Constitution votée à l'unanimité, il y a moins de trois ans.
par une Assemblée constituante issue du suffrage univer-
sel, par une Assemblée nationale composée de 900 repré-
sentants élus par 9,000,000 d'électeurs !
Avez-vous donc entièrement perdu tout esprit, toute
mémoire, toute raison, toute faculté mentale, tout sens
moral ?
En poussant comme vous le faites au pétitionnement ré-
visionniste, où conduisez-vous la France ?
Vous l'êtes-vous demandé et le savez-vous ?
Vous savez bien, il est impossible que vous ne sachiez
pas, que l'Opposition contre la révision est compacte ; on
aura beau pélitioiuier, le vote de l'Opposition constitution-
nelle sera, en novembre prochain, le môme qu'il a été le
19 juillet dernier. II ne changera pas, car il ne peut pas
changer. La désertion, en France, le déshonneur ne se pré-
sument pas.
Donc, à quoi bon vos pétitions et vos signatures?
[.E DROIT DK PRESSION. 190
Je veux admeUre deux hypothèses impossibles, invrai-
semblables.
Je veux admellre que le nombre des signatures révision-
jiistes dépassera, en novemiji'e, 3,000,000.
Je veux admettre que, cette fois, le chiffre des votants
contre la proposition de révision tombera de 278 à 188.
Je veux mettre en regard l'un de l'autre ces deux nom-
bres :
3,000,000 de pélitionnaires demandant la révision,
188 représentants du peuple votant contre la révision.
Eh bien ! quand il en serait ainsi, qu'auriez-vous fait ?
Vous vous seriez acculé dans une étroite impasse, d"où
vous ne pourriez sortir que honteux ou criminels.
Honteux, si tant d'efforts et de manœuvres n'aboutis-
saient à rien.
Criminels, s'ils aboutissaient à vous faire mettre au-des-
sus de la Constitution le droit dépression.
.Te vous le dis : vous jouez là un jeu redoutable, un jeu
o les pétitionnaires du 15 mai 1848, les condamnés de la
Haute-Cour de justice de Bourges, ont perdu la liberté.
Voilà où mène le droit de pétition transformé en droit de
pression!
Vous êtes avertis.
II.
28 juillet 1851.
Le refrain du Constitutionnel n'est pas varié.
On fait cent heues pour le fuir ; au retour, qu'enlend-on ?
le même refrain.
Toujours le même. .
11 se compose d'un seul mot : pétitioi\>ez.
Ce mot est écrit à chaque ligne.
Eh bien! soit. Pétitionnez !
Pétitionnez encore !
Pétitionnez toujours !
200 18S1.
Pétitionnez sans cesse !
Pétitionnez sans fin !
Piiissiez-vous recueillir autant de signatures que la loi du
31 mai a retranché d'électeurs, afin que nous voyions enfin
où cela vous conduira !
C'est une curiosité que votre persévérance a réussi à nous
inspirer.
Vous savez parfaitement qu'oblinssiez-vous trois millions
de signatures mendiées, ces trois millions de signatures dis-
créditées n'auront jamais le pouvoir de faire que l'opposi-
tion constitutionnelle représentant le droit de trois millions
de majeurs interdits ne se compose de moins de 188 mem-
bres, chifire qui dépasse le quart exigé par l'article 111 de
la Constitution.
Aucune illusion à cet égard ne vous est possible.
L'espoir qui vous anime, l'espoir qui vous soutient n'est
donc pas l'espoir d'élever, en novembre 1851, de 446 à 563
le chiffre des votes favorables à la révision de la Constitu-
tion, et de faire ainsi tomber au-dessous de 188 le nombre
de 278 voix qui l'a repousséo le 19 juillet dernier.
Si cet espoir n'est pas et ne peut être celui qui vous di-
rige, vous en avez donc un autre ? Lequel est-il ?
Dites-le ! Osez le dire !
Mais non, vous garderez le silence, parce qu'au bout de
ce monotone refrain : pétitionnez, il n'y a pour vous d'al-
ternative qu'entre une puérilité ou un crime.
Si, il y a encore une troisième alternative : c'est une nou-
velle flétrissure imprimée à ce ministère récidiviste ; c'est
un troisième vote pareil aux votes du 18 janvier et du 21
juillet 1851. Pétitionnez donc ! pétitionnez!
m.
31 juillet 1851.
Le Conslitiitionnel publie une lettre de M. le général Pc-
let, représenlanl du pcuiile pour le département de l'Ariége;
LE DROIT DE PRESSION. 201
celte lettre vient à l'appui de ce que la Presse a dit sur la
nécessité de faire sortir les pétitions d'un vague qui leur
ôte toute portée.
Que chaque pétitionnaire soit tenu d'articuler nettement
ce qu'il veut : assurément ce n'est pas trop exiger, et l'on
ne dira pas que c'est attenter au droit de pétition, à ce droit
que le Journal des Débats et le Constitutionnel ont trans-
formé en culte.
Que les révisionnistes qui veulent la rééligibilité de l'Élu
du 10 décembre le déclarent, que leurs pétitions portent ce
titre : Pétition pour la rééligibilité constitutionîielle de
M. L.-N. Bonaparte.
Que ceux qui veulent qu'il soit élu pour dix ans le décla-
rent, et que leurs pétitions portent ce litre : Pétition de-
mandant que les pouvoirs de M. L.-N. Bonaparte soient
constitutionnellement prorogés.
Que ceux qui veulent qu'il soit président à vie le décla-
rent, et que leurs pétitions portent ce titre : Pétition de-
mandant que M. L.-N. Bonaparte soit constitutionnellement
nommé président à vie de la République française.
Que les révisionnistes qui veulent le retour de la bran-
che aînée des Bourbons le déclarent, et que leurs pétitions
portent ce litre : Pétition demandant la révision de la Cons-
titution et le rétablissement de la monarchie traditionnelle.,
telle qu''elle existait avant 1789.
Que ceux qui veulent le rétablissement de !a branche
aînée des Bourbons, mais sans remonter si haut dans le
passé, le déclarent, et que leurs pétitions portent ce titre :
Pétition demandant la révision de la Constitution et le réta-
blissement de la monarchie constitutionnelle telle qu''elle exis-
tait le 26 juillet 1830.
Que les révisionnistes qui veulent le rétablissement de
la branche cadette des Bourbons le déclarent, et que leurs
pétitions portent ce titre : Pétition demandant la révision
de la Constitution et le rétablissement de la monarchie cons-
titutionnelle^ telle qu'elle existait le 23 février 1848.
Alors, on saura ce que veulent les pétitionnaires ; alors.
202 1858,
un rapport sérieux pourra être fait; alors, un débat utile
pourra s'engagera la l.ril)une; alors, majorité et minoi'ité
sauront ce qu'elles voleront.
Alors de ce choe des pétitions pourra jaillir une étin-
celle.
Mais aujourd'hui le j)étitionnement c'est rdjscurité, c'est
le chaos, c'est le néant.
1851.
VISITE A M. l.EDRU-ROLLIN.
31 juillet 1851.
Plusieurs journaux rcjiroduisenl les lignes suivantes em-
pruntées à la Patrie :
" M. Emile de Girardin a eu le taleut de blaser le public sur ses trans-
formations politiques. Il ne peut plus surprendre personne, et cependant
il nous arrive de Londres mie nouvelle dont nous garantissons l'exacti-
tude, et qui étonnera même ceux qui ne s'étonnent plus de rien. M. Le-
dru-Rollin a écrit de sa main, à l'un de ses amis, une lettre datée de
Londres samedi soir, arrivée à Paris dimanche, écrite avec ce laconisme
lacédémouien :
" Il est quatre heures du soir ; Érailo de Girardin sort de chez moi ; il y est venu
» à onze heures du matin. Noun sommes d'accord sur tous les points. »
» M. Emile de Girardin a trouvé le secret de se surpasser lui-même
dans l'art de la voltige politique (1). amédée de cesena. »
La Patrie est de ces journaux auxquels évite de répondre
(1) La Patrie, qui parle de voltige politique, écrivait, le 3 mars 1848 :
" On sait que, dans la nuit du 23 au 24 février, ce fut des ateliers du Commerce
et delà Pairie que sortirent, sous la conduite d'un de nos rédacteurs, tiientût
secondé par les compositeurs des journaux voisins, les citoyens qui ont dresse' les
barricades depuis le boulevard Montmartre jusqu'à la rue des Fosse's-Montmartie,
ainsi que celles des rues adjacentes. »
Ce même jour 3 mars, elle ajoutait :
" HOSNEHU AUX PREMIERS ÉLUS DE LA RÉvoLCïiON ! Saus Contrainte matérielle,
avec le seul ascendant de rautorité morale, ils ont maintenu l'ordre, armé la révo-
lution, fait reprendre le cours des services publics, et conduit la France à se pro-
noncer pacifiquement et fortement sur ses destinées. Les premiers élus de la révo-
Intion ont bien mérité de la patrie. >i
204 1851.
un écrivain qui a ie respect de lui-même ; aussi ne me
fussé-je pas arrêté aux lignes qui précèdent, si elles n'eus-
sent pas été reproduites par V Assemblée nationale, VOrdre,
VUnivers, VUnion, etc., etc., même pour demander à la
Patrie comment elle avait eu sitôt connaissance d'une let-
tre de M. Ledru-Roliin, adressée à l'un de ses amis?
Si M. Ledru-Rollin avait pu douter encore que ses lettres
fussent décachetées avant d'arriver à leur destination, dé-
sormais il n'en douterait plus.
C'est là un fait que l'empressement de la Patrie aura
servi à constater officiellement, et à mettre publiquement
en relief.
Une conversation qui a duré cinq heures, a efïéctivement
eu lieu, non pas le samedi 26 juillet 18ol, mais le jeudi 24,
entre M. Ledru-Rollin et moi.
Dans ce fait, qu'y a-t-il donc de surprenant et « qui doive
étonner, même ceux qui ne s'étonnent plus de rien? »
Le 2 septembre 1848, est-ce que, rangé du côté des lâ-
ches, j'étais contre M. Ledru-Rollin avec M. Gavaignac,
celui-ci réclamant le maintien indéfini de l'état de siège, ou
contre M. Gavaignac avec M. Ledru-Rollin, celui-ci pre-
nant en ces termes l'énergique défense de la liberté de la
presse :
a Une fois la France frappée, il faudra la frapper continuellement- Ce
qui n'est qu'une exception aujourd'hui devra devenir une situation nor-
male. Alors vous aurez fait de la République, non un gouvernement h
larges bases, mais un gouvernement dictatorial, exceptionnel (1). »
Que l'on ouvre la Presse du 7 septembre 1848, et l'on
verra avec qui et contre qui j'étais!
Le 13 juin 1849, est-ce que, rangé du côté des impos-
teurs, j'étais contre M. Ledru-Rollin avec MM. Odilon Bar-
rot, de Falloux, Drouin de Lhuys consommant la chute de
la Républi(iue romaine, ou contre MM. Drouin de Lhuys, de
Falloux et Barrot, avec M. Ledru-Rollin, invoquant le
§V de la Gonstilution, lequel déclare que la Réj)ubli-
^;l) LEDiiu-KuLLiN, 2 septembre 1818.
VISITE A M. LEDRU-ROLLIN. -JOa
que française respecte les nationalités étrangères comme
elle entend faire respecter sa propre nationalité, et (jifclle
n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d aucun
peuple ?
Que l'on ouvre encore la Presse du 14 juin 1849, et l'on
verra avec qui et contre qui j'étais encore !
Le 18 octobre 1849, est-ce qu'au procès de Versailles mon
témoignage a fait défaut h M. Ledru-Rollin, malgré tous les
efforts de M, Baroche pour m'intimider?
De quoi s'étonne-t-on ?
Je le demande.
1851
LE VRAI NO]\I DE LA LlBllRTE RÉGLEMENTÉE.
l'i- août 1851.
Je reçois de mon honorable collègne. M. Joret. représen-
tant (In peuple, la lettre suivante :
-1 .)/. Emile de Girardin.
Salles (Gers), 24 juillet 1851.
« Mon cher collègue,
» Profitant d'un congé que l'état de ma santé rendait in-
dispensable, j'arrivais au terme d'un pénible voyage de
trois jours, lorsque ayant atteint le dernier relai qui devait
me conduire à ma destination, je descendis un instant de
voiture, pendant le temps nécessaire pour changer les che-
vaux. Aussitôt je vis deux gendarmes se diriger vers moi,
et, en m'abordant, l'un d'eux me dit : « monsieur joret,
» PUISQUE vous ÊTES ICI, VOUS AVEZ SANS DOUTE UNE CARTE OU
» UN PASSEPORT. »
)) Je laisse à tous mes collègues et à tous les hommes de
cœur le soin d'apprécier ce que je dus éprouver de sur-
prise en me voyant interpellé de cette sorte. Cependant je
parvins à dominer le sentiment de la plus légitime indigna-
tion, tant j'aurais regretté d'èlre la cause de quelque dé-
sordre.
» Néanmoins, quehpie rései'vée que fol ma réponse, elle
LE \'RAi NOAJ l)K ï..\ LiBKin !•: UEGLEMHMEK. 5()7
salïll pour faire compiviulre au goiuiai'iiic limprcssion (juo
je ressentais, el il s'éloigna en nie disant « r/H'/7 était oIAiyé
de faive son devoir. »
» Ainsi, il entre clans les droits et les devoirs d'un gen-
darme qui rencontre nn représentant du peuple qui lui est
parfaitement connu, puisqu'il l'interpelle par son nom, de
lui demander compte des motifs qui l'amènent dans son
département , dans un canton limitrophe de celui où il a
passé toute sa vie d'homme, et dont il a l'honneur d'être
depuis longues années le mandataire au conseil général,
dans un pays où sa famille occupe depuis un siècle une
position honorable et j'ose dire honorée.
» Pour moi, qui ne crois pas qu'il soit possible de pousser
plus loin l'outrage à la représentation nationale, à la sou-
veraineté du peuple, je croirais manquer à tous mes de-
voirs si je n'appelais pas l'attention des honnêtes gens de
tous les partis sur un fait aussi caractéristique.
» Vous, mon cher collègue, l'éminent et courageux dé-
fenseur de la Liberté, vous vous empresserez, j'en suis cer-
tain, de donner une place dans la Presse au fait que je '
vous signale.
» A vous de cœur.
» JORET ,
» Représentant du peuple. »
La lettre qu'on vient de lire prouve avec quelle effrayante
vitesse on glisse sur la pente de la Liberté limitée., dont le
vrai nom est V Arbitraire illimité !
Mon collègue et mon ami M. Joret, qui me reprochait sou-
vent, il y a quelques douze mois, dans l'intimité de nos
discussions, d'être absolu, reconnaît-il maintenant que je
n'avais pas tort, lorsque j'annonçais, dès le mois de janvier
1849, que par la logique des choses, plus forte que la vo-
lonté des hommes, on en aiTiverait où l'on est déjà arrivé?
On ne s'arrêtera pas là.
On ira plus loin encore.
On peut abattre l'arbitraire ; on n(> peut pas Tai lèlei'.
Plus on a fait d'arbitraire et plus il est certain que Ton
en fera.
11 y a un an, c'étaient MM. Dain et Hennequin, candidats
à la représentation, qu'on empêchait de se mettre en com-
munication avec les électeurs ; cette année, c'est M. Joret
qui est sur le point d'être arrêté, M. Joret à qui un mot, un
foit, un principe douteux ne sauraient été i-eprochés; dans
quelques mois, ce sera M. Dufaure, ce sera M. Cavaignac.
ce sera M. Changamier qui sait oii et devant qui s'ar-
rêteront Texcès de la défiance, la témérité de la peur, l'au-
dace de l'arbitraire ? Nul ne le sait et ne peut le savoir, car
ce qui caractérise particulièrement la liberté réglementée,
c'est de n'avoir aucune règle.
1851.
HOTEL ET PRISON,
l<-' août 1851.
Un jeune écrivjtiu d'un rare lalciil improvise, sous l'em-
pire (l'une vive et louable émotion, un article où la guillo-
tine reçoit un coup qui la fait chanceler et crier.
Ce jeune écrivain est condamné, par suite de cet ai (irlcct
pour ce délit de lèse-guillotine, à dix mois de prison.
Ce jeune écrivain, qui aura vingt-et-unans avant l^niDls
de mai 1852, se nomme Charles Hugo.
Pendant qu'il en est ainsi, en l'an III de la deuxième Ré-
publique française, un autre écrivain qui, en d'autres temps,
n'avait pas traité la peine de mort avec plus de rév.îrence,
devenu, grâce à la révolution du 24 février 1848, niinistn;
de rintérieur, encourt, le l'i mai 184Î). l.i condamnation
suivante :
" L'Assemblée nationale, blâmant la dépêche télégraphique du 12 mai,
adressée aux département par le ministre de l'intérieur, passe à l'ordre du
jour. »
Malgré la .sévérité de cette condamnation, a peine est-il
rendu au ministère qu'il tombe en récidive et encourt, le 21
juillet 1851, une seconde conrlamnation. non moins méritée.
conçue en ces termes :
« L'Assemblée nationale, tout en regrettant que, dans quelques loca-
lités, l'administration ait, contrairement à son devoir, usé de son influence
pour exciter les citoyens à pétitionner, ordonne le dépôt, au bureau d';s
renseignements, des pétitions demandant la révi.->ion légale. »
X, 14
-2iO 1851.
Cet écrivain, qui, avant d'être minisire, avait combattu
pour la liberté, attaqué l'iniquité des impôts, démontré
l'exagération des budgets, démandé la réciprocité des échan-
ges, dénoncé l'égoïsme de la bourgeoisie, exposé les souf-
frances et les privations du peuple, célébré la République
dans les termes les plus enthousiastes, cet écrivain renégat,
ce ministre condamné deux fois se nomme Léon Faucher.
M. Charles Hugo, frappé par un ariêt, expie la générosité
de ses sentiments au fond d'un cachot de la Conciergerie,
où il a été écroué.
M. Léon Faucher, flétri par deux condamnations, les brave
au ministère de l'intérieur, où il persiste à trôner.
Il dit dédaigneusement que les deux Assen)blées qui l'ont
condamné ont eu tort; mais il ajoute doctoralement que les
jurés qui ont condamné M. Charles Hugo ont eu raison.
Tel est le personnage.
1851
LA LOT INVISIBLE.
6 noût 1851.
C'est demain 6 août 1851 que le gérant du Siècle, M. Sou-
gère, et l'un de ses principaux rédacteurs, M. Louis Jour-
dan, comparaîtront devant le jury. Je ne sais pas exprimer
une espérance que je n'ai point; je ne sais pas afficher une
confiance qui n'est pas en moi ; la liberté n'existe plus en
France.
Preuves :
La Presse a deux de ses gérants sous les verroux de la
Conciergerie. VÉvéïiement y a un de ses gérants et deux
de ses rédacteurs. L'ancien rédacteur en chef du Peuple,
M. Proudhon, l'un des écrivains éminents de notre temps,
est enterré depuis plus de deux ans dans un cachot. C'est
par miracle que les écrivains de V Assemblée nationale ont
échappé à une condamnation sous le coup de laquelle est
tombé l'un des deux principaux rédacteurs du Messager de
l'Assemblée, etc., etc., etc.
Le Siècle doit donc s'attendre à aller tenir compagnie à
VÉvénem^ent, à la Presse, au Peuple, au Messager de V As-
semblée, etc., etc. Aucun journal indépendant ne doit s'a-
buser par une trompeuse illusion ; heureusement, le suffrage
universel sera en 1852, au jury de 1849, de 1850 et de 1851,
ce que la cour d'appel est au tribunal d'inslance. Il n'y a
plus que quelques mois à attendre.
Patience.
Aucune foi n'a triomphé sans martyr, et peut-être M.
Louis-Napoléon Bonaparte ne serait-il pas aujourd'hui pré-
sident de la République s'il n'avait pas été enfermé pen-
dant sept ans à Ham.
II.
8 août 1851.
En lisant dans le Siècle le plaidoyer de M. Senard, il est
une réflexion que je ne pouvais écarter, ot dont je ne crois
pas inutile de faire part à mes électeurs.
Je me disais : Cet habile avocat, qui revendique avec
tant de vigueur et de souplesse les droits de la presse, et
qui s'appelle M® Senard, serait-ce le même homme que l'an-
cien président de l'Assemblée nationale, qui tolérait, le 25
juin 1848, qu'un firman suspendît, sans jugement, six jour-
naux? Serait-ce le même homme que l'ancien ministre
de l'intérieur, qui, le 20 août 1848, suspendait, également
sans jugement, la Gazette de Fronce et le Représentant du
Peuple ?
Oui, c'est le même homme qui vient aujourd'hui relever
le cadavre auquel il porta le premier et le plus rude coup.
Cette année, c'est M. Senard, c'est M. Marie qui subissent
cette juste expiation; plus tard, ce sera le lour de M. Ba-
roche, ce sera celui de M. ïlouher.
Ils auront perdu leurs portefeuilles de ministres, ils au-
ront repris leurs robes d'avocats ; ils viendront i-evendiquer
les droits de la presse, dans l'intérêt de quelque bonapar-
tiste déchu et irrité qui sera accusé devant le jury de les
avoir outrepassés.
M. Suin, s'il porte encore la parole, sera inexorable poui-
leur client.
LA LOI LNVISIBLE. 213
Toiles sont les vicissitudes de la politique, lorsqu'elle no
repose sur aucun principe, lorsqu'il n'y a que l'Arbitraire
régnant sous ce nom menteur : — liberté réglementée.
En août 1848, j'ai prédit à MM. Cavaignac, Senard et Ma-
rie ce qui leur arriverait; en août 1851, je prédis à MM.
Bonaparte, Baroche et Rouher ce qui leur arrivera.
1851
HAM ET LA CONCIERGERIE.
.< Je ne me plains nullement de L'INCONVENANTE
SIMPLICITÉ DE MA demeure; mais ce dont Je me
plains, cest d'être victime de mesures vexatoires inu-
tiles a ma sûreté'.
1) Tous les besoins journaliers du sei'vice sont soumis
aux investigations les plus minutieuses; -les soins du
ji]ns /idéle serviteur auquel il ait été permis de me
suiire sont entrave's par des obstacles de tous genres. »
L.-s. BOSAPABïE, prisonnier à Hom.
6 août 1851.
Les rédacteurs de VUnivers , de V Assemblée Nationale et
de VUnion raillent agréablement la Presse, parce qu'elle a
dit que M. Proudhon pourrissait dans le cachot de la Con-
ciergerie où il est enterré.
Oui ou non, la prison dans laquelle M. Proudhon est tenu
sous les verroux est-elle un cachot?
Qu'est-ce qu'un cachot? Un cachot est une prison souter-
raine, étroite et obscure. {Dictionnaire national.)
Eh bien ! la prison de M. Proudhon n'est-clle pas souter-
raine , étroite et obscure ? Est-ce un séjour sain , surtout
pour un homme privé de libellé, privé d'exercice, pour un
écrivain dont le travail cchauire le cerveau?
Je ne souhaite ni à M. Eugène Veuillol, ce bon chrétien,
ni aux pseudonymes de M. Guizol, ni aux clients de M. Ber-
HAM ET LA CONCIERGERIE. 215
ryer, le sort de M. Proudhon, Irois années de 'capli\ilé au
fond d'un cachoL
Je dis que c'est un anachronisme.
Mon esprit, plus encore que mon cœur, en est révolté.
Ah ! si M. de Persigny, prisonnier à Versailles sur parole,
quand il venait, en toute liberté, le soir, à la Presse, en 1847
et 1848, m'entretenir si souvent des sentiments généreux
et de l'esprit libéral du détenu-fugitif de Ham, m'avait dit
un seul mot qui pût me faire pressentir que , sous la prési-
dence de M. Louis Bonaparte, il y aurait plus d'écrivains
poursuivis, bâillonnés, emprisonnés, en trois années, qu'il
n'y en eut, en trente années , sous la Restauration de 1814
et sous la Monarchie de 1830, je ne lui eusse pas permis de
prononcer deux fois devant moi le nom que j'ai écrit,
le 10 décembre, sur mon bulletin de vote.
Le reproche que je fais à M. L.-N. Bonaparte, ce n'est pas
de suivre une politique funeste, c'est de ne s'être pas mon-
tré AVAM le 10 décembre ce qu'il s'est montré après , ou
de n'être pas resté après ce qu'il était avant.
J'ai le droit de dire que j'ai été trompé.
Et je le dis.
Je ne suis pas allé au devant de M. L.-N. Bonaparte.
C'est M. L.-N. Bonaparte qui est venu au devant de moi.
Je ne connaissais pas M. de Persigny.
C'est M. de Persigny, condamné de la cour des pairs, qui
est venu frapper à la porte de l'écrivain qui dirige la Presse.
Le 25 juin 1848, nous étions l'un et l'autre enfermés dans
la même prison.
Pourquoi fus-je arrêté? —Je l'ignore encore. Ce que je
sais, c'est que lorsque, le premier, je posai la candidature
de M. L.-N. Bonaparte en opposition de celle de M. E. Cavai-
gnac, je crus combattre l'Arbitraire et défendre la Liberté.
Si j'avais su perpétuer le même régime , je fusse resté
neutre et muet.
Si j'avais su , si j'avais pu prévoir que les prisons de la
Conciergerie et de Sainte-Pélagie ne suffiraient pas à con-
216 1851.
tenir tous les écrivains qu'on y entasse, jamais, non jamais
ma plume n'eût accepté une telle complicité.
Cette complicité involontaire, je l'ai encourue ; plus que
personne j'ai donc le droit de protester contre la captivité
prolongée qui compromet la santé d'un écrivain dont le ta-
lent supérieur n'est contesté par personne, et dont je puis
prendre d'autant plus librement la défense qu'il m'a plus
d'une fois attaqué sans justice.
Ni les railleries de VUnivo'S et de l'Union, ni celles de
VAssemhlée nationale ne m'imposeront silence.
Ce que je dis, en I80I, pour M. Proudhon, c'est ce que je
disais, en 1840, pour M. Lamennais ; ce que je demande,
en I80I, sous le ministère de M. Faucher, pour M. P.-J. Prou-
dhon, enfermé h la Conciergerie, c'est ce que je demandais,
en 1846, sous le ministère de M. Duchàtel, pour M. L.-N.
Bonaparte, détenu à Ham.
11.
11 août 1851.
Lorsque VUnivers cite, il devrait citer exactement, tidè-
lement; c'est ce qu'il ne fail pas quand il m'attribue cette
phrase : « paille du cachot où pourrit M. Proudhon. »
Je défie VUnivers de prouver que j'ai parlé de a paille. »
Je hais et repousse toute exagération.
J'aiditce quej'avais vu, rien de plus que ce que j'avais vu.
Je n'ai donc pas parlé de paille.
J'ai parlé d'un « cachot où pourrit M. Proudhon. »
Ce que j'ai dit est vrai.
Ce cachot est une cave étroite qui ne reçoit qu'un faible
jour par un soupirail vitré.
Si sept années de captivité à Ham ont exercé sur M. L.-N.
Bonaparte l'influence funeste dont ses meilleurs amis di-
sent qu'il se ressent encore , je n'hésite pas à déclarer que
trois années d'emprisonnement dans un cachot humide ne
sauraient avoii" sur M. 1\-J. l^roudhon un moins fâcheux
efTet.
HAM ET LA CONCIERGERIE.. 217
— Mais M. Proudhon a la liberté de sortir.
— Oui, cela est vrai, M. Proudhon peut obtenir la liberté
de sortir trois fois par mois, en en demandant l'autorisa-
tion , et c'est probablement à cette liberté réparatrice qu'il
devra de ne pas voir sa santé entièrement compromise.
Il ne m'en coûte jamais de rendre justice à qui la mérite;
je reconnais donc que M. Carlier, préfet de police, a adouci,
autant qu'il avait le pouvoir de le faire, la rigueur des con-
damnations qui ont frappé , depuis trois années , tant d'é-
crivains. Mais de ce que M. Proudhon peut, trois fois par
mois, respirer l'air salubre, s'ensuit-il que la cave où il est
renfermé pendant vingt-sept jours sur trente ne soit pas
un cachot humide, et qu'un tel supplice infligé, en 1851, à un
très éminent écrivain, ne soit un révoltant anachronisme?
Pour trouver cela tout simple, il n'y a que le journal qui
trouve que le roi de Naples, ce roi parjure, ce roi cruel,
est le meilleur des rois ; pour une telle besogne , il n'y a
que le meilleur des journaux monarchiques et religieux.
1851
ÉGALITÉ DEVANT LA LOT
^1 M. le procureur de la République.
9 août 1857.
« Deux gérants de la Presse, acluel]ementenpnson,runà
la Conciergerie, l'autre à Sainte-Pélagie, me donnent le
droit et m'imposent le devoir de vous dénoncer publique-
ment l'article qui a paru dans le Constitutionnel de ce jour,
ai'ticle signé par M. Granier de Cassagnac, numéro signé
par M. Denain.
» Je suis partisan de la liberté absolue de la presse, mais à
la condition de l'égalité absolue de la lui.
» Or, les lois des 11 août 1848 et 29 juillet 1849 sont conçues
en ces termes formols :
« Article l'^''. Toute attaque par l'un des moyens énoncés en l'arti-
cle pf de la loi du 17 mai 1819 contre les droits et l'autorité de l'Assem-
blé nationale, contre les institutions républicaines et la Constitution.. .,
sera punie d'un emprisonnement de trois mois à cinq ans, et d'une amende
de trois cents francs à six mille francs.
» Art. 4. Quiconque, par un des moyens énoncés en l'article \^r de la
loi du 17 mai 1B19, aura excité à la haine et au mépris du gouvernement
de la République, sera puni d'un empri:^onnement d'un moi» à qiiatre ans,
et d'une amende de cent cinquante francs à cinq mille francs.
» Art. 7. Quiconque, par l'un des moyens énoncés en l'article l^' de
la loi du 17 mai IB19, aura cherché à troubler la paix publique en exci-
ÉGALITÉ DEVANT LA LOI. 219
tant le mépris ou la haine des citoyens les uns contre les autres, sera
puni d'un emprisonnement de quinze jours à deux ans, et d'une amende
de cent francs à quatre mille francs. »
LOI DU 29 JUILLET 1849.
rt Art. 3. Toute attaque par l'un des mêmes moyens (article 1«' de la
loi du 17 mai 1819) contre le respect dû aux lois et l'inviolabilité des droits
qu'elles ont consacrés, toute apologie de faits qualifiés crimes ou délits par
la loi pénale, sera punie d'un emprisonnement d'un mois à deux ans, et
d'une amende de seize francs à mille francs. »
» Monsieur le procureur de la République, je viens de vous
rappeler et de mettre sous vos yeux les articles l®*", 4 et 7
de la loi du 11 août 1848, et l'article 3 de la loi du 29 juillet
1849 ; il me reste maintenant à citer et à placer sous vos
yeux les passages de l'article du Constitutionnel qui con-
tiennent, de la manière la plus formelle :
» l°Le délit d'attaque contre les droits de l'Assemblée na-
tionale, les institutions républicaines et la Constitution;
» 2° Le délit d'excitation au mépris ou à la haine des ci-
toyens les uns contre les autres, de nature à troubler la paix
publique ;
» 3'^ Le délit d'attaque contre le respect dû aux lois et l'in-
violabilité des droits qu'elles ont consacrés, mais surtout
d'apologie de faits qualifiés crimes ou délits par la loi pé-
nale.
» Voici ces passages :
a Deux raisons, claires comme le jour, veulent que les vœux manifes-
tes, éclatants du pays, pour la révision, soient écoutés, nonobstant le bon
plaisir des 188 socialistes, terroristes, légitimistes, orléanistes, sophistes et
brouillons, coalisés contre la France entière.
» La première est tirée des circonstances mêmes et de l'esprit qui pré-
sidèrent à la formation et aux travaux de cette Assemblée constituante,
qui pèse encore par son oeuvre sur le pays.
» Qui pourrait posséder une mémoire assez courte pour avoir oublié
ces circonstances ? Qui n'a vu le commissaire ordinaire on extraordinaire
du département imposer sa candidature à ses administrés? Qui n'a vu les
clubs du chef-lieu propager ces candidatures avec menaces?
» Où sont aujourd'hui les vrais auteurs de la Constitution, ceux qui
l'ont inspirée, ou ceux qui Tout faite? Les uns sont dans les casemates de
Belle-Isle, les autres dans les prisons de Doullens, ceux-ci en Angleterre,
ceux-là en Suisse; les mieux traités sont dans l'oubli.
220 1851.
)) Voilà donc la situation que les 18B membres coalisés voudraient
faire à la France. Ils prétendent que lorsque la justice a châtié ou dispersé
les hommes de février, le pays subisse leurs idées; ils prétendent que
lorsque les électeurs ont dédaigneusement écarté M. Marrast, le pays s'in-
cline soas ses principes ; ils prétendent que lorsque l'agriculture, le com-
merce, l'industrie, les intérêts légitimes de tout genre, ont vu, grâce à im
gouvernement sage et ferme, renaître un peu d'ordre, de sécurité et de
confiance, nous soyions condamnés à rester sous l'empire d'une Constitu-
tion représentant une époque , des événements , des théories et des
hommes , à l'empire desquels c'est un bienfait providentiel d'avoir
échappé ?
» En vérité, il n'y a qu'une chose qui pvit égaler, en cnormité, l'outre-
cuidance d'une telle prétention : c'est la sottise de ceux qui consentiraient
à la subir.
» Une seconde raison assure à la majorité du pays bien constatée, non
seulement le pouvoir, mais le droit de passer outre à la révision et à la
réélection, nonobstant les 188 socialistes, terroristes, légitimistes, orléa-
nistes et brouillons coalisés; c'est que si la raison de forme qu'ils opposent
était respectable aujourd'hui, elle le serait également dans cent ans; et
qu'alors les trois-quarts d'une nation pourraient être perpétuellement
soumis au caprice de l'autre quart, parce qu'il aurait plu à une Assem-
blée transitoire, bigarrée, oubliée ou méprisée, d'établir, de sa propre au-
torité, sans la sanction des électeurs, une clause qui rendrait toute révision
impossible.
>) Nous le demandons, est-ce que c'est là un état normal et tolérable,
que le quart d'un pays fasse la loi aux trois autres quarts? Est-ce que
c'est juste, raisonnable, régulier, moral? Est-ce que c'est possible? Per-
sonne, personne de sensé et d'honnête n'oserait le dire ; et il faut la rage
des partis violents et le cynisme des brouillons pour oser soutenir, au
grand jour de la publicité, une prétention si évidemment inique, odieuse
et révolutionnaire.
» Ah! vous êtes 188 décidés à n'entendre aucune raison, à fermer l'o-
reille au cri unanime des conseils d'arrondissement, des conseils généraux,
de deux millions de pétitionnaires, au cri de la France, enfin? Eh bien !
c'est précisément parce qu'il n'y a rien à attendre de vous, parce que vous
n'avez d'entrailles ni pour le droit du pays, ni pour ses besoins, ni pour
son désespoir ; c'est parce que vous êtes entièrement absorbés par vos hai-
nes, par vos jalousies, par vos ambitions, par votre soif inextinguible de
domination; — c'est pour cela qu'il ne faut ni vous compter, ni vous écou-
ter, ni vous craindre.
» Donc, que la majorité de l'Assemblée passe outre . . . »
GBANIER DE CASSAGNAC.
» La Coiisliltitioii pivvoil le cas où elle pourra être rovi-
scc, mais l'article 111 qui pi'évoil ce cas délerniiiie. en
EGALITE DEVANT LA LOL -m
même temps, quelles lurmes tlevi'ont être observées pour
celle révision.
» Ai-je besoin, monsieui' le procureur de la République,
de vous en rappeler ici les termes?
» Ils sont formels ; les voici :
CHAPITRE XI.
PE LA KÉVISION DE LA CONSTITDTION.
a Art. 111. Loi'sque, clans la dernière année d'une législature, l'Assem-
blée nationale aura émis le vœu que la Constitution soit modifiée en tout
ou en partie, il sera procédé à cette révision de la manière suivante :
« Le vœu exprimé par l'Assemblée ne sera converti en résolution défini-
» tive qu'après trois délibérations consécutives, prises chacune à un mois
» d'intervalle, et aux trois qoakts des suffrages exprimés. Le nombre
» des votants devra être de rinq cents aux moins. »
» Rien de plus formel que les termes de cet article.
» Rien de plus incontestable que, si cet article n'existait
pas dans la Constitution, le droit de révision n'existerait
pas plus qu'il n'existait dans les chartes immuables de 1814
et de 1830.
» Le droit de révision n'existe donc qu'en conséquence de
l'article 111 de la Constitution.
» Cet article a permis et permet encore de demander la ré-
vision de la Constitution, mais à la condition expresse que
cette révision aura strictement lieu en se conformant à
toutes les formalités qu'il prescrit, à toutes les garanties
qu'il exige.
» Gela est clair, cela est évident, cela est manifeste.
» Cela est incontestable.
» Demander que la révision ait lieu NONOBSTANT le chif-
fre de 188 qui est le quart plus un du nombre de 730, c'est
attaquer ouvertement la Constitution et les droits que tient
d'elle la minorité de l'Assemblée nationale; c'est commettre
le crime que prévoyait en ces termes l'article 5 de la loi du
9 septembre 1835 :
« L'attaque contre le principe ou la forme du gouvernement établi par la
Charte de 1830, tels qu'ils sont définis par la loi du 29 novembre 1830,
est un attentat à la sûi"eté de l'État, lorsqu'elle a pour but d'exciter à la
222 1851.
destruction ou au changement du gouvernement. Celui qui s'en rendra
coupable sera jugé et puni conformément aux derniers paragraphes de
l'article pr.
» 5i elle a été suivie d'effet, elle sera punie de la peine de mort, confor-
mément à l'art. 87 du Code pénal ;
» Si elle n'a pas été suivie d'effet, elle sera puniede la détention et d'une
amende de 10,000 francs à 50,000 mille francs. »
» Dispositions qui, VOUS le savez, monsieur le procureur de
la République, furent appliquées, en 1838, à l'auteur d'une
brochure intitulée : Relation historique des événements du
mois d'Octobre 1836. Le prince Napoléon à Strasbourg.
» L'auteur de cet écrit est aujourd'hui l'un des aides-de-
camp ou officiers d'ordonnance de M. le président de la
République.
» Il se nomme Laity.
y> Il fut condamné, en 1838, à :
» CINQ ANS DE DÉTENTION;
» DIX MILLE FRANCS D'aMENDE ;
» LA SURVEILLANCE DE LA HAUTE POLICE PENDANT TOUTE SA
VIE.
» C'est à l'occasion de cette publication que M. L.-N. Bo-
naparte écrivît à Fauteur, le 2 juillet 1838 :
« On vous demandera sans doute où vous avez puisé toutes les asser-
tions que vous avancez; vous pouvez dire que vous les tenez de moi.
» Adieu, mon cher Laity; j'espérerais encore dans la justice si l'intérêt
du moment n'était pas la seule morale des partis.
» NAPOLÉON-LOUIS. »
» Prétendre que la France est déliée de tout respect à la
Constitution, parce que ceux qui l'ont inspirée ou ceux qui
l'ont faite sont, les uns dans les casemates de Belle-lsic,
les autres dans les prisons de DouUens, ceux-ci en Angle-
terre, ceux-là en Suisse, c'est pousser à la haine et au mé-
pris du gouvernement de la République, délit prévu par
Tarticle 4 de la loi du 11 août 1848.
» Demander la révision de la Conslilulion, en ne tenant
aucun compte de la prescription formelle de l'article 111,
sans lequel cette révision ne saurait avoir lieu, et en s'ap-
l)uyiinl sur cotlo allégalion ([ne '< les 188 représenlanîs du
ÉGALITÉ DEVANT LA LOL 223
» peuple formant la majorité constitutionnelle sont des so-
» cialisles, des lerrorisfes. des légitimistes, des orléanistes,
» des sophistes et des brouillons coalisés contre la France
» entière, » c'est troubler la paix publique par le délit d'ex-
citation au mépris ou à la haine des citoyens, délit prévu
par l'article 7 de la loi du 11 août 1848 ; c'est commettre ce
délit de la nature la plus grave et dans les circonstances
les plus critiques. Si ce n'est pas là encourager l'usurpation
et fomenter la guerre civile, alors, il faut reconnaître qu'il
n'est au pouvoir d'aucun journal de le faire , et que le délit
prévu par la loi du 11 août 1848 est un délit imaginaire.
Que le législateur et le magistrat le reconnaissent; ce n'est
certes pas moi qui m'y opposerai, mais qu'ils le reconnais-
sent hautement! Je le repète : je suis partisan déclaré de
la liberté, mais à la condition expresse que la liberté ne se
transformera pas en privilège.
» Flétrir la Constitution dans son origine, traiter l'Assem-
blée constituante « d^assemblée MÉPRISÉE, » et soutenir,
enfin , « qu'il n'y a qu'une chose qui pourrait égaler en
» ÉNORMiTÉ » Toutrecuidance de ceux qui s'abritent derrière
les termes de l'article 111 de la Constitution, » ce serait la
» SOTTISE DE CEUX QUI CONSENTIRAIENT A LA SUBIR, » CC Il'cst
pas seulement attaquer le respect dû aux lois et à l'invio-
labilité des droits qu'elles ont consacrés, parmi lesquels
droits se trouve expressément le droit des 188 représen-
tants du peuple formant le quart plus un des 730 membres
dont se compose l'Assemblée nationale, c'est aussi pousser
par des expressions outrageantes le président de la Répu-
blique et ses ministres à commettre un fait qualifié crime
par la loi pénale, et prévu par l'article 68 de la Constitu-
tion, qui donne le nom de crime de haute trahison a toute
mesure par laquelle le président de la République mettrait
obstacle à l'exercice du mandat de l'Assemblée nationale,
tel qu'elle le tient de la Constitution; c'est en faire, par
anticipation, l'audacieuse et coupable apologie.
i> Vainement, monsieur le procureur de la République,
l'auteur de Tarticle que je vous dénonce, et le gérant du
•2-24 1851.
Constitutionnel, pour se justitier d'avoir soutenu qu'on avait
<i le droit de passer outre à la révision et à la réélection
» nonobstant les 188 socialistes, terroristes, légitimistes,
» orléanistes et brouillons coalisés » essaieraient de dire
« qu'<7 iVest pas normal et tolérable que le quart d'un pays
» fasse la loi aux trois autres quarts ; » ce qui est normal,
c'est ce qui est conforme à la Constitution ; car si la Con-
stitution n'avait pas prévu et réglé le droit de révision, il
est incontestable que ce droit n'existerait pas.
» Donc, loin de blâmer la Constitution de 1848, loin de la
flétrir, il faut la louer, il faut l'honorer d'avoir été plus libé-
rale et moins défiante que la Charte de 1814, que la Charte
de 1830, qui interdisaient, sous peine de détention, même
sous peine de mort, toute discussion sur la forme du gou-
vernement, sur la monarchie constitutionnelle, sur les
droits de la maison régnante.
» L'opinion émise le 4 août 183o à la Chambre des pairs
par M. de Broglie, alors président du conseil et auteur des
lois de septembre, est une autorité que vous pourrez invo-
quer. Celte opinii^ii est conçue en ces termes :
<! Nous n'admettons pas la di>cussion sur le roi, sur la dynastie, sur la
monarchie constitutionnelle.
» La presse, messieurs, ne saurait avoir plus de droits que cette tri-
bune. Le roi, la dynastie, la monarchie coustitutionnelle sont placés dan.")
cette enceinte sous la sauvegarde de vos respects et de votre sévérité vigi-
lante ; hors de cette enceinte, ils doivent être placés sous la sauvegarde
de peines sévères.
» Ce que nous demandons pour la personne du roi, nous vous le de-
mandons pour la Constitution du pays, pour l'établissement politique
fondé en 1830 ; nous vous demandons d'interdire au même titre et par les
mêmes moyens toute discussion sur les droits de la maison régnante et
sur la monarchie constitutionnÊlle, telle qu'elle a été fondée par la
Charte. »
» Jamais vous n'aurez eu, monsieur le procureur de la Ré-
publique, plus belle cause à défendre, au double point de
vue de la légalité et de la liberté.
» L'histoire de la France, l'histoire des P]tats-Unis et de
leurs Conslilutioiis sont des mines qui vous fourniront
d'inépuisables et (TiuN incibles arguments.
EGALITE DEVANT LA LOI. 225
"Lcjury, sans nul doute, condanniera l'écrivain audacieux
et le journal téméraire qui ont poussé ce cri de guerre ci-
vile et de coup d'Etat en nous jetant à la face, à nous re-
présentants du peuple, au nombre de 188 au moins, fer-
mement déterminés à défendre le droit de trois millions
d'électeurs exclus, cette insulte et ce défi :
« IL NE FAUT NI VOCS COMPTER , NI VOLS ÉCOUTER, SI
vous CRAINDRE. »
» C'est ce défi, c'est cette insulte, c'est cette apologie d'un
fait qualifié crime, c'est cette attaque ouverte à la Consti-
tution et à la loi que je vous dénonce publiquement, monsieur
le procureur de la République, puisque le Constitutionnel
n'a pas été saisi ce matin et ne l'est pas encore à l'heure
où je termine cette lettre.
» Ce qu'on ôte à la liberté de la presse et de l'écrivain, on
l'ajoute à la responsabilité de la loi et du magistrat.
» EMILE DE GIRARDIN. »
IL
11 août 1851.
« En vous dénonçant la provocation à la guerre civile qui
a paru, le 9 août 1831, dans le Constitutionnel^ je n'ai fait
que remplir le devoir que me prescrivait l'article 30 du Code
d'instruction criminelle, ainsi conçu :
« Toute personne qui aura été témoin d'un attentat, soit contre la sû-
reté publique, soit contre la vie ou la propriété d'un individu, sera pareil-
lement tenue d'en donner avis au procureur du roi... »
» Je constate aujourd'hui lundi 11 août que le numéro du
Constitutionnel du 9 août n'a pas été saisi ; que sa provo-
cation coupable, aux termes de la législation existante, n'a
été l'objet d'aucune poursuite ; qu'il a pu imprimer impu-
nément ce qui suit :
« La révision de la Constitution doit avoir lieu nonobstant le bon plaisir
des 188 socialistes, terroristes, légitimistes, orléanistes, sophistes et brouil-
lons coalisés contre la Fi-ance entière ;
h II ne faut ni les compter^ ni les écouter, ni les craindre ;
X. 15
î% i85l.
n II n'y a qu'une chose qni puisse égaler en énormité l'outrecuidance
d'une pareille prétention , cesl la sottise de ceux qui consentiraient à la
subir .
» La prescription de l'article 111, qui exige les trois quarts des votants,
est l'œuvre anormale, intolérable d'une Assemblée méprisée. »
» Je constate le fait.
» Je le constate pour l'avenir.
» Je le constate pour le passé.
» Je le constate pour l'histoire.
» Je le constate pour la justice.
» Je constate, en même temps, que la plus légère, la plus
douteuse ofTense à la personne du Président de la Répu-
blique, donne aussitôt lieu à la saisie et î» la poursuite de
la feuille où se trouve cette attaque.
» Preuves :
» La saisie et la poursuite du journal In Voix du Peuple
et la condamnation de son rédacteur en chef, M. Proudhon.
à trois ans de prison ;
» La saisie et la poursuite du journal VAssemblée natio-
nale ;
» La saisie et la poursuite du journal le Corsaire ;
» La saisie et la poursuite du journal le Charivari ;
» La saisie et la poursuite du journal la Semaine ;
» Et autres journaux que j'oublie très probablement de
mentionner.
» Si l'article l®"" de la loi du 29 juillet .1849 déclare que
« les articles i et 2 de la loi du il août Î84S sont appu-
is cables aux attaques contre les droits et Vautorité que le
» président de la République tient de la Constitution et aux
» offenses envers sa personne, » ces articles sont surtout
applicables à ce qui en fait le principal objet.
» Quel est donc le principal objet des articles 1 et 2 de la
loi du 11 août 1848?
» C'est de punir toute attaque contre les droits et l'auto-
rité de TAssemblée nationale, contre les institutions répu-
blicaines et la Constitution, c'est de punir toute oflénse en-
vers l'Assemblée nationale.
ÉGALITÉ DEVANT LA LOL 227
>' Je vous le demantle, monsieur le procureur de la Ré-
publique, d'où vient qu'on poursuit avec tant de célérité
et de rigueur toute attaque, toute offense qui effleurent la
personne de M. le président de la République, et qu'on ne
poursuit, môme après dénonciation, aucune attaque, au-
cune offense dirigée, à bout portant, contre la Constitution,
contre les institutions républicaines, contre l'Assemblée
nationale?
» Cette question, Publiciste, je vous l'adresse par la voie
de la presse.
B Si elle reste sans réponse, Représentant du peuple, je
la poserai à la tribune.
» J'ai dévoué ma plume, ma parole et ma vie à ces deux
tâches :
» La liberté absolue de la pensée ;
» L'égalité absolue de la loi.
« Cette égalité absolue de la loi est-elle observée, lors-
qu'on est dispensé à l'égard de la Constitution du respect
qu'on ne saurait enfreindre h l'égard du président de la
République, sans s'exposer aux condamnations les plus
sévères?
» Telle est la question que le Législateur pose au Ma-
gistrat.
» Vainement et faussement le Magistrat, pour s'excuser et
se justifier, répondrait au Législateur que la Constitution
ayant admis, dans l'une de ses dispositions, le droit de ré-
vision, ce droit de révision implique naturellement celui
de critique.
» A cette impuissante justification du Magistrat, le Pu-
bliciste opposerait d'autres raisons que celles que donnait,
dans la séance du 24 mai 1851, un jurisconsulte, ancien
bâtonnier de l'ordre des avocats, aujourd'hui ministre des
affaires étrangères. Dans cette séance du 24 mai 1851, où je
venais de combattre la loi du 31 mai 1850, M. Raroche me
répondait :
« La loi du 31 mai a droit, non seulement à l'obéissance de tous, mais
elle a droit au respect de tous... Déjà, messieurs, dans une circonstance
que je rappelle à vos souveuirs, j'ai eu l'occasion de faire remarquer ce
que je répète, c'est qu'une loi, tant qu'elle existe, peut être attaquée, sans
doute... Attendez donc... Elle peut être attaquée dans les formes légales.
Vous avez votre droit d'initiative : use/.-en ; mais tant que la loi existe,
tant que l'Assemblée ne l'a pas abrogée, elle a droit non seulement, je le
répète, à l'obéissance, mais au respect de tous... et de vous surtout, re-
présentants du peuple.. . Il paraît que ces messieurs oublient qu'il y a une
loi de l'Assemblée constituante qui qualifie délit, et elle a eu bien raison,
les attaques conti'e le respect dû à la loi ; ainsi, ce n'est pas seulement l'o-
béissance que vous devez à une loi existante qui a été votée par celte As-
semblée, mais vous lui devez encore le respect ! »
» Non; ce ne sont pas des raisons générales et contesta-
bles que j'emprunterai à M. Baroche ; les raisons que j'in-
voquerai seront spéciales et incontestables.
» Je dis :
» Si l'article 111 de la Constitution admet le droit de ré-
vision, l'article 68 de la môme Constitution prescrit que le
président de la République est responsable., ainsi que les
ministres, les agents et dépositaires de l'autorité publique,
chacun en ce qui le concerne, de tous les actes du gouver-
nement et de l'administration.
» J'ajoute :
» Si cet article 68 est applicable à un président non rééli-
gible, à plus forte raison l'est-il à un président qui, quoi-
que non rééligible, apparaît déjà, dans le lointain, en can-
didat.
» Je conclus ainsi :
» Qui dit responsable dit discutable.
» Qui dit candidat dit sujet à un examen.
» Imagine-t-on un candidat dont on n'aurait pas le droit
d'interroger le passé, de crifi(iuer les actes, de scruter les
intentions, de peser le poids, de discuter la valeur?
L'absurde peut exister, mais il ne se suppose pas.
» Si, aux termes de l'article 111, la Constitution peut être
révisée^ aux termes de rarlicle 68, le Président peut être
discuté.
» Enlie le Président et la Constitution, il y a donc, ou
plutôt il devrait donc y avoir égalité devant la loi.
EGALITE DEVANT LA LOI. 229
» Si le parquet poursuit avec vigilance toute attaque diri-
gée contre le Président, il devrait poursuivre avec la même
vigilance toute attaque dirigée contre la Constitution.
» Oi", ce n'est plus à vous que je le demande, monsieur
le procureur de la République, puisque ma dénonciation
est restée sans ellét, c'est à tous ceux qui ont lu l'article du
Constitutionnel : jamais attaque plus directe et moins dé-
guisée fut-elle hasardée contre la Constitution, contre la
loi, contre les droits de l'Assemblée nationale? En balance
de cette attaque peut-on placer les articles qui ont paru
dans le Peuple, l'Assemblée nationale, le Charivari ou la
Semaine?
» Lorsque, dans quelques jours, M. Sarrans et le gérant
de la Semaine, cités devant la cour d'assises, comparaîtront
devant le jury, le Constitutionnel à la main, demandant
leur acquittement, que dira, que pourra dire celui de vos
avocats-généraux qui sera chargé de porter la parole ?
» J'admets, je veux admettre que la Semaine se soit ren-
due coupable du délit prévu par l'article \^^ de la loi du 29
juillet 1849, mais est-ce que le Constitutionnel ne s'est pas
rendu coupable, à un degré bien autrement grave, du délit
prévu par l'article l®"" de la loi du 11 août 1848?
» Entre l'article 1®"" de chacune de ces deux lois, quelle
différence existe-t-il donc? — Aucune; si ce n'est que l'ar-
ticle l®"" de la loi du 29 juillet 1849 déclare applicable au
président de la République l'article l®''de la loi du 11 août
1848, qui est relatif à la Constitution et à l'Assemblée na-
tionale.
» De cette indulgence dont abuse la presse ministérielle,
et de cette rigueur déployée contre la presse constitution-
nelle, de cette inégalité manifeste devant la loi, quelle con-
clusion la France devra-t-elle tirer ?
« Ah! qu'elle se garde d'en tirer cette conclusion, que le
jour où le dépôt du pouvoir et le glaive de la loi passeront
de droite à gauche, on devra user de représailles et faire
passer à gauche l'impunité qui est à droite, et à droite la
sévérité qui est à gauche; non, non, cette conclusion serait
230 1851.
fausse et dangereuse ; la vraie et salutaire conclusion, dont
il né faut pas s'écarter, c'est la condamnation souveraine
de la liberté réglementée, car, avouez-le vous-même, mon-
sieur le procureur de la République, la liberté réglementée
c'est l'arbitraire, puisque c'est pour les uns la sévérité et
pour les autres l'impunité.
» EMILE DE GIRARDIN. »
m.
A M. le ministre de la justice.
13 août 1951.
« J'ai écrit une première et une deuxième lettres à M. le
procureur de la République pour lui dénoncer l'audacieuse
et criminelle excitation à la guerre civile qui a paru dans
le numéro du samedi 9 août du Constitutionnel, déWlpvévu
et puni par les articles 1, 4 et 7 de la loi du 11 août 1848, et
3 de la loi du 29 juillet 1849.
» Le délit est manifeste, incontestable, incontesté.
» Cette première et cette deuxième lettres étant restées
sans effet, c'est a vous, aujourd'hui, monsieur le ministre,
que je m'adresse pour vous dénoncer ce qu'il me paraît y
avoir de grave dans la conduite de M. le procureur de la
République.
» Les expressions dont je me sers sont aussi mesurées que
l'exige la prudence qui, au commencement de chaque ligne,
me rappelle à quels risques de saisie, de poursuites, de con-
damnations et de suspension un seul mot susceptible d'in-
terprétation pourrait exposer la Presse, quoiqu'elle ne fasse
ici que prendre la défense des droits et des intérêts de la
Justice.
» La voix monte : placé, comme vous rêtes, en haut, vous
devez donc entendre distinctement tout ce qui se dit
en bas.
» Si vous entendez ce qui se dit, à l'occasion de rimpunilé
qui paraît assurée h certaines feuilles, comparée à la ri-
EGALITE DEVANT LA LOI. 231
gucur sous laquelle ont succombé et qui menace tant d'au-
tres journaux, je m'étonne, monsieur le ministre, que vous
n'ayez pas déjà devancé cette lettre que j'ai la douleur de
vous adresser, et fait venir dans votre cabinet M. le procu-
reur de la République pour lui demander une explication
qui le disculpe ou une démission qui vous justifie.
» De tous les trésors dont un comptable puisse recevoir le
dépôt, il n'en est pas de plus précieux que la Justice.
» Quiconque le restitue diminué mérite le nom et encourt
la responsabilité de dépositaire infidèle.
»I1 est diminué silôtque le respect s'ébranle et que lacon-
liance chancelle.
» Ce que César, dans son ombrageuse et noble suscepti-
bilité, disait de sa femme, vous devez le dire de la Justice,
dont vous êtes le ministre. Veiller toujours à ce qu'elle ne
soit soupçonnée jamais est le premier de vos devoirs.
» Ce devoir, vous ne sauriez l'oublier sans me donner le
droit de vous le rappeler.
» C'est ce que je fais.
» L'audacieuse etcoupable provocation du Constitutionnel,
demeurée impunie, est un témoignage irrécusable, acquis
au triomphe de la cause que je soutiens.
» J'épuiserai tous les degrés.
» Avant de m'adresser à vous, monsieur le ministre de
la justice, je me suis adressé à M. le procureur de la Répu-
blique.
» Si cette seconde dénonciation demeure aussi infruc-
tueuse que la première, après m'ètre adressé à vous, je
m'adresserai à M. le président de la République ; je lui dé-
noncerai votre conduite. Si cette troisième tentative n'a
pas plus de succès que la première et la seconde, je m'a-
dresserai à l'Assemblée nationale, et ce sera à la tribune
que je tirerai les conséquences d'une impunité que je m'ab-
stiens de qualifier, mais que fait assez ressortir la rigueur
déployée contre tant d'autres journaux par les membres
amovibles du ministère public.
232 1851.
» Sur la Liberté, il peut encore y avoir deux avis ; -mais il
ne saurait plus y en avoir qu'un sur la Justice.
» Dès que la Justice cesse d'être égale, ce n'est plus la
Justice.
» Dès que la Justice fléchit sur un point, il y a lieu de
craindre qu'elle ne fléchisse bientôt sur un autre. Toute ga-
rantie, toute sécurité tendent à disparaître.
» Où la justice décline, la société déchoit.
» La Société vaut ce que vaut la Justice, sur laquelle elle
repose.
» Telle Justice, telle Société.
» La Justice est à la Force ce que le Crédit est au Numé-
raire.
» L'État le plus riche n'est pas celui qui possède le plus
de Numéraire, mais celui qui jouit de plus de Crédit. De
même l'État le plus solide n'est pas celui qui a la Force
pour fondement, mais celui qui a la Justice pour base.
» La Foi n'est plus ce qu'elle fut. De notre temps, la Justice
peut, seule, remplacer la Foi dans l'esprit et le cœur du
peuple; mais si le privilège détruit la Justice, que restera-
t-il pour soutenir la société?
» Je vous le demande, monsieur le ministre.
» Le temps que vous mettrez à y réfléchir sera le temps
dont vous aurez jamais fait le plus utile emploi.
» EMILE DE GIRARDIN. »
IV.
A M. le président de la République.
21 août 1851.
» Ma lettre, en date du 13 août 1851, à M. le minislrede la
justice, dans laquelle je lui faisais connaître à quels graves
commentaires donnait lieu, de la part du peuple, souverain
juge, l'impunité du Consiitvtionnd. comparée à la rigueur
déployée contre la Vor.r du Pnipir. la Reforme, le l'o/c
vvii'ersel. le Corsaire. \r Charivari. VAssemblée nationale.
EGALITE DEVANT LA LOL 233
la Semaine, le Siècle, VÉvénenient, la Presse, le National et
le Messager de VAssemblée, n'ayant pas eu plus d'effet que
mes deux lettres des 9 et 11 août à M. le procureur de la
République, dans lesquelles je lui signalais la plus odieuse
provocation à la guerre civile qui ait jamais été caractérisée
par la loi, c'est à vous maintenant, monsieur le président
de la République, que je dois m'adresser pour monter tous
les degrés de la responsabilité.
» Si j'ai laissé écouler sept jours entre ma lettre à M. le
ministre de la justice et celle qui vous parviendra demain
par la voie du journal que je dirige, voici quels ont été mes
deux motifs : premièrement, c'est qu'il m'avait été assuré que
vous attendiez impatiemment le jour de la fête de l'empereur
votre oncle comme une occasion propice d'exercer le droit
que vous accorde le § l®*" de l'article 55 de la Constitution.
Mais en celte circonstance encore, je me suis laissé abuser
par une de ces illusions qui ont survécu en moi à tant de
déceptions, illusions dont l'opiniâtreté s'explique facile-
ment quand on sait que le cœur de l'homme est ainsi fait
qu'il s'attache moins par les services qu'il a reçus que par
ceux qu'il a rendus. Deuxièmement, c'est que j'avais quel-
que curiosité de connaître comment M. l'avocat-général,
chargé de porter la parole contre MM. Sarrans et Coq, s'y
prendrait pour expliquer que la Semaine ait été saisie et
poursuivie, tandis que le Constitutionnel n'avait été ni
poursuivi ni saisi.
B La raison qu'a donnée M. l'avocat-général Suin, répli-
quant à M. Grévy, vaut la peine d'être relevée. Il a ré-
pondu que si l'on devait poursuivre tous les journaux qui
méritent d'être poursuivis, plusieurs cours d'assises, fonc-
tionnant à la fois tous les jours, n'y suffiraient pas.
« Ainsi, d'après M. l'avocat-général Suin, la justice aui'ait
eu le temps de poursuivre un journal hebdomadaire, la
Semaine, mais elle n'aurait pas eu le temps de poursuivre
un journal quolidiou, le Constitulionnel.
" La nécessité de choisir étant mémo admise, [)ourquoi
frapper le plus faillie et épargner le plus fort ? Pourquoi ne
234 1851.
pys donner la prélércnco au plus important, conséqucm-
mcnt au plus dangereux des deux journaux, au Constilu-
tionnel, au lieu de le donner à la Semaine'^
» Que pensez-vous, monsieur le président de la Répu-
blique, de la raison alléguée par M. l'avocal-général?
» Si cette raison alléguée était la raison vraie, ce serait la
condamnation de la Justice, ou alors la Justice ne serait
plus la Justice, ce serait alternativement la Tolérance et la
Rigueur.
» Faute de temps pour les juger tous, il y aurait donc
des coupables qu'on ne poursuivrait pas !
» Égalité devant la loi, de toutes les conquêtes de la Ré-
volution de 1789, la première et la plus sainte, que devien-
drais-tu s'il en était ainsi?
» Au nom de la justice de mon pays, je proteste devant
l'Europe contre une pareille allégation, que vous ne sau-
riez, monsieur le président de la République, laisser passer
sans infliger à son imprudent auteur, par la voie hiérar-
chique, tout au moins le châtiment d'une sévère répri-
mande.
» S'il y a des écarts de presse condamnables , il y a des
écarts de parole qui ne le sont pas moins.
» Le ministère public ne saurait exiger de la part du
journalisme plus d'indulgence qu'il ne lui en montre.
» Le journalisme n'engage et ne compromet que lui seul.
» Le ministère public engage et compromet le gouverne-
ment.
» Un colonel qui, dans un ordre du jour, émettrait une
opinion qui paraîtrait erronée ou dangereuse à ses supérieurs
hiérarchiques, encourrait une peine disciplinaire plus ou
moins sévère ; i)our(juoi n'en serait-il pas ainsi loi'squ'il s'a-
git d'un avocat-général et d'une allégation aussi hasardée
que celle par laquelle il a essayé de justifier l'absence de
toutes poursuites exercées contre le Constitution)iel ?
« Ce qui est certain, c'est que le numéi'o de la Semaine
du 16 mai 1851 a été saisi, et que MM. Sarruiis cl Coq ont
été condamnés,
EGALITE DEVANT LA LOI. 235
» Ce qui est non moins certain, c'est que le numéro du
Constitutionnel du 9 août n'a pas été saisi, et que MM. Gra-
nier de Cassagnac et Denain n'ont pas même été inquiétés.
» Cependant, le Constitutionnel, dans ce numéro, ne s'est
pas borné à exciter à la haine et au mépris du gouverne-
ment de la République, en le flétrissant dans sa double ori-
gine populaire et législative, et en prétendant avec affecta-
tion que la Constitution est l'œuvre de gens dont les uns
sont dans les casemates de Belle-Isle, les autres dans les
prisons de Doullens, ceux-ci en Angleterre, ceux-là en
Suisse, et les mieux traités dans l'oubli; il a fait plus en-
core, il a attaqué ouvertement et directement la Constitu-
tion dans l'une de ses dispositions essentielles, et a fait
par anticipation l'apologie du crime qualifié honte trahi-
son par la loi pénale et prévu par l'article 68 de la Consti-
tution.
» De plus, cet article est l'offense la plus grave à votre
personne, car il renferme la supposition injurieuse à votre
caractère que vous pourriez oublier le serment solennel qui
vous lie, et que vous avez prêté le 20 décembre 1848 en
ces termes :
« En présence de Dieu et du peuple français, représenté par l'Assem-
blée nationale, je jure de rester tidèle à la République démocratique una
et indivisible, et de remplir tous les devoirs que m'impose la Consti-
tution. »
» Si j'insiste, ainsi que je le fais, monsieur le président
de la République, ce n'est pas, croyez-le, que je tienne à ce
que MM. Proudhon, Nefftzer, Charles Hugo, Jourdan, Robin,
Forcade, Sarrans, Coq, etc , etc., aient pour compagnons de
captivité MM. Granier de Cassagnac et Denain ; non; le mo-
bile qui me fait agir est d'une nature plus élevée; ce que je
poursuis, sur les traces du Constitutionnel^ c'est la justice
politique, prise en flagrant délit d'inégalité.
» De justice politique, il ne devrait plus y en avoir d'auti-e
que le suffrage universel.
» Ce fut longtemps votre opinion ; comment avez-vous pu
l'abandonner, monsieur le président de la République, vous
236 1851.
qui avez été Télu de cinq millions et demi de Français
après avoir été le Condamné de la cour des pairs à l'empri-
sonnement perpétuel dans une forteresse située sur le ter-
ritoire continental de la France ?
» Je termine et je conclus par ces mots :
» Pour unique prix du concours que je vous ai prêté et de
ma caution que vous avez invoquée, j'ai demandé depuis
trois ans, en toute occasion et sous toutes les formes, sans
l'obtenir, la Liberté a6so/t<e; je demande, aujourd'hui, la
Justice absolve; est-ce donc encore trop demander?
» Puis-je demander moins?
» EMILE DE GIRARDIN,
» Repî'ésentant du Peuple. »
1851
LES BRAVES DE LA VEILLE ET DU LENDEMAIN.
13 août 1851.
VAssemblée nationale provoque l'Opposition en langage
superbe ; je demanderai à VAssemblée nationale, dirigée par
MM. Guizot, Duchâtel, Salvandy, où étaient le 24 février :
M. Guizot,
M. Duchâtel,
M. de Salvandy,
M. le général Trézel,
M. de Montebello,
M. Jayr,
M. Duinon,
M. Cunin-Gridaine,
M. Hébert?
Lorsqu'on est doué de tant de courage, on ne se cache
pas, on ne se sauve pas, on ne déserte pas sa cause, on
n'abandonne pas son drapeau : on se retranche dans lacon-
cience de son droit, et, s'il le faut, on se fait tuer.
J'invite VAssemblée nationale abaisser le ton.
Ce ton ne lui sied pas.
11 n'est ni convenable ni prudent; car si 1848 n'est pas
loin, 1852 est moins loin encore.
1851.
OUS'ARRETERA-T-ON?
14 août 1851.
Nous sommes bien loin de 1848 !
Les grands hommes de la réaction, étourdis, effrayés par
la révolution qui avait si facilement renversé le gouverne-
ment de 1830, opposèrent le drapeau de la liberté, de l'in-
dépendance indiviiluelle, du respect de la pi'opriété, aux
tendances communistes , despotiques , parfois absurdes .
d'une imperceptible minorité du parti républicain ; ils fu-
rent habiles et ils parvinrent, avec un bonheur inouï, à re-
conquérir le pouvoir.
Maîtres du pouvoir, ils ont frappé toutes nos libertés avec
hypocrisie d'abord, avec fureur plus tard. Aucune liberté n'a
échappé aux coups redoublés de la réaction.
L'expérience sera complète.
Voici deux nouveaux exploits de la réaction.
M. Beaumc, imprimeur à Toulon (Varl, a vendu, pour
6,000 h'., son matéiiel d'imprimerie h M. Beaumé, avec pro-
messe par lui faite de faire transmettre à M. Beaumé son
brevet d'imprimeur. En attendant raccomplissoment de
cette promesse, M. Beaumé, ouvrier intelligent et laboi'ieux,
a dirigé, en qualité de gérant, l'imprimerie de M. Beaumé,
ou S'ARRÊTER A-T-ON? 239
et, sous la respons;tljilito de celui-ci, comme il avait déjà
dirigé de ftiit et pendaut six ans l'imprimerie de M. Aurel,
rédacteur du Toulonnais. On a laissé M. Beaumé libre de
vivre, en travaillant, pendant dix mois, malgré la prospérité
de son établissement; malheureusement pourM. Beaumé, il a
osé, sous la République, publier un journal républicain : la
Démocratie du Var. Il n'a pas tardé à apprendre que, sous
la présidence du 10 décembre 1848, il n'est pas sans péril
d'être républicain, et de travailler ostensiblement pour la
défense de la République. L'administration s'est empressée
de lui intenter un procès : M. Beaumé est aujourd'hui suus
l'inculpation d'imprimerie clandestine.
D'imprimerie clandestine !
Et voici ce qu'on lit dans une consultation de M. Charles
Bessat, avocat et membre du conseil général du Yar :
a Aucun imprimé n'est sorti desdites presses sans qu'au préalable la
déclaration et le dépôt voulus par la loi de 1814 n'eussent été faits. Le
sieur Beaumé est en possession de tous les récépissés, au nombre de 47,
émanés de M. le préfet du Vtir, qui, au vœu de la loi, a transmis l'un des
exemplaires au dépôt général de la librairie, à Paris, et a visé ainsi, à 47
reprises différentes, le directeur général de cette administration. »
Dans la même consultation se trouve un récépissé du
préfet du Var confirmant ce qui précède :
PRÉFECTrRE DU DÉPARTEMENT DU VAR.
Imprimerie et librairie. — Récépissé.
« Le préfet du Var certifie avoir reçu de M. Beaumé, imprimeur à Tou-
lon, une déclaration, en date du 8 août 1850, portant qu'il est dans l'in-
tention d'imprimer à exemplaires, pour le compte
)) Draguignan, le 14 août 1850.
» Le préfet :
» Le conseiller Je préfecture secrétaire-général,
n Signé : noton. »
Voilà comment l'on comprend et l'on protège la liberté du
travail, formellement consacrée par la Constitution!
Jusqu'où ira-t-on? où s'arrètera-t-on ?
§iO 1831.
H.
14 août 1851.
M. Leboyer est l'un de ceux qui ont le plus activement
concouru, en 1848, à l'élection de M. Eugène Rouher, car
alors l'homme de la catastrophe était, ou se disait républi-
cain. M. Rouher est devenu ministre, et M. Leboyer est
resté imprimeur... et républicain comme devant. C'est un
crime aux yeux de son ancien protégé, aujourd'hui chef de
la justice; un crime plus grand, c'est d'imprimer le seul
journal d'opposition qui se publie dans le Puy-de-Dôme,
VEcla ireu r républicain .
Briser les presses séditieuses de M. Leboyer comme celles
de MM. Proux et Boulé, serait chose assez difficile en Au-
vergne, où la garde nationale se croit appelée à protéger,
non à détruire la propriété. On ne saccagera donc pas les
ateliers de M. Leboyer, mais on tâchera de les fermer
au moyen d'un procès. Voici comment on s'y prendra ; nous
citons le mémoire de M. Jules Favre, auquel ont adhéré
M>L Grévy, Crémieux, E. Arago, Reymond, Rollinat, Far-
connet et Henri Nouguier :
« Le 17 avril 1851, M. Leboyer déposa, suivant son usage, à la sous-
préfecture de Riom, une déclaration d'impression pour un placard intitulé :
La Crise financière^ par Auguste Gaillard. Le lendemain 18 avril, il déposa
un exemplaire de ce placard tant au parquet de M. le procureur de laUé-
publique qu'à la sous-préfecture. Les prescriptions de la loi avaient donc
été observées. Au surplus, il paraissait fort surperflu de s'en inquiéter.
L'auteur ayant donné contre-ordre, M. Leboyer ne publia point et ne fit
point afficlier ses placards.
» Cependant, par exploit du 2t; mai 1851, "M . Leboyer fut cité devant le
tribunal correctionnel de Riom comme convaincu « d'avoir fait simulta-
« nément, le 18 avril 1851, la double déclaration d'impre>sion et de dépôt
» du placard intitulé : La Crise financière, et de s'être mis en contraven-
» tion à l'article 14 de la loi du 21 octobre 1811, qui exige une première
» déclaration préalable à l'impression, puis ensuite la déclaration du dé-
» pût de l'imprimé. » Le tribunal a considéré cette contravention comme
constante et condamné M. Leboyer. Il n'a point cherché à contester le
défaut de publication et la bonne foi de l'inculpé, mais il a proclamé que
ces deux circonstances étaient indifférentes. 11 a ajouté que l'accomplis-
ou S'ARRÊTER A-T-ON? 241
sèment des formalités l(^gales ne peut être constaté que par la représenta-
tion des récépissés réguliers ; que M. Lebo^er ne fait pas cette représenta-
tion, et que les deux déclarations proiluites par la préfecture du Puy-de-
Dôme, bien qu'elles portent la date, l'une du 17, l'autre du 18 avril, sont
toutes les deux timbrées du 19 ; qu'il en résulte que c'est ce jour et simul-
tanément qu'ont été faites les deux déclarations.
» Sur quoi s'est appuyé le tribunal pour condamner M. Leboyer ? Uni-
quement sur le timbre placé par un concierge de la préfecture du Puy-
de-Dôme au pied de la déclaration d'impression ; ce timbre porte la date du
]9 avril. Donc, disent les juges de Riom, la déclaration n'a été faite que
le 19 avril, en même temps que la déclaration de dépôt. Or, les pièce- pro-
duites par M. Leboyer établissaient de la manière la plus incontestable la
fausseté de la date du 19 avril 1851 indiquée par la préfecture. D'abord,
l'exemp'aire de la déclaration d'impression est daté par M. Leboyer du
17 avril, et la déclaration de dépôt est du lendemain 18.
» Mais j'oubliais, ajoute M'^ Jules Favre, de mentionner une circons-
tance très grave qui ajoute à toutes les preuves accumulées ci-dessus, et
rend la condamnation de M. Leboj-er inexplicable. Cette condamnation a
été prononcée parce qu'il aurait fait \e~ deux déclarations d'impresr-ion et
de dépôt simultanément le 19 avril. On a déjà établi, avec le récipissé du
parquet, que la déclaration du dépôt a eu lieu le 18. liais voici que l'as-
signation elle-même proteste contre le jugement. l! y est dit que M. Le-
boyer s'est mis en contravention avec la loi de 1814, en faisant les deux
déclarations le dix-huit avril. Ainsi, la condamnation donne un démenti
à l'assertion de l'accusateur lui-même.
» ]\I. le procureur de la Pvépublique dit : Les deux déclarations ont é.té
faites le 18 avril, et il en sait quelque chose, pour la déclaration de dépôt
au moins, son registre et sa signature l'attestent. Mais comme la pré-
fecture n'a timbré que le 19, le tribunal écarte la signature, le registre,
l'assignation de M. le procureur de la République. Il s'agit d'un fait ma-
tériel, et les faits matériels disparaissent à ses yeux ; il ne veut plus ad-
mettre que l'allégation intéressée de M. le pi-éfet demandant un arrêt pour
arracher un brevet et fermer la bouche à des adversaires politiques. Est-
ce là une décision digne de la justice? »
L'écrit imprimé par M. Leboyer porte son nom et son
adresse d'imprimeur.
Que reproche -t-on donc à M. Leboyer?
On ne lui reproche pas d'avoir omis son nom et son
adresse.
On ne lui reproche point de n'avoir pas effectué le dépôt
exigé par la loi du 21 octobre 1814.
On ne lui reproche point de n'avoir pas fait la déclaration
exigée par la susdite Ini.
X. Ici
242 185 1.
Que lui reprocho-t-on donc?
On lui reproche d'avoir fait simultanément le dépôt et la
déclaration, lorsque la déclaration aurait dû précéder le
dépôt.
M. Leboyer atteste que la déclaration a précédé le dépôt
et qu'il est conséquemment en règle.
Mais MM. les ministres de Tintérieur et de la justice sont-
ils en règle lorsqu'ils font poursuivre avec cet excès de ri-
gueur un imprimeur du Puy-de-Dôme, et qu'ils couvrent
d'une protection scandaleuse les imprimeurs des Vosges et
de la Loire, qui ont fait servir leurs presses à d'innombra-
bles pétitions sur lesquelles ne se trouvent ni le nom ni
l'adresse de ces imprimeurs?
On comble la mesure de l'arbitraire!
La politique met en péril la justice. Il faut que la cour su-
prême le sache !
m.
14 août 1851.
De la liberté du travail, si l'on passe à la liberté de l'en-
seignement, on trouvera là conune partout une haine dé-
clarée contre la liberté, l'indépendance individuelle et la
République.
Un honorable citoyen de Gastelnaudary, M. Metgé, licen-
cié-ès-sciences, sollicite, en décembre 1850, du conseil aca-
démique de Carcassonne, l'autorisation d'ouvrir une insti-
tution dans la ville qu'il habite.
A l'appui de sa demande, M. Meigé produit des pièces
constatant : moralité, expérience et capacité :
1° Un certificat de moralité ;
2° Un certilicat de stage constatant qu'il a exercé ])en-
dant cinq ans au moins les fonctions de professeur dans un
établissement universitaii'c, le(]uel certilicat a été délivré
par les principaux membres du l)ureau du collège, leurs si-
ou S'ARRÊTERA-T-OiN ? 243
gnatures ont été légalisées par le maire et le préfet du dé-
partement;
3° Un certificat de capacité consistant en deux diplômes
de licencié, quelques, travaux scientifiques et littéraires,
plusieurs titres de membre des académies de sciences et
lettres de Toulouse, de Marseille, de Grenoble et de Gar-
cassonne.
La réponse du conseil se fait attendre huit mois ; l'autori-
sation est refusée pour défaut d'attestations suffisantes. Ce
que l'on refuse à M.Metgé, on l'accorde avec empressement
à un prêtre missionnaire de Carcassonne, dépourvu de titres
universitaires.
Quelques mots feront comprendre la cause de ce refus :
M. Metgé est républicain, et il ne se contente pas d'aimer la
République, il cherche à lui créer des partisans de tout âge.
Voilà ce que VUnivers et ses amis ont fait de la liberté
de l'enseignement, que la Presse les avait aidés pendant
dix ans à conquérir I
0 Tartufes, qui ont réclamé la hberté pour avoir le mo-
nopole !
Mais patience , ce monopole qu'ils ont dérobé, la liberté
rendue le leur enlèvera sans retour.
1851
LA RÉACTION PAR ET CONTRE LA RÉPUBLIQUE.
16 août 1851.
M. Adrien de la Valette me rappelle que VAssemblée na-
tionale et la Presse ont lutté ensemble dans le mois de
mars 1848.
Oui, cela est vrai, et non-seulement je n'en disconviens
pas, mais je sais toujours gré qu'on me le rappelle ; oui,
cela est vrai, à cette époque, j'ai blâmé tout acte qui avait
le caractère de l'intimidation, qui avait une tendance à l'ar-
bitraire ; mais ce que j'ai blâmé sous le gouvernement pro-
visoire du 24 février, je n'ai pas cessé de le blâmer sous le
gouvernement défîniiif du 10 décembre ; je ne me suis pas
démenti; la Presse n'a pas fait ce cpj'a fait VAssemblée na-
tionale, qui a approuvé après le 10 décembre ce qu'elle avait
blâmé AYANT.
Au surplus, ce n'est ni de 1851, ni même de 1850, quoi
qu'en dise M. de la Valette, qu'un dissentiment existe en-
tre VAssemblée nationale et la Presse, car ce dissentiment
remonte précisément à l'époque qu'il l'appelle ; il remonte
au mois de mars 1848, où déjii je signalais ses tendances
réactionnaires, tendances qu'il défendait, le 25 mai's 1848,
en ces termes indignés :
« Vous nous nccuscz d'être RÉACTIONXAIIŒS ; ce mot .'uijounl'liui
vont (lire suspects, traîtres à \i\ pntiie. Tous nos actes, tous nos articlen jirou-
venl lolrc iNjiJSTiciî. On a surpris votre bonne foi ; vous vous empreise-
LA RÉACTION PAK ET CONTRI- LA RÉPUBLIQUE. 2'j5
rez, lions n'en doutons p;i-, de retirer celle ACCT'f?ATiON, car vous n'êtes
pas homme à permettre que ropin'on publique vous traite d'impnidcnt ou
de CALOMXIATEt'R!
» Dans les circonstances difficiles où nous nous trouvons, il y a une
vive jouissance, un noble orgueil à suivre la voix de sa conscience au péril
de ses intérêts, au péri^ de sa vie. Et, répétons-le bien haut, jamais la
VOIX DE LA CONSCIENCE NE SAURAIT CONSEILLER LA RÉACTION. »
Le lendemain 26 mars 1848, la Presse donnait ainsi acte à
M. de la Valette de sa protestation :
« Les rédacteurs de VÀssemble'e nationale protestent, tant en leur nom
qu'au nom du Club républicain pour la liberté des élections, contre tonte
pensée de RÉACTION. Nous enregistrons leur déclaration. Pour qu'elle
ne fût pas sincère, il faudrait qu'ils 71e fussent pas des hommes sérieux.
» Toute RÉACTION n'est possible que PAR la République ; CONTRE
la République, toute RÉACTION serait impossible et ne ferait que
l'affermir. »
Ce que je disais le 26 mars 1848 ne s'est-il pas rigoureu-
sement vérifié?
Oui ou non, est-il vrai que la Réaction PAR la République
l'avait ébranlée en 1848, et que la Réaction CONTRE la Ré-
publique l'a raffermie en 1831 ?
1851
TROIS QUESTIONS.
19 août 1851.
Le nouveau Moniteur de Gand, le journal de la Fusion,
VAssemblée nationale, n'écrit pas à Frohsdorff et à Clare-
mont :
0 Convenez d'un point, sur la frontière de France, où, aî-
nés et cadets, vous puissiez vous réunir et vous présenter
bravement à cheval, vous, Henri V, escorté du comte de
Paris et de vos cousins, suivi de tous ceux de vos fidèles
sujets qui seront fermement décidés à se faire tuer pour le
triomphe du drapeau blanc. A cheval! A cheval ! »
Non.
VAssemblée iiationale se borne à publier le hardi pro-
gramme qu'on va lire :
« En rcsumé, voilà la tâche politique qui attend cette année les con-
Beils généraux :
» Exprimer un vœu favorable h la révision totale de la Constitution ;
» Ne parler de la loi du 31 mai que pour la soutenir dans son principe
et dans son esprit. »
D'un tel programme que faut-il penser, quand il est dicté
par un ancien ministre qui n'admettait pas que la presse
carliste et la presse républicaine eussent le droit d'exister
sous la Charte de 1830 (Ij ?
(!) Voir ce que disait M. Guizot le 28 août 1835.
TROIS QUESTIONS. 247
De In part (run lionimo aussi éminent que M. Guizot ,
comme orateur et comme historien, une telle contradiction
de conduite et de langage n'est-elle pas le plus rude coup
qui puisse être porté à la vieille société chancelante qu'il
s'efforce d'étayer?
Mais si M. Guizot est inconséquent et en contradiction
avec lui-même sur la ((uestion de la révision de la Consti-
tution, il est une question sur laquelle il demeure parfaite-
ment conséquent et d'accord avec lui-même, c'est sur la
question du maintien do la loi du 31 mai; ce maintien, il le
conseille, il l'impose.
Ah! c'est bien là le même homme qui, pour maintenir, le
24 février 1848, une loi contraire à l'exercice du droit de
réunion, a renversé un trône, sous lequel il est lui-même
tombé.
L'expérience ne lui a rien appris.
11 veut le maintien de la loi du 31 mai. Mais si un tiers des
mandants révoqués par leurs mandataires insiste pour vo-
ter, comment les en empêchera-t-on ?
Tirera-t-on dessus ? — On ne tire pas sur un million
d'hommes.
Les cmprisonnera-t-on ? — On n'emprisonne pas un mil-
lion de citoyens.
Les jugera-t-on?— On ne juge pas un million de prévenus.
Que VAssemblée nationale s'explique à cet égard; je l'en
défie.
Je la défie de répondre à ces trois questions.
Cette impuissance manifeste des défenseurs de la loi du
31 mai est précisément ce qui fait la force invincible de ses
adversaires.
1851
DEUX GOUVERNEMENTS : UN FORT, UN FAIBLE.
20 août 1851.
Le 25 août 1835, M. de Broglie, président du conseil des
ministres, disait à la tribune législative :
(( Un gouvernement monarchique sous lequel il serait permis de s'ap-
peler républicain n'a jamais existé et ne saurait exister. Ne nous deman-
dez pas de l'essayer. A de pareilles conditions gouvernera qui l'osera :
Entreprendra qui l'osera do s'embarquer sur l'ouragan et de diriger les
tempêtes. »
Voilà ce que disait le premier ministre d'une monarchie
héréditaire ; et, quoiqu'il eût interdit à tout Français, sous
les peines de mort et de détention, de s'appeler carliste,
républicain, de rechercher l'origine et de discuter le prin-
cipe de la Charte de 1830, la monarchie de juillet n'en fut
pas moins renversée en Février. Le gouvernement fort est
tombé malgré cet appui formidable, tandis que le gouver-
nement faible résiste à l'épreuve réitérée à laquelle il a été
mis ])ar M. Berryer se pi'oclaniant royaliste à la tribune, et
par M. de Broglie demandant la révision totjile de la Con-
stitution, révision appuyée par tous les légiliniisles et tous
les orléanistes.
De ce rapprochement significatif, en faut-il tirer la con-
clusion que MM. Faucher et Baroche, « embarqués sir l'oi:-
w RXGAN ET DIRIGEANT LES TEMPÊTES, » SOUt dc pluS habilcS
nautonniers que MM. Guizot et de Broglie, ou bien que la
DEUX GOUVERNEMENTS : UN FORT, UN FAIBLE. 249
République est à la Monarchie ce qu'une pyramide assise
sur sa base serait h une pyramide tenue en équilibre sur
son sommet?
Ennemis de la République, répondez !
Ce qui est incontestable, c'est que, soutenu de toutes
parts, le gouvernement fort, la Monarchie, est tombé, et
qu'attaqué de toutes parts, le gouvernement faible^ la Répu-
blique, résiste.
1851
RAILLERIES IMPREYOYANTESc
• 21 août 1851.
VAssembléc nationale, ce journal funèbre voué à la ré-
surrection des morts, raille la presse et le parti démocra-
tiques sur leurs divisions.
A cet égard, la presse et le parti démocratiques n'ont,
en tout cas, rien à envier à la presse et au parti monar-
chiques.
Il y a la presse et le parti légitimistes.
11 y a la presse et le parti orléanistes.
Il y a la presse et le parti fusionnistes.
La presse et le parti légitimistes se subdivisent en presse
et parti légitimistes dirigés par M. Berryer, en presse et
parti légitimistes dirigés par M. de La Rocliejaquelein, ce
qui constitue deux tendances très distinctes.
La presse et le parti orléanistes se subdivisent en presse
et parti orléanistes qui représentent le comte de Paris,
en presse et parti orléanistes qui cherchent à accréditer la
candidature du prince de Joinville.
Cela, si je sais compter, constitue bien cinq divisions au
moins.
Au sein du parti de la Liberté, les divisions s'expliquent
d'elles-mêmes, car elles sont Tcsscnce et le principe de la
Liberté ; mais où elles ne se conçoivent pas, c'est au sein
du principe de TAulorilé.
RAILLERIES LMPREVOYANTES. 2ol
La Liberté admet tout; elle vit de contradictions.
L'Autorité n'admet rien; elle vit de silence.
La Liberté ne croit qu'à la Vérité; il lui suffit qu'on la
cherche.
L'Autorité ne croit qu'en elle-mèma; elle se prétend in-
faillible; le doute qu'elle provoque est un délit qu'elle punit.
La Liberté encourage tous les travaux consciencieux et
sérieux ; c'est en étudiant le contre qu'on apprend le pour.
C'est à l'école de la Liberté arbitraire que m'a été ensei-
gnée la Liberté absolue.%
Où il n'y a pas d'orthodoxie, il n'y a pas de schisme ; mais
où il y a orthodoxie, la plus légère dissidence suffit pour en
constituer un.
VAssemblée nationale fera donc prudemment de s'abste-
nir de toute raillerie lugubre qui l'exposerait à ce qu'on lui
reprochât de voir une paille dans l'œil de son adversaire
quand elle a une poutre dans le sien.
1851.
LES DÉTENUS DE BEIlE-ISLE,
19 août 1851.
C'est le mercredi, 20 août ISol, qu'est appelé a compa-
raître devant la cour d'assises et le jury le doyen de la
presse parisienne, M. Sarrans, membre de la dernière As-
semblée constituante, sous l'inculpation d'excitation à la
haine et au mépris du gouvernement de la République.
Est-ce donc un légitimiste?
Est-ce donc un orléaniste?
Est-ce donc un fusionniste ?
Est-ce donc un socialiste ?
Est-ce donc un terroriste?
Non; ce n'est ni un terroriste, ni un socialiste, ni un lu-
sionniste, ni un légitimiste : c'est un républicain, républi-
cain modéré, quoique convaincu. Ses votes et ses discours
h l'Assemblée constituante sont là pour l'attester. C'est, de
I)lus, un ancien ami de M. Louis Bonaparte, alors que ce-
lui-ci n'était qu'un proscrit.
Qu'a-t-il donc fait? Qu'a-t-il donc éci-it?
Il a éciit dans un recueil hebdomadaire, la Semaine,
quelques lignes chaleureuses dans lesipielles il protestait
contre l'indignité des Irailemcnts qu'on fait subir aux dé-
LES DETENUS DE BELLE-ISLE. 253
tenus de Belle-Isie , et comparait ces Irailcmonts h ceux
dont M. Louis Bonaparte était l'objet à Hani, et dont celui-
ci se plaignait cependant dans les termes suivants :
Protestation adressée, le 22 mai 1841, au président du conseil des ministres,
jiar le prince L.-N. Bonaparte.
a Depuis neuf mois que je suis entre les mains du gouvernement fran-
çais, j'ai supporté patiemment tous les outrages; mais je neveux pas me
taire plus longtemps, et autoriser l'oppression par mon silence.
» Ma position doit être considérée sous deux points de vue : le côté mo-
ral et le côté légal.
» Moralement, le gouvernement qui a reconnu la légitimité du chef de
ma maison est obligé de me reconnaître comme prince et de me traiter
comme tel.
» La politique a ses droits que je ne conteste pas ; que le gouvernement
agisse avec moi comme envers son ennemi, et qii'il m'ôte les moyens de
lui nvTÎre, il sera juste ; mais, au contraire, il sera inconséquent et mesquin,
s'il me traite, moi, fils de roi, neveu d'un empereur et allié à tous les
souverains de l'Europe, comme un prisonnier vulgaire.
» El) invoquant les alliances étrangères, je n'ignore pas qu'elles n'ont
jamais servi aux vaincus, et que le malheur rompt tous les liens ; mai» le
gouvernement français doit reconnaître le principe qui m'a fait ce que je
suis, car ce principe c'est le sien, c'est la raison de son existence. La sou-
veraineté du peuple a fait mon oncle empereur, mon père roi, et je suis
prince français par ma naissance. J'ai donc droit au respect et aux égards
de tous ceux pour lesquels le vote d'un grand peuple, la gloire et le mal-
heur sont quelque chose.
» Si, pour la première fois de ma vie, je me vante du hasard qui a pré-
i^idé à ma naissance, c'est que la fierté convient à ma position, et que j'ai
racheté les faveurs premières de la fortune par vingt-sept années de peines
et de souffrance.
» Quant à ma position légale, la cour des pairs a créé pour moi une
peine exceptionnelle.
» En me condamnant à une prison perpétuelle, elle n'a fait que légaliser
l'arrêt du sort qui me rendait prisonnier de guerre; elle a tâché d'allier
l'iiumanité à la politique, en m'infligeant la peine la plus douce, le plus
longtemps possible. .
" Dans l'application, le gouvernement est resté bien en arrière de l'in-
tention que je me plais à prêter à mes juges.
>' Habitué dès mon enfance à une vie rude, je ne me plains nullement
de l/lNCONVENANTE SI^NfCLlCITÉ DE MA DEMEURE; mais ce dont je me
plains, c'est d'être victime de mesures vexatoires, inutiles à ma sûreté.
Pendant les premiers mois de ma captivité, toute espèce de communication
avec le dehors était interceptée, et, à l'intérieur, j'étais tenu au secret le
S54 isâi.
plus rigoureux ; mais depuis que plusieurs personnes ont été admises à
communiquer librement avec moi, les restrictions intérieures n'ont plus
d'objet.
» Et cependant, c'est précisément depuis qu'elles sont inutiles qu'elles
sont le plus rigoui-euses. Tous les besoins journaliers du service sont sou-
mis aux investigations les plus minutieuses. Les soins du plus fidèle ser-
viteur auquel il ait été permis de me suivre sont entravés par des obstacles
de tout genre.
» On a établi une telle terreur parmi la garnison et les employés du
château, qu'aucun individu n'ose lever ses regards vers moi, et qu'il faut
de l'audace pour êtï'e seulement poli.
» Et comment en serait-il autrement , quand la plus simple prévenance
est regardée comme un crime, et que tous ceux qui voudraient soulager
ma position sans manquer à leur devoir sont menacés d'être dénoncés
à l'autorité et de perdre leur place.
» Au milieu de cette France que le chef do ma famille a rendue si
grande, je sxiis comme un excommunié du treizième siècle; tout le monde
fuit à mon approche, tous craignent mon attouchement, comme si mon
souffle était contagieux.
» Mais cette inquisition insultante qui me poursuit jusque dans ma
chambre, qui reste attachée à mes pas lorsque je respire l'air dans un coin
reculé du fort, ne se borne pas à ma personne : elle s'étend jusqu'à mes
pensées. Mes lettres de famille, mes épanchements de cœur sont soumis à
la censure la plus sévère, et si une lettre renferme un témoignage trop vif
de sympathie, la lettre est séquestrée, et son auteur dénoncé au gouverne-
ment.
» Par une infinité de détails trop longs à énumérer, il semble qu'on
prenne à tâche de me rappeler à chaque instant du jour ma position de
captif, et qu'on me crie sans cesse aux oreilles : Vœ viclis !
» Il est important de constater qu'aucune des mesures prises que je si-
gnale ici n'était prise envers les ministres de Charles X, dont j'occupe les
chambres délabrées.
» Et cependantles ministres n'étaient point nés sur les marches du trône ;
ils n'avaient pas été condamnés au simple emprisonnement, mais à une
peine plus sévère : la déportation.
» lis n'étaient pas enfin les représentants d'nne cause qui est l'objet do
la vénération delà France.
» Le traitement que j'endure n'est donc ni juste, ni légal, ni humain. Si
on croit par là me dompter, on se trompe : ce ne sont pas les outrages,
mais les marques de bonté qui brisent le cœur de ceux qui souffrent.
» L.-N. BOSAPARTE. »
Expression vive d'un sentiment généreux : voilà le crime
donl M. Sarrans est accusé et qu'il aura peut-être à expier
par la privation (](' sa ilherlé. tandis ([uo le Conslitulionnel
LES DETEiNUS DE BELLE-ISLE. 255
continuera de jouir de la scandaleuse impunité dont il est
l'objet, et qui lui permet d'imprimer ce qui suit :
« La révision de la Constitution doit avoir lieu nonobstant le bon j^lai^ir
des 188 socialistes, terroristes, légitimistes, orléanistes, sophistes et brouil-
lons coalisés contre la France entière ;
» Il ne faut ni les compter, ni les écouter, ni les craindre;
» Il n'y a qu'une chose qui puisse égaler en énormité l'outrecuidance
d'une pareille prétention, c^est la sottise de ceux qui consentiraient à la subir,
» La prescription de l'article 111, qui exige les trois quarts des votants,
est l'œuvre auormale, intolérable, d'une Assemblée méprisée. »
(Conslitulionnel au 9 août 1851.)
« La Constitution ! Les électeurs ne l'ont ni faite ni sanctionnée. II est
ridicule de la leur opposer. »
[Constitutionnel du 17 août 1851.)
La majorité du jury, en s'associant à cette partialité du
ministère public, l'absoudra-t-elle ? Je me borne à poser la
question.
Question grave !
IL
A M. Esquiros.
23 août 1851.
« Mon cher collègue,
» Quelle illusion est donc la vôtre ! Vous m'écrivez comme
si la liberté de la presse existait encore, et comme si je
pouvais publier la lettre que vous m'adressez, dans la-
quelle, après quelques mots sur la condamnation encourue
par le journal la Semaine^ pour avoir comparé les traite-
ments dont les détenus de Belle-Isle sont l'objet à ceux
dont se plaignait si amèrement le détenu de Ham, vous me
dépeignez ce qu'ont à souffrir vos malheureux amis et
clients, sous la domination du directeur Vallet !
» Avez-vous donc oublié qu'un seul mot suffirait pour
que ce fonctionnaire s'en fît un prétexte d'intenlei' à la
Presse un procès en diffamation, qui exposerait M. Rouy, à
peine sorti de Sainte-Pélagie, à faire le voyage des Côtes-
du-Nord ?
256 1851.
» Gnrtlez, gardons pour la tribune, qui a conservé sinon
sa liberté, du moins son inviolabilité, le récit que vousnven-
voyez, et que je n'ai pu lire sans que mon cœur se soulève
et que ma raison s'indigne.
» Ne voyez-vous donc pas que si le journal dont je ré-
ponds paraît jouir encore de quelque liberté, il ne la doit
qu'à la précaution que je prends de ne m'avancer jamais
que toujours couvert par un orateur de la Monarchie ou un
écrivain de la Réaction? Je ne les devance pas, je les suis.
Quand ils pressent le pas, je presse le pas ; quand ils le ra-
lentissent, je le ralentis; quand ils s'arrêtent, je m'arrête.
Je n'existe plus que par eux.
» Sous ce rapport, la Presse ne saurait rendre au Consti-
tutionnel trop d'actions de grâces. Elle n'est plus que son
ombre, aussi marche-t-elle en sens contraire de lui. Si par-
fois la Presse paraît encore hardie, c'est que le Constitu-
tionnel est si téméraire ! Elle profite de l'impunité dont il
jouit.
-!> Ce n'est pas vous, j'en suis sûr, qui blâmerez celle
prudence qui m'est imposée, quoi qu'il m'en coûte, par
rimpérieuse nécessité d'assurer le triomphe de 1832. à la-
quelle, tous, nous devons sacrifier toutes les considérations,
tous les intérêts secondaires. Non-seulement vous ne blâ-
merez pas cette prudence, mais vous serez d'avis que tous
les journaux démocratiques doivent l'imiîer.
» Il n'y a pas à craindre que la France et la démocratie
s'y laissent tromper.
« É.MILE DE GIRARDI.N. »
1851
L^ ARRET DU CONSEIL DE GUERRE DE LYON.
1" Représentant d'une cause politique, je ne puis ac-
cepter comme juge de mes actes et de mes volontés une
justice politique. Vos formes n'abusent personne.
Dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qu'un vainqueur et
un vaincu. "
L.-N. BOKAPAKTE, à lu CouT (ies Puirs,
G octobre 1840.
I.
30 août 1851.
En tous temps, sous tous les régimes, sous le règne du
roi Louis-Philippe, comme sous la dictature du général Ca-
vaignac, sous la Monarchie comme sous la République, j'ai
toujours été contre les justices exceptionnelles et contre les
condamnations politiques.
Je serais donc suspect, je le reconnais, si je n'apportais
ici que mon impression personnelle, impression doulou-
reuse, quel que soit le pôle vers lequel elle se tourne : vers
le passé ou vers l'avenir.
Mais l'impression que je vais décrire est l'impression in-
dicible qu'a généralement causée l'arrêt rendu par le con-
seil de guerre de Lyon, impression profonde attestée par la
baisse considérable de la Bourse.
Cette impression a d'abord été l'étonnement. Personne
ne s'attendait à une condamnation aussi rigoureuse.
X. 17
258 18&i.
Loin de s'évanouir par la réflexion, cet étonnement s'est
aggravé; il est devenu de la stupeur.
Cette stupeur, sorte de pressentiment sinistre, s'explique
lacilenient quand on compare l'arrêt du conseil de guerre
de Lyon à l'arrêt de la cour des pairs du 6 octobre 1840.
Quoique l'attentat de 1840 fût certain et avoué, quoiqu'il
fût incontestable que celui-ci avait pour but de détruire et
de changer le gouvernement et l'ordre de succession éta-
blis, quoique la peine de mort fût encore en vigueur à celte
époque, la cour des pairs, écartant la peine de moi't, ne
condamna M. Charles-Louis-Napoléon Bonaparte qu'à l'em-
prisonnement perpétuel dans une forteresse située sur le
territoire continental du royaume.
MM. de Montholon, Fialin de Persigny et Bataille, aujour-
d'hui représentants du peuple, ne furent condamnés qu'à
la détention, ainsi que MM. Parquin, Lombard, de Meso-
nan, Voisin, Forestier, Napoléon Ornano, BoufTet Montau-
ban et JosepJi Orsi.
MM. Henri Conneau et Laborde furent condamnés, le
premier à cinq années, et le second à deux années d'em-
prisonnement.
Un seul des accusés, M. Aladenize, fut condamné à la
peine de la déportation; mais, à cette époque, la peine de
la déportation n'était que nominale.
Depuis la loi du 8 juin 1850, la peine de la déportation a
cessé d'être nominale, elle est devenue réelle.
Elle remplace la peine de moi't; peut-être même serait-
il plus juste de dire qu'elle l'aggrave.
Les articles 1, 4 et 5 de la loi du 8 juin 1850 sont conçus
en ces termes :
« ARTICLE l'^ Dans tous les cas où la peine de mort est abolie par l'ar-
ticle 5 delà Constitution, cette peine est remiilacée parcelle de la déporta-
tion dans une enceinte fortifiée désignée par la loi, hors du territoire con-
tinental de la République.
» AKT. 4. La vallée de Vaitliaii, aux îles Marquises, est déclarée lieu
de déportation pour l'application de l'article l*"'' de la présente loi.
» ART. 5. L'île de Nouka-IIiva, l'une des Marquises, est déclarée lieu
de déportation pour rc.\écution de l'art. 17 du Code pénal. »
L'ARRÊT DU CONSEIL DE GUERRE DE LYON. ?50
Donc, si la peine de morl n'eûl pas été remplacée par la
peine de la déportation, aux termes de l'article 5 de la Con-
stitution, la tète des accusés Alphonse Gent, Ode et Lon-
goniazino pourrait tomber sous la main du bourreau!
Eh bien! je le demande à qui lira froidement le compte-
rendu des deux procès, du premier jugé par la cour des
pairs, et du second jugé par le conseil de guerre de Lyon,
peut-on comparer l'attentat non contesté et hautement
avoué de 1840, au complot... (je ne sais comment le quali-
fier) de 1851 ?
Cependant, s'il y avait un gouvernement sous lequel la
mémoire dût tenir lieu d'indulgence, c'était assurément
celui qui a pour chef le grand amnistié du suffrage uni-
versel, l'Élu du 10 décembre.
Je n'en doute pas, je n'en veux pas douter; la doulou-
reuse et sinistre émotion que j'ai éprouvée en lisant l'arrêt
prononcé par le conseil de guerre de Lyon, aura été celle
de M. L.-N. Bonaparte, et cette émotion ne sera, j'aime à
le supposer, adoucie que par l'impatience qu'il aura res-
sentie d'exercer le droit que lui réserve l'article 5o de la
Constitution.
Quoi qu'il en soit, la condamnation de trois accusés po-
litiques à la peine de la déportation (j'écarte quatre con-
tumaces), maintenant que cette déportation a cessé d'être
une peine nominale, n'en est pas moins un précédent infi-
niment grave, car en temps de révolution il n'est pas d'ac-
cusation qui se prodigue alternativement avec plus de légè-
reté que l'accusation de complot.
C'est à qui s'accusera successivement de conspirer.
Qui peut dire et prévoir, aujourd'hui 30 août 1851, sous
quel gouvernement nous existerons l'an prochain à pareil
jour ?
A cette époque, que l'on y songe, ce seront peut-être les
amis les plus dévoués de M. Louis Bonaparte qui seront ac-
cusés de complot ! Ce seront peut-être MM. Berryer, de
Broglie, Mole, etc., etc., ces ardents promoteurs de la loi
du 31 mai 1850 et de la révision de la Constituîion, qui se-
260 1851.
ront accusés d'avoir voulu changer ou détruire le gouver-
nement (le la République ! 11 faut en convenir, et ils en con-
viendront eux-mêmes, une telle accusation portée contre
eux serait moins invraisemblable et trouverait moins d'in-
crédules que dirigée contre les condamnés du conseil de
guerre de Lyon.
Le 30 août 1848, est-ce que la toute-puissance n'était pas
aux mains de M. le général Cavaignac, de tous les républi-
cains le plus ombrageux et le moins tolérant?
Moi, qui n'ai qu'une pensée, mêlée de peu d'espoir : dé-
tendre la corde tendue à outrance, soutirer et détourner la
foudre qui gronde au-dessus de tant de têtes, je considère
comme un fait de la nature la plus grave, comme un pré-
cédent funeste, l'arrêt du conseil de guerre de Lyon, car il
vient de frayer un chemin, celui de Vaïthaïi, que nous de-
vons tous, à tour de rôle, nous préparer ;» suivre.
Sans remonter plus haut que 1830, et sans nommer
S. A. R. M™" la duchesse de Berri et S. A. I. le prince Louis
Bonaparte, est-ce que MM. de Chateaubriand, Berryer et le
général de Saint-Priest n'ont pas été soupçonnés de
complot ?
IL
31 aofit 1851.
S'il fallait une preuve que la liberté de la presse n'existe
plus que nominalement en France , on trouvei'ait cette
preuve dans la douloureuse réserve que se sont visible-
ment imposée, en rapportant la condamnation prononcée
par le conseil de guerre de Lyon, tous les journaux voués
fi la défense de la cause démocrati(iuc. Mais, ('e([ui est plus
significatif eiicoi'e (juc celle réserve accaljlanle, c'est l'in-
(iilférence garilée par les journaux ap|)arlenanl îi toutes les
nuances de la réaction, Le jugement d'un conseil de guerre
condamnant des citoyens est un l'ail qui leur paraîl ce qu'il
y a i\o plus simple !
L AllRÈT DU CONSEIL DE GUERRE DE LYON. 261
En juin IS:!^, une insurrection éei;U;i ;i Pni-is. Après (juc
le calme eût été rétabli, c'est-à-tlicc le 6. juin, une oi'don-
nance royalo, rendue surle rapportdeM. de Monlalivet, mi-
nistre de Tintéi-ieur, mit la ville de Paris en état de siège.
Un grand nombre de citoyens avaient été arrêtés ou pour-
suivis; parmi eux figuraient MM. de Chateaubriand, llydo
de Neuville, de Fitzjamcs, Carrel, Paulin, etc. Les accusés,
enlevés à la juridiction du jury, furent traduits devant les
conseils de guerre ; plusieurs, parmi lesquels Geoffroy,
Colombat et Hassenfratz, furent condamnés à la peine de
mort.
C'était en vertu des articles 87, 89 et 91 du Code pénal,
et l'article 1®"" de la loi du 18 germinal an yil, que Geoffroy
ouvrait la liste des condamnations capitales.
Geoffroy se pourvut devant la cour de cassation contre l'ar-
rêt du conseil de guerre, dont il déclinait la compétence.
M. Odilon Barrot porta la parole pour Geoffroy; et, sur sa
plaidoirie, la cour admit le pourvoi par le célèbre arrêt du
29 juin 1832, motivé sur les considérants qui suivent :
« Vu l'article 53 la Charte, portant : Nul ne pourra être distrait de sus
juges naturels ;
» Vu l'article 54 , portant : Q'il ne pourra, en conséquence, être créé
aucun tribunal extraordinaire, sous quelque dénomination que ce soit ;
» Vu l'article 56, portant : L'institution des jurés est conservée; l'ar-
ticle 69, qui étend les attributions du jury aux délits politiques, et la loi
du 8 octobre 1830, qui, en conséquence, définit les délits politiques;
» Attendu que les conseils de guerre ne sont des tribunaux ordinaires
que pour juger les militaires ou les individus assimilés aux militaires;
» Qu'ils deviennent des tribunaux extraordinaires quand ils étendent
leur compétence à des crimes ou délits commis par des individus non mi •
litaircs ;
>' Attendu que Geoffroy n'est ni militaire ni assimilé aux militaires;
que néanmoins le 2" conseil de guerre séant à Paris a implicitement dé-
claré sa compétence à l'égard dudit Geoffroy et statué au fond ;
» Qu'en cela, il a commis un excès de pouvoir et a violé les articles C3 et
54 de la Charte constitutionnelle;
» La cour casse et annulle, etc., etc. »
Les membres de la cour étaient MM. B'isturd de l'Etang.
262 1851.
Gilbert des Voisins, Olivier, Brière, Dupaly, Mcyronet de
Saint-Marc, Rives, Avoine de Ghantereyne, Cliilhaud de la
Rigaudie, Chopin d'Arnouville, Rocher et Isambert.
La Constitution de 1848 permet-elle donc ce que ne per-
mettait pas la Charte de 1830 ?
Comparons :
CHARTE DE 1830. CONSTITUTION DE 1848.
Art. 53. Nul ne pourra être distrait de ses Art. 4. Nul ne sera dis-
juges naturels. trait de ses juges naturels.
Art. 54. Il ne pourra, en conséquence, être — Il ne pourra être créé de
créé de commissions et de tribunaux extra- commissions et de tribu-
ordinaires, à quelque titre et sous quelque naux extraordinaires , à
dénomination que ce soit. quelque titre et sons quelque
Art. 5rt. L'institution des jurés est con- dénomination que ce soit.
servée. Art. 82. Le jury conti-
Art. 69. Il sera pourvu successivement, nuera d'être appliqué en
par des lois séparées et dans le plus bref dé- matière criminelle.
lâi possible, aux objets qui suivent: Art. 83. La connaissance
1° L'application du jury aux délits de la de tous les délits po/i^/qwei' et
presse et aux délits politiques. de tous lesdélits commis par
2° Etc., etc. la voie de la presse appar-
tient exclusivement au jury .
Les principes défendus par l'arrêt de 1832 subsistent ; la
Constitution les a consacrés de nouveau. La cour de cassa-
lion objecterait-elle aujourd'hui la loi du 9 août 1849 sur
l'état de siège? Nous laisserons répondre M. OdilonBarrot :
0 Qu'où vienne nous dire maintenant qu'un homme condamné par la
justice militaire ne peut invoquer la loi du pays, que sa voix est impuis-
sante, que vous ne pouvez que le repousser au loin ; qu'en vain il invo-
querait la Constitution ; que c'est précisément parce que sa vie est sous la
tutelle de la Constitution que vous ne pouvez la protéger 1 A quoi donc
voudrait-on réduire l'institution de la cour suprême ? Parce que c'est ici
une question de vie et de mort, non pour un individu, mais pour tous les
citoyens; parce que, dans ses conséquences, elle embrasse toute la Cons-
titution du pays, vous n'auriez pas en connaître !
» Ce n'est pas pour les cas ordinaires que vous avez un pouvoir, une
mission. S'agit-il d'un assassin, d'un voleur, à l'égard desquels une liste
de jury aurait été irrégulièrement signifiée, il vous est permis de casser ;
mais s'agit-il d'une femme, d'un vieillard, d'un jeune homme traduit de-
vant un tribunal exceptionnel, po;ir avoir distribué Quchiue cho-ie dans les
rues (car c'est là tout co qu'ont dit les témoins); un jeune liomme, le seul
L'ARRÊT DU CONSEIL DE GUERRE DE LYON. 263
resté de vingt enf'iints, invoque-t-il la Constitution, qui ne pcrmettrnit de
le condamner que sur la déclaration de douze jurés, il ne peut pUiP, coinme
le voleur et l'assapsin, invoquer votre puissance : il n"a qu'à se rés^igrcr
et à mourir ! Une telle prétention est humiliante pour vous; elle est hu-
miliante et désespérante pour ce pays. Serait-il donc vrai que, pour les
violations de la Constitution, il n'y aurait plus de garanties légales dans
votre institution '? Mais quand l'Assemblée nationale, d'immortelle mé-
moire, eut énuméré les garanties communes à tous les citoyens, comment
les a-t-elles sanctionnées ? En instituant la cour de cassation. C'est cette
noble cour qui est la garantie pratique de toutes nos institutions. Et
qu'est-ce que sont des institutions simplement écrites sur le papier, dont un
conseil de guerre ne tient pas compte et qu'un sergent déchire ? Une telle
Constitution n'est qu'une abstraction, qu'une chimère, qu'un piège pix-e que
l'arbitraire qui se montre à découvert.
» Vous examinerez donc, messieurs, si c'est en vertu de la loi on si
c'est en violation de la loi que le tribunal militaire a été saisi ; vous avez
le droit de l'examiner, car votre magistrature ne vous appartient pas : elle
appartient à toute la France ; nous la revendiquons avec orgueil et con-
fiance. ))
La justice varierait-elle donc selon la politique ?
m.
4 septembre 18.51.
Quoique le Constitutionnel ait annoncé que « des ordres
avaient été donnés à Toulon pour l'armement de la frégate
la Pojnone, destinée à transporter à Nouka-Hiva MM. Cent,
Ode et Longomazino, condamnés à la transportation par
l'arrêt du conseil de guerre de Lyon,» je n'en persiste pas
moins dans la conviction ou dans l'illusion que cet arrêt ne
recevra pas son exécution sous la présidence de l'ancien
captif de Ham.
Non, il n'est pas possible que l'arrêt d'un conseil de guerre.,
qui a condamné des citoyens à la peine de la déportation,
reçoive son exécution ; j'en atteste M. Berryer, j'en atteste
M. Dupin, qui s'exprimaient ainsi en mars 1837 :
« M. BERRTER : Ne l'oublious donc pas, et que tout le monde le com-
prenne, le passé nous l'enseigne assez haut, ce n'est pas dans ce» combi-
naisons habilement formées par quelques esprits praticiens que les gou-
2G4 IS51.
venienicnts trouvent leur force. La force des gouveruenieuts, c'e-t d'être
appuyés sur un bou principe, et surtout d'être fidèles au principe qui les
a constitués. Mais quand le principe du gouvernement est mauvais, quand
le gouvernement est infidèle au principe auquel il doit son existence, alors
toutes ces imaginations de l'esprit de pratique, toutes ces ténébreuses in-
ventions d'un législateur inutile, sont de vaines ressources pour le pouvoir
ébranlé dans son essence et dans son origine.
» Le passé nous le dit assez : tous les gouvernements se sont suicidés, ou
parce que leur principe était mauvais, ou parce qu'ils se sont détournés,
écartés, éloignés de leur principe.
» La Convention s'est suicidée elle-même, et par l'horreur du principe
de terreur dont elle a voulu s'armer, et par les crimes sans nombre dont
elle a couvert la face du pays.
» Le Directoire ! Mais est-ce que le Directoire n'avait pas lui-même
anéanti les conseils, qui étaient alors la base du gouvernement? Est-ce
qu'il ne les avait pas anéantis en déportant les meilleurs, les plus honnêtes
citoyens et les plus éclairés du pays, avant qu'un soldat dédaigneux l'e-
poussât du pied, eu une Heure, et dispersât les restes honteux de ces as-
semblées déjà détruites?
» L'Empire a eu un mauvais principe de gouvernement. Il est né dans
ce même jour, dans ce jour de violence : il a voulu tout devoir à la force;
il vivait sur la parole de la victoire, et quand la victoire lui a été infidèle,
l'Empire n'était plus! (Profonde sensation.)
» VOIX AU CENTRE : Et après l'Empire ?
» M. BERRTER : Oh ! je ne m'arrêterai pas ! Et pourquoi ne dirai-jc pas
tout ? La question est assez haute ; elle domine assez les intérêts perma-
nents et éternels de mon pays pour que je dise tout à l'égard de tous,
» Pourquoi la Restauration est-elle tombée? Parce qu'elle a été infidèle
à son principe, je n'hésite pas à le dire : oui, elle a mal compris ; m.al con-
seillée surtout dans ses commencements, elle a mal compris les rapports
intimes qui unissaient le principe politique sur lequel elle i-eposait avec
tous les droits de communauté, avec tous les liens de propriété sur le ter-
ritoire; elle s'est laissé entraîner à l'habileté et aux conseils des théori-
ciens politiques, et elle est tombée le jour où, après avoir secoué ses liens,
elle a voulu rentrer encore dans les moyens exceptionnels : la tempête
s'est alors levée, etleti-ôue a disparu. (Sensation.)
» C'est à cela, messieurs, qu'il faut penser. Ce sont ces grandes idées,
c'est ce grand jugement porté sur les cinquante années de révolution que
nous avons traversées, c'est là ce qu'il faut avoir présent à l'esprit.
» La juridiction des conseils de guerre pour les délits militaires, pour
les faits qui sont à la connaissance spéciale des officiers, pour les faits dont
la répression doit être dans leurs mains exclusivement, l'institution des
conseils de guerre est une institution salutaire ; c'est une institution pri-
vilégiée, c'est le droit du soldat d'être jugé par l'officier qui le guide, réuni
L'AHKÈT DU CONSEIL DE GUERRE DE LYON. 26o
aux officiers qui le commandent. Yoilà l'objet des conseils do guerre, bniuie
institution qnand elle se renferme dans son cercle.
» Le conseil de guerre est composé d'hommes de conscience, d'hommes
indépendants; n'ébranlez pas leur conscience, n'altérez pas leur indépen-
dance.
» Il ne suffit pas à un brave officier, qui siégera dans un conseil do
guerre, d'avoir la conviction qu'il parlera selon sa conscience et pronon-
cera son jugement selon la vérité, il faut encore qu'il pense que ses conci-
toyens ont de lui cette opinion ; mais quand vous demandez, pour avoir une
justice plus prompte et plus sûre, de transporter le jugement des délits po-
litiques au conseil deguerre, il est évident que vous faites penser tout le
monde à la facilité que vous avez de pouvoir modifier les conseils de
guerre, de pouvoir les composer d'hommes de votre chois ; que les mem-
bres qui siègent dans le conseil de guerre n'y ont été appelés par vous que
parce qu'ils doivent obéir à votre volonté.
» Vous élevez dans la conscience publique un soupçon contre l'indépen-
dance de braves militaires, vous gâtez cette salutaire institution, voilà le
crime de la proposition que vous venez faire à la chambre ! »
(Chambre des députés, 6 mars 1837.)
« M. urriN AÎNÉ ; Presque toutes les atteintes qui, dans le cours des
siècles, ont été portées à la législation criminelle, en vue de rendre les
condamnations plus fortes, ont toujours été introduites dans la jurispru-
dence à l'occasion des délits politiques ; c'est de là qu'ensuite elles ont dé-
bordé et qu'elles sont descendues dans le droit commun, pour faire, pen-
dant de longs siècles, le malheur et la souffrance de l'humanité.
» Dans l'origine, à Rome, on ne torturait que les esclaves, et la loi ne
se manquait pas à elle-même, car elle ne mettait pas les esclaves au rang
des personnes; elle les considérait comme des choses, comme un vil bétail.
» Tant que la première Constitution de Rome subsista, le respect pour
l'homme libre fut tel, que jamais cette loi ne fut violée ; mais lorsque
vint le régime des empereurs, se mêlant au régime des prétoriens, alors
vinrent les lois de lèse-majesté. Alors, pour la sûreté de ce prince timoi'é
qui, ayant été élevé par l'épée, craignait à chaque instant d'être renversé
par l'épée, des précautions furent prises, et l'ordre fut donné de torturer
les hommes libres pour la sécurité de César.
» Eh bien ! cela a débordé du droit politique dans le droit canonique.
Si on torturait pour l'empereur, on devait torturer pour Dieu, et, du droit
canonique, cela passa dans le droit civil, et on finit par torturer tous les
accusés jusqu'en 1789.
» En 1539, la France avait une jurisprudence criminelle assez généreuse,
parce qu'elle avait emprunté ses formes à l'antiquité. Mais Fi-ançois I'-'''
était despote ; il cultivait les lettres et non pas la liberté. Il voulait la con-
damnation de l'amiral Chabot : il chargea Payet, son chancelier, de chan-
ger l'instruction criminelle. C'est ce qui fut fait par l'ordonnance de 1539.
L'amiral fut condamné : mais, quelque temps après, le chancelier lui-
266 1851.
même se vit faire son procès. Quand il n'était plus léo-islatcur, mais ac-
cusé, quand il s'indignait qu'on ne lui donnât que vingt-quatre heures pour
être confronté avec les témoins et pour les récuser ; quand il se trouva lié
dans les étreintes que lui-même avait serrées contre les accusés, soumis à
sa propre loi, il entendit ces paroles sévères do son juge instructeur :
« Souffre la loi que toi-même as faite. »
(Chambre des députés, 28 février 1837.)
Les dernières paroles do M. Dupin. je l'espère, retenti-
ront aux oreilles et dans la conscience de tous ceux qui gé-
missent chaque jour sur l'instabilité des gouvernements.
IV.
22 novembre 1851.
On nous offirme que les trois condamnés à la peine de la
déportation par le conseil de guerre de Lyon, MM. Gent.
Longomazino et Ode, dont le pourvoi a été rejeté, arrivés à
Paris, ont été dirigés sur Cherbourg, pour être embarqués
et conduits à Noukahiva. On nous l'affirme, mais nous ne le
croyons pas ; nous refusons d'y croire.
1851
LA RIGUEUR UNIVERSELLE.
4 septembre 1851.
Le temps où nous vivons n'est pas seulement celui des
réaclions imprudentes, c'est encore celui des rigueurs
inutiles.
Tel est le besoin de faire de l'autorité qu'on ne se croi-
rait pas gouvernement si l'on ne tourmentait pas ceux-ci
après ceux-là.
Un nouveau règlement de M. le ministre de l'intérieur,
et relatif à la maison pour dettes, prescrit ce qui suit :
Les visites à l'intérieur sont limitées aux mères, enfants,
frères, sœurs et nièces des détenus, et sur justification par
actes légaux. Tous alliés, amis et visiteurs sont exclus et ne
peuvent être admis qu'au parloir, encore faut-il se pour-
voir d'une permission de la préfecture de police.
Par cette mesure, on brise bien des affections, on prive
les détenus de consolations dont ils ont besoin après des
revers souvent cruels ; on les frappe, d'ailleurs, sans droit,
par un abus de pouvoir.
Le vin vieux, les mets qualifiés mets de luxe, les petits
meubles tels que tableaux, glaces, etc., sont interdits.
Par ce règlement, exécuté suivant sa lettre et son esprit
par le directeur de cette maison, le ministre de l'intérieur
assimile presque le détenu pour dettes aux détenus pour
268 iH5i.
délits. Devant le droit, cette |)réleiili;)ii est inique et ne sau-
rait s'exercer envers des débiteurs malheureux qui ne sont
soumis qu'à la privation de leur liberté. La loi est donc vio-
lée à leur égard.
Pourquoi ces rigueurs?
Pourquoi ces tracasseries ?
A quoi bon ?
A quel titre ?
Était-ce donc pour acquérir un jour le pouvoir de faire
descendre le gouvernement de la France à de tels détails,
que M. Léon Faucher a fait pendant dix années une oppo-
sition si acre et si passionnée, dans le Temps et dans le
Courrier français , à MM. Duchàlel et de Montalivet, Mole
et Guizot?
0 journalisme de l'opp(jsition, si de tes rangs ne devaient
jamais sortir que de tels ministres, infidèles à tous les senti-
ments dont ils faisaient parade et marchandise, tu mérite-
rais que l'absolutisme te condamnât à jamais au silence et
au néant!
4851
LES BARBARES DU PASSE.
11 septembre 1851.
Le fondateur et rédacteur en chef de VAssemblée natio-
nale ne lente pas même d'expliquer comment trois millions
d'électeurs ont pu être supprimés par quatre cents élus ;
comment, pour être admis à jeter un bulletin de vote dans
l'urne électorale, il ne suffit pas d'avoir été obligé de tirer
de l'urne militaire un numéro représentant le sacrifice des
sept plus belles années de Ja vie ; comment, pour être Fran-
çais majeur, il ne suffit pas d'être né en France de parents
français, et d'avoir vingt-un ans accomplis ; comment il faut
encore justifier de trois ans de domicile dans telle ville, tel
quartier, telle rue ; comment enfin les mandants irrévoca-
l)les peuvent être révoqués par leurs mandataires révo-
cables 1
M. Adrien de la Valette tombe dans les lieux-communs
« sur la propriété menacée par les barbares de l'iiitériein\
» que l'on excite à la révolte et au pillage en laissant dire
» que « la jrropriété c'est le vol, » en publiant que le bien-
» être des populations est dans la liberté absolue. »
L'ouvrage où se trouve cette ligne : « La propriété c'est
le vol, » avait paru plusieurs années, sans même être pour-
suivi, avant que s'accomplît la révolution du 24 février. Eh
bien ! le lendemain de la révolution du 24 février, la pro-
priété a-t-elle été attaquée par ceux qu'il plaît à M, Adrien
â70 18Si.
de la Valette d'appeler « les barbares de Vinté rieur? »
L'Assemblée constituante issue du suffrage universel im-
provisé a-t-elle frappé la famille dans l'héritage, a-t-elle
rayé du budget des cultes les quarante millions que prélève
la religion, a-t-elle aboli les douanes, les octrois et toutes
les taxes de consommation, afin de reporter exclusivement
sur la propriété tout le poids des charges publiques créées
à son profit et au détriment du travail ? L'Assemblée légis-
lative, également issue du suffrage universel, a-t-elle donné
la majorité aux adversaires i)oliti(jues des opinions dont M.
Adrien de la Valette s'est constitué le champion ?
Rien, absolument rien, pas le plus petit excès n'avait
provoqué la présentation de la loi du 31 mai ; rien, absolu-
ment rien n'en saurait donc justifier le vote. Aussi, je le re-
connais, n'est-ce pas la faute de M. de la Valette s'il est
obligé de rompre de phrase en phrase : il est des occasions
où le courage ne peut suppléer la logique, où un peu de
logique serait plus utile que beaucoup de courage.
Puisque je viens d'écrire ce mot : courage, j'ajouterai que
M. Adrien de la Valette a eu parfaitement raison de penser
qu'il n'y avait rien de personnel dans l'article auquel il a
courtoisement répondu. Il y a entre nous deux un duel à
outrance, mais c'est un duel entre le Passé, dont il porte la
cocarde, et l'Avenir, dont je défends le drapeau. Entre M.
de la Valette et moi, il ne saurait y avoir d'autre duel. Ce
duel est une guerre. Nous sommes deux soldats. Nous com-
battons. Un moment nous avons été presque alliés : nous
défendions l'un et l'autre la liberté. Mais, un jour, je me
suis trouvé tout seul. M. de la Valette n'était plus à côté de
moi; il était en face de moi. Je l'ai regretté. Le courage perd
à se mettre au service de l'Arbitraire tout ce qu'il gagne à
se vouer au service de la Liberté.
A plus d'une reprise, j'ai demandé à tous les écrivains
de la presse réactionnaire de définir ce qu'ils entendaient
par ces trois mots qui se trouvent incrustés dans chacune
de leurs phrases : la religion, la famille, la propriété. Ja-
mais je n'ai pu oblenii' le plus petit mot de réponse. Serai-
LES BARBARES DU PASSE. â7l
je plus heureux en ni'adressant à M. de la Valette que je ne
l'ai été en nvadressant à M. de Cassagnac? Si on me de-
mandait, à moi, ce que j'entends par Véducation, la mater-
nité et le travail, ie le dirais tout de suite.
Le temps est venu où toute phrase qui n'aura pas un
sens précis tombera au pied de l'examen comme tombe au
pied de l'arbre le fruit pourri.
Laissons-donc là, je vous prie, ce que vous ne pouvez pas
définir, ce que vous n'osez pas discuter.
Que parlez-vous de démolisseurs ?
Mais est-ce que, pour prolonger la rue de Rivoli, il ne faut
pas commencer par démolir toutes les masures où suppura
trop longtemps la misère, cette plaie purulente de la so-
ciété ?
Mais est-ce que les grandes compagnies de chemins de
fer n'ont pas démoli les relais de postes et les messageries ?
Mais est-ce que les savants métiers à tisser n'ont pas dé-
moli les humbles rouets ?
Mais est-ce que toute vérité qui pose ses fondements n'est
pas une erreur qui tombe en ruines ?
Mais est-ce que tout progrès n'est pas une démolition?
Que parlez-vous d''athées politiques ?
N'être pas ou n'être plus idolâtre est-ce donc être athée?
Croyez, si vous le voulez, superstitieusement en l'infail-
libilité du roi Bomba ou de l'empereur Joseph! Moi, je n'y
crois pas. Comment, ayant des yeux pour regarder, y pour-
rais-je croire ?
Ceux que vous appelez « les barbares de l'intérieur^ » et
qui, à leur tour, seraient fondés à vous appeler, vous et les
vôtres, les barbares du passé, ont sur vous ce double avan-
tage : la possession du gouvernement de droit et du gou-
vernement de fait.
Pour renverser le gouvernement de f;iit et de droit, il
faut que vous l'attaquiez.
C'est là qu'ils vous attendent patiemment, sans crainte
comme sans fanfaronnade.
Vous parlez de l'armée !
272 1851.
Imprudence !
Mêler l'armée à vos projets contre la République, c'est in-
sulter l'armée, car c'est supposer qu'elle trahira ses de-
voirs, en même temps qu'elle oublierait sa démocratique
origine, et déserterait sa propre cause.
Ce qui égare votre plume, mon cher confrère, c'est que
vous raisonnez toujours comme si la République n'existait
plus et comme si la Royauté existait encore.
Aurais-je donc besoin de vous faire souvenir que la Ré-
pubhque existe encore et que la Royauté n'existe plus ?
Vous persistez à affirmer que, a lorsque le temps sera
» venu, les hommes d^orche ne craindront pas de briser (je
» copie vos expressions) les ficelles que j'appelle le câble de
» la légalité. »
Puisque vous êtes si bien instruit de l'attaque que médi-
tent les hom.mes d'ordre, ayez seulement l'obhgeance de me
prévenir la veille', afin qu'il ne manque à l'appel des dé-
fenseurs de la République et de la Liberté aucun de ceux
qui, conmie moi, aimeront mieux se faire tuer que de vivre
sous le régime restauré des Barbares du passé.
4851
A LA LOI OPPOSONS LA LOI!
" Vlll. La République doit protéger le citoyen dans
sa personne.
>> Article 2. Nul ne peut être arrêté ou détenu quo
suivant les prescriptions de la loi.
1' Article 3. La demeure de toute personne habitant
le territoire français est inviolable; il n'est permis d'y
pénétrer que selon les formes et dans les cas prévus par
la loi.
" Article 4. Nul ne peut être distrait de ses juges
naturels. 11 ne pourra être créé de commissions et de
tribunaux militaires, a quelque titre et sous quelque
dénomination que ce soit. »
CONSTITUTION. 1848.
u La liberté individuelle manque en Fiance de la plus
puissante de ses garanties : une loi sur la responsabi-
lité des agents du pouvoir.
» Une arrestation faite aujourd'hui, par mesure de
haute police, et sans mandat de 1 autorité judiciaire, de-
vrait être considérée comme illégale et donner lieu,
contre ceux qui l'auraient faite ou ordonnée, aux peines
portées par les articles 341 et suivants du code pénal. »
CHABSOX.-CHAMÉ.\NE.
14 septembre 1851.
Le Constitutionnel publie un grand article sous ce litre :
DÊNÉGATIOXS EN MATIÈRE DE COMPLOTS.
C'est une apologie du système d'arrestations préventives,
qui procède par razzias et qui, sous prétexte do vigilance
et de sûreté publique, consiste à arrêter à tort et à travers
des personnes par centaines, sauf ensuite à les relâcher
plus ou moins lentement.
Ce système est odieux et il a été justement apprécié et
flétri.
X. 18
â74 1851
Cet article exige une réponse.
Nous en chargeons M. de Giiateauhriand et M. Louis-Na-
poléon Bonaparte.
A M. de Ghateaui)riand, le premier, la plume :
a Le 20 juin 1B32, à quatre heures du matin, Baptiste, à mon service
depuis longtemps, entre dans ma chambre, s'approche de mon lit, et me
dit : « Monsieur, la cour est pleine d'hommes qui se sont placés à toutes
B les portes, après avoir forcé Desbrosses à ouvrir la porte cochère, et
B voilà trois messieurs qui veulent vous parler. » Comme il achevait ces
mots, les messieurs entrent, et le chef, s'approchant très poliment de mon
lit, me déclare qu'il a ordre de m'arrêter et de me mener à la Préfecture
de police, Je lui demandai si le soleil était levé, ce qu'exigeait la loi, et
s'il était porteur d'un ordre légal : il ne me répondit rien sur le soleil, mais
il m'exhiba la signification suivante :
>j Copie :
PRÉFECTCKE DE POMCE.
B De par le roi ,
u Nous, conseiller d'Etat, préfet de police,
» Vu les renseignements à nous parvenus ;
» En vertu de l'article 10 du Code d'instruction criminelle ;
» Requérons le commissaire de police, ou autre en cas d'empêchement,
» de se transporter chez M. le vicomte de Chateaubriand, et partout où
B besoin sera, prévenu de complot contre la sùrelé de VElal, à l'effet d'y re-
)) chercher et saisir tous papiers, correspondances, écrits, contenant des
j) provocations à des crimes et délits contre la paix publique ou suscep-
» tibles d'examen, ainsi que tous les objets sé^litieux ou armes dont il se-
« rait détenteur. »
B Tandis que je lisais la déclaration du grand complot contre la sûreté
de l'État, dont moi, chétif, j'étais prévenu, le capitaine des mouchards dit
à ses subordonnés : « Messieurs, faites votre devoir! » Le devoir de ces
messieurs était d'ouvrir toutes les armoires, de fouiller toutes les poches,
de se saisir de tous papiers, lettres et documents, de lire iceux, si faire se
pouvait, et de découvrir toutes armes, comme il appert aux termes du
susdit mandat.
» Après lecture prise de la pièce, m'adressant au respectable clief de ces
voleurs d'hommes et de libertés : a Vous savez, monsieur, que je ne recon-
» nais point votre gouvernement, qiie je proteste contre la violence que
» vous me faites; mais comme je ne suis pas le plus fort et que je n'ai
» nulle envie de me colleter avec vous, je vais me lever et vou.s suivre ;
B donnez-vous, je vous prie, la peine de vous asseoir. »
» Je m'habillai, et, sans rien prendre avec moi, je dis au vénérable com-
missaire : « Monsieur, je suis à vos ordres ; allons-nous à pied? — Non,
» monsieur, j'ai eu soin de vous amener un fiacre, — Vous avez bien de
A LA LOI OPPOSONS LA LOI ! 275
u la bonté, monsieur; partons, mais souffrez que j'aille dire adieu à
1) M"'« de (Chateaubriand. Me permettrez-vous d'entrer seul dans la cham-
» bre de ma femme ? — Monsieur, je vous accompagnerai jusqu'à la porte.
» et je vous attendrai. — Très bien, monsieur; » — et nous descendîmes.
» Partout sur mon chemin je trouvai des sentinelles ; on avait posté une
vedette jusque sur le boulevard, à une petite porte qui s'ouvre à l'extré-
mité de mon jai'din. Je dis au chef : a Ces précautions-là étaient très in-
n utiles, je n'ai pas la moindre envie de vous fuir et de m'échapper. » Les*
messieurs avaient bousculé mes papiers, mais n'avaient rien pris. Mon
grand sabre de Mamelouck fixa leur attention ; ils se parlèrent tout bas
et iinirent par laisser l'arme sous un tas d'in-l'olios poudreux, au milieu
desquels elle gisait avec un cnicitix de bois jaune que j'avais apporté de
la Terre-Sainte.
» Cette pantomime m'aurait presque donné envie de rire, mais j'étais
cruellemeut tourmenté pour M"" de Chateaubriand- Quiconque la connaît,
connaît aussi la tendresse qu'elle me porte, ses frayeurs, la vivacité de
son imagination et le misérable état de sa santé : cette descente de la po-
lice et mon enlèvement pouvaient lui faire un mal affreux. Elle avait déjà
entendu quelque bruit, et je la trouvai assise dans son lit, écoutant tout ef-
frayée, lorsque j'entrai dans sa chambi'e à une heure si extraordinaire.
« Ah! bon Dieu! s'écria-t-elle , êtes- vous malade? Ah! bon Dieu!
» qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a? » Et il lui prit un tremblement. Je
l'embrassai ayant peine à retenir ses larmes, et je lui dis : « Ce n'est rien,
» on m'envoie chercher pour faire ma déclaration comme témoin dans une
» affaire relative à un procès de presse. Dans quelques heures tout sera
» fini, et je vais revenir déjeûner avec vous. »
» Le mouchard était resté à la porte, d'où il voyait cette scène, et je lui
répondis en allant me remettre entre ses mains : ^ Vous voyez, monsieur,
1) l'effet de votre visite matinale. » Je traversai la cour avec mes recors.
Deux d'entre eux montèrent avec moi dans la voiture ; le reste de l'escouade
accompagnait à pied la capture, et nous arrivâmes sans encombre dans la
cour de la préfectui-e de police.
» Le geôlier qui devait me mettre en souricière n'était pas levé ; on
le réveilla en frappant à son guichet, et il alla préparer mon gîte. Tan-
dis qu'il s'occupait de son oeuvre, je me promenais dans la cour de long en
large avec le sieur Léotaud, qui me gardait. Il causait et me disait ami-
calement, car il était très honnête : « Monsieur le vicomte, j'ai bien l'hon-
» neur de vous remettre; je vous ai présenté les armes plusieurs fois, lors-
» que vous étiez ministre et que vous veniez chez le roi ; je servais dans
» les gardes du corps; mais que voulez-vous! on a une femme, des en-
» fants; il faut vivre! — Vous avez raison, monsieur Léotaud : combien
» ça vous rapporte-t-il ? — Ah ! monsieur le vicomte, c'est selon les cap-
» tures... Il y a des gratifications tantôt bien, tantôt mal, comme à la
» guerre. «
>i Pendant ma promenade, je voyais rentrer les mouchards dans diffé-
276 1851.
rents déguisements, comme des masques, le mercredi des ceudres, à la des-
cente de la Courtille ; ils venaient rendre compte des faits et gestes de la
nuit. Les uns étaient habillés en marchands de salade, en crieurs des rues,
en charbonniers, en forts de la halle, en marchands de vieux habits, en
chiffonniers, en joueurs d'orgue; les autres étaient coififés de perruques,
sous lesquelles paraissaient des cheveux d'une autre couleur; les autres
avaient barbes, moustaches et favoris postiches; les autres traînaient les
jambes comme de respectables invalides et portaient un éclatant ruban
rouge à leur boutonnière. Ils s'enfonçaient dans une petite cour, et bientôt
revenaient sous d'autres costumes, sans moustaches, sans barbes, sans fa-
voris, sans perruquer,, sans hottes, sans jambes de bois, sans bras en
écharpe : tous ces oiseaux du lever de l'aurore de la police s'envolaient et
disparaissaient avec le jour grandissant. »
Au tour maintenant de M. L.-N. Bonaparte :
•1 II n'y a pas d'accusateur public en Angleterre; là, l'attorney-général
n'intervient que dans des cas extraordinaires. Il n'y pas de doute que bien
des coupables n'échappent à la justice par le manque d'un tel fonction-
naire ; mais aussi la liberté individiielle court moins le risque d'être violée.
» Mais ce ne sont pas seulement les lois qui protègent les citoyens, c'est
aussi la manière dont elles sont exécutées, c'est la manière dont le gou-
vernement exerce le pouvoir.
» En Angleterre, l'autorité n'est jamais passionnée; ses allures sont mo-
dérées et toujours légales, aussi n'y craint-on pas la violation du domicile
d'un citoyen, auxquelles on est si sujet en France, sous le nom de visites
domiciliaires. On respecte le secret des familles , en laissant intactes les
correspondances ; on ne gêne en rien la première des libertés, celle d'aller
où bon vous semble, car on n'exige de personne des passeports, invention
oppressive du comité de salut public, et qui sont un embarras et un ob-
stacle pour les citoyens paisibles, sans arrêter en aucune façon ceux qui
veulent tromper la vigilance de l'autorité.
» Ce qui assure encore la liberté, c'est l'organisation de la police, qui,
au lieu de provoquer afin de punir, prévient les crimes et é%ite les peines.
» ... En France, oii l'on se montre si jaloux de tout ce qui touche à l'é-
galité et à l'honneur national, on ne s'attache pas religieusement à la li-
berté individuelle. Qu'on trouble la tranquillité des citoyens, qu'on viole
leur domicile, qu'on leur fasse subir pendant des mois entiers un empri-
sonnement préventif, enfin qu'on méprise les garanties individuelles, quel-
ques hommes généreux élèveront la voix, mais l'opinion publique restera
calme et impassible tant que vous n'éveillerez pas une passion politique.
» Là est la plus grande raison de la violence du pouvoir : il peut être
arbitraire, parce qu'il ne trouve pas de frein qui l'arrête. Eu Angleterre,
au contraire, les passions politiciues cessent devant une violation du droit
commun. C'est que l'Angleterre est un pays légal, et que la France ne l'est
A LA LOI OPPOSONS LA LOI ! 277
pas ciicOR' dcvuime; c'est que rAiv^'lelerrc est un p;iys forienimit constiiiit-,
taudis que la France lutte tour à tour depuis quarante ans entre les révo-
lutions et les contre- révolutions, et que \a.religiu)i de^iiniuiiies y est à créer. »
Oui, en efet, la religion des piincipes est à créer en
France; mais qui l'y créera, si ce ne sont pas tous les dépn-
silaires de l'autorilé, tous les interprètes de la lui, tous ses
exécuteurs, si ce n'est pas, enfin, le chef du gouvernement ?
Qui donc, depuis le 20 décembre 1848, est chef du gou-
vernement de la France ?
Non seulement on arrête à tort et à travers les citoyens
sous le plus futile prétexte, ce qui est attesté par les or-
donnances de non-lieu (1), mais encore il semble qu'on fasse
tout ce qu'il est possible de faire pour aggraver l'abus des
arrestations arbitraires par la durée des détentions pré-
ventives.
Et cela au mépris manifeste des prescriptions formelles
de la loi. Il y a longtemps que MM. les juges d'instruction
négligent de se conformer à ce devoir auquel ils sont
TENUS par la loi ; preuve : la circulaire du 10 février 1819.
sur les arrestations, signée : de Serre, garde-des-sceaux,
insérée au Moniteur du 21 février 1819, et adressée à tous
les procureurs-généraux du royaume.
Le mépris qu'ont pour la liberté individuelle tous les
gouvernements qui se succèdent en France n'a porté bon-
heur à aucun d'eux. D'où vient donc que tous glissent sur
(1) Pour ne citer que le fait le plus récent : Sous prétexte d'un comjdol
franco-allemand^ cent soixante-dix-huit arrestations ont eu lieu; quatre-
vinst-sept seulement ont été mis eu liberté. Quatre-vingt-sept arrestations
arbitraires! Que dirait-on, à Londres ou à New- York, d'un tel abus de
la puissance publique ?
MM. de Lesseps et Desolme, acquittés par le jury d'Agen, sont ar-
rêté.s préventivement depuis dix mois sous les motifs les plus frivoles et
par l'abus de pouvoir le plus manifeste.
278 1851.
la même pente et tombent dans la même faute, la Monar-
chie aussi bien que la République, M. Faucher aussi bien
que M. Senard, M. Rouher aussi bien que M. Bethmont, M.
Carlier aussi bien que M. Trouvé-Chauvel ?
A quoi sert donc la Constitution?
A quoi sert donc la loi ?
Quelle valeur ont donc les dispositions que je vais rap-
peler?
INVIOLABILITÉ DU DOMICILE.
« Le domicile de chaque citoyen est un asile inviolable où nul n'a le
droit de pénétrer sans son consentement. » [Arrêté du 22 frimaire an VIII.
art. 76. Loi du 28 germinal an VI, sur la gendarmerie, art. 11.)
» Code pénal, article 114. Tout fonctionnaire de l'ordre administratif et
judiciaire, tout officier de justice ou de police, tout commandant ou agent
de la force publique qui, agissant en ladite qualité, se sera introduit dans
le domicile d'un citoyen contre le gré de CELTJi-CI, hors les cas prévus
par la loi et sans les formalités qu'elle a prescrites, sera puni d'un empri-
sonnement de six jours à un an, et d'une amende de seize francs à cinq
cents francs. »
INVIOLABILITÉ DE l'iNDIVIDV.
0 Code d'instruction criminelle^ article 40. La dénonciation seule ne
constitue pas une présomption suffisante pour décerner cette ordonnance
(mandat d'amener) contre une personne ayant domicile.
» Le procureur du roi interroge sur le-champ le pi-évenu amené de-
vant lui.
» Article 91. Dans le cas de mandat de comparution, le juge d'instruc-
tion interrogera de suite ; dans le cas de mandat d'amener, dans les vingt-
quatre heures au plus tard.
» Article 95. Les mandats de comparution, d'amener et de dépôt seront
signés par celui qui les aura décernés, et munis de son sceau. Le prévenu
y sera nommé ou désigné le plus clairement possible.
» Article 96. Les mêmes formalités seront observées dans les mandat^■
d'arrêt ; ce mandat contiendra de plus l'énoncialion du fait pour lequel il eut
décerné, et la citation de la loi qui dé'clare que ce fait est un crime on
un délit.
» Article 97. Les mandats de comparution, de dépôt ou d'arrêt seront
notifiés par un huissier ou par un agent de la force publique, lequel en
fera l'exhibition au prévenu et lui en détitrera copie. Le mandat d'arrêt
sera exhibé au prévenu, lors même qu'il serait déjà détenu, et il lui en
sera délivré copie.
» Article 110. Le prévenu s.nisi en vertu d'un mandat d" arrêt ou de dé-
pôt sera conduit sans délai dans la mai-on d'arrêt indiquée par le mandat.
A LA LOI OPPOSONS LA LOI ! 279
» Article 111. L'officier charge de rexéention du mandut d"arrèt ou de
dépôt remettra le prévenu au gardien de la miiisoii d'arrêt, qui lui en
donnera décharge ; le tout dans la forme prescrite par l'article 107. Il por-
tera ensuite au greffe du tribunal correctionnel les pièces relatives à l'ar-
restation, et en prendra une reconnaissance. Il exhibera ces décharges et
ces reconnaissances dans les vingt-quatre heures au juge d'instruction ;
celui-ci mettra sur l'une et sur l'autre son vu, qu'il signera et datera.
» Article 127. I,e juge d'instruction sera tenu de rendre compte, au
moms une fois par semaine, des affaires dont l'instruction lui est dévolue.
Le compte sera rendu à la chambre du conseil, composée de trois juges au
moins, y compris le juge d'instruction, communication préalablement
donnée au procureur du roi, pour être par lui requis ce qu'il appartiendra.
» Article 604. Les maisons d'arrêt et de justice seront entièrement dis-
tinctes des prisons établies pour peines.
» Article 607. Les gardiens des maisons d'arrêt, des maisons de justice
et des prisons seront tenus d'avoir un registre. Ce registre sera signé et
paraphé à toutes les pages par le juge d'instruction, pour les maisons
d'arrêt; par le président de la cour d'assises, ou en son absence par le
président du tribunal de première instance, pour les maisons de justice, et
par le préfet pour les prisons pour peines.
» Article 608. Tout exécuteur de mandat d'arrêt, d'ordonnance de prisse
de corps, d'arrêt ou de jugement de condamnation, est tenu, avant de re-
mettre au gardien la personne qu'il conduira, de faire inscrire sur le re-
istre l'acte dont il sera porteur ; l'acte de remise sera écrit devant lui.
Le tout sera signé tant par lui que par le gardien. Le gardien lui en re-
mettra une copie signée de lui pour sa décharge.
» Article 609. Nul gardien ne pourra, à peine d'être poursuivi et puni
comme coupable de détention arbitraire, recevoir ni retenir aucune per-
sonne qu'en vertu soit d'un mandat de dépôt, soit d'un mandat d'arrêt
décerné selon les formes prescrites par la loi.
«Article 611. Le juge d'instruction est tenu de visiter, au moins vu'
fois par mois, les personnes retenues dans la maison d'arrêt.
» Article 618. Tout gardien qui aura refusé, ou de montrer au porteur
d'un ordre de l'officier civil ayant la police de la maison d'arrêt, de jus
tice ou de prison, la personne du détenu, sur la réquisition qui en sera
faite, ou de montrer l'ordre qui le lui défend, ou de faire au juge de paix
l'exhibition des registres, ou de lui laisser prendre telle copie que celui-ci
croira nécessaire de partie de ses registres, sera poursuivi comme cou-
pable ou complice de détention arbitraire. »
« Code pénal, article 114. Lorsqu'un fonctionnaire public, un agent ou
un préposé du gouvernement, aura ordonné ou fait quelque acte arbitraire
ou attentatoire, soit à la liberté individuelle, soit aux droits civiques d'un
ou de plusieurs citoyens, soit à la Charte, il sera condamné à la peine de
la déijradalion civique. — Si néanmoins il justifie qu'il a agi par ordre de
ses supérieurs pour des objets du ressort de ceux-ci, sur lesquels il leur
280 1851.
était dû obt^issance liitirarcli'.qne, il sera exempt de la peine, laquelle sera,
dans ce cas, appliquée aux supérieurs qui auront donné l'ordre.
» Article 115. Si c'est un ministre qui a ordonné ou fait les actes ou
l'un des actes mentionnés en l'article précédent, et si, après les invitations
mentionnées dans les articles 63 et 67 du sénatus-consulte du 21 floréal
an XII, il a refusé ou négligé de faire réparer ces actes dans les délais
fixés par ledit acte, il sera puni du bannissement.
» Aricle 116. Si les ministres prévenus... prétendent que la signature à
eux imputée leur a été surprise, ils seront tenus, en faisant casser l'acte,
de dénoncer celui qu'ils déclareront auteur de la surprise, sinon ils seront
poursuivis personnellement.
1) Article 117. Les dommages-intérêts qui pourraient être prononcés à
raison des attentats exprimés dans l'article 114 seront demandés, soit
sur la poursuite criminelle, soit parla voie civile, et seront réglés eu égard
aux personniis, aux circonstances et au préjudice souffert, sans qu'en au-
cun cas, et quel que soit l'individu lésé, lesdits dommages-intérêts puis-
sent être au-dessous de vingt-cinq francs pour chaque jour de détention
illégale et arbitraire, et pour chaque individu.
» Article 184. Tout fonctionnaire de l'ordre administratif ou judiciaire,
tout officier de justice ou de police, tout commandant ou agent de la force
publique, qui, agissant en sadite qualité, se sera introduit dans le domi-
cile d'un citoyen contre le gré de celui-ci, hors les cas prévus par la loi
et sans les formalités qu'elle a prescrites, sera puni d'un emprisonnement
de six jours à un an et d'une amende de seize francs à cinq cents francs,
sans préjudice du second paragraphe de l'art. 114.
» Article 341. Seront punis de la peine des travaux forcés à temps
ceux qui, sans ordre des autorités constituées et hors le cas où la loi or-
donne de saisir des prévenus, auront arrêté, détenu ou séquestré des per-
sonnes quelconques. Quiconque aura prêté un lieu pour exécuter la dé-
tention ou la séquestration subira la même peine.
» Article 342. Si la détention ou séquestration a duré plus d'un mois,
la peine sera celle des travaux forcés à perpétuité. »
Ou le voit, le code d'instruction criminelle et le code pé-
nal sont formels. Nul ne peut être arrêté h son domicile sans
que l'acte qui ordonne l'arreslalion exprime formellement le
motif de Varrestation et la loi en exécution de laquelle elle
est ordonnée, sans que cet acte soit notifié a la personne
ARRÊTÉE, ET SANS QU'iL LUI EN SOIT LAISSÉ COPIE. DoUC, tOUtC
personne arrêtée h son domicile, envers laquelle ces forma-
lités légales n'ont pas été observées, est dans le cas de légi-
time défense. Ce mol comprend et justifie t^ul.
A LA LOI OPPOSONS LA LOI ! 281
A toutactc arbitraire, la résistance le^galo n'est pas seu-
lement un droit, elle est un devoir.
Elle est un devoir puiscjue tant de garanties écrites dans
la Constitution, dans le Code d'instruction criminelle et
même dans le Code pénal, restent impuissantes à protéger la
liberté des individus contre l'arbitraire de la police et la
négligence de la magistrature, négligence authentique-
ment attestée et sévèrement blâmée par un chef de la jus-
tice, par un garde-des-sceaux, par M. de Serre.
C'est déjà exorbitant d'être exposé à être arrêté et con-
duit en prison lorsqu'on est certain de n'avoir donné lieu à
cette rigueur préventive par aucun acte punissable; mais
si l'on doit être conduit en prison, encore faut-il ne s'y lais-
ser mettre que parfaitement en règle, et sauf le recours ul-
térieur aux articles 114, llo, 116, 117, 184, 341 et 342 du
code pénal.
A la loi opposons la loi !
1851.
LE CANDIDAT DU SUFFRAGE RESTREINT.
14 septembre 1851.
La candidatui'c du prince de Joinville ira pas de plus
mortels ennemis que ses promoteurs plus ou moins ardents,
car VOrdre, \e Messager de l'Assemblée et le Journal des Dé-
bats sont tous les trois pour le suffrage restreint contre le
suffrage universel.
Le prince de Joinville candidat du suffrage restreint 1 En
vérité, c'est faire la partie trop belle à l'Élu du 10 décembre,
qui, pour obtenir la révision de la Constitution et devenir
éligiblc, n'a qu'à proposer l'abrogation de la loi du 31 mai !
0 Politique, ne serais-tu donc qu'un tissu d'inconsé-
quences ?
18o'l
LA LIBERTE SAGE.
" L'égoïsme et la peuu sont les passions de l'époque .
Mais il y aura un lendemain dont l'aurore sera
aussi éclatante qtie le crépuscule en aura été som-
bre et nébuleux. »
L.-x. BONAPARTE. 7 janvier 1834.
1.
16 .■^cptelnbre 1851.
V Événement i\ compavu ce jour lo septembre I80I devant
la cour d'assises de la Seine, présidée par M. Perrol de Che-
zelles.
VÉvènement a été suspendu.
Le gérant du journal, M. Paul Meuricc, a été condamné à
neuf mois de prison et 3,000 francs d'amende.
L'auteur de l'article, M. François-Victor Hugo, a élé con-
damné à deux mille francs d'amende et neuf mois de pri-
son.
M. Victor Hugo n'a que deux fils ; la justice les lui aura pris
tous les deux ; l'aîné aura devancé d'un mois son frère à la
prison de la Conciergerie; ils ont eu le même berceau, ils
partageront le môme cachot.
M. Paul Meurice ira rejoindre M. Paradis.
VÉvènementva donc avoir en prison quatre de ses rédac-
teurs!
284 1851.
Où s'urrèlera-t-on dans coUe voie?
Oti ne s'arrêjera pas.
On ne peut pas s'arrêter.
La Béforftic a été frappée,
Le Peuple a été frappé,
Le ]'ote universel a été frappé,
La Presse a été frappée,
Le Siècle a été frappé,
La République a été frappée,
Le Charivari a été frappé,
Le Messager de V Assemblée a été fi'appé,
VOpinion publique a été frappée,
VAssemblée nationale n'a échappé à une condamnalion
qu'en baissant la tèle.
Successivement viendra le tour du National, de VOrdre,
de la Gazette de France , du Journal des Débats et de
V Union.
Quoique glorifié par le niinislère public, \e Constitution-
nel s'abuserait étrangement s"il se berçait dans l'espérance
d'échapper aux coups de la Compression.
La compression est un boulet qui roule sur un plan in-
cliné.
Ce ne sont pas des journaux qu'on poursuit ; ce qu'on
poursuit, c'est la liberté de la presse.
Les journaux qui applaudissent ou qui se taisent s'en
apercevront lorsqu'il ne sera plus temps de le^voir.
Il y a deux ans que je les préviens que ce qui caractérise
la liberté limitée, c'est d'être l'arbitraire illimité.
Heureusement que je n'ai pas seul le don de prophétie, et
que ce don n'appartient pas à un moindre degré à M. L.-N.
Bonaparte.
Lisez l'épigraphe, car désormais ce qu'il ne sera plus per-
mis d'écrire, on le mettra en épigraphes inviolables.
Voilà où en est, le 15 septembre 18ol, en France, la liber-
té de la presse, sous une Assemblée issue du suffrage uni-
versel !
LA LIBERTÉ SAGE. 285
IL
Le maréchal de Vauban publie, en 1707, son immortel
livre intitulé : la. dîme royale, dont le duc de Saint-Simon
rend ainsi compte dans ses Mémoires :
« Vauban abolissait toutes sortes d'impôts, auxquels il en substituait
un unique, divisé en deux branches, auxquelles il donnait le nom de dime
royale, l'une sur les terres, par un dixième de leur pi-oduit ; l'autre, lé-
gère par estimation, sur le commerce et l'industrie, qu'il estimait devoir
être encouragés l'un et l'autre, bien loin d'être accablés. Il prescrivait des
règles très simples, très sages et très faciles pour la peiTcption de ces
deux droits, suivant la valeur de chaque terre, et par rapport au nombre
d'hommes sur lequel on peut compter avec le plus d'exactitude dans l'é-
tendue du royaume. Il ajouta la comparaison de la répartition en usage
avec celle qu'il proposait, les inconvénients de l'une et de l'autre, et réci-
proquement leurs avantages, et conclut par des preuves en faveur de la
sienne d'une netteté et d'une évidence à ne s'y pouvoir refuser. Aussi,
cet ouvrage reçut-il les applaudissements publics et l'approbation des per-
sonnes les plus capables de ces calculs et de ces comparaisons, et les plus
sensées en toutes ces matières, qui en admirèrent la piofondeur, la jus-
tesse, l'exactitude et la clarté.
» Mais ce livre avait un grand défaut. Il donnait, à la vérité, au roi
plus qu'il ne retirait par les voies jusqu'alors pratiquées; il sauvait aussi
les peuples des ruines et des vexations, et les enrichissait en leur laissant
tout ce qui n'entrait point dans les coffres du roi, à peu de chose près ;
mais il ruinait v;ne armée de financiers, de commis, d'employés de toute
espèce ; il les réduisait à chercher à vivre à leurs dépens et non plus à
ceux du public, et il sapait par les fondements ces fortunes inmrenses
qu'on voit naître en si peu de temps. C'était déjà de quoi échouer.
» Mais le crime fut qu'avec cette nouvelle politique tombait l'autorité
du contrôleur-général, sa faveur, sa fortune, sa toute-puissance, et, par
proportion, celle des intendants des provinces, de leurs secrétaires, de
leurs commis, de leurs protégés, qui ne pouvaient plus faire valoir leur
capacité et leur industrie, leurs lumières et leur crédit, et qui, de plus,
tombaient du même coup dans l'impuissance de faire du bien ou du mal
à personne. La robe entière en rugit pour son intérêt.
» Ce ne fut donc pas merveille si le roi, prévenu et investi de la
sorte, reçut très mal le maréchal de Vauban lorsqu'il lui présenta son livre,
qui s'adressait à lui dans tout le contenu de l'ouvrage. On peut juger si
les ministres à qui il le présenta lui firent un meilleur accueil. De ce mo-
ment, ses services, sa capacité militaire, unique en son genre, ses ver-
^86 1851.
tus, l'affection que k roi y avait mise, jusqu'à croire se couronner de lau-
riers en l'élevant, tout disparut à l'instant à ses yeux. Il ne vit plus en lui
qu'un insensé pour l'amour du public, et qu'un criminel qui attentait à
l'autorité de ses ministres, par conséquent h la sienne. Il s'en expliqua de
la sorte sans ménagement.
)) Le malheureux maréchal, porté dans tous les cœurs ti-ançais,
ne put survivre aux bonnes grâces de son maître pour qui il avait tout
t'ait. Il mourut peu de mois après, ne voyant plus personne, consumé de
douleurs et d'une afHiction que rien ne put adoucir, et à laquelle le roi
fut insensible, jusqu'à ne pas faire semblant qu'il eût perdu un serviteur
si utile et si illustre. . .
» Boisguillebert, que cet événement aurait dû i-endre sage, ne put se
contenir. Une des choses que Chamillard lui avait le plus fortement objec-
tées était la difiiculté de faire des changements au milieu d'une forte
guerre.
» Il publia donc un livre fort court (le Factum de la France), par lequel
il di.'montra que M. de Sully, convaincu du désordre des finances que
Henri IV lui avait commises, en avait changé tout l'ordre au milieu d'une
guerre, autant ou plus fâcheuse que celle dans laquelle on se trouvait en-
gagé, et en était venu à bout avec un grand succès ; puis, s'échappant sur
la fausseté de cette excuse par une tirade de : Faut-il attendre la paix
pour... (1\ il étala avec tant de feu et d'évidence rm si grand nombre
d'abus, sous lesquels il était impossible de ne pas succomber, qu'il acheva
d'outrer les ministres, déjà si piqués de la comparaison du duc de Sully,
et bi impatients d'entendre renouveler le nom d'un grand seigneur qui en
a plus su en hnances que toute la robe et la plume. La vengeance ne
tarda pas : Boisguillebert fut exilé au fond de l'Auvergne. »
[Mémoires de Sam/-S//HO)î, t. Y, p. 285 et suiv.)
C'est dans ce livre immortel (jue se trouvent les pas-
sages suivants :
« La vie errante que je mène depuis quarante ans et plus m'ayant donné
occasion de voir et de visiter plusieurs fois, et de plusieurs façons, la plus
grande partie des provinces de ce royaume, tantôt seul avec mes domesti-
ques, tantôt en compagnie de quelques ingénieurs, j'ai souvent eu occa-
sion de donner carrière à mes réflexions, et de remarquer le bon et le
mauvais des pays, d'en examiner l'état et la situation, et celui des peu-
ples, dont la pauvreté, ayant souvent excité ma compassion, m'a donné
lieu d'en rechercher la cause. Ce qu'ayant fait avec beaucoup de soin, j'ai
trouvé qu'elle répondait parfaitement à ce qu'en a écrit l'auteur du Détail
(1) Le duc de Saint-Simon veut parler ici de la formule que Boisguille-
bert emploie et répète sans cesse dans son Factum. Après avoir énnméré
l'un après l'autre tons les abus, il termine chaque paragraphe en disant :
Faut-il attendre la pai.x pour extirper cet abus "^
LA LIBERTÉ SAGE. 287
rfe la France, Boisguillebert (1), qui a développé et mis au jour fort natu-
rellement les abus et malfaçons qui se pratiquent dans l'imposition et la
levée des (ailles, des aides et des douanes provinciales.
» Il serait à souhaiter qu'il en eût fait autant des affaires extraordinaires,
de la capilation, et du prodigieux nombre d'exempts qu'il y a présentement
dans le royaume, qui ne lui ont guère moins causé de mal que les trois
autres, qu'il nous a si bien dépeints. Il est certain que ce mal est poussé
à l'excès, et que, si on n'y remédie, le menu peuple tombera dans une ex-
trémité dont il ne se relèvera jamais, les grands chemins de la campagne
et les rues des villes et des bourgs étant pleins de mendiants que la faim
et la nudité cliassent'de chez eux (2).
» Par toutes les recherches que j'ai pu faire depuis plusieurs années que
je m'y applique, j'ai fort bien remarqué que, dans ces derniers temps, la
dixième partie du peuple est réduite à la mendicité et mendie effective-
ment ; que, des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état
de faire l'aumône à celle-là, parce que eux-mêmes sont réduits, à très peu
de chose près, à cette malheureuse condition; que des quatre autres par-
ties qui l'estent, les trois sont fort malaisées et embarrassées de dettes et
de procès; et que dans la dixième, où je mets tous les gens d'épée, de robe,
ecclésiastiques et laïques, toute la noblesse haute, la noblesse distinguée
et les gens en charge militaire et civile, les bons marchands, les bourgeois.
rentes et les plus accommodés, ou ne peut pas compter sur cent mille fa-
milles; et je ne croirais pas mentir quand je dirais qu'il n'y en a pas dix
mille, petites ou grandes, qu'on puisse dire être fort à leur aise; et que,
en ôtant les gens d'affaires, leurs alliés et adhérents couverts et découverts,
et ceixx que le roi soutient par ses bienfaits, quelques marchands, etc., je
m'assure que le i-este serait en petit nombre.
» Je me sens encore obligé, d'honneur et de conscience, de représenter
(1) Pierre le Pesant, sieur de Boisguillebert, lieutenant général au bail-
liage de Rouen, auteur du Détail de la France, du Factuni de la France,
(l'un Traité sur les rjrains et d'une Dissertation sur la nature des richesses.
[2] Quelques mots d'explication sont peut-être ici nécessaires.
La taille correspondait à nos contributions foncière, personnelle et mo-
bilière. Elle ne portait point sur les biens nobles et ecclésiastiques. On
distinguait la taille réelle et la taille personiieltu. L'une était une taxe pure-
ment territoriale; l'autre portait sur le revenu foncier et sur le revenu de
l'industrie, quelle qu'en fût la nature. La première était appliquée dans
les pays d'Etats, et l'autre, qui était la plus générale, dans les pays d'é-
lections. La taille personnelle, relative aux biens mobiliers, n'avait guère
d'autre base que les facultés présumées des contribuables.
Les aides répondaient à nos droits sur les boissons ; les affaires extraor-
dinaires à ce que nous nommons ressources extraordinaires.
La ca])ilation était une taxe personnelle et directe, une espèce de contvi-
liution de guerre, variable selon les diverses classes de citoyens. Tout le
monde y était assujetti.
Par exempts, Vauban veut désigner les personnes qui, par nrivih'ge ou
par fraude, échappent aux charges publiques.
288 1851.
à Sa Majesté qu'il m'a paru que, de tout temps, on n'avait pas eu assez
d'égards en France pour le menu peuple, et qu'on en avait fait trop peu de
cas. Aussi c'est la partie la plus ruinée et la plus misérable du royaume ;
c'est elle cependant qui est la plus considérable par son nombre, par les
services réels et effectifs qu'elle rend, car c'est elle qui porte toutes les
charges, qui a toujours le plus souffert, et qui souffre encore le plus, et
c'est sur elle aussi que tombe toute la diminution des hommes qui arrive
dans le royaume.
» C'est encore la partie basse du peuple qui, pnr son travail et son
commerce, et par ce qu'elle paye au roi, l'enrichit et tout son royaume ;
c'est elle qui fournit tous les soldats et matelots de ses armées de terre et
de mer, et grand nombre d'ofticie,rs, tous les marchands et les petits officiers
de judicature; c'est elle qui exerce et remplit tous les arts et métiers;
c'est elle qui fait tout le commerce et les manufactures du royaume, qui
fournit tous les labeurs, vignerons et raanouvriers de campagne, qui garde
et nourrit les bestiaux, qui sème les blés et les recueille, qui façonne les
vignes et fait le vin, et, pour achever de le dire en peu de mots, c'est elle
qui fait tous les gros et menus ouvrages de la campagne et des villes.
» Voilà en quoi consiste cette partie du peuple, si utile et si méprisée,
qui a tant souffert et qui souffre tant à l'heure où j'écris ceci. On peut es-
pérer que l'établissement de la dîme royale pourra répiirer tout cela eu
moins de quinze années de temps, et remettre le -oyaume dans une abon-
dance parfaite d'hommes et biens ; car, quand les peuples ne seront pas si
oppressés, ils se marieront plus hardiment, ils se vêtiront et se nourriront
mieux ; leurs enfants seront plus robustes et mieux élevés, ils prendront
un plus grand soin de leurs affaires-, enfin, ils travailleront avec plus de
force et de courage, quand ils verront que la principale pai-tie du profit
qu'ils y feront leur demeurera. »
Quel accueil est fait à ce livre d'un maréchal de France
par le roi Louis XIV et ses ministres? A peine a-t-il paru,
qu'un mois après, le livre est interdit par arrêt du conseil
privé, en date du 14 février 1707, ainsi conçu :
« Sur ce qui a été représenté au roi, eu son conseil, qu'il se débite à
Paris un livre portant : Projet d'une ditne royale, qui, supprimant la
taille, etc., imprimé en 1707, sans dire en quel endroit, et distribué sans
permission ni privilège, dans lequel il se trouve plusieurs choses contrai-
res à l'ordre et à l'usage du royaume, à quoi étant nécessaire de pour-
voir; vu ledit ouvrage; oui le rapport du sieur Turgot, le roi, en son con-
seil, ordonne qu'il sera fait recherche dudit livre, et que tous les exem-
plaires qui s'en trouveront seront saisis et confisqués, et mis au pilori. . .
Fait, Sa Majesté, défense à tout libraire d'en garder ni vendre aucun, à.
peine d'interdiction et de mille livres d'amende. »
En même temps, Roiguillehert est j^oursuivi à R )uen
LA LIBERTE SAGE. 289
pour son Factum de la France^ et son livre est condamné
par un autre arrêt du même mois.
C'était donc en 1707, sous la Monarchie, comme en 1851,
sous la République ; c'est donc en 1851, sous la République,
comme c'était, en 1707, sous la Monarchie !
X.
4851.
LA LIBERTÉ TRIOMPHE ET NE SE VENGE PAS.
18 septembre 1852.
Il y a un an et trois jours, le 15 septembre 1851, que
l'Événement, qui avait déjà été condamné une première
lois pour avoir médit de la peine de mort, a été condamné
une seconde fois pour avoir irrévérencieusement parlé de
la politique trop peu na{)oléonienne de la France.
La première fois, le difîamateurdela guillotine. M.Charles
Hugo, avait été condamné à six mois de prison, elle journal
à 500 francs d'amende.
La seconde fois, le détracteur de la politique Falloux,
M. François-Victor Hugo, avait été condamné à neuf mois
de prison ; le signataire du journal. M. Paul IMeurice, pareil-
lement à neuf mois de prison, et le journal h 5,000 francs
d'amende, plus la suspension pendant un mois.
A cette époque, il est vrai, tous les journaux qui défen-
daient la République et la Constitution étaient impitoyable-
ment poursuivis et le plus souvent condamnés; maison
pouvait en toute sûreté et en toute impunité attaquer la
République et la Constitution.
Plusieurs journaux avaient succombé dans la lutte sous
le poids des frais et des amendes démocratiques : la Bé-
fonne, le Peuple, le Vote universel.
Mais (lenuis les dernières élections générales de la nou-
LA LIBERTÉ TRIOMPHE ET NE SE VENGE PAS. 291
velle Assemblée législative et du nouveau président de la
République, quel changement !
Les journaux que le parquet poursuit et que le jury con-
damne, ce ne sont plus les journaux qui défendent la Ré-
publique, ce sont ceux qui osent encore l'attaquer.
L'article 1®"" de la loi du 11 août 1848 est rigoureusement
appliqué.
Cet article punit d'un emprisonnement de trois mois à
cinq ans et d'une amende de 300 f'ancs à 6,000 francs toute
attaque contre les institutions républicaines, la Constitu-
tion, la souveraineté du peuple et le suffrage universel.
En conséquence de cet article et par application de l'ar-
ticle 15 de la loi du 27 juillet 1849, le journal la Patrie a été
suspendu et condamné à 6,000 francs d'amende ; son direc-
teur, M. Delamarre, a été condamné à trois ans de prison,
et le gérant du journal à un an.
Le même sort a été successivement encouru par le Cons-
titutionnel, VUnion et VUnivers, quoique ces deux dernières
feuilles aient rappelé dans les plaidoiries de leurs défen-
seurs l'ardent concours qu'elles s'étaient empressées de
prêter à la République dès le lendemain de son avènement.
VUnion, ayant pour avocat M. Bcrryer, a rappelé que dès
le 25 février 1848, elle s'était écrié :
« L'épée du peuple est rentrée au fourreau. La grande voix de tous a
cessé de gronder; la justice de Dieu a achevé son œuvre. C'est la pre-
mière halte après trois jours de lutte ; c'est, après de cruelles angoisses,
l'espérance de voir la France, rendue à elle-même, reprendi-e ses condi-
tions nécessaires de liberté, d'ordre et de grandeur, u
0 La conduite du peuple, après la victoire, égale son héroïsme pendant
le combat. «
« Tant de modération dans les vingt-quatre heures qui suivent un
triomphe complet dispense de tout éloge. La population de Paris a bien
mérité de la France et de l'iiumanité. »
Que le 26 février, elle avait ajouté :
« La France est le seul parti qui soit debout. Tout ce qui est artificiel
est mort ! Plus de tromperie ! plus de factions ! La France va être appelée
:\ un vaste comice. Tout ceux qui ont une pensée, une intelligence, une
âme. vont pouvoir énoncer leur opinion sur la constitution politique du
292 1851.
pays. Nous avions demandé la réforme! elle va se faire. La nation, con-
sultée, dira son dernier mot. Tout le vœu que nous avons à exprimer,
c'est que ce dernier mot soit la consécration définitive de la liberté hu-
maine dans son acception la plus large et dans ses applications les plus
vraies. »
Que ]e 28 février elle avait renouvelé son adhésion en ces
termes :
a Non, la société n'est pas constituée, et la partie de la nation qui a le
plus souffert, qui souffre le plus de cet état irrégulier, injuste, impossible,
ce sont les classes laborieuses, c'est le peuple.
» Une société est-elle constituée quand le peuple n'y vit pas même de
la vie municipale? Est-elle constituée quand tous les droits politiques s'y
mesurent à la quotité de l'impôt? Quand par la détestable assiette de ces
droits un seul intérêt domine, celui de la médiocrité? Quand l'adminis-
tration pénètre jusque dans le foyer de la famille et s'y fait l'arbitre su-
prême de tous les besoins? Quand le système financier peut n'être réglé
que d'après des dispositions purement fiscales? Quand l'impôt n'est éta-
bli ni pour favoriser le travail, ni pour contenir et ranimer le sentiment
moral du peuple? Quand la liberté de la religion est opprimée, l'autorité
du père de famille enchaînée, la puissance de la commune asservie?
Quand les citoyens ne peuvent s'associer, ni pour l'étude, ni pour l'ensei-
gnement, ni pour la charité, ni pour le travail.
1) C'est pour nous une conviction déjà ancienne et que nous avons déjà
exprimée : que le salut du pays ne peut venir que de la réconciliation des
citoyens, du rapprochement des idées, de concessions réciproques, d'aban-
don» volontaires et mutuels; qu'ainsi on ne constituera rien, on n'organi-
sera rien de bon, de sage, de durable, que par la liberté? »
El le 2 mars :
«j II y a huit jours aujourd'hui que le peuple de Paris, en armes, expul-
sait la famille d'Orléans, et abattait du même coup toutes les conceptions
intermédiaires qui avaient tenté d'arrêter l'insurrection. Cette révolution
fut un miracle.
» La communauté, la solidarité d'intérêts qui unit tous les membres de
la société française, ce sentiment ravivé et agrandi par la majesté des cir-
constances, anime les travailleurs de la commission du Luxembourg.
c La commission du Luxembourg aura bien mérité de la patrie, si elle
élabore à l'avance quelques-unes des questions capitales dont l'étude défi-
nitives appartient à l'Assemblée nationale. »
Et ie 4 mars :
<( Aujourd'hui, la Révolution a payé un juste tribut aux dépouilles dos
citoyens morts pour la liberté. Los hommes dévoués au bien public, que
LA UBI':inE TUIOMIMIE ET .NK Sl^: VEN(iE PAS. ij;i
cotte i-L-volutioii a portés au pouvoir, ont concliiit lo deuil de la France à
travers les Hots d'une population enthousiaste.
» C'était un noble spectacle, c'était un grand et religieux dcvuir.
» Toutes les lettres que nous recevons témoignent de l'admiralioii et de
la gratitude pour les hommes qui se sont chargés du gouvernement pro-
visoire, dans les conjonctures où Paris s'est trouvé. »
Etc., etc., etc.
VUnivcrs, ayant pour défenseur M. de Valimesnil, a rap-
pelé qu'il n'avait pas hésité à déclarer que la meillelri' des
RÉPUBLIQUES, c'eST LA RÉPUBLIQUE ; qUC Ic DROIT DIVIN DES
PEUPLES a été proclamé par la idéologie catholique.
A l'appui de son affirinalion, il a cité le passage suivant
de son article du 27 février 1848 :
« La monarchie succombe sous le poids de ses fautes. Personne plus
qu'elle n'a travaillé à sa ruine. Immorale avec Louis XIV, scandaleuse
avec Louis XV, despotique avec Napoléon, inintelligente jusqu'en 1830,
astucieuse pour ne pas dire plus jusqu'en 1848, elle a vu successivement
décroître le nombre de ceux qui la croyaient nécessaire. Elle n'a plus de
partisans.
» Nous ne croyons pas au droit inamovible des couronnes . La théolo-
gie gallicane a consacré exclusivement le droit divin des rois. Avant elle
et plus haut qu'elle, la théoîojie catholique a consacré le droit divin des
peuples .11 n'y a qu'une volonté qui doive être toujours plus respectée que la
volonté de tous les hommes, ce n'est pas la volonté d'un autre homme, c'est
la volonté de Dieu.
» M. de Lamartine a dit que la révolution française était un écoule-
ment du christianisme — Cette parole est vraie, et nous l'avions prononcée
avant lui. Les peuples chrétiens ont un sentiment de la dignité humaine
et de la justice qui n'était point, avant eux, connue dans le monde et qu'ils
ne peuvent perdre entièrement. C'est comme une charte des droits do l'in-
dividu et des devoirs de la société, gravée en caractères ineffaçables dans
la conscience de quiconque a reçu le saint baptême. L'Église, en ouvrant
ses bras de mère à l'homme nouveau, ne le délie pas seulement de l'escla-
vage du péché ; elle dépose en son âme un mystérieux principe de liberté
qui le rend éternellement rebelle à l'esclavage de l'homme.
» L'homme n'appartient plus à l'homme, il n'appartient qu'à Dieu, et
Dieu veut que ceux d'entre les hommes qu'il place à la tête de leurs frères
les gouvernent par la justice, par l'amour et par la liberté. Voilà la con-li-
tution éternelle donnée sur le Golgotha, sans cesse proclamée par l'ÉglicC,
et que nul pouvoir n'a pu violer impunément. »
Il a rappelé ce qu'il disait le l®*" mars :
« Il suffit de dire que si c'est un parti qui a tiré la Uépubliquc des
•294 1H5I.
flancs de sa mère , ette mère est bien la France, et reconnaît hautement
le fruit de ses entrailles. Personne ne peut se tromper au caractère de cet
aveu éclatant. Il n'est point irréfléchi, il n'est point dicté par la peur. Cha-
cun sait que la monarchie a définitivement perdu sa cause, que la France
est entrée définitivement dans une voie nouvelle, qu'elle est définitive-
ment républicaine.
» Point de parti contraire au principe républicain ! Point d'équivoque
sur la portée de ce principe! La meilleure des Républiques, c'est la Répu-
blique. Il n'y a nulle autre République possible que celle qui a pour de-
vise ; Liberté, Égalité, Fraternité. Le seul moyen d'éviter que ces mots
sacrés ne soient encore déshonorés par de sanglantes folies, c'est de les
prendre dans leur sens vraiment français, vraiment chrétien. Appuyé sur
tous les partis, le gouvernement sera républicain; appuyé sur un seul
parti, il serait révolutionnaire. Maudits soient-ils de Die>i et des hommes,
ceux qui commettraient cette impiété envers la France, envers la civilisa-
tion, envers l'humanité , d'arracher notre jeune République des voies
loyales oii elle s'avance, pour la perdre dans le despotisme et dans le
sang. »
Ces citations ontété inutiles ; les efforts de MM. Berryer et
de V.atimesnil ont été vains; M. Lubis et M. Veuillot ont été
condamnés l'un et l'autre à trois ans de prison. M. Veuillot
occupe à la Conciergerie le cachot dans lequel M. Proudhon
a été détenu pendant trois ans ; M. Lubis habile le côté des
voleurs, justement la geôle qu'habita M. Charles Hugo.
La réaction n'en fait jamais d'autres.
C'est un flux et reflux.
Deux rédacteurs de VAssemhlée nationale ont été con-
damnés chacun h six mois d'emprisonnement et 1,000 fr.
d'amende, pour fausse signature, par application des ter-
mes de l'article 3 de la loi du 16 juillet 1850. La même peine,
aux termes du même article, a été encourue par MM. Guizot
et de Salvandy, qui se sont fait transporter aux Madelon-
nettes, où ils occupent les deux chambres qu'occupaient en
septembre 1851 MM. Sarrut et Sarrans.
Toute l'éloquence de M^^ Barrot et Baroche, avocats de
MM. Guizol et de Salvandy, a été impuissante. Les termes
de l'article 3 de la loi du 16 juillet 1850 sont formels :
« Toute fausse signature sera punie d'une amende de 1 ,000 francs et
d'un emprisonnement de six mois, tant contre l'auteur de la fausse signa-
ture que contre l'auteur de l'article et l'éditeur responsable du journal. »
LA LIBERTE TRIOMPHE ET NE SE SENGE PAS. 295
Cependanl, M. Guizul ii ciabli, par la prcdiiclion dos
épreuves, qu'il n'avait fait que retranclier et ajouter fjue!-
ques mots à l'article de M. Charles Rabou ; mais Tavceal-
général a rappelé l'arrêt de la cour de cassation qui eoii-
tirme le jugement rendu en I80I contre le Patriote de la
Meurthe ; il n'y avait rien à répliquer.
De tous les journaux royalistes, il n'en est qu'un seul qui
ait écliai)pé aux poursuites du parquet, aux verdicts du
jury et aux rigueurs de la justice : c'est le Journal des
Débats ; mais cela s'explique naturellement par le concours
sans restrictions qu'il prèle au cabinet et à la République.
Fidèle à la liberté, et persistant à maintenir pour tous le
droit de tout dire, même le droit de se dire : les uns légili-
mistes, les autres bonapartistes, ceux-là orléanistes, la
Presse proteste aujourd'hui 18 septembre 1832 contre le
régime de la compression, avec la même vigueur qu'elle
protesta en septembre 1831, lors de la double condamnation
de V Événement, et en janvier 1849, lors de la condamnation
de la Voix du Peuple.
Si on a eu tort de condamner à trois ans de prison M. Prou-
dhon, et d'entasser dans les cachots de la Conciergerie, de
Sainte-Pélagie et des Madelonncttes, MM. Charles Hugo.
Victor Hugo, Meurice, Erdan, Paradis, Nefftzer, Jourdan,
Sarrans, Coq, Forcade, etc., cela ne suffit pas pour justifier
les mêmes condamnations infligées à MM. Veuillot, Lubis,
Delamarre, Charles Rabou, de Saint-André, de Salvandy.
Guizot, etc.
La liberté triomphe et ne se venge pas.
Dès qu'elle se venge, elle n'est plus la liberté ; elle est la
vengeance, elle est la réaction de la réaction.
Or, il n'est qu'un moyen de mettre fin à la réaction, c'est
de n'en pas faire.
Jamais et nulle part la liberté ne s'est fondée parla dic-
tature; partout et toujours, la liberté n'a duré que par la
liberté.
1851.
LE CATHOLICISME Eï LA LIBERTE.
" Je me convaincs tous les jours d'une vérité bien
démontrée à mes yeux, c'est que si le clergé de France
eût été sage, modéré, attaché aux principes de
l'Evangile, la religion romaine n'aurait subi aucun
changement en France. >'
GÉNÉKAL BONAPARTE. 3 janvicr 1707.
24 septembre 1851.
Pascal disait : « Des moines ne sont pas des raisons. » Je
réponds à M. Veuillot : Des injures ne sont pas des raisons.
Vos injures prouvent seulement que vous ne savez que dire
pour expliquer vos violentes diatribes contre la Monarchie
le lendemain de sa chute , vos ardentes apologies de la
République le lendemain de son triomphe, et pour donner
un sens restrictif à ces mots de MM. de Montalembcrt, de
Vatimesnil et de Riancey : a La liberté absolue en tout et
» pour tous, » et ceux-ci de M. le cardinal de Bonald : « Cette
» liberté qui rend nos frères des États-Unis si heureux,
« cette liberté, vous l'aurez ! » Qu'importe que je souligne
ces mots ou que je ne les souligne pas, que je les imprime
en italiques, en capitales ou en bas de casse? Cela en
change-t-il le sens? Ayez un peu de bonne foi, et avouez
donc que vous ne faites mine de répondre qu"alin de pa-
raître conserver une sorte de contenance !
Vous me demandez d'expli(iiier pourquoi la Presse s'e^t
départie, vis-à-vis (.lu clergé catholique, de la réserve dont
LE CATHOLICISME ET LA LIBERTÉ. 297
elle avait donné si longtemps l'exemple ? La réponse à celle
queslion sera simple parce qu'elle est vraie. Jusqu'en \H-iH.
j'ai cru sincèrement que lorsque le clergé revendiquait la
liberté de l'enseignement, c'était réellement la liberté qu'il
réclamait, et non le monopole, ainsi que le prélendaienl le
National, le Constitutionnel et le Jo^imal des Débats. Je
soupçonnais ces journaux d'èlre égarés par l'excès de l'es-
prit universitaire, et je les accusais de calomnier le clergé
catholique, VUnivers et ses rédacteurs. Mais depuis 1849,
j'ai vu le clergé à l'œuvre, je l'ai vu partout, sauf de très
rares exceplions, prendre le parti du monopole contre la li-
berté, des gouvernements contre les peuples, de l'oppres-
seur contre l'opprimé, du riche contre le pauvre; j'ai lu ce
que vous écriviez ; avant 1848, je n'avais vu votre face qu'in-
clinée humblement vers la terre et dans l'ombre ; depuis
1849, j'ai vu votre lôle arrogamment relevée et radieuse
d'intolérance ; c'est alors que je me suis mûrement de-
mandé si le clergé catholique, qui avait été si longtemps,
aux mains des gouvernements, un instrument de domina-
lion des peuples, ne devait pas être considéré et traité
comme un implacable ennemi de la liberté? D'abord le
doute commença par se glisser timidement dans mon es-
prit, puis il y entra plus profondément. Est-ce ma faute, à
moi, si le clergé, si empressé, en mars 1848 (1), de bénir
partout les arbres de la liberté, a changé tout-à-coup d'at-
titude et de langage dès que M. de Falloux fut nommé mi-
nistre de l'instruction publique, et que M. de Montalcmbeit
eut acquis l'influence qu'il exerce dans les conseils de
l'Elysée?
(1) Ouvrez le journal V Union du 29 février 1848, et vous y trouverez
ce qui suit ;
« Lorsque j'ai été au sommet de cette barricade, une voix s'est fait en-
tendre au milieu du groupe, criant : Vive M. l'abbé ! Beaucoup de voix
ont répété ; Vive M. l'abbé ! J'ai remercié ces braves gens, ces ouvriers
chrétiens, et je les remercie de nouveau. Je ne saurais mieux leur expri-
mer ma reconnaissance et ma confiance qu'en faisant connaître les senti-
ments généreux dont ils sont animés. Vans l ère nouvelle qui se prépare,
les prêtres ne leur feront pas défaut. »
(L'abbé rouGUET. 29 février. — VUnion.)
298 1S51.
Je n'aimais pas el je ne cunipienais pas Voltaire, vous me
l'avez fait comprendre; aussi, tandis que le Constitution-
nel, qui avait toujours attaqué les jésuites et le parti cléri-
cal, se mettait à les défendre, la Presse, qui les avait abrités
sous le manteau de la liberté, reconnut-elle la nécessité de
les abandonner, et les abandonna-t-elle.
C'est alors que de pieux et vénérables ecclésiastiques
vinrent me dire : Ne confondez pas le dogme avec l'abus ;
attaquez l'abus, n'attaquez pas le dogme. Mais où finit le
dogme, où commence l'abus? Où commence l'autorilé tem-
porelle du pape , où finit son infaillibilité spirituelle ?
Qu'est-ce qui doit être reliié du compte de l'Église et de la
foi pour être exciusivenienl reporté au compte du Clergé el
de l'intolérance ? Je leur demandai de me tracer la ligne
de démarcation, et j'attends qu'ils l'aient fait.
Je l'avoue : lorsque la religion catholique parle le langage
des mandements de M. l'archevêque de Paris, j'en suis pro-
fondément ému et troublé, et je me dis que si la société et
la loi étaient à l'image d'une telle religion, l'homme n'aurait
plus de vœux à former; il n'aurait plus que des actions de
grâces à rendre ; mais lorsque le lendemain, monsieur, je
lis vos articles, vos diatribes, vos injures, vos hideuses apo-
logies d'exécrables massacres (1), je sens renaître aussitôt
mes doutes et mes défiances; je me demande ce qu'il faut
penser, espérer et attendre d'une religion qui inspire de la
sorte des dévots aussi exemplaires que vous, et des jour-
naux aussi orthodoxes que V Uni vers ?
Alors je m'explique tout l'efîort du dix-huitième siècle, et
l'immense influence acquise et exercée par les écrivains
qui combattirent, à cette époque, le jésuitisme et la domi-
nation cléricale, teints du sang versé à flots par les mas-
sacres de la Saint-Barthélémy, par le rappel de TÉdit de
Nantes, par les Dragonnades, par rinquisition.
(\) Voici en quels termes V Univers célèbre la Saiiit-Harllu-lemy :
« Oui, lu Saiut-Bartholemy a été un événement politique! En cfîct, la
nuit du 24 août 157J a été une iniproviàation. Ou voulait depuis long
U'mp'5, il est vrai, à l'exception de Charles IX, que »on uffcction pour Co-
LE CATHOLICISME ET LA LIBERTE. 299
Alors j'ouvre l"oreilIe à ceux qui déclarent et aflirniont
que le culte catholique et le triomphe de la lii)eité s'ex-
cluent réciproquement, cl qu'il faut absolument choisir.
Je ne sais que leur répondre. Je cherche, et je ne trouve
pas.
Cependant, je veux encore en douter; mais dès que la
vérité de cette affirmation me sera pleinement démontrée,
toute incertitude disparaîtra de mon esprit : je choisirai,
sans hésiter, la liberté. Quant à présent, je me borme à de-
mander le plus tôt possible l'entière séparation de l'Eglise
et de FÉtat.
Vous pouvez, monsieur, continuer de dire que je ne suis
pas catholique ; oui, cela est vrai, je ne le suis pas comme
vous.
ligny faisait visiblement incliner vers la réforme, se défaire des princi-
paux chefs liuguenots. La tentative d'assassinat sur la personne de l'ami-
ral, qui avait eu lieu quelques jours auparavant, avait exaspéré les
protestants, au point qu'un conflit armé était devenu imminent. C'est
alors que Catherine de Médicis, indifférente en matière religieuse, et, par
conséquent, disposée à accueillir le calvinisme si aucun danger pour elle
ne l'eût accompagné, convoqua le conseil du roi et fit prendre à ce dernier
la résolution à laquelle d'abord il s'était refusé.
» Le massacre fut donc arrêté. Les chefs et les religionnaires les plus
compromis étaient seuls désignés à la vindicte publique. Mais le peuple,
une fois lâché, ne voulut plus écouter la cour, qui cherchait à l'apaiser,
et il assouvit pleinement sa vengeance envers les hérétiques qu'il détestait
et contre lesquels il avait amassé une longue haine. En ce sens, la Saint—
Barthélémy- a été populaire ; de plus, son résultat a été national. Quant
au moyen employé, il a été une inspiration du génie italien. »
1851
m MOT DE STANISLAS DE GIRARDIX,
22 septembre 1*^51.
Il y a deux manières de provufiucr les révolutions :
En refusant tout absolument ;
En demandant tout simultanément.
.Or, ce que je voudrais prévenir, c'est une révolution.
J'agis en conséquence.
On disait un jour deN... devant M. Stanislas de Girardin,
qui avait l'esprit juste cl la répartie vive : — « C'est un mau-
vais joueur, »
— Ne dites pas de mal des mauvais joueurs; je les aime.
— Comment cela?
— Oui, parce que leur humeur prouve qu'ils ont l'inten-
tion de payer.
Je dis la même chose de ceux qui ont sincèrement peur
des révolutions : leur peur prouve qu'ils n'ont pas lïnten-
tion de s'enfuir.
Mais de ceux qui poussent aux révolutions, je m'en défie
toujours, et l'on ne saurait trop s'en délier. Ce sont les plus
prompts à se sauver.
11 n'est qu'un moyen de prévenir les révolutions et de les
clore, c'est d'en avoir peur la veille, et de n'en avoir pas
pcMU" le Icntieuiain.
1851
L'OPINION PUBLIQUE ET LE JURY.
I.
21 septembre 1851.
Le Journal des Débats me représente un lamentable pas-
sager à bord d'un navire dont tout l'équipage, capitaine,
pilote, matelots, auraient malheureusement péri. Tantôt
courant de la poupe à la proue; le plus souvent immo-
bile, les mains jointes, ne sachant comment s'orienter
et quelle manœuvre l'aire ; craignant de jeter l'ancre, et
n'osant pas loucher la barre du gouvernail; invoquant tous
les vents contraires et redoutant chacun d'eux !
Pauvre Journal des Débats !
Aujourd'hui, c'est à l'Opinion publiqiie qu'il s'en prend,
très timidement, je dois me hâter d'ajouter. C'est elle qu'il
rend responsable de toutes les condamnations encourues
par les journaux qui s'efforcent d'affermir la République.
Je viens défendre l'Opinion publique contre cette injuste
accusation, contre cette accusation irréfléchie, inconsi-
dérée, qui prouve que le Journal des Débats, s'il n'a pas
perdu la boussole, ne sait point s'en servir.
C'est ce qui résulte des citations suivantes de l'article du
Journal des Débats :
« Les procès de presse sont jugés pnr le jury. L'in'stitution du jiirs' est
■m 1861.
regardée comme une des plus grandes garanties de la liberté des citoyens
et de l'indépendance de la justice; et si on voulait demain le supprimer
ou y soustraire les procès politiques, cette tentative serait regardée comme
un attentat par les journaux condamnés aujourd'hui. Et cependant nous
serions très disposés à croire que, daus l'état actuel de l'opinion publique,
si les procès de presse étaient portés devant les tribunaux ordinaires, ils
y rencontreraient plus d'indulgence que devant le jury. Pourquoi? parce
que l'essence, le caractère, le principe même de l'institution du jury, c'est
d'être la représentation, l'écho des sentiments, des passions, nous dirions
même des préjugés et des rancunes du public. Nous n'attaquons pas plus
ici le jury que nous ne voulons attaquer la nature humaine. Cette mobi-
lité, et, pour ainsi dire, cette sensibilité du jury, qui fait que toutes les
variations de l'esprit public se communiquent à lui comme celles de l'at-
mosphère agissent sur le thermomètre, sont précisément la raison de son
institution. Il a été créé pour accommoder l'invariabilité absolue de la
loi aux changements inévitables de l'esprit du temps et des mœurs.
» Quand donc les journaux condamnés accusent la loi ou les juges qui
sont tenus de l'appliquer, ils se trompent. Les tribunaux ordinaires ont,
pour tout le monde, cet avantage qu'ils ont une jurisprudence. On a fait
contre nous certaines lois, soit de fiscalité, soit de réglementation, qui
peuvent nous gêner; mais du moins, avec elles, nou.s savons jusqu'où
nous pouvons aller. Le jury n'a pas de jurisprudence ; et voilà ce que les
journaux oublient ou ne veulent pas voir. Quand ils ont affaire au jury,
ils ont affaire à l'opinion du pays dans sa représentation la plus exacte,
la plus immédiate, la plus journalière, la plus prise sur le vif; et quand
ils sont frappés, c'est l'opinion qui les frappe, c'est le sentiment public.
Que prouvent donc les condamnations rigoureuses qui frappent aujourd'hui
la presse? Elles prouvent, ce que nous savions du reste, que les journaux,
et nous n'en exceptons aucun, ne sont point pour le moment dans les
bonnes grâces du public. Il est inutile de se le dissimuler, nous ne som-
mes pas populaires. L'opinion est dans une de ces périodes de réaction qui
succèdent toujours aux commotions irrégulières ; le spectacle et la crainte
du désordre la jettent à l'autre extrémité de l'ordre. Nous n'avons pas le
moindre doute que, sous le dernier régime monarchique, des articles de
journaux comme ceux qui viennent d'être si rudement condamnés n'eus-
sent été acquittés par le jury.
» Ce n'est pas un réquisitoire qui fera condamner un article de journal ;
c'est l'esprit qui est dans l'air. Cet esprit est en ce moment contre nous,
nous le savons ; mais qu'il nous soit permis de le dire en dehors de tout
esprit de parti, nous ne craignons pas qu'il soit le plus fort. Il suit au-
jourd'hui le mauvais exemple que lui a donné la presse elle même : il
abuse de sa force, et à son tour il engendrera la réaction. »
Il sor.'iil flifflcil(N nu\ yeux de qui sait un pou co qu'il lit.
LOPINION PUBLIQUE F/f LR JURY. :Î03
(J'ontasser dans un article plus d'erreurs et de se monli'or
moins instruit des clioses qu'on écrit.
Mais cela s'explique par ce que je viens de dire. Le Jou)--
naldes Débats n'a plus de direction ; il n'est plus qu'une
ombre errante dans le cimetière des monarchies inhumées.
Les procès de presse sont jugés par le jury ; cela est vrai.
Mais ces procès, qui l'en saisit, qui l'en fait juge? Est-ce
que le jury qui condamne ou qui acquitte poursuit d'office ?
Est-ce que ce n'est pas la magistrature amovible, c'est-à-
dire le ministère, qui saisit, qui instruit, poursuit, requiert
et réplique ?
Si le ministère public ne poursuivait pas, le jury ne con-
damnerait pas.
Si le ministère public n'avait pas poursuivi, en 1840,
M. Lamennais, le jury ne l'eût pas condamné, et il n'eût pas
subi une année de prison.
Si le ministère public n'avait pas poursuivi, dans les pre-
mières années de la monarchie de 1830, MM. de Conny, de
la Rochefoucault-Doudeauville, etc., MM. de la Rochefou-
cault-Doudcauville et de Conny n'eussent pas été con-
damnés par le jury.
Si la Gazette de France n'avait pas été saisie et poursuivie
dix-huit ou vingt fois au moins par les procureurs géné-
raux de MM. Persil, Barthe, Martin (du Nord) et Hébert, la
Gazette de France n'aurait pas eu à subir les innombrables
condamnations qu'elle a encourues.
Le jury n'a condamné tant de fois la Gazette de France
que parce que le ministère public la lui avait dénoncée
comme coupable, comme criminelle.
Criminelle d'être restée fidèle à sa foi monarchique !
Condamnée pour ce qui aurait dû la faire honorer!
0 singulière contradiction des temps de troubles où nous
vivons !
Ou c'était la Gazette de France qui, de 1830 h 1847, avait
raison contre le jury qui la condamnait, ou aujourd'hui
c'est le parquet qui a tort d'encour?sei' indii'ectement la
304 185t.
presse monarchique en poursuivant exclusivement la presse
démocratique.
Ou la légitimité est l'erreur, ou elle est la vérité ; si elle
est la vérité, comment jurés et magistrats l'ont-ils, pen-
dant dix-sept ans, condamnée à la prison et à l'amende ?
Si elle est l'erreur, comment, depuis deux ans, la glori-
fient-ils par l'impunité dont ils la laissent jouir?
Mais lorsqu'on moins de vingt années, on a vu trois ré-
gimes se succéder : — la Monarchie d'expédient détrôner
la Monarchie de principe, puis la République de nom dé-
trôner à son tour la Royauté de fait, cette royauté mixte,
qui n'était ni le droit divin ni le droit populaire, qui pour-
rait dire avec certitude de quel côté est l'erreur et de quel
côté est la vérité ?
C'est surtout dans ces temps de troubles, où toutes les
questions sont agitées, que la prudence la plus vulgaire
devrait conseiller de s'abstenir de toutes poursuites et de
tous procès pour cause d'opinions politiques.
C'est compromettre imprudemment la magistrature et le
jury !
Ne voit-on pas MM. Guizot et Duchàtel marchant à la re-
morque de MM. Berryer et de Larcy, les flétrisseurs faisant
cause commune avec les flétris, soutenir dans le journal
l'Assemblée nationale, comme les seules vraies, les doc-
trines légitimistes qu'ils faisaient, il y a quatre ans, pour-
suivre et condamner impitoyablement ?
Ce fait lumineux est un phare qui devrait montrer
recueil.
Maintenant, je demande incidemment laquelle des deux
conduites est la plus glorieuse, de la conduite de M. de Ge-
noude, sacrifiant tout à sa foi monarchique, fortune et
liberté, ou de la conduite de M. Guizot, adorant le principe
qu'il avait renié et reniant le fait qu'il avait adoré ?
Je le demande à messieurs les jurés qui auront à pro-
noncer sur l'adverbe criminel qui a suffi pour motiver la
saisie du numéro de la Presse du vendredi 19 septembre
1851, et qiK' je relire dès qn"il a pu prèl(>r à Téquivoque.
L'OPINION PUBLIQUE ET LE JURY. 305
car je ne veux pas donner à l'accusation, encore moins à la
condamnalion, si elle pouvait avoir lieu, le plus frivole
prétexte ?
Cet adverbe criminel, c'est le mot glorieusement.
Le ministère public y a vu le délit d'apologie d'un fait
qualifié crime ou délit par la loi pénale.
Je le déclare hautement et spontanément, afin de faire
crouler l'accusation par sa base : aucune pensée de pareille
apologie n'est entrée dans mon esprit, et quand j'ai parlé
de « drapeau de la jeune République, glorieusement troué
» par les balles de deux condamnations et de quatre
» amendes, » je n'ai entendu louer que l'intrépidité d'une
conviction profonde, que l'abnégation qui s'immole à ce
qu'elle croit être la vérité.
Oui ou non, est-il vrai que M. de Genoude ait glorieuse-
ment défendu pendant dix-huit années, au prix de sa
liberté et de sa fortune, malgré le parquet et le jury, le
principe monarchique et le suffrage universel ? Se fût-il
plus glorieusement conduit en les désertant ?
Même en défendant une cause qui ne serait pas juste,
une doctrine qui ne serait pas vraie, ne peut-on pas com-
battre et succomber glorieusement ? Le Français qui, obéis-
sant à la voix impériale, tombait percé d'une balle espa-
gnole à Burgos, et l'Espagnol qui, défendant l'indépendance
nationale, tombait frappé d'une balle française, également
à Burgos, ne périssaient-ils pas l'un et l'autre glorieuse-
ment ? Les journées de juillet, tant de fois qualifiées de
glorieuses, dans un si grand nombre d'adresses et de dis-
cours, n'auraient-elles donc été ^/or/ewses que parce qu'elles
auraient été victorieuses ?
Mais je m'aperçois que cette digression est déjà trop
longue; je me hâte donc de revenir au Journal des Débats.
Je crois avoir pleinement démontré que si le ministère
public ne poursuivait pas, le jury ne condamnerait pas ;
qu'en conséquence, la responsabilité tout entière du ré-
gime de la compression des idées retombe directement sur
le pouvoir exécutif.
::. 20
306 1851.
Maintennnt, il me reste à examiner s"il est vrai que les
journaux inculpés, « lorsqu'ils ont affaire au jury, aient af-
y> faire à V opinion du i^ays dans sa représentation la plus
» exacte^ la plus immédiate, la plus journalière, la plus
y> prise sur le vif . » Expressions du Journal des Débats.
C'est la loi du 9 août 1848 sous les yeux que je réponds
fermement : Non.
La liste des jurés, poureliaquo conunune, est dressée par
le maire.
Cette liste annuelle comprend un juré par deux cents ha-
bitants; toutefois, le nombre total des jurés ne pourra
excéder quinze cents que dans le département de la Seine.
Les jurés qui doivent faire partie de la liste annuelle sont
désignés par une commission composée :
1° Du conseiller général du canton, qui sera président ;
2" Du juge-de-paix, vice-président, et de deux membres
du conseil municipal de chaque commune du canton, dési-
gnés spécialement par ce conseil.
Dans la ville de Paris, la commission est composée pour
chaque arrondissement :
1° De trois membres du conseil municipal, dont le plus
âgé est le président ;
2° Du maire et des adjoints de Tarrondissement ;
3*^ Du juge de paix.
Or, Paris n'a pas de conseil municipal élu, ; le conseil
mimicipal actuel continue d'exister en vei'tu du décret du
3 juillet 1818, ainsi concti :
« La ville (le Paris et le département Je la Seine seront l'objet d un
décret spécial. Toutefois, une commission provisoire, municipale et dépar-
tementale, instituée par le pouvoir exécutif, remplacera jusqu'à la pro-
mulgation prochaine de ce décret le conseil dissous par le gouvernement
provisoire. »
De ce (|ui précède, il résulte qu'il tous les degrés les jurés
sont choisis parle pouvoir exécutif.
Vraisemblablement il ne les choisit pas parmi ses adver-
vaires politiques.
Ainsi s'explique l(»iil nalnrellemciU et très simplement
T/OPINION PlFiLIQUE KT LE JURY. 307
comment tous losjoiirnnux qui ont élo traduits devant le
jui'y par le miiu'slère public, depuis un an, ont été con-
damnés, et conunent, au contraire, VEvénemcnt, défendu
par M" Cillant, et la Presse, défendue par M" Langlais,
avaient été Tun et l'autre précédemment acquittés.
Autrement, comment expliquer ce fait extraordinaire :
le jury de la Seine condamnant, en 1850, tous les journaux
démocratiques, et la majorité électorale de ce même dé-
partement écartant, en 1850, MM. Foy, Lahitte, Bonjean et
Leclaire, pour nommer MM. Carnot, Vidal, de FlotteetSue?
Si l'opinion du Journal des Débats était fondée, ce ne se-
rait plus le suffrage universel qui représenterait l'opinion
publique, ce serait le jury.
Une telle opinion, dépourvue de toute base et de toute
sanction, vole en poussière dès qu'on la passe au crible de
l'examen.
Les condamnations rigt)ureuses tlont.la presse démocra-
tique est exclusivement l'objet prouvent uniquement que
le jury de la Seine se recrute dans l'opinion opposée à celle
de la majorité électorale.
Attribuer ces condamnations à « Vesprit qui est dans l'air, 'i
c'est faire un article en l'air ; car si l'esprit qu'on suppose
dans l'air existait réellement, la loi du 31 mai n'existerait
pas, puisque M. Sue n'aurait pas été nommé le 2 mai 1850 et
que .M. Leclaire aurait été élu.
Cela dit, et le régime de la compression des idées admis,
il est parfaitement simple que les jurés qui souhaitent le
rétablissement de la monarchie condamnent les écrivains
qui concourent à l'affermissement de la République, de
môme que, de 1830 à 1847, les jurés qui trouvaient de leur
goût la Monarchie d'expédient condamnaient les écrivains
qui réclamaient la Monarchie de principe.
En politique, la conscience c'est l'opinion.
308 1851.
IL
Je viens de dire qu'en politique, la conscience c'est l'opi-
nion. En veut-on une preuve ?
La voici :
En même temps que la Presse est poursuivie pour un
adverbe, on ne poursuit pas les journaux qui ont imprimé
et reproduit cette audacieuse et criminelle provocation :
«Partageant avec M. delà Valette l'honneur de n'aimer ni la République
ni la Constitution, croyant avec lui que le jour où toutes deux disparaî-
tront sera un beau jour pour la France, il est naturel que nous interve-
nions dans ce débat, et que nous disions hautement que nous sommes très
résolus à conseiller à l'Assemblée de décider, 7iialgré le vélo absolu des 278,
que la Constitution sera revisée. Maintenant, si nos législateurs à 25 fr.
veulent faire des barricades, jouer aux conventionnels et offrir leur vie à
celle qui les a si généreusement dotés, libre à eux. Seulement, on renver-
sera leurs barricades, on les traitera en factieux; l'armée, dans les rangs
de laquelle viendront prendre place tous les hommes d'ordre, balaiera tous
les Montagnards qui se montrent aujourd'hui si menaçants. M. de la Va-
lette a donc raison d'affirmer que nous iriserons les ficelles à l'aide des-
quelles nos adversaires prétendent nous enchaîner à la légalité. »
Cependant l'article l*"" de la loi du 7 août est formel : il
punit toute attaque contre les droits et l'autorité de PAs-
semblée nationale, les institutions républicaines et la Con-
stitution.
L'article 4 de cette même loi n'est pas moins formel : il
punit quiconque aura excité à la haine ou au mépris de la
République.
L'article 7 punit quiconque aura cherché à troubler la
paix publique en excitant le mépris ou la haine des ci-
toyens les uns contre les autres.
Or, je le demande, si la majorité de PAssemblée législa-
tive cédait aux suggestions réitérées de la presse réaction-
naire, et passait outre les prescriptions formelles de l'ar-
ticle 111, ne serait-ce pas la Constitution violée dans sa
lettre, et la gueire civile éclatant aussitôt dans la rue?
Je me borne, sans insister, \\ poser cette (lueslion.
L'OPINION PUBLIQUE ET LE JURY. 309
m.
22 septembre 1851.
Un adverbe aussement interprété suffît pour qu'on sai-
sisse la Presse h la poste et dans ses bureaux, et pour qu'on
traduise son gérant devant la cour d'assises.
Mais aucune poursuite n'a été dirigée contre la déclara-
tion suivante, dans laquelle on se déclare prêt à fouler aux
PIEDS la Constitution et la loi :
« Nous voulons le maintien de la loi du 31 mai, la réélection du prési-
dent, et empêcher une Assemblée quelconque de s'ériger en Convention.
Atin d'atteindre ces résultats, uous sommes résolus à marcher contre l'é-
meute et à fouler aux pieds les articles à l'aide desquels on croit enchaîner
notre volonté ; nous ne reculerons pas même devant un 18 brumaire, et
nous conseillerons à Louis -Napoléon Bonaparte d'étouffer la République le
jour où elle essaiera de réaliser une seule de ses mena'ces. b
Il se peut que MM. les jurés , appelés à prononcer sur
l'existence du journal la Presse, propriété qui repré-
sente un capital de deux millions quatre cent mille francs,
soient du même avis que MM. du parquet, et qu'ils pensent
qu'il est à la fois juste de poser des couronnes sur la tête de
ceux qui proposent d'ÉTOUFFER la république et de river
des fers aux pieds de ceux qui persistent à défendre la lé-
galité. Si telle est l'opinion de MM. les jurés, nous ne ferons
rien pour l'ébranler. Seulement, nous voulons pouvoir dire
qu'ils ont été exactement avertis et qu'ils ont prononcé en
parfaite connaissance de cause.
1851
M. LÉON FAUCHER.
1.
25 septembre 1851.
M. Léon Faucher qui se fait tirer 13 coups de canon, de
minute en minute, à son entrée à Reims, escorté d'un îovl
piquet de gai-de nationale à cheval, et 13 autre coups de
canon à sa sortie ; M. Léon Faucher, qui a tant de scrupules
lorsqu'il s'agit d'observer le décret du 24 messidor an XII,
et qui en a si peu lorsqu'il s'agit d'observer les statuts delà
Légion-d'IIonneur, lesquels ne permettaient pas qu'on le
promût au grade d'officier avant qu'il eût été quatre années
chevalier; M. Léon Faucher, qui qualifie « d'ABIME et de
» DÉSASTRE IMMENSE » la Révolution de Février, est le
même M. Léon Faucher qui, signant le quatorzième, de-
mandait la mise en accusation de MM. Guizot, Duchàlel,
Salvandy, Dumon,Gunin-Gridaine, Jayr, Hébert, ïrézel et
Montcbello.
M. Léon Faucher a prononcé deux discours, fun à Reims,
l'autre à Châlons.
A Reims il a dit .
« Monsieur le président du tribunal et de la chambre de commerce,
» Je n'ai pas oublié et je n'oublierai jamais qu'après l'amour que je
rte à mon pays et le dévoûment que je dois mettre à le servir, mes
préocoupations les plus chères doivent être pour la ville qui m'a ouvert la
car.ièro politique.
M. LÉO-N 1 Al eu EH. 311
» Élu pur elle, j'entrai dans la chambre comme membre de l'opposition
modérée et constitutionnelle. Bientôt, je vis tomber la monarchie , à la
chute de laquelle, J2 dois me rendre cette justice, je n'ai en rien contribué.
» Dans ce désastre immense, qui, après avoir englouti le trône, mena-
çait d'engloutir la société tout entière, je compris que les gens de bien ne
devaient avoir qu'une seule pensée , le salut de la patrie. Je ne voulus
plus voir dans le pays, et surtout dans cette ville qui m'avait nommé, je
ne voulus plus voir d'adversaires.
» Je ne vis que des auxiliaires, des alliés, des amis dans tous les liona-
mes d'ordre, de bien et de cœur qui, oubliant leurs anciens dissentiments,
se vouaient à la défense de la société. Je n'avais pas l'ambition de gravir
les degrés du pouvoir ; mais le sort et la confiance du président de la Ré-
publique m'appelèrent dans les conseils de l'État. Si j'acceptai, ce fut
pour avoir vu des capitaines plus anciens et plus habiles que moi se re-
tirer de la lutte, vaincus par les événements. De simple soldat, je devins
général, et j'arrivai au pouvoir comme nn soldat s'élance sur la brèche,
avec le ferme propos de vaincre ou de mourir.
» Les circonstances peuvent devenir difficiles, et, pour conjurer la crise
qui nous menace, il faut que tous les gens de bien oublient leurs divi-
sions, sans inten-oger les antécédents de personne et, sans regarder de
quel côté leur viennent leurs auxiliaires. Grâce à cette union, grâce à la
concorde des honnêtes gens, les périls ne tarderont pas à disparaître, et
nous pourrons encore espérer un bel avenir pour notre chère France. »
M. Léon Faucher, prétend : « QuHl peut se rendre cette
» justice qu'il n'a en l'ien contribué à la chute de la mo-
» narchie. »
Je Je demande : Que pouvait donc Taire de plus M. Léon
Faucher que de mettre en accusation le ministère ?
J'ajoute : Qu'est-ce que le ministère Guizot avait donc
fait de plus que le miiuslère-FauchiM-?
Le jour où le ministère-Faucher serait mis en accusation,
qu'y aurait-il h retrancher à l'acte de mise en accusation
du ministère-Guizot dressé par M. Faucher?
M. Léon Faucher qui qualifie, en 1851, de « DÉSASTRE
» IMMENSE » la révolution du 2i février, s'exprimait en
des termes très différents le 20 mars 1848 ; il voyait eu elle,
à cette époque le « triomphe de. la liberté. »
Sa profession de foi est là pour l'attester :
« Citoyens,
» Le jour même où la %ille de Reims m'honorait de son mandat, après
une lutte g'orieuse, vous l'avez élargi et élevé comme par pressentiment
312 1851.
prophétique des événements qui devaient s'accomplir. Le choix que ve-
naient de faire les électeurs a été ratifié, vous le savez, par les acclama-
tions du peuple.
» Je vous le disais alors avec un légitime orgueil et avec un entier dé-
voûment : « Je ne me considère pas comme le mandataire exclusif
» d'une classe d'hommes, quelque honorables qu'ils soient ; je dois, je
» veux être le représentant de tous les citoyens, et des plus humbles, des
» plus laborieux avant tous les autres. »
» C'est à vous déjuger ma conduite, citoyens; mais je crois ponvoir
dire qu'elle a été conforme à mes paroles. J'ai la conscience d'avoir fait,
pendant deux ans, dans la chambre élective, ce que j'avais fait pendant
quinze ans dans la presse ; d'avoir combattu sans relâche le gouvernement
personnel, la corruption et le privilège; d'avoir défendu sans faiblesse la
liberté, le droit, la cause de la Révolution.
» Fidèle au serment que j'avais prêté, je n'appelais pas la République;
je l'accepte aujourd'hui loyalement, hautement, sans an-ière- pensée. Ce
que je voulais, ce que je poursuivais de toutes mes forces, c'était le gou-
vernement du pays par le pays. La monai-chic nous l'a refusé, la Piépubli-
que nous le donne : j'y apporterai, si vous m'en jugez digue, mon humble,
mais énergique concours. La République vivra ; elle vivra, si nous le vou-
lons, forte et durable : c'est à nous de prouver qu'elle est compatible, en
France, avec l'ordre et avec les grands principes sur lesquels repose la so-
ciété. Je travaillerai, pour ma part, avec bonheur, à démontrer à l'Eu-
rope, qui nous contemple pour nous imiter, que le meilleur gouvernement
est celui auquel s'associe tout le monde.
» Vous m'avez vu à l'œuvre dans l'Assemblée dont la révolution de Fé-
vrier vient d'abréger la carrière. Vous savez que je déteste l'anarchie à
l'égal du despotisme, que je souhaite avec passion la liberté et la grandeur
de la France, que l'amélioration du sort des classes laborieuses a fait le
principal objet de mes études et de mes écrits. C'est à vous maintenant
d'examiner si je puis, aujourd'hui comme hier, servir les intérêts et con-
tribuer aux destinées de la nation.
» On vous dira que des circonstances noiivelles demandent des hommes
nouveaux. Je comprends que ceux qui occupaient des emplois publics ou
qui faisaient partie de la majorité dans les chambres, sous la monarchie,
renti'cut dans la vie privée à ravénement de la République. Quant à ceux
qui, comme moi, n'ont jamais quitté les rangs de l'opposition depuis 1830,
qui ont défendu pied à pied le terrain de la liberté lorsqu'il pouvait être
périlleux de le défendre, ils ne croient pas que le moment où la liberté
triomphe soit pour eux celui de se mettre à l'écart.
» Je viens donc, mes chers concitoyens, solliciter vos suffrages. Ce qui
était déjà un honneur pour moi devient aujourd'hui un devoir. Les circon-
stances peuvent paraître dilliciles; j'y vois une raison de plus d'ambition-
ner le poste que vous m'avez confié. Si les électeurs de la Marne jugent à
M. LÉON FAUCHER. 313
propos de me continuer le mandat que j'avais reçu de Reims, je n'eu dé-
serterai point les obligations, quoi qu'il arrive.
» Veuillez agréer, citoyens, l'assurance de mon entier dévoûment.
J> Paris, le 20 mars 1848.
» LÉON FAUCHER. »
Ainsi parlait M. Léon Faucher à l'époque où il voulait être
le représentant de tous les citoyens et des plus humbles et
des PLUS LABORIEUX AVANT tous les autres !
Il avait, disait-il, la passion de la liberté !
On vient de lire sa profession de 1848. Maintenant, qu'on
lise l'incroyable discours qu'il a prononcé à Châlons :
« Messieurs,
» Je me suis dérobé à la gestion des affaires publiques pour venir m'as-
seoir pendant quelques instants au milieu de vous et pour assister à cette
fête du travail que vous encouragez par vos récompenses et vos conseils,
que vous honorez par vos exemples. Il n'est pas d'homme politique qui,
dans les luttes de chaque jour, ne cherche, pour calmer son imagination
et réchauffer son cœur, les épanchements de la famille; mais, la campa-
gne terminée, c'est à la famille électorale qu'on vient demander force et
appui.
» Avant les difficultés de 1852, j'ai éprouvé le besoin de m'appuj'er en-
core sur votre affection et sur votre estime. Je reçois avec reconnaissance,
avec bonheur, et, laissez-moi le dire, avec orgueil , les témoignages qui
m'en sont prodigués. Mes premiers liens avec votre département s'étaient
formés dans des temps calmes. Les épreuves des mauvais jours les ont ci-
mentés.
» Quand je songe à la confiance que vous placez en moi, sûr du
dévoûment par lequel j'y réponds, je vous demande la permission de la
considérer comme un lien indissoluble. Ce dévoûment, voilà ce qu'à Châ-
lons et à Reims, dans les paroles qui m'ont été adressées, on a bien voulu
louer dans votre représentant.
» Ne m'en faites pas un mérite, messieurs. Le dévoûment aujourd'hui
devrait être une vertu vulgaire, car la patrie a besoin du nôtre tous les
jours. 11 est pour les citoyens, dans les circonstances présentes, ce qu'est
pour les soldats le courage devant l'ennemi. Vous vous rappelez de quelle
hauteur la France tomba dans Yabime de Février. Vous savez comment la
Providence, prenant Louis-Napoléon par la main, s'est servie de lui pour
rétablir l'ordre. Une dernière barrière nous retient ; ce ne sera pas trop
des efforts persévérants, désintéressés et patriotiques de tous les bons ci-
toyens pour la détruire ou pour l'abaisser.
» J'ai dit, messieurs, que le dévoûment ne devait pas nous coûter au-
jourd'hui, j'ajoute que pour vous et pour vos représentants le doute s'a-
pluuit et les voies sont faciles. L'esprit public, dans ce département, n'est
314 18ôi.
pas seulement ferme et modéré, il a de plus la hardiesse opportune et leà
ressources de l'initiative. C'est de CLâlonsmème qu'est parti, dès 1849, le
premier cri de révision ; ce cri qui a trouvé pour écho, eu 1851, les signa-
tures de 1,700,000 pétitionnaires et les votes de quatre-vingts conseils gé-
néraux.
» Vous avez, messieurs, clairement indiqué le Lut, et, selon votre ha-
bitude, vous ne vous êtes pas laissé détourner. Vous avez fait cela sans
vous agiter ni vous émouvoir, eu hommes qui savent que la France est
majeure, et qu'aucun obstacle ue peut arrêter ni aucun lien enchaîner sa
volonté. Honneur, messieurs, à votre résolution et à votre prévoyance.
Vous avez placé bien haut le drapeau du département de la Marne ; nous
nous efforcerons, mes honorables collègues et moi (car ils nous permet-
tront de parler ainsi pour eux), de nous montrer dignes de le porter. »
Conimenl M. Léon Faucher, doue d'un esprit si pénétrant
et d'un coup-d'œil si prompt, ne s'est-il aperçu qu'en 1851
que la révolution du 24 Février 1848 fût un ABIME ?
Le 15 février 1849, étant ministre de l'intérieur comme il
l'est aujourd'hui, 25 septembre 1851, M. Léon Faucher la
jugeait tout autrement, car il s'exprimait ainsi :
a Les journées du 23 et du 24 Février 1048 ont changé le principe et la
forme du gouvernement en France. La monarchie a fait place à la Ré-
publique. Cette grande révolution s'e.it accomplie presque sans résistance
et en quelques heures. Jamais la Providence n'avait révélé avec plus d'é-
clat des desseins longtemps méconnus par les hommes.
» La révolution de Février a ét.-ibli en France la suffrage universel; elle
a appelé, et ce sera son éternel honneur, à la vie politique, sans troubles
ni diiUcultés, la nation tout entière ; l'égalité politique est venue compléter
et fortifier l'égalité civile. La nation s'appartient désormais, et tous les ci-
toyens concourent au gouvernement.
» Une révolution qui a fait d'aussi grandes choses mérite de rester dans
la mémoire et de prendre place dans la reconnaissance du peuple. »
Avant qu'il ne fût ministre de l'intérieur et même repré-
lanl du peuple, M. Léon Faucher avait expliqué et justifié
en ces termes la révolution du 24 Février :
a Je considère ce qui se passe aujourd'hui comme la juste ]iunition des
fautes que la bourgeoisie a commises. Je reconnais que les classes labo-
rieascj, jusque dans leurs colères, sont les instruments de la Providence,
qui veut transférer le pouvoir en d'autres mains, b
Qu'a-t-on fait pour ces classes laborieuses, instruments
de la Providence?
M. LEON FALCllKR. 31:3
Je le demande à M. Léon Faucher lui-même.
Le droit universel de suflrage avait élé consacré par trois
élections : élection du 28 avril 1848, élection du 10 dé-
cembre 1848, élection du 13 mai 1849. Ce droit, on le leur
a enlevé !
3,^00,000 électeurs ont élé exclus des collèges électoraux
et assimilés aux vagabonds dans ces termes dédaigneux
dont se servait à la tribune, le 2o mai 1850, M. Léon
Faucher :
tt Ou dit que lu coiisolatiou des iudividusqui ne possèdent pas, qui ne
sont pas chefs d'industrie ou qui n'ont pas été favorisés par la fortune,
c'est de participer à l'exercice du gouvernement. Eh bien! je répète, avec
l'honorable M. Thiers, que la société leur doit, à ceux là, tout, excepté le
gouvernement; elle ne leur doit leur part de gouvernement que s'ils sont
dans les conditions naturelles pour y prétendre, et, s'ils ne sont pas dans
ces conditions, elle ne leur doit rien. »
Qu'appelez-vous, monsieur, les conditions natuixlles?
N'est-ce donc pas une condition naturelle que d'avoir été
soumis, aussitôt l'âge de vingt ans accomplis, à l'obligation
du tirage au sort et à l'éventualité de sept années de ser-
vice sous les drapeaux? Vous trouvez les Français de vingt
ans excellents pour donner le cinquième de leur vie, et
vous ne les trouvez pas bons à vingt-un ans pour donner
leur voix à un représentant !
Vous dites, dans votre discours de Châlons, que la France
esf MAJEURE? Qu'est-ce que cela veut dire, si cela ne
veut pas dire que tous les Français majeurs ont le droit de
voter ?
Lorsqu'un minisire parle solennellement, il devrait parler
clairement. Que signifient ces mots : une DERNIÈRE bar-
rière NOUS RETIENT ; AUCUN OBSTACLE ne peut arrêter,
AUCUN LIEN ne peut enchaîner la volonté de la frange
MAJEURE?
Si ces mots ne sont pas une provocation à fouler aux
pieds la Constitution, ils n'ont aucun sens; et s'ils sont une
provocation, ils manquent de franchise, conséquemment de
vigueur.
316 1851.
Mais non, vous vous calomniez vous-même : il ne se peut
pas que vous ayez eu un seul instant l'idée de détruire la
dernière barrière placée dans la Constitution, l'idée de
passer outre l'obstacle qu'elle vous oppose, l'idée de rompre
le lien par lequel elle vous lie.
Rapporteur de la loi du 31 mai, vous avez reconnu en ces
ternies les devoirs que vous imposait la lettre de la Consti-
tution dont vous éludiez Vesprit :
« Il n'y a dans La Constitution qne ce qui est écrit dans la Constitution.
Nous ne pouvons pas dire que les citoyens ne voteront qu'à l'âge de vingt-
cinq ans, attendu que la Constitution dit qu'ils voteront dès l'âge de vingt-
et-un ans. »
Dans une autre circonstance, le 25 avril 1849, écrivant au
préfetde la Haute-Marne, vous poussiez ainsi jusqu'au scru-
pule le respect, non pas seulement, cette fois, de la lettre^
mais de Vesprit de la Constitution :
« Si, dans le but de maintenir le resiiect pour la Comtilution et pour ses
principes, le législateur a voulu frapper de nullité tout suffrage qui, dans
sa forme, les attaquerait ouvertement, il est évident qu'à plus forte raison
cette nullité absolue doit atteindre tout suffrage qui, dans son essence mê-
me, est un acte d'hostilité contre la Constitution. »
Non, non, il ne se peut pas que le respect de la loi ne soit
pas un lien qui vous lie après cette déclaration si formelle
faite par vous, le 7 août 1848, à la tribune législative :
« Il me semble que quand je parle du règne des lois, je parle des lois
de la République! Quel est le gouvernement auquel nous obéissons tous?
Mais c'est la République. Est-ce que la République peut vivre autrement
que par le respect des lois, comme tous les gouvernements qui l'ont précé-
dée ? Quand je demande qu'on respecte les lois, n'est-ce pas demander que
l'on respecte la République? Est-ce que j'ai besoin d'en faire la profession
de foi? Est-ce que, quand j'ai promis quelque chose, j'ai besoin de prêter
serment? Ce que j'ai dit une fois, ne sait-on pas que je le tiens ? »
Car si vous pouviez oublier le respect de la Constitution
et de la loi, vous vous souviendriez des termes de l'acte de
mise en accusation dressé le 22 février 1848, et signé : Léon
Faucher.
M. LEON FAUCHER. 317
II.
14 septembre 1851.
Le 2 août 1851, M. Léon Faucher, pour obtenir que l'As-
semblée législative prorogeât jusqu'au 31 décembre 1870 la
surtaxe perçue sur les boissons à Paris, avait déclaré :
Que le taux de la surtaxe n'était que de 2 francs, lors-
qu'on réalité il était de 7 francs ;
Que ce surcroît d'impôt n'avait rien d'onéreux;
Que les. producteurs des pays viticoles ne seraient pas
fondés à s'en plaindre.
Il était à présumer que cette déclaration ne resterait pas
sans réponse ; c'est ce qui est arrivé au sein du conseil gé-
néral de la Gironde, où M.Hovyn-Tranchère a opposé en ces
termes M. Léon Faucher économiste h M. Léon Faucher mi-
nistre :
« En 1842, M. Léon Faucher, qui n'était pas encore ministre de l'in-
térieur, estimait que la surtaxe dépassait 7 fr., et décomposait ainsi les
droits qni frappent les boissons à leur entrée dans Paris :
» Taxe d'octroi pour la -ville de Paris, décime compris. . . 4 fr. 40 c.
» Prélèvement du Trésor, comprenant les droits de circu-
lation, de licence et de détail, décime compris 8 80
13fr.20c.
» La surtaxe est donc de 7 15
puisqu'un hectolitre paye, à l'enti'ée de Paris, pour droits de
toute nature, un chiffre total de 20 fr. .35 c.
» C'est donc, d'après l'aveu de M. Léon Faucher lui-même, un chiffre
de 7 fr. 15 c. dont chaque hectolitre de vin entrant dans Paris va être
surtaxé pendant douze ans, soit 16 fr. 30 c. par barrique bordelaise; et
si l'on applique ce chiffre à la consommation habituelle de Paris, on ar-
rive à cette conclusion : c'est que le nouvel impôt pi'élevé sur les pays
vignobles, au profit de la municipalité parisienne, sera de sept millions
par an, de quatre-vingt-quatre millions au bout des douze années que la
complaisance du gouvernement vient d'ajouter à l'exercice de la surtaxe. »
Quelques expressions de blâme ayant paru dures à M. le
président Duffour-Dubergier et à M. Denjoy, ils en ont de-
318 1^51.
mandé la supprossion; mais M. IIin-^n-Tranchère a ré-
pliqué :
« En présence des intérêts de mon pays depuis si longtemps méconnus,
en voyant nos besoins les pins sacrés continuellement mis de coté, en
voyant nos plaintes éternellement laissées sans satisfaction, je n'ai vn
que mon département, et je n'ai pas cru inutile de rappeler à M. le mi-
nistre de l'intérieur qu'il avait oublié et renié, par sa conduite envers
nous, les convictions de toute sa rie. (Tr^s bien!) »
M. Princeteau a dit ensuite :
« Nous ne pouvons absoudre l'économiste du mal qu'il vient de faire :i
nos populations parla double désertion de ses principes et de nos intérêts.
» Les justes reproches que nous avons le droit de lui adresser r.e sau-
raient lui arriver sous une forme trop sévère. Ils devront avoir d'autant
plus d'autorité qu'ils émaneront d'hommes dont il connaît le respect pour
l'autorité et le dévouement à l'ordre.
» Je m'oppose donc à tout aiTaihlissement du rapport, qui, quelque
énergique qu'il soit, est encore an-dessous du sentiment de nos com-
mettants. i>
La rédaction du rapport a été maiiilonuo ]iai' :10 voiv
contre 6 ; et voici cnuiment ce vote est apprécié par un
journal ultra-réacliounaire, le Courrier de la Gironde :
« Un publieiste a consacré une partie de sa vie à défendre une cause et
h faire triompher un système. Pendant vingt ans, il s'est appliqué à en
poursuivre le triomphe. Il y a conquis son autorité et sa gloire. Et le jour
où l'homme d'étude, devenu homme d'État, a pris en main le pouvoir,
objet de ses légitimes convoitises, qui va lui permettre enfin de doter son
pays des bienfaits si vantés de ses doctrines, ce jour-là, le ministre renie-
rait l'écrivain, emploierait sa puissance, non à propager, mais à étouffer
ses doctrines, consommant ainsi la plus scandaleuse trahison contre ses
prosélytes et contre lui-même !
» Oui, de pareilles atteintes aux idées de la plus vulgaire morale peu-
vent se rencontrer dans la vie des hommes publics de notre triste époque;
mais, pour l'honneur de la conscience humaine, il importe que de tels ac-
tes de félonie ne passent pas absous par le silence. Il importe qu'une pro-
testation se fasse entendre comme un châtiment pour le coupable d'au-
jourd'hui, et un avertissement pour le coupable de demain qui tenterait
de s'en faire l'imitateur. »
Les membres du conseil p:énéral de la Ciironde étaient
fondés à reprocher à M. Léon Faucher sa 1ionl(Hise aposta-
sie; mais eux-mêmes sonl-ils lùcn coiMiiiits d'élre plus
^f. LHOX FAUCIlEn. 319
conséquents lorsqu'ils demandent la liberté des échanges
en même temps que la compression des idées ?
Toutes les libertés se tiennent; toutes sont les anneaux
de la môme chaîne; rompre un anneau, c'est briser la
chaîne.
M. Léon Faucher est en contradiction avec son passé,
cela est vrai, mais il est conséquent avec son présent ; il
craint la liberté des idées, il ne doit plus vouloir de la li-
berté des échanges.
Plus de liberté sous aucun nom : ni liberté de la pensée,
ni liberté du commerce.
4851.
SOYEZ LOGIQUE !
I' Le journal le plus en crédit {\e Journal des Dé-
bals J, et (jui i)assait pour recevoir les inspirations de
Napole'on, prêcliait le retour aux principes monarehi-
ques 11 déchirait chaque jour les éci-ivains de l'école
phikisopliique, dont les écrits avaient le plus contribué
a la révolution, et allait jusqu'à proposer d'expulser les
cenflrcs de Voltaire et de Rousseau du Panthéon. »
BAKON PELET (de la Lozère).
Opinions de Napoléon.
26 septembre 1851
Si je n'étais pas le partisan absolu de la liberté absolue ,
pour réglementer toute la presse je ne voudrais qu'une
seule loi : ce serait une loi qui condamnerait tout écrivain
à être logique, à avancer toujours et à. ne reculer jamais.
Ce qui fait la confusion des idées, le babélisme des opi-
nions, c'est que personne ne conclut et que tout le monde
s'arrête à mi-chemin. On hasarde une proposition, et l'on
n'ose pas en déduire les conséquences.
Si vous êtes républicain, soyez républicain.
Si vous êtes légitimiste, soyez légitimiste.
Soyez enfin ce que vous èlcs !
Qui poui'rait me dire ce qu'est et ce que veut le Journal
des Débats ?
Je lis dans ce journal l'arlicle suivant :
« La France ne peut vivre tivcc le principe d'j di'.sorJre et de ruine que
le 24 fé\rier !i décliauK' dans le monde. I.a révolutidn de fVvricr, même
SOYEZ LOGIQUE î m
amortie, même amendée, corrigée, amélioi-ée, c'est toujours In révolution
de février, c'est-à-dire le règne d'une idée fausse, anarchiqiic, inconnja
tible avec l'honneur et la dignité du pays, avec le bon ordre, le repos et la
paix de la société, de toute société. Oui, l'épreuve est faite et complète.
Le pays s'est cru sauvé le 4 mai 1948, avec l'Assemblée constituante -, il
s'est cru sauvé le 25 juin, avec la dictature du général Cavaignac ; il
s'est cru sauvé le 10 décembre, avec M. Louis Bonaparte; il s'est cru
sauvé le \'i mai 1849, avec l'Assemblée actuelle. Après avoir été sauvé si
souvent, tout ce qu'il a gagné, c'est d'avoir plus que jamais besoin de
l'être. Toutes ces prétendues victoires, tous ces progrès menteurs nous ont
conduits on nous sommes, au défilé de 1852, à ce labyrinthe où nous
sommes renfermés sans pouvoir y rester, sans pouvoir en sortir, à une si-
tuation non moins grave et plus compliquée, plus obscure et plus inextri-
cable que celle où nous étions le 23 février. Depuis quatre ans, nous avons
remonté laborieusement la pente révolutionnaire ; mais qui nous garantit
que dans huit mois nous ne serons pas redescendus jusqu'au fond de
l'abîme? Nous sommes condamnés au supplice de Sisyphe : incessamment
rejeté, le rocher fatal retombe incessamment sur nos têtes. A ce long sup-
plice de la France, il n'y a pas deux remèdes, il n'y en a qu'un, la révi-
sion totale. Ce n'est pas tel ua tel article de la Constitution qu'il faut re-
trancher ou modifier ; c'est le principe qu'il faut effacer et remplacer par
un autre. C'est le grand ressort de la machine qu'il faut changer ; c'est
le pouvoir exécutif qu'il faut reconstituer et asseoir sur sa véritable base.
Le mot que tous les conseils généraux ont répété comme un mot d'ordre,
comme le mot qui résume le mieux leurs griefs et leurs vœux, c'est le
mot de stahililé. Ils se montrent tous impatients de substituer au principe
d'instabilité, qui est la base de la Constitution actuelle, un principe de
stabilité, qui est la condition indispensable de l'ordre, de la paix et de la
prospérité publique. Slubililé, le mot est plein de sens, et il vaut tout un
programme. Pour les auteurs et pour les partisaus de la Constitution qui
nous régit, le pouvoir modèle est le pouvoir à courte échéance, à échéance
fixe ; pour les conseils généraux et pour le pays, c'est le pouvoir à longue
eV/ieVnicc, à échéance iUimilée, autant que possible; nous ne croyons pas
forcer le sens du mot en l'interprétant ainsi. »
Je dis au Journal des Débats : soyez logique !
Dès que vous faites résider la stabilité dans l'échéance
illimitée du pouvoir, partout où vous avez écrit le mot sta-
bilité, remplacez-le par le mot légitimité, car le président
delà République, eilt-il été élu à vie, pourrait mourir de-
main, soit de mort naturelle, soit de mort violente.
Est-ce qu'avant de se faire oftiir l'empire héréditaire,
Napolé.m n'avait pas été nommé et n'était pas consul ù vie?
X. 21
322 1S51.
Sur quoi se fonda-t-on, on I80i, poiirclinngor lo consulat
à vie en empire héréditaire? — On se fonda sur ce motif
que le premier consul pouvait être enlevé à la France par
la mort.
On n'a qu'à se reporter aux discussions préliminaires h
l'établissement du trône impérial, qui curent lieu au con-
seil d'Etat, et l'on y lira ce qui suit :
0 Fouclié se leva et dit qr.e cela n'était point snfiîîant ; qn"il fallait ré-
clamer des institutions qui détruisissent resp<'rance des conspirateurs, en
assurant l'existence du gouvernement au-DELA de la rie de son chef {]'}. »
L'opinion de Fouché ayant prévalu . le projet suivant fut
rédigé :
Projet de dèchiralion pOUr l'élahVtssemeni de Vempire, proposé au conseil d'Elat
par les présidents des sections, en 1804.
(( Les conseillers d'État, délibérant, d'après l'autorisation du premier
bonsul, sur le vœu exprimé dans l'adresse du Sénat,
» Considérant que l'intérêt de la nation est d'avoir un gouvernement
dont les principes soient fixes, les vues permanentes, les projets suivis, la
politique invariable, les alliances solides;
» Que la révolution n'a pas été commencée par la nation, en 17R9, con-
tre l'hérédité de la suprême magistrature, et que si elle a été dirigée depuis
contre la famille en faveur de laquelle les représentants du peuple avaient
confirmé cette hérédité, c'est parce que cette famille s'est armée contre la
révolution et ses principes ;
M Que la nation confirmera sa volonté d'éloigner cette famille en appe-
lant une famille nouvelle et la plaçant à sa tête ;
» Que l'hérédité delà suprême magistrature dans une famille n'est pas
une concession dans l'intérêt de cette famille, mais une institution dans
l'intérêt dn peuple ;
» Que le moment qui appelle une pareille institution est celui où de
grands dangers ont menacé la patrie en la personne dn premier consul,
quand l'Angleterre a armé contre lui des assassins, et où d'autres dangers,
nés des hasards de la guerre, peuvent menacer le chef suprême de l'Etat;
j/ Que, puisque l'hérédité peut écarter les dangers qui menacent, ]iré-
venir les malheurs qu'on redoute, assurer les avantages qu'on désire, la
nation a un intérêt pressant de voir adopter cette institution ;
» Que, s'il existait des motifs d'en retarder l'établissement, ils ne pour-
raient résulter que de considérations prises des relations extérieures de
la lîépubliquc, que le chef du gouvernement peut seul apprécier dans
fl) Opinions PE NAPOI-Éon, recueillien par un membre de fon conseil
d'Etat^ par le Imron it.i.F.t 'delà l,o7.èio}. l'<:33. l'âge 52.
SOYEZ LOGIQUE ! 323
toute leur étendue, mais qui semblent conseiller plutôt l'iiccélération que
les délais ;
» Que l'hérédité de la suprême mafçistrature est nnalogne aux mœurs de
la nation, convenable à la population, adaptée à l'étendue de son territoire;
» Que la nation votera, sans hiisiter, en fa\eur du système héréditaire,
au même instant où elle sera appUée à la garantie solennelle de toutes
les institutions, de tous les droits pour lesquels ses armées ont combattu,
et que le même acte assurera irrévocablement et sans retour, avec l'héré-
dité de la magistrature suprême dans une famille, la liberté individuelle,
celle des cultes, la sûreté des propriétés, l'irrévocabilité des aliénations
des domaines nationaux, l'égalité politique et civile, le système représen-
tatif pour le vote des impôts et des lois, et eniin l'abolition des privilèges
détruits et de tout autre droit héréditaire que celui qu'elle proclamera
pour la magistrature suprême;
» Sont d'avis :
» 1° Qu'il est de l'intérêt de lu nation française de déclarer les fonctiona
du premier consul héréditaires dans sa famille ;
» 2° Que si des considéiatious de politique extérieure n'y mettent
obstacle, le moment est non seulement favorable, mais pressant, pour
proclamer l'hérédité de la magistrature suprême ;
» 3° Que l'hérédité doit être établie sur les principes posés au com-
mencement de la révolution, en écartant toutefois ce qui fut fait par un
sentiment de défiance envers la dynastie que la révolution a rer.vei'sée, et
en y substituant ce qui sera nécessaire à la conservation de la dynastie
nouvelle que la révolution aura élevée ;
» 4* Que la stabilité et la force de la puissance héréditaire et les droits
de la nation qui l'aura votée doivent être inséparablement garantis dans
le même acte, par des institutions fondées sur la liberté individuelle, sur
la liberté des cultes, sur l'inviolabilité des propriétés, sur l'irrévocabilité
des ventes des domaines nationaux, sur l'égalité politique, qui permet à
tous les citoyens de parvenir à tous les emplois; sur l'égalité civile, qui
assure que tous les citoyens seront jugés suivant les m"mes lois; sur le
vote de ces lois par une représentation nationale, et sur l'octroi annuel des
impôts, après le compte des fonds accordés l'année précédente ;
» 5° Que l'acte constitutif de l'hérédité, et contenant les garanties de la
nation, ne pourra recevoir de changement ou de modification que par le
vœu du peuple français. »
Je termine en disant au Journal des Débats .'p^rstohilité.
par pouvoir à échéance illimitée, qu'entendez-vous?
Eiitondcz-vous Henri V, roi de France?
Entendez-vous Louis-Pln"lippe II, roi des Français?
Entendez-vous Louis-Napoléon, empereur?
Expliquez-vous.
Vous voulez riuM'édilo : mais hiqiielle. et comment?
1851
GUERRE AUX PHRASES.
28 septembre 1851.
Dans une réunion qui a ou lieu à Nouvion (Aisne), M. Odi-
lon Barrot a fait un discours, et dans ce discours il a dit :
« Plus rédirioe politique sera Lien assis , plus il pourra supporter les
agitations de la liberté. Nos publicistes modernes, qui se disent républi-
cains et ne sont pas môme libéraux, ignorent trop cette liberté; il fau-
dra bien que l'opinion publique , forte de l'expérience du passé, la leur
impose. Depuis le premier jour où je suis entré dans une assemblée poli-
tique jusqu'à celui où je vous parle, je n'ai jamais laissé échapper une oc-
casion de rappeler aux gouveruemeuts qui se sont succédé ce besoin do
s'appuyer sur une organisation municipale forte. Ils ont méconnu cette
nécessité, cédé à cette facilité si séduisante de gouverner avec un fil cette
société française, réduite à l'état d'un couvent ou d'une armée ; cette sé-
duction les a perdus. »
Je croyais que M. Otlilon Barrot avait été président du
conseil des ministres pendant dix mois : du 20 décem-
i)re 1848 au 31 octobre 1849. Qui a empêché M. OdiK.n
Barrot. pendant ces dix mois, de donner pour assises à la
Bépublifpie démocratique la Commune émancipée? Au lieu
de présenter et de voter d'urgence la loi qui a supprimé le
suffi^age universel et frappé d'interdit 3,200.000 Fi\uicais
majeurs, que ne présentait-on et que ne votait-on la loi
d'émancii ation des 37,000 communes de France?
Finissons-en donc avec les discours et les phrases men-
teuses.
Guerre aux phrases !
1851
i;OUDRE ET LA IJHEKTE CONCILIES.
28 septembre 1851.
Quel fécond sujet de réilexions que les paroles si vraies
de lord Palmerston, au banquet de Tiverton! Ces paroles
méritent d'être citées. Nous les reproduisons donc :
« 11 n'est pas un étranger qui n'ait été frappé de l'ordre qui règne par-
tout en Angleterre. Ce que nous admirons le plus en Angleterre, ont-ils
dit, c'est l'ordre. On n'y voit pas de soldats, pas de gendarmes, l'arme
au bras, avec des baïonnettes et des sabres pour faire respecter l'ordre ,
mais seulement quelques policemen civils avec de petits bâtons entre les
mains et empressés de nous indiquer ce que nous cherchons. Voici ce qr.e
j'ai répondu à mes amis étrangers qui m'exprimaient leur admiration. Ce
résultat que vous admirez, nous le devons d'abord au grand bon sens, à la
bonté de cœur et aux admirables qualités qui appartiennent au peuple
anglais. Mais ensuite et plus encore nous le devons à ceci : c'est que la
justice est bien administrée en Angleterre. Tout homme ici sait parfaite-
ment que d'homme à homme la justice est bien impartialement rendue,
sans faveur ni sans influence de quelque côté que ce soit. Voilà pourquoi
l'Anglais a foi dans la loi et ne s'empare pas de la loi pour se faire jus-
tice. 11 sait que les dépositaires de l'administration de la justice la rendent
avec équité. De plus, ici, tout homme est libre d'exprimer ses opinions,
quelles qu'elles pu)=scnt être. S'il a tort, il est combattu par ceux qui
peuvent le ramener h la raison ; s'il a raison, il persuade ceux qui ont tort.
La lutte des opinions est une guerre pacifique qui produit toujours les
plus heureux résultats. Enfin le gouvernement et le parlement, depuis
nombre d'années, ne cessent pas de travailler avec zèle à chercher et à
exécuter les grands perfectionnements politiques et sociaux. (Applaudisse-
ments.) Ecarter les abus et faire des améliorations , tel a toujours été le
"but des gouvernements qui se sont succédé en Angleterre. Auisile peuple
326 185t.
a-t-il toujours été content de ce qui !i été t'ait, et b'il y a (judijuc cLocc à
faire encore, il attend patiemment, sûr que l'on s'en occupera. »
C'est un ministre, c'est le ministre d'une monarchie, c'est
le ministre d'un gouvernement aristocratique qui parle
ainsi , avec cette simplicité que donne la conscience de la
vérité. Aussi le journal de M. Guizot, le tombeau de la Fu-
sion , V Assemblée nationale , n'a-t-il pas de paroles assez
Acres pour attaquer lord Palmerston. Cela n'a rien qui doive
étonner, lorsqu'on se souvient de la violence avec laquelle
le Journal des Débats attaqua, en 1846, Robert Peel, le plus
grand ministre de cette période qu'on pourrait appeler : la
paix de trente ans.
M. Guizot raille lord Palmeston et le traite de révolution-
naire. Est-ce que je me tromperais? Est-ce que, en ciïét,
j'aurais perdu , comme l'affirme M. Veuillot, la raison et la
mémoire? Est-ce que ce serait à Londres qu'une révolution
aurait éclaté le 24 février 1848, h la suite de lariuclle la Ré-
publique démocratique aurait remplacé la royauté consti-
tutionnelle ?
1851.
UNE DIFFÉRENCE EBSENTIEIA.E.
29 septembre 1851.
Une différence essentielle existe entre les hommes d'État
d'Angleterre et les hommes d'État de France : les hommes
d'État d'Angleterre lorsqu'ils arrivent au ministère ne re-
nient pas les principes auxquels leur opposition a dû son
triomphe. Nous avons cité les paroles si justes et si vraies
de lord Palmerston au jjanquet de Tiverton; rappelons
celles que prononçait, en 1817, à la tribune de la Chambre
des pairs, M. le duc de Broglie.
11 disait :
M. DE BROGLIE : « Le salut public, la raison d'l<2tat, la force à donner au
gouvernement, je n'en fais pas de différence. On me l'a dit , j'en ai reçu
comme un autre la confidence : le gouvernement est menacé, il faut le sou-
tenir. C'est donc là tout l'argument ; car je ne veux pas croire qu'il
puisse exister d'autre part d'autres pensées tout à fait indignes de gens
de bien, de lâches pensées de vengeance et de revanche contre un parti
qui, précédemment, n'aurait pas Lien usé de la victoire ! Malheur à ces
APOSTATS DE LA LIBERTÉ qui reprocheraient au plus faible, quel qu'il
soit, d'en invoquer le nom. Je ne consentirai jamais, pour ma part, à li-
vrer à la discrétion de l'autorité que je saurais la plus juste, ceux que je
croirais mes plus mortels ennemis. Et qui sait si je n'assure pas par là
notre sûreté commune contre ces mêmes ennemis, s'il est vrai qu'il eu
existe? Qui sait si ce ne sont pas des armes que je leur enlève par avance,
en écartant les lois d'exception ? Qu'on me dise quel est le gouvernement
auquel la législature a refusé quelque chose ! Qu'on me dise quel est celui
qui n'est pas tombé de faiblesse, tous les pouvoirs à la main ! Je crois que
c'est un devoir religieux de mettre une digue à ce.i entreprises imprudcn-
328 1851.
tes. Les corps politiques sont responsables des révolutions. S'ils défen-
daient avec vigueur les droits qui leur sont confiés, l'équilibre se main-
tiendrait et la nation ne s'éloignerait pas du gouvernement.
» Si jamais les liommes d'Etat s'étaient embarqués une seule fuis sur
cette voie nouvelle, s'ils avaient abjuré leurs pratiques pernicieuses, en
un mot s'ils avaient servi la liberté, la carrière des révolutions se serait
refermée derrière nous. Aucun ne l'a voulu jusqu'aujourd'liui.
» Je n'ai plus qu'un mot à dire. La suspensiun de la liberté individuelle
n'a été mise en question qu'une fois aux Etats-Unis. Ce fut sous la pré-
sidence de Jeflerson, en IBOÛ, ce fut dans un temps de désordres civils et
lors de la conspiration du colonel Burr. Le Sénat eut la faiblesse de la
proposer. ïLiis quand on porta le bill h la Cliambre des représentants, elle
fut saisie d'un tel sentiment d'aversion , qu'elle ne voulut pas même en
souffrir une seconde lecture. Les deux partis de la Chambre, qui représen-
taient les deux partis de la nn.tion, avec tout l'emportement des passions
du moment, se réunirent tout d'une voix, et au dehors les honmies des
opinions les plus opposées s'apaisèrent, la réconciliation fut en un uionient
générale, et le danger s'éloigna pour toujours.
» J'oserais presque croire que le même bonheur nous arriverait si le
gouvernement nous proposait des lois de liberté pour tous les partis, au
lieu de nous proposer des lois d'exception contre les partis. C'est assez,
depuis vingt ans, de nous être réciproquement emprisonnés, déchirés,
haïs, calomniés. Parlons à tous désormais un même langage, et que ce
soit un langage de paix. Faisons de tous les Français des frères, en les
unissant dans des jouissances communes. S'ils goûtent les mêmes bien-
faits, s'ils usent des mêmes droits, leurs sentiments se rapprocheront.
Soyons sincères surtout. Cessons de traiter les livres comme des suspects
en proclamant la liberté de la presse ; ne regardons plus les garanties de
la liberté comme un tarif de douanes qu'on peut, à volonté, élever ou
abaisser. »
Treize ans plus lard, le 20 décembre 1830, M. Guizut pru-
clamait, à la tribune de la Chambre des dcpulcs, les prin-
cipes suivants :
M. GuizoT : (t Nous ne devons jamais oublier que nous vivons et que
nous devons vivre sous un régime do liberté , c'est-à-dire de liberté pour
le faux comme pour le vrai, pour le mal comiuo pour le liicn, pour un
langage inconvenant, violent, gross-ier, comme pour un langage vrai et
mesuré. Il serait vain de prétendre étouffer toutes les erreurs, de relever
tous les mensonges, toutes les inconvenances, toutes les mauvaises pa-
roles. Dans le régime où nous vivons, je le répète, les corps politiciuos,
comme les individus, ont besoin de se munir d'une large provi-ion de fa-
cilité et quelquefois même de dédain. »
En 1835, M. de Broglie était i)résideiit du cviuu'il des mi-
UNE DIFFERENCE ESSENTIELLE. 329
nistros, et M. Guizot était son collègue. Qu'ont-ils fait? Se
sont-ils souvenus dos princii^es ([u'ils avaient proclamés,
et dont l'application eiU été raderniissenient de la dynas-
tie de 1830? Les ont-ils maintenus? Non, ils les ont reniés,
et ils ont présenté les lois de septembre, qui, en interdisant,
sous les peines les plus sévères, de prononcer le nom de la
République, ont contribué plus que toute autre cause à son
subit avènement, le 24 février 1848.
11 faut opter.
Ou MM. de Broglie et Guizot avaient tort en 183o, ou ils
avaient raison en 1817 et en 1830.
Nous croyons que c'était en 1817 et en 1830 qu'ils avaient
raison , et que ce qu'ils disaient à cette époque est resté
en 1851 non moins absolument vrai.
1851.
l ES DEUX ERES.
I.
30 septembre 1B51.
La communicalioii entre Londres et Paris, par le Iclé-
graphe-éleetrique de M. Brelt, est entièrement établie. Voilà
donc encore une chimère devenue une réalité, grâce à la loi
de M. Brctt, foi qui a traversé l'Océan, et grâce h l'inter-
vention persévérante du comte AHVed d'Orsay, qui a obtenu,
il y a un an, du président de la République, qu'il mît son
bon vouloir à la place du mauvais vouloir des bureaux !
Peut-être le même succès eût-il été réservé à M. Petin si la
même intervention avait pu se faire jour, encore cette fois,
entre le président de la République et le ministère de l'in-
térieur! 11 semble que la bureaucratie ait, en France, pour
unique fonction de ne rien faire et de tout empêcher. Si
tel est, en effet, son rôle , elle le remplit d'une façon irré-
prochable. Ce ne sera pas sa faute si le télégraphe sous-
marin a pris place parmi les progrès accomplis, ce sera
celle du président de République, de M. le comte Alfred
d'Orsay et de M. Brett.
Deux politiques sont en présence : celle du prof/rcs con-
tinu et celle de la libeiié comprimée ; on sait quelle est la
nôtre. Nous sommes pour l'clat de civilisation contre Vétat
LES DEUX EUES. 331
de siéfje, pour la paix contre la guerre, pour le sovoi)- con-
tre le pouvoir. Nous croyons que l'ère du pouvoir et de la
guerre est close, que Vère dit, savoir et de la paix com-
mence; Vére du pouvoir, ce fut l'ère des privilèges et de la
guerre; Vère du savoir, ce sera l'ère des prodiges.
H.
Quel est le vrai danger qui menace la société ?
— Le paupérisme.
Qui cherche le moyen de le combattre et de l'anéanlir?
— Le socialisme.
Le socialisme est donc au paupérisme ce que l'antidote
est au poison.
Eh bien ! ce n'est pas du poison dont on se délie, c'est de
Fanlidote.
IIL
Depuis quand n'existe-l-il plus de guerres de religion ?
— Depuis que la liberté des cultes existe.
Quand n'aura-t-on plus à craindre de révolutions?
— Quand toutes les libertés et les libertés de tous exis-
teront.
!851.
U SOUVERAINETÉ QU'ON A DÉTRUITE.
»' Je su's converti an suffrage universel : c'est une
chose qui me paraît v(?rifle'e : elle est suffisamment
bonne... Le seul hiconténicnl que je trouve au suf-
frage universel, c'est rjuil ne laisse plus kien à faire.
THIEKS.
.< Il est prouve pour moi que l'expérience du suffrage
universel est bonne et favorable a l'ordre et à la pro-
])ri(^te'... Une nulorilé qui p:tr!e au nom du suffrage
universel, il faut en convenir, c'est la seule qnipuissc
■sauver le pays. »
rinXCE DE JOIN'VILLE.
" Quelques factions osent encore lever l'étendard de
la re'volte contre un gouvernement lefjitime, i-l'Isi^u'il
esl le produit du suffrage universel. »
],.-.N. liONAPAKTE.
30 septembre 1851.
Que roproche-t-on au suffrage univci'sel ?
Do quel désordre a-l-il été le motif ou le prétexte?
Le 15 mai el le 23 juin ont été faits sans lui, contre lui et
non par lui.
Lui reproche-l-on réieclion de rAsscmhlée constituante,
qui a voté, le 25 juin, l'état de siège; le 27 juin, la trans-
portation; le 28 juillet, la loi contre le droit de réunion; le
août, le jury ciioisi par le pouvoir exécutif ; et le 9 août
1848, le décret contre la presse?
Lui reprochc-t-on la nomination de l'Elu du 10 dé-
cembre?
!.A soi;viviAi;>;;-:ri' quon a Di'TiuirK. xi]
Lui reprochc-t-on réloclion de l'Assemblée législative,
qui a donné à l'opinion réactionnaire 500 voix sur 750 ?
Le seul reproche qu'on puisse faire au suffrage universel,
est le singulier et incroyable reproche que lui a adressé
M, Thiers, et qui méritait d'être rappelé : « le suffrage
» UNIVERSEL NE LAISSAIT PLUS BIEN A FAIRE. »
Le suffrage universel, c'était l'abolition certaine des par-
tis, des coteries, des usurpations et des révolutions.
Ce que je reproche à la loi du 31 mai, ce n'est pas d'avoir
été conçue et votée en violation de l'esprit de la Constitu-
tion. Non; ce n'est point lii le reproche que je lui adresse.
Après le vote de l'expédition qui a fait servir la République
française au renversement de la République romaine; après
le vote de toutes les lois qui ont garrotté la presse sous
toutes les formes, et suspendu le droit de réunion, une at-
teinte de plus ou de moins à Tesprit de la Constituli,)n im-
porte assez peu, et, je l'avoue, je ne me sens pas pour la
virginité de la Constitution une si ombrageuse suscepti-
bilité.
Le reproche que j'adresse à la loi du 31 mai est plus
grave ; ce que je lui reproche, c'est d'avoir miné tout l'édi-
lice social, qui ne repose plus sur aucune base; c'est de
l'avoir suspendu en l'air prêt à s'écrouler; c'est d'avoir fait
(le la lettre de la Constitution une idole qu'il faut su])ersti-
tieusement adorer, une citadelle où le devoir et l'honneur
r )mmandent de se faire sauter héroWiuement plutôt f[ue
(le la laisser prendre; c'est d'avoir fermé hermétiquement
t (Ute issue ; c'est d'avoir brisé le fd du labyrinthe politique;
c'est d'avoir altéré le principe de l'universalité; c'est d'a-
\oir faussé le ressort de la majorité; c'est d'avoir renijjlacé
la souveraineté incontestable par la souveraineté contestée,
l'jibsolu par l'arbitraire, le tout par la fraction; c'est d'avoir
ôié tout sens précis à ces mots : la Fronce, le Pgtjs, la Na-
tion, le Peuple, VOpinion publique, la Volonté nationale, le
Suffrage universel; c'est d'avoir substitué à la rigueur du
chiffre l'élasticité du mot; c'est d'av.iir (Mé tout moyen
334 1851.
exact de se compter, lorsque se compter était runique
moyen de ne plus se battre.
Sous le régime du suffrage universel, je savais ce que
voulaient dire ces mots : la France, le Pays, la Nation, le
Peuple, rOpinion publique, la Volonté nationale, le Suffrage
universel; cela voulait dire que le nombre des Français âgés
de vingl-et-un ans étant de 9,3o9,03o, il y en avait plus de
4,679,518 qui voulaient telle institution, tel changement,
telle réforme, telle loi.
Sous le régime du suffrage restreint, je ne sais plus ce
que veulent dire ces mots : la France, le Pays, la Nation, le
Peuple. rOpinion publique, la Volonté nationale, car je n'ai
plus de moyen de constater ce que pensent, ce que dési-
rent, ce que repoussent les Français majeurs qu'on laisse
en plus ou moins grand nombre h la porte des collèges élec-
toraux, après les avoir appelés quelques mois auparavant à
tirer de l'urne militaire un numéro représentant sept an-
nées de leur vie. C'est une horloge dont les aiguilles ont
été faussées; c'est une balance dont l'un des deux ])lateaux
a été brisé ; c'est une monnaie dont le titre a été altéré.
Avec le suffrage universel, il y avait un recours constam-
ment ouvert, c'était le recours au peuple français; avec le
suffrage restreint, ce recours est fermé; il n'existe plus.
C'est là le reproche que j'adresse à la loi du 31 mai; elle
a rompu l'unité nationale et détruit la souveraineté du
nombre, lorsqu'il ne restait plus que la souveraineté numé-
rique pour prévenir ou réprimer la guerre civile.
1851
AYEZ LA LOdïQUE DE I/IXTOLERANCE.
« Considérant qu'aucune loi n'autorise a refuser la
sépulture ilans les cimetiferes publics aux citoyens tW-
cédés, quelles que soient leurs opinions religieuses et
l'exercice de leur culte, passe a l'ordre du jour.
>> Le présent décret sera inséié au Bulletin. »
Décret du 12 frimaire an u
7 octobre 1851.
Lo préfet des Basses-Alpes a deslilué le maire de Sainl-
Micliel, sur les motifs exprimés dans l'arrêté suivant :
« Nous, préfet des Basses-Alpes, chevalier des ordres de la Légion
d'honneur et de Belgique ;
)) Vu la lettre de Mgr révêque de Digne du 25 courant et colle de M. le
souE-pi'éfct de Forcalquier du 20 du même mois ;
» Vu l'article 65 de la Constitution et les articles lO et 2 du décret du
3 juillet 1849;
» Considérant que le sieur Laugier, maire de Saint-!Michel, a fait inhu-
mer de sa propre autorité et malgré les avertissements qui lui ont été
donnés, dans la partie du cimetière réservée uniquement au culte ca-
tholique, un jeune enfant qui n'a pas été baptisé suivant le rite de cette
religion, qu'il devait considérer comme mort sans baptême et faire enseve-
lir comme tel, puisque l'état n'a pas recoî^nu les protestants de
SAINT-MICHEL; qu'il n'a pas attendu, ainsi que nous l'y avions invité, la
décision du gouvernement sur I'existence légale des pp.otestants
t>E SA COMMUNE ; qu'il a dès loi's compromis la dignité de sa responsabi-
lité et porté une grave atteinte aux lois existantes ,
» Arrêtons :
» Article l^. Le sieiu' Laugier, maire de Sa'nt-Michel, est suspendu de
ses fonctions ;
» Article 2. L'adjoint remplira prr vl-o'r 'ment "e^ forct'on de maire
de la commune:
336 1851.
» Article 3. Une expédition du présent arrêté sera adressée à M. le
sous-préfet de Forcalquier, cliargé d'en assurer l'exécution. Il en sera
soumis une ainpliation à M. le ministre de l'intérieur.
» Fait à Digne, le 30 août 1851.
r> Signé : DESAuniEU. »
VUnivers trouve pnrlfiitemenl simple la révocntion du
mnire de Saint-Michel, fondée sur le tort dont il se serait
rendu coupable en faisant inhumer dans la partie du cime-
tière réservée au culte catholique un pauvre enfant qu'//
devait considérer comme mort sans baptême parce qu'il n'a-
vait pas été baptisé suivant le rite du culte catholique.
VUnirers termine son article par cette allocution :
« Savez-vous, en dé-finitive, quelle liberté vous réclamez ici d'une façon
si tragique? La liberté, pour les protestants, d'être ensevelis en terre ca-
tholique. Voilà de vos querelles. »
A mon tour, je demande à VUnivers : Est-ce que les ci-
metières vous appartiennent? Est-ce que les lieux de sé-
pulture n'appartiennent pas aux communes?
Sans doute le maire de Saint-Michel eût mieux fait de se
conformer h l'article 15 du décret du 12 juin 1804, et de
partager le cimetière par un mur, une haie ou un fossé;
mais de ce qu'il n'avait pas établi cette ligne de démarca-
tian, cela constituait-il un molif suflisant de révocation?
Soyez conséquent, messieurs de VUnivers, ayez la logi-
que de votre intolérance, et proposez d'ajouter à la loi du 31
mai un article qui interdise h MM. Achille Fould et Alha-
nase Coquerel de siéger dans l'Assemblée catholique qui a
l'honneur de compter parmi ses membies MM. de Monta-
lembert et de Kiancey ! Un Isiaélite et un Huguenot dépo-
sant leurs bulletins de vote dans la même urne que Mgr
Parisis! mais c'est là un scandale, une promiscuité qui ne
sauraient être plus longtemps tolérés dans un pays où l'on
destitue les maires qui laissent inhumer dans le même ci-
metière des enfants baptisés selon des rites différents
En Angleterre, est-ce qu'on a laissé entrer dans la Cham-
bre des communes M. de Rothschild et M. Salomon?
Donc, vile à la porle de l'Assemblée législati\e M. Atha-
nase Cncpicrol cl M. Achillr Fimld.
1851
PROGRÈS DE LA LIRERTÉ EN FRANCE,
8 octobre 1851.
On lit dans le dernier numéro du Recueil des actes admi-
nistratifs de la préfecture de Loir-et-Cher :
Aux sous-préfets, maires et capitaine Je gendarmerie du déparlement.
a Messieurs,
» Je suis informé que beaucoup d'individus voyagent sans passeports,
et que d'autres, ouvriers sans ouvrage et indigents, n'ont, le plus souvent,
d'auti-e titre qu'un livret, assez généralement peu régulier... Vous ne de-
vez pas perdre de vue que la loi du 22 germinal an XI, l'arrêté du 19 fri-
maire an XII et la circulaire ministérielle du 10 janvier 1818, imposent à
tous les citoyens l'obligation de se munir d'un passeport lorsqu'ils veu-
lent voyager ; la possession d'un livret ne suffit pas pour mettre ces ou-
vriers en règle.
» L'art. 6 de la loi du 20 vendémiaire an IV permet à l'autorité d'e-
crouer et de détenir administrativement , pendant vingt JOURS, les indivi-
dus qui voyagent sans passeport. Cet article de loi n'a pas été abrogé; il
vous arme d'un droit que je vous invile à exercer chaque fois que vous le
JUGEKEZ NÉCESSAIRE, dans l'intérêt de la sécurité publique.
» Je recommande à votre plus active surveillance l'objet de la présenta
circulaire. — h. sohier. »
M. Suhier est l'ancien préfel de la Creuse, protégé par
M. Dufaure, qui faisait couvrir les murs de la ville de Bour-
ganeuf d'affiches en faveur de la candidature du général
(^avaignac! La candidature de M. L.-N. Bonapai'te n'avait
pas d'adversaire plus déclaré et plus ardent.
X. 22
338 1851.
M. Sùhier entend la liberté de circulation comme il en-
tendait la liberté du vote.
Si des préfets tels que MM. Soliier et d'intolérants répu-
blicains de la veille avaient entrepris de réhabiliter la
llestauration de 1815 et la Monarchie de 1830, on se de-
mande ce qu'ils feraient de plus et de difléreni !
1851.
L'ARTICLE TRENTE-SIX DE LA CONSTITUTION.
Les représentants du peuple sont inviolables, i
coN'STiTUTios, article 36.
9 octobre 1851.
L'inviolabilité d'un représentant du peuple a été mécon-
nue.
M. Sarlin, représentant du peuple (Allier), expose au pré-
.sident de l'Assemblée législative , qu'étant à dîner chez
M. Dubousset, à Montluçon (Allieij, deux brigadiers de gen-
darmerie se sont présentés pendant le dîner et ont déclaré
aux convives, qui étaient au nombre de quinze, que ce dîner
et ce nombre constituaient une réunion politique, en con-
travention avec l'arrêté du préfet.
Défense de sortir.
Protestation de la part des convives.
M. Sartin , quoique personnellement connu des gen-
darmes, tire sa médaille et la montre.
Il lui est répondu que Tinviolabililé est sans eflel pen-
dant la prorogation de l'Assemblée.
Une résistance s'engage, et une dame reçoit un coup de
sabre destiné à M. Sartin, représentant du peuple.
Celle atteinte constitue un fait de la nature la plus grave.
On nie l'esactitude du fait tel qu'il est raconté avec dé-
tails dans la lettre de M. Sartin.
340 fSât.
Une enquête est donc nécessaire.
Il faut que la lumière se fasse.
L'Assemblée nationale est saisie par une lettre de M. Sar-
lin au président de l'Assemblée.
Oui ou non, les gendarmes sont-ils au dessus des repré-
sentants du peuple?
Oui ou non, le pouvoir exécutif esl-il au-dessus du pou-
voir législatif?
1851
LE RÈGNE DE LA PLBLKllTÉ.
9 uctobro 1851.
Le Journal des Débats blànie très sévèrenienl le général
Pavia d'avoir livré à la publicité des lettres confidentielles
[reservadas] que lui avaient écrites le maréchal Nurvaez,
alors président du conseil , lettres dans lesquelles le
président du conseil, qui avait promis aux cortès que.
dans un délai de quinze à vingt jours, Cabrera ne serait
plus sur le s;)l catalan , pressait le général Pavia, qui com-
mandait en chef la Catalogne, d'employer tous les moyens
efficaces que le gouvernement avait mis dans ses mains
pour atteindre ce but, afin que sa dépêche sur la destruc-
tion des bandes carlistes pût arriver à Madrid assez à temps
pour prouver aux chambres que le maréchal Narvaez sa-
vait tenir ses promesses.
Livrer à la publicité une correspondance que la confiance
a dictée, c'est là certes un abus qui s'aggrave encore de ce
qu'il y a d'exceptionnel dans la position d'un ministre ; a
cet égard, la conscience publique ne saurait se montrer
trop sévère ; mais si sur ce point nous sommes d'accord
avec le Journal des Débats^ il est un autre point sur lequel
nous différons complètement d'avis. Le Journal des Débats
érige en principe qu'il n'y aurait pas de gouvernement pos-
sible si tout devait se faire et se dire par les documents of-
ficiels, et si les chefs d'une grande administration ne pou-
342 1851.
valent pas compter sur la discrétion absolue des agents
qu'ils choisissent eux-mêmes pour les aider dans leurs tra-
vaux.
Notre principe est le principe opposé : nous croyons fpi'il
ne saurait plus y avoir de gouvernement possible que celui
qui n'aura à demander le secret et à redouter la lumière
pour aucun de ses actes.
Un gouvernement ne doit plus être que la conscience pu-
blique en actions ou en paroles.
La conscience publique doit être pure et transparente
comme le cristal de roche, autrement les consciences pri-
vées seront troubles et opaques.
La publicité doit tout éclairer, tout rcclifier, tout puri-
fier.
Son règne est venu.
Le temps du mystère est tini.
Mais si la publicité doit être un régime, elle ne doit ja-
mais être un piège.
M. le général Pavia a commis une faute qui restera sur
sa vie comme une tache , mais celle faute doit être pour le
général Narvaez unenseignemenl.
1831.
PESEZ LES VOTES ET NE LES (lOMPTEZ PLUS.
I.
7 octobre 1851.
Désorniius on ne coniplcra plus les votes, on les pèsera.
Telle est l'opinion qu'émet et que soutient aujourd'hui
M. Adrien de La Valette.
Cet écrivain n'a pas encore trouvé le temps, depuis un
mois, de me donner sa définition promise de la religion, la
famille et la propriété; mais il a tout quitté pour accourir
à la défense de la loi du 31 mai sérieusement en péril.
M. Adrien de La Valette avait dit de la loi du, 31 mai
qu'elle était une victoire.
Sur quoi et contre qui ? lui avais-je répondu.
Voici sa réplique certifiée véritable :
a M. Eugène Sue était le candidat des révolutionnaires. 11 réunit à
Paria toutes les voix des socialistes, toutes les voix de leurs alliés. M. Le-
claire étant resté le seul candidat du parti de l'ordre, i7 réunit les voix de
tout ce qui était le plus considérable dans l'aristocratie et dans la bourgeoisie.
dans la magistrature et dans l'armée, dans les sciences et dans les let-
tres, dans l'industrie et dans le commerce. Toute la presse modéi-ée avait
réuni ses efforts en faveur de cette candidature. M. Leclaire n'obtint que
118,000 voix, le candidat révolutionnaire en avait réuni 125,000. C'était
là une preuve éclatante des vices de l'ancienne loi électorale ; c'était là un
péril qu'il fallait conjurer pour l'avenir. La France ne pouvait être pour
toujours livrée à une semblable majorité. S'il n'était pas po.-^sible, dans
344 1S51
l'exercice du suffrage universel, de peser les votes au lieu de les compter,
il fallait du moins déterminer les limites du suffrage, et écarter du scru-
tin tous ceux qui ne justifiaient point, par une certaine durée de rési-
dence, du droit de citoyen. Non, certes, tous ceux qui votèrent pour
M. Sue n'avaient pas tous le même droit que les électeurs qui le même
jour votèrent pour M. Leclaire. »
La conséquence de celte opinion est claire : c'est que dé-
sormais il ne faudra plus compter les voles , il faudra les
peser.
Mon contradicteur est marquis; il est aristocrate et
modéré. Son vote pèsera comme dix; le mien pèsera
comme un.
Le vote du simple ouvrier domicilié pèsera comme an.
mais le vote du bourgeois patenté pèsera comme cinq.
Combien pèseront relativement le vole du magistral, le
vote de l'officier?
Voilà cependant à quels écarts de raisonnement conduit
un principe qu'on fausse!
Etes-vous bien sûr, monsieur, que si le 10 décembre
1848 l'on eût pesé les suffrages au lieu de les compter, ce
n'eût pas été M. le général Cavaignac qui eût été l'élu ?
Ètes-vous bien sûr que dans le chiffre de 1,448,302 voix
données au président du conseil chargé du pouvoir exécu-
tif, il ne se trouvait pas « tout ce qui était le plus considé-
» rable dans l'aristocratie et dans la bourgeoisie, dans la
» magistrature et dans Farmée? »
Comment! parce que M. Leclaire n'avait obtenu que
118,000 voix, tandis (jue M. Sue avait eu 125,000 suflWiges.
c'était là un motif suflisanl pour abattre d'un coup de faux
législative 3,200,000 électeurs ?
Comment! parce que des électeurs, mécontents des [ea-
dances réactionnaires du ca])iiiet Bai'oche et de l'expédition
de Rome, avaient voté pour le candidat de l'opposition,
« c'était là une preuve éclatante des vices de l"anci(Mine loi
» électorale; c'était lii un péi'il (|u'il fallait conjurer pour
» l'avenir! »
Lorsque la Majorité se pi'ononcc conli'C vous, au lieu d'y
PKSEZ LES VOTES ET NE LES COMPTEZ PLUS. ;]4o
voir un avorlissemenl salutairo de clianger de eonduile,
vous supprimez la Majorité, et vous vous appelez des Con-
servateurs !
Singuliers conservateurs, en vérité, que ceux qui rem-
placent la force du droit par le droit de la force !
Vous n'admettez pas, avec moi, que le droit de voler ap-
partienne à tout Français, à qui le devoir est imposé de
concourir au tirage de la loi de recrutement.
Vous dites :
(( Ce n'est pas notre point de départ pour reconnaître un électeur ;
mais entiu, en suivant votre thèse, ne reconnaissez-vous point qu'il y a
certaines conditions imposées à l'obligation du recrutement ; ne recon-
naissez-vous point qu'il existe des cas nombreux d'exemption, qu'il y a
des incapables 'i pourquoi regrettez-vous donc les exceptions, les condi-
tions exigées pour l'exercice du droit électoral? Pour le droit de suffrage,
comme pour l'appel du recrutement, n'y a-t-il pas des incapacités éviden-
tes, et ne faut-il pa* qu'une loi tixe ces incapacités '? »
Je vous réponds :
Ouvrez la loi de recrutement tlu î\ mars 1822, et vous y
verrez que le tirage est obligatoire pour tous les Français,
car toutes fraudes ou manœuvres par suite desquelles un
jeune homme aura été omis sur les tableaux de recense-
ment sont sévèrement punies.
Il n'y a d'exclus du service militaire, que 1° les individus
qui ont été condamnés h une peine afilictive ou infamante;
2° que ceux condamnés à une peine correctionnelle de
deux ans d'emprisonnement et au-dessus, et qui en outre
ont été placés par le jugement de contlamnation sous la sur-
veillance de la haute police, et interdits des droits civiques,
civils et de famille.
Est-ce que la loi du V6 mars 1849 ne prononçait ])as des
exclusions infiniment plus nombreuses?
Faut-il donc encore vous les rappeler et les placer de
nouveau sous vos yeux ? — Soit :
0 Art. 3. Ne seront pas inscrits sur la liste électorale :
» l'Les individus privés de leurs droits civils et politique» par suite de
condamnation, soit àdes peines afflictives et infamantes, soit à des peiu'js
inHimantc? feulement :
346 185 8.
» 2° Ceu!!; auxquels les tribunaux jugi'.aut cori'ectiounellement out in-
terdit le droit de vote et d'électiou par application des lois qui autorisent
cette interdiction ;
» 3° Les eondaraués pour crime à l'emprisonnement par application de
l'art. 463 du Code pénal ;
» 4o Les condamnés à trois mois de prison au moins, pour vol, escro-
querie, abus de confiance, soustraction commise par les dépositaires
des deniers publics, ou attentat aux mœurs prévu par l'art. 334 du Code
pénal ;
» 5° Ceux qui ont été condamiïés à trois mois de prison, par applica-
tion des articles 318 et 423 du Code pénal ;
» fioCeux qui ont été condamnés pour délit iVusure ;
» 7" Les interdits ;
» 80 Les faillis qui, n'ayant point obtenu de concordat ou n'ayant point
été déclarés excusables, conformément à l'article 538 du Code de com
merce, n'ont pas d'ailleurs été réliabilités.
» Toutefois, le paragraphe 3 du présent article n'est applicable ni aux
condamnés en matière politique, ni aux condamnés pour coups et blessu-
res, si l'interdiction du droit d'élire n'a pas été, dans le cas où la loi l'au-
torise, prononcée par l'arrêt de condamnation. »
Est-ce que le jeune Fi'ançnis qui n'a pas trois années de
résidence est dispensé de Pol)lii,'alion du tirage au sort?
Je vous ie demande.
S'il est absent de sou canton, ses parents, ou, à leur dé-
faut, le maire de la conunune, tire à la place du jeune
Français absent.
Sous aucun motif, sous aucun prétexte, sous aucune
forme, il ne peut échapper à l'obligation du tirage.
Lorsqu'il s'agit d'enlever à des parents pauvres le fils
(pi'ils ne peuvent libérer du service n)ilitaire faule de
1,500 francs, vous n'avez pas de S('rupules; vous ne dites
pas que c'est un vagabond! S"il a la taille exigée, s'il est
robuste et bien portant, vous rarraclierez sans pitié à sa
famille, à sa conunune, à sa profession.
Ce n est qu'un an après, ce n'est que lorsqu'il a atteint
i'àge de vingt et un ans que les scrupules vous viennent,
et que vous repoussez de l'urne électorale celui que vous
avez conlrainl de vi-nir tirer un numéro de l'urne niili-
taii"c.
Alors, s'il ne justifie [)as de li-ois<vinccs de rcaich'nce dans
PESEZ LES VOTES ET NE LES COMPTEZ PLUS. 347
le canton ou dans le quarlier , vous l'écarlez comme vaga-
bond.
Trois années de résidence ! Pourquoi donc ?
Je comprendrais parfaitement (ju'une commune, (ju'une
ville exigent de ses habitants la garantie de trois années de
résidence pour les admettre à concourir à l'élection des
membres de sa représentation locale; mais que cette con-
dition soit exigée lorsqu'il s'agit d'élire les représentants
d'un peuple, je ne le comprends pas, je ne puis pas le
comprendre.
Est-ce que l'article 34 de la Constitution n'est pas l'or-
mel '?
II est conçu en ces termes :
« Article 34. Les membres de l'Assemblée nationale sont les représen-
tants, non du département qui les nommo, mais de la franxe e>;-
TIÈUE. »
Aloi'S, à quoi bon liois années de résidence ? A (juel li-
tre? Dans quel intérêt? C'est un contresens. C'est un non-
sens.
A la rigueur, je comprendrais qu'on exigeât trois années
de résidence en france ; mais trois années de résidence sur
TEL POINT DE LA FRANCE, uon, cucorc uuc fois, jc nc Ic Com-
prends pas, je ne le puis pas comprendre.
Les six mois de résidence mentionnés dans le décret du
o mars 1848 et dans la loi du 15 mars 1849 s'expliquaient :
c'était une précaution à l'ellet d'empêcher (pie le même
électeur ne pût voter deux l'ois.
Précaution qui n'eût pas été nécessaii'e, si noire adnn-
nislralion eût été moins imparfaite.
Mais, en Fiance, le coniriluiable est toujours subordonné
au commis, tandis que c'est le contraire qui devrait avoir
lieu.
Ne sachant que dire, M. Adrien de la Valette me demande
pourquoi je ne propose pas de fixer à dix-sept ans la ma-
jorité électorale, et d'appeler les femmes à voter: — Pic-
mièrement, par la même raison, lui répondra i-je, que je ne
propose pas à la France de i-ecu!er ses frontières ; mais si
348 IH.îl.
on venait lui enlever Strasbourg ou Calais. Je lui crierais :
Aux armes! aux armes! dél'endons ce (|ui nous appartieul!
Deuxièuiement, parce que l'âge de la majorité civile est
fixé, en France, à vingt-et-un ans, et qu'il n'y a aucun mo-
tif pour créer deux majorités : l'une politique, l'autre ci-
vile. Ti'oisièmement, parce que les femmes sont, en France,
sous l'empire d'une législation civile qu'il faudrait préala-
blement abolir. Ouatrièniement, parce que demander plus
que ce qu'on est fondé à réclamer, c'est s'ôter une chance
de l'obtenir.
M. Adrien de la Valette persiste à prétendre (jue « la loi
» du 31 mai ne sera pas retirée, qu'elle restera un drapeau
» d'alliance, un trophée de victoire. »
Un trophée de victoire, quand il n'y a pas eu de vic-
toire !
Un drapeau d'alliance, ([uand il n'y a pas d'alliés!
Vous ne discutez pas, vous plaisantez.
Moi qui ne plaisante pas et qui discute, je termine en
vous tlisant :
La loi du 31 mai sera retirée.
II.
9 octobre 1851.
On n'est pas plus grand seigneur!
On ne p^rte pas plus haut !
On n'a pas plus de dédain pour le sulïVage universel !
Le suffrage universel? Qu'est-ce (jue c'est (jue cela, mon
cher? D'oîi cela sort-il ? Où cela se voit-il ?
Parlez-m(»i du cens électoral et du cens d'égilibilité pour
rendre inébranlable un gouvernement. A la bonne heure!
Voilà des bases solides ! Voilà des barrières ;> toute épreuve!
La Restauration de 1815 est là pour l'attester! La Monar-
chie de 1830 est là pour api)liqucr un détnenti ii (jui préten-
drait le contraire.
A bas le sufliage universel! Vive le cens électoral!
PESEZ LES VOTES ET NE LES COMPTEZ PLUS. 349
Répondez donc à des misons de la force de celles-ci, ni-
ticulées par M. le marquis de La Valette :
« Non le vote du conscrit de vingt-un ans ne saurait peser autant que le
suffrage du général en chef qui a gagné des batailles et dont l'expérience
a vieilli au service de la patrie.
» Non, la voix du journalier qui vient tourner une meule ne peut avoir
la même valeur que la voix du chef d'usine qui fait vivre trois cents ou-
vriers, qui fonde des ateliers, qui répand l'aisance dans un arrondisse-
ment, qui enrichit son pays, qui va porter au loin, parmi les autres peu-
ples, la gloire industrielle de la France. »
Je réponds :
Alors, le suffrage d'un colonel devrait peser moins que
celui d'un général; celui d'un capitaine moins que celui
d'un colonel ; celui d'un chef d'usine ayant 200 ouvriers,
moins que celui d'un chef d'usine ayant 300 ouvriers.
Est-ce qu'au jeu des batailles le conscrit risque moins
que le général ?
Est-ce que l'usine ne pourrait pas se passer plus facile-
ment de chef que d'ouvriers ?
Est-ce que le conscrit et l'ouvrier ne sont pas des citoyens
ayant autant de droits et autant d'intérêts que qui que ce
soit à un bon gouvernement?
Vous voulez vous peser, messieurs de qualité ; eh bien !
soit; nous, gens de quantité, nous nous compterons : ei
alors on verra qui l'emportera, du poids ou du nombre.
Vous ne voyez pas, dites-vous, comment le devoir de ti-
rer un numéro de l'urne militaire constitue le droit de dé-
poser un bulletin dans l'urne électorale!
Ce n'est donc rien que d'acheter le droit de suffrage au
prix de sept années de sa vie, les sept plus belles années ?
Si vous ne voulez pas de mon vote, ne me demandez pas
ma vie, ne me demandez pas mon argent.
Défendez à vous seuls la société, et payez à vous seuls
l'impôt.
Vous osez dire encore que la loi du 31 mai n'a pas déliuii
le suffrage universel; qu'elle s'est bornée à le réglemenler
et à écarter les indiynes et les incaqjable.i !
350 1851.
Si cela était vrai, jamais condamnation plus grave n'au-
rait été articulée contre aucune société.
Gomment! il est constaté par les documents olTicicIs que
le nombre des Français majeurs est de 11,250,000.
La loi du lo mars 1849 n'admettant que 9.936,000 élec-
teurs inscrits, avait donc laissé à l'écart, sur 11,2;)0,000
Français majeurs, 1,324,000 individus.
1,324,000 indignes ou incapables, vous trouvez que cela
n'était pas assez I
Moi, je trouve qu'un tel nombre, c'était déjà beaucoup.
Qu'a fait la loi du 31 mai ?
Elle a élevé le cliiffre de 1,324,000 indignes ou incapables
a 4,214,000.
QUATRE MILLlOuXS DEUX CENT QUATORZE MILLE INDIGNES OU
INCAPABLES : tel est le clnfTre actuel de la « vile multitude. »
Tel est le chiffre de Tannée à laquelle le Constitutionnel
vous accuse, ce matin, avec raison, d'avoir donné une or-
ganisation et un drapeau.
Nous venons de nous compter, maintenant pesez-vous.
Vous savez notre nombre; voyons votre poids.
m.
10 octobre 1851.
M. Adrien de La Valette, qui est pour le poids contre le
nombre, pour la qualité contre la quantité, me dit que « j'ai
» oublié de démontrer comment le vote du père de famille
» est égal à celui de chacun de ses enfants, »
La remarque est naïve; c'est précisément parce qu'il est
impossible de peser les suffrages, que je soutiens qu'on doit
les compter.
J'ai compté quatre millions deux cent quatorze mille
Français majeurs laissés à l'écart du scrutin ; c'est à vous,
mainlenant, à me dire comment, vous, messieurs de qua-
lité, vous vous y prendrez pour vous peser les uns les autres.
il y a quatre ans. sous le régime du cens électoral, un
PESEZ LES VOTES ET NE LES COMPTEZ PLUS. 351
paysan ne sachant pas lire, et dont la propriété payant
îJOO francs d'impôt et valant 80.000 francs était hypothé-
quée pour une somme égale, était électeur, tandis (|ue
M. de Chateaubriand et M. de Lamennais n'avaient pas le
droit de voter.
Voilà le régitne que regrettent et que voudraient restau-
rer les hommes d'Étal de V Assemblée nationale !
Voiltà comment ils entendent le suffrage de qualité!
851
LE COUP D^ECLAT ET LE COUP D^ÉTAT.
14 octobre lR5l.
Dans leur frayeur du coup d''éclat qui serait frappé de-
main par le président de la République , les inventeurs et
fabricateurs de la lui du 31 mai ont fait courir aujourd'hui
les bruits insensés de coup d'Etat.
Pourquoi le président tcnlerait-il un coup d'Elat péril-
leux, lorsqu'il peut faire un coup d'éclat populaire ?
18j
LA CALOMNIE ET LA LOGIQUE.
15 octobre 1851.
Qu'est-ce qui proposait l'al)rogaliun de la loi du 31 mai?
— Le président de la République.
Qu'est-ce qui s'y opposait ?
— Le ministère.
Dans l'Assemblée nationale, (jui veut le rétablissement
du suffrage universel?
— La Minorité.
Qui veut le maintien du suffrage restreint?
— La Majorité (1).
(1) « Ln bourgeoisie sait-elle ce qu'on est venu dire au président de la
République pour obtenir de lui la présentation de la loi du 31 mai V On
est venu lui dire :
« Il n'y a qu'un moyen de vaincre toutes les factions, c'est que le
» pouvoir exécutif et l'Assemblée nationale ne fassent qu'un ! »
« Le lendemain du jour où la loi du 31 mai fut votée, tous les an-
ciens partis, comme des oiseaux mis en liberté, prirent leur volée, les uns
vers Frohsdorf, les autres vers Claremont. La loi du 31 mai vo.ée, il ne
fut plus question que de rétablir la monarchie, de rappeler Henri V ou
d'établir une régence pour le comte de Paris. On n'avait point encore in-
venté, comme transition, la candidature du prince de Joinville à la pré-
sidence de la République.
» On traitait, il y a peu de jours, devant le président de la République,
la question de la loi du 31 mai, et on insistait sur les chances heureuses
qu'elle oflVait à sa réélection, surtout dans les villes. Il répondit : m Ca
» n'est pas pour moi une question d'éventualités plus ou moins favo-
» râbles, mais une question de principes. Il n'existe que deux principes :
» celui de l'hérédité et celui de la souveraineté nationale. Jamais ou ne
» pourra faire le bien avec une quasi-lég'timité quelconque. Je ne com-
354 tsâi.
Donc le président de la République, — peu importe le
mobile qui le dirige, — était d'accord avec l'opposition dé-
mocratique.
Ainsi s'expliquent naturellement l'altitude et le langage
de la Presse dans une circonstance aussi décisive que celle
qui s'est terminée par la défaite et la lelraite du cabinet
Faucher-Baroche.
Qu'importe d'avoir contie soi la calomnie, lorsqu'on a
pour soi la logique?
La calomnie passe, la logique reste.
» prends pas comment tant d'hommes politiques distingués ont pu enlre-
» tenir une espérance contraire sous Louis-Philippe. j\Ion pouvoir, issu
» sans restriction de lu volonté nationale, est une véritable légitimité,
» et je ne saurais consentir à devenir la branche cadette du suffrage
» universel. »
» D. L. VÉRON. » {Constitulionnel, W'octohre 1851.)
1851.
UN MANIFESTE PSEUDONYME
17 octobre iHôl.
M. le général Changnrnier met le lonips à profit.
Sa candidature est habilement posée dans un manifeste
pseudonyme de trois colonnes expédié à la presse des tlé-
partements.
Un manifeste pseudonyme, c'est fort habile, en effet, car
cela dispense de toute modestie sans paraître en man-
quer.
De ce manifeste, il ressort visiblement que le parti légiti-
miste est la base d'opérations du général Changarnier; qu'il
compte sur le concoui's de tous les fusionnistes, et qu'il es-
père que, faute de tou(e autre candidature sérieuse, les or-
léanistes non de sentiment, mais de position, se rallieront
à la sienne. Voici le dernier paragraphe de ce manifeste
pseudonyme :
« M. le général Cliangîirnier a le sentiment de sa supériorité, ce smti -
ment inspire de l'ambition ; mais elle n'est pas vulgaire comme chez la
plupart des gens d'esprit de notre époque. Éclairé sur les dangers qui
menacent la société, il se sent la force de la sauver ; il aspire à l'iionneur
de jouer ce rôle. Noble ambition, digne d'un grand cœur. Mais, pour
réussir, elle doit posséder la confiance du pays. Il a horreur des roueries
et des intrigues. Le moment e.^t venu, pour M. Changarnier, de dégager
ea situation de tontes les perfides manœuvres dans lesquelles on cherche
à le compromettre. Il est le sabre, il ne faut pas qu'il soit le nœud. En
3Ô6 t85I.
restant uniquement l'homme de la majoritt-, de la nation, en évitant des
connivences funestes avec tous les agents de révolutions, JM. le général
Chaugarnier conservera cet ascendant qui, dans les jours d'une crise su-
prême, lui assurera le prestige et l'autorité nécessaires pour le salut de
la France. »
Attendons le 9 mai 1852.
1851
L^ABSKiNGE DU DROIT DE DISSOLUTION,
19 octobre 1851.
VAssemblée nationale insiste sur J'article 68; elle veut
absolument que le Président de la République prenne des
ministres dans l'Assemblée législative, ou tout au moins
qu'ils marchent d'accord avec la majorité.
Cette insistance est une finesse trop ti'ansparente pour
que le président de la République s'y laisse prendre pour
peu qu'il ouvre les yeux.
Si, dès le lendemain du 20 décembre 1848, le président
de la République eût choisi ses ministres sans se préoc-
cuper le moins du monde de la majorité parlementaire, et
en se préoccupant exclusivement de l'administration du
pays la plus prompte et la plus économique, non-seule-
ment il y eùl gagné beaucoup personnellement en saine
popularité, mais la liberté n'y eût pas perdu tout ce que lui
ont enlevé les lois qui ont suspendu l'exercice du droit de
réunion, et garrotté la presse en tous sens.
La France, la liberté et le Président y eussent trouvé
chacun leur compte, et les mots crise ministérielle eussent
disparu du vocabulaire politique.
S'il plaît aux docteurs en droit constitutionnel de VAs-
semblée nationale de prolonger cette discussion, je les en-
gage préalablement à examiner entre eux la différence
358 1851.
essentielle qui existe entre une forme de gouvernement où
le chef du pouvoir exécutif peut en appeler de la majorité
législative à la majorité électorale, et une forme de gouver-
nement où il n'a pas le droit de dissoudre l'Assemblée de-
vant laquelle un ministère a succombé.
Dès qu'on va au fond des choses, on reconnaît qu'aucune
parité n'existe entre ces deux formes de gouvernement.
L'absence du droit de dissolution dans la Constitution
votée le 4 novembre 1848 est ce qui fait que si le président
de la République veut retrouver sa route, il doit tourner les
yeux non pas vers l'Angleterre, mais vers les États-Unis.
Aux Etats-Unis, les secrétaires d'État n'ont aucun rap-
port avec le Congrès; lorsque le Sénat et la Chambre des
représentants ont besoin d'un renseignement ou d'un docu-
ment, ils le demandent au président de la République, le
président de lu République le demande au ministère, le
ministère l'envoie au président de la République, et le pré-
sident de la République l'envoie au Sénat ou à la Chambre
des représentants.
Ainsi le veut la logique.
En France, on veut maix-her au rebjurs de la logique;
aussi, voyez comment l'on marche..., à reculons cl en tom-
bant à chaque pas.
1851
LA rOLITIQUE ET LA SCIENCE.
22 octobre 1851.
La politique est au corps social ce que la fièvre est au
corps humain.
C'est un mouvement déréglé qui atteste une souffrance
ou une perturbation.
S'il n'y avait pas ou perturbation ou souffrance, la poli-
tique serait un mot qui ne signifierait plus que ce qu'il si-
gnifiait à son origine : administration de la ville.
La politique ne serait rien ; la science serait tout.
Lorsqu'on jette les regards en arrière et qu'on fait le
compte de tout le temps perdu à débattre des questions
sans importance réelle, on ne peut se défendre de ressentir
le plus profond mépris pour ce qu'on est convenu d'appeler
de nos jours : la POLiriycH.
Ainsi, de 1831 à 1848, que de discours de tribune et que
d'articles de journaux sur la question de savoir si l'on ad-
mettrait ou si l'on n'admettrait pas à voter comme électeurs
ceux que la loi forçait à être jurés et à délibérer, en cette
qualité, sur la fortune, l'honneur, la liberté et la vie de
leurs pairs !
Ainsi, depuis un an, que de discours de tribune et que
d'articles de journaux 2J0M/', confre et sur le suffrage uni-
versel, lorsf|ue le suffrage universel n'aurait dû être que le
point de départ immuable de la science appliquée.
360 fSôf.
La science ne recule jamais ; la politique recule toujours.
La science, c'est le progrès; la politique, c'est h guerre.
Guerres extérieures;
Guerres de conquêtes ;
Guerres de successions ;
Guerres de frontières;
Guerres de religions ;
Guerres d'opinions ;
Guerres intérieures ;
Guerres de la royauté contre la féodalité ;
Guerres de la féodalité contre la royauté;
Guerres de l'aristocratie contre la bourgeoisie ;
Guerres de la bourgeoisie contre l'aristocratie ;
Guerres de la bourgeoisie contre la démocratie ;
Guerres de la démocratie contre la bourgeoisie ;
Guerres de la rente et du profit contre le salaire ;
Guerres du salaire contre la rente et le profit.
Aussi la politique dévaste et ne féconde pas.
C'est elle qui amasse au-tlessus de nos tètes les nuages
d'où l'éclair jaillit et d'où la foudre éclate.
C'est elle qui change l'activité salutaire en agitation fé-
brile.
C'est elle rpii allume la polémique et éteint la publicité.
C'est elle qui multiplie toutes les queslijns et relarde
toutes les solutions.
C'est elle, enfin, qui, ellleui'anl tout et n'approfondissant
rien, détourne les esprits des grands et sérieux travaux :
non-seulement elle les en détourne, mais encore elle l(\s (mi
dégoûte, et, s'emparant des passions et des erreurs de la
foule ignorante, fait, à ses yeux, de t;)Ut penseur profond.
de tout chercheur opim'àlre, un rêveur étrange.
Le suffrage universel est la première grande ap[)li('alion
de la science des mathématiques substituée ;i la polili(|ue.
4851
LES MINISTERES IMPOSSIBLES.
22 octobre 1851.
Il y a deux minislères impossibles à former :
Un ministère parlementaire ;
Un ministère semi-parlementaire.
Un ministère parlementaire, parce que 433 représentants
ayant voté, le 30 mai 1850, la suppression du suffrage uni-
versel, tout ministère qui ne prendra pas résolument son
point d'appui sur la majorité extérieure, c'est-à-dire sur
l'opinion publique, sera certain d'avon- contre lui la majo-
l'ité parlementaire, c'est-à-dire la coalition des partis dé-
chus et des ministres renvoyés.
Un ministère semi-parlementaire, parce qu'un te! minis-
tère aurait tous les inconvénients de ces deux modes de
composition d'un cabinet, le mode parlementaire ou bri-
tannique, et le mode extra-parlementaire ou américain,
sans avoir aucun des avantages inhérents à chacun de ces
deux systèmes essentiellement difll'érents.
Tout ministère, quel qu'il soit, est une affirmation. Com-
ment tirer une affirmation d'une négation? Comment tirer
d'une majorité négative un cabinet parlementaire ? Autant
vaudrait essayer de tirer du vide une statue de mai l)re. A
de certaines époques, il a pu se former des cal)inets dit
cabinets de coalition ; mais alors c'est qu'il ne s'agissait que
362 f«5I.
(le fondre des nuances, el encore jjunais ces cabinets n'eu-
rent-ils ni puissance, ni durée.
Essayez donc de former un cabinet de coalition avec
MM. Berryer et de Fallou.\,(iui veulent la royauté d'Henri V,
avec MM. Thiers et Jules de Lasteyrie,qui veulent la ré-
gence de la duchesse d'Orléans, avec MM. Faucher el Ba-
roche, qui voulaient la présidence de la République à long
terme, trois choses qui toutes les trois s'excluent!
Le cabinet renvoyé est le quatrième qui se retire depuis
le 20 décembre 1848. Il y a eu, premièrement, le cabinet du
20 décembre, le cabinet d'inauguration présidé par M. Odi-
h)n Barrot; il y a eu, deuxièmement, le cabinet du 31 oc-
tobre, le cabinet d'action, où M. Odilon Barrot a été rempla-
cé par son frère M. Ferdinand Barrot; il y a eu, troisièmement,
le cabinet du 18 janvier, le cabinet de transition, composé
de MM. Vaïsse, de Royer, Brenier, etc.; enfin, il y a eu, qua-
trièmement, le cabinet de résurrection, avec M. Laliitte de
moins et M. Faucher de plus ; chacun de ces quatre cabi-
nets a été, plus ou moins, un cabinet de négation de la Ré-
publique, tous se donnant pour programme el pour tâche
de ressaisir une à une les libertés proclamées parle gou-
vernement provisoire, les conquêtes dues à la Révolution
de février, mais voilà tout; en admettant que ce fût assez
pour arriver , de relais en relais , jusqu'aux élections
de 1832, où cela menait-il ? où cela aboutissail-il? Ce n'é-
tait pas l'affermissement de la République, ce n'était pas le
rétablissement de l'Empire; ce n'était pas la restauration
de la Monarchie traditionnelle; ce n'était pas le retour
de la Monarchie constitutionnelle ; ce n'était pas le dé-
sarmement des partis; c'était l'ajournement de toutes les
questions qu'il importait le plus de résoudre et l'aggrava-
tion de toutes les difticultés par cet ajournemcMit.
Conunent faire tenir debout un ministère semi-parle-
mentaire ne s'appuyanl ni sur la majorité de rAssemblée
législative ni sur la majdrilé de la France électorale, ne
donnant de gages sulTisanls ni ;i l'une ni h l'auliv, et les
nyantconsé(iuemmenl toutes les deux conli'(> lui ? Oii pren-
LES MIMSTEUES IMPOSSIBLES. ;}G3
(liiiil-il son point d'appui ? D'où viendrait-il ? Où irai(-il?
Ainsi placé entre deux meules, dès qu'elles feraient un
mouvement, il serait broyé.
Un ministère semi-parlementaire est donc tout aussi im-
possible à former et à faire vivre qu'un ministère parle-
mentaire.
Quoi qu'en disent VUnion et VAssemblée nationale, ces
deux journaux qui ont fait faire un si grand pas aux idées
de fusion et de légitimité dans l'esprit du peuple français,
il n'y a de possible qu'un ministère extra-parlementaire,
s'appuyant franchement et résolument sur l'immense ma-
jorité de la France, c'est-à-dire sur les cinq millions cinq
cent mille électeurs qui ont donné, le 10 décembre 1848,
leurs voix à M. L.-N. Bonaparte, parce qu'ils avaient in-
stinctivement pensé et espéré que d'une aussi imposante
manifestation sortirait l'abolition de tous les vieux partis,
la réforme de tous les al)us, la suppression de tous les pri-
vilèges, la jouissance de toutes les libertés, la réduction des
budgets, la diminution des impôts, la simplification des
rouages adnu'nistratifs, l'atrranchissement des communes et
le trionq)he délimtif et pacifique de la démocratie.
Si court qu'il fût, avec un tel levier posé sur un point
d'appui aussi ferme, l'abrogation de la loi du 31 mai, l'u-
nanimité des votants était certaine, et la l'évision de la
Constitution à la majorité constitutionnelle n'était pas
douteuse.
Lorsqu'un fossé est large, je ne connais que deux moyens
de n'y pas tomber, c'est de ne pas tenter de le franchir ou
de le franchir sans hésiter.
Ce conseil est celui que j'eusse donné au président de la
République si j'eusse été consulté, ainsi qu'il a plu à cent
journaux de le prétendre et de le répandre, journaux qui
me supposent assez modeste pour m'attribuer l'ambition de
vouloir, à tout prix, être Faucher IL
1851.
L^ÉTAT DE SIEGE RESTREINT,
23 octobre 1851.
L'extension successive de l'état de siège restreint est la
conséquence de la restriction du suffrage universel, comme
la formation des sociétés secrètes est la conséquence de la
suppression du droit de réunion.
Telle est la logique invisible des choses, contre laquelle
se débat vainement la fausse logique des hommes.
]{ïcn de ce qui arrive ne me surprend, car tout ce qui ar-
rive je l'avais prévu et exactement prédit dès le lendemain
de la révolution de Février.
Pour cela, point n'était besoin d'être ni sorcier, ni devin,
ni prophète , pas plus qu'il n'est besoin de l'être pour an-
noncer que si l'on sème du h-oment , l'on récoltera du fro-
ment; que si l'on plante des pommiers, on cueillera des
pommes.
Le journal de l'état de siège et de la transportation sans
jugement, c'est désigner le Notional, tonne contre l'état de
siège qu'une ordonnance vient d'étendre aux départements
du Cher et de la Nièvre.
C'est très bien ; mais il eût été nu'eux de le faire en 1848,
à l'époque où le National exerçait une influence prépondé-
rante.
Ce que la démf)cratie récoIt(> en 1851, c'est c que le Xa~
lional a semé à pleines mains vu 18i8.
L'ETAT DE SIEGE RESTREINT. Mo
Je ne comprends pas l'élat de siège en 1851, mais je ne
le comprenais pas mieux en 1848, lorsque, le 2 septemlire,
M. le général Cavaignac montait à la tribune pour en pren-
dre la défense contre M. Ledru-Rollin ; lorsque, le 11 oc-
tobre, il en réclamait le maintien en ces termes : (.(Oui. je le
déclare, il y aurait danger pour le pays , danger pour la
République, danger pour la Constitution elle-même à faire
cesser Vétat de siège... Nous arons émis notre opinion dhine
manière bien claire et bien précise. Si VAssemblée levait fê-
tât de siège, elle créerait un véritable danger. » Déclai-alion
qui était si peu fondée, que huit jours après, le 19 octobre,
M. le général Cavaignac, changeant subitement de langage,
appuyait à la même tribune la levée de l'état de siège en
ces termes : « En tenant compte de toutes les évenlucdités.
je déclare que les moyens d^action et de répression dont je
puis disposer me permettent de faire face à toutes les con-
jonctures... Cest ma conviction énergique et profonde. »
Si je mets encore une fois sous les yeux des lecteurs cette
mémorable et flagrante contradiction à huit jours de dis-
tance, ce n'est pas pour récriminer; c'est afin de montrer
ce qu'il faut penser et croire de la sincérité et de la justesse
des al'lirmations de ceux qui ont la prétention de nous gou-
verner, affirmations qui varient au gré de leurs mobiles
intérêls.
Le 11 octobre 1848, lorsque le général Cavaignac récla-
mait le maintien de l'élat de siège, M. Senard était ministre
de l'intérieur. Le 19 octobre, lorsque M. Cavaignac admet-
tait la levée de l'état de siège, M. Senard avait été remplacé
par M. Dufaure.
Que le nouveau ministère, quoiqu'il soit, qui remplacera
M. Léon Faucher, propose en même temps que la suppres-
sion du suffrage restreint la levée de l'état de siège res-
treint, et les choses se passeront en octobre 1851 comme
elles se sont passées en octobre 1848. Est-ce qu'après la le-
vée de l'état de siège, en octobre 1848, l'ordre moral et ma-
tériel a été troublé un seul instant et sur un seul point?
Est-ce que l'élection du 10 décembre 1848, qui mettait en
360 «851.
piésencii tous les pai'lis, un bulletin i» la main, a donné lieu
ou servi de prétexte à la plus légère violence ? Est- ce que
celte grande et décisive épreuve n'est pas l'un des plus
glorieux faits dont l'histoire de la tlémocratie a dû recueil-
lir et devra transmettre le souvenir et l'exemple ?
Le maintien du suffrage restreint mène logiquement à
l'état de siège universel; le rétal)lissement du suffrage
universel mène logitjuement à la levée de l'état de siège
restreint.
1851.
CE QUI MET FIN AUX GUERRES CIVILES.
22 octobre 18.31.
La proclamation suivante porte la date de Nevers, 26 oc-
tobre 18ol :
a Habitants de Nevers,
B Je viens d'être investi du commandement de l'état de siège de votre
département.
» Ce régime exceptionnel, imposé par la nécessité de préserver votre
pays des excès delà démagogie et de la guerre civile, sera protecteur pour
les honnêtes gens, répressif arec la dernière rigueur pour tous les fauteurs
d'anarchie. Que la population tranquille se rassure, qu'elle se livre avec
sécurité à tous ses travaux : jamais les personnes et les propriétés n'au-
ront été mieux sauvegardées ; la répression la plus prompte, la plus éner-
gique, écraserait sur-le-champ toute tentative de désordre.
» Le jour est venu où la tekreur doit changer de côté. C'est maintenant
à ces gens qui n'ont rien de Français, qui osent invoquer le nom et l'inté-
rêt du peuple pour préconiser tous les crimes, à trembler 1 Le vrai peuple
les renie; le vrai peuple, celui qui a porté aux extrémités du monde la
gloire de nos armes et le renom de loyauté de notre nation, veut vivre de
son travail, élever honnêtement sa famille, et léguer à ses enfants la tra-
dition de l'honneur avec le fruit de ses économies ; le vrai peuple i"enie
avec indignation ce ramassis de vagabonds, de pillards et d'incendiaires
qui croient pouvoir vivre dans un désordre perpétue], abrités derrière la
terreur qu'ils ont su pour un moment inspirer aux gens honnêtes, mais
timorés.
D D'un bout à l'autre de la France, un cri unanime d'indignation,
poussé par tous les gens de bien, s'est fait entendre à la nouvelle des at-
tentats du Cher. Quelle excuse peut faire valoir l'insurrection, sous le
368 iS5t.
gouvernement le plus libéral cJu monde?... Si les hautes régions de la so-
ciété ont été dépouillées de leurs privilèges, ce n'est pas pour voir aujour-
d'hui s'élever dans ses bas-fonds lepricilége du pillage !
» Ouvriers des villes et des campagnes, ne vous laissez pas intimider
par les perfides conseils de ces gens qui ne se disent vos amis que pour
vous pousser au désordre. Regardez dans le passé, et vous verrez toujours
ces excitateurs, ces péroreurs de la place publique, absents au moment du
danger. Si le triomphe de la mauvaise cause était possible, ils reparaî-
traient alors pour partager entre eux seuls les bénéfices d'un succès sans
durée. Dans la défaite, leur habileté sait toujours les distraire à la rigueur
de la loi, à laquelle ils vous abandonnent sans i-emords. A eux les places,
les avantages ; à vous les périls, et, en fin de compte, la prison et la ruine
de vos familles. Comprenez-le donc aujourd'hui ; vous êtes pour eux le
mai'cliepied, les instruments qui, dans leurs folles espérances, doivent les
élever au pouvoir.
» Croyez-en mes conseils, chassez ces faux amis, rentrez dans la pra-
tique des devoirs imposés aux honnêtes gens, et notre pays reprendra
cette sécurité sans laquelle il n'y a ni travail ni prospérité possibles.
» .Je compte sur les gens de b'cu ; qu'ils comptent sur moi.
» Le r/ruéral de brigade rommandaul l'élat de siége^
» PELLION. »
Changez le millésime et la date de cette proclamation ;
milieu iVoctob)-e ISol, mettez octobre 184S; au lieu de
fauteurs d'anarchie, niellez fauteurs de monarchies; au lieu
de privilège du pillage, mc\.[ei privilège delà fortune, et de-
mandez-vous ce qu'auraient dit, en 1848, d'une pareille '
proclamation , les monarcliisles qui trouvent aujouid'liui
parfaitement juste et légitime celle du général Pellion.
Si des excès coupables ont été conunis dans le Cher, est-
ce donc qu'il n'y a pas.poui' les condamner, un jury et une
coiu" d'assises ?
Ce qui met fin aux guerres civiles , c'est la justice abso-
lue; ce qui les perpétue, c'est la justice exceptionnelle.
1851
LA CENSURE.
Il Les citoyens ont le droit de s'associer, de s'assem-
bler paisiblement...
>' L'exercice de ces droits n'a pour limites que les
droits ou la liberté d'autrui et la se'curité publique.
" La presse ne peut, en aucun cas, être soumise a la
censure. "
cossTiTnTioîi, article 8.
10 novembre 1851.
En conséquence de l'article 8 qui précède . la censure a
défendu qu'on Use les vers suivants :
I.
L'art, c'est la gloire et la joie, •
Dans la tempête il flamboie,
Il éclaire le ciel bleu.
L'art, splendeur universelle,
Au front du peuple étincelle
Comme Tastre au front de Dieu.
L'art est un chant magnifique
Qui plaît au cœur pacifique,
Que la cité dit aux bois,
Que l'homme dit à la femme,
Que toutes les voix de l'âme
Chantent en chœur à la fois!
370 fS&l.
L'art c'est la pensée humaine
Qui va brisant toute chaîne!
L'art, c'est le doux conquérant !
A lui le Rhin et le Tibre '
Peuple esclave, il te fait libre ;
Peuple libre, il te fait grand '
n.
0 bonne France invincible,
Chante ta chanson paisible !
Chante, et regarde le ciel !
Ta voix joyeuse et profonde
Est l'espérance du monde,
0 grand peuple fraternel !
Bon peuple, chante à l'aurore !
Quand vient le soir, chante encore !
Le travail fait la gaîté.
Ris du vieux siècle qui passe !
Chante l'amour à voix basse
Et tout haut la liberté !
Chante la sainte Italie, '-'3
La Pologne ensevelie,
Naples, qu'un sang pur rougit,
La Hongrie agonisante. . .
O tyrans ! le peuple chanta
Comme le lion rugit.
VICTOE HUGO.
6 novembre 1851.
Ces vers, demandés à Victor Hugo , devaient inaugurer
une association d'artistes-musiciens qui se proposent de
populariser l'art musical.
V^iilà comment opère la liberté limitée que j'ai définie
Varbitraire illimité.
La définition, je le demande, était-elle fausse ou exagérée?
0 Liberté arbitraire, je le remercie I Par de tels actes, tu
me dispenses de plaider désormais poui- la Liberté absolue.
Ce que j'aurais été impuissant peut-être à faire, tu le fais
mieux que moi I
18o1
PAIX OU GUERRE AUX JESUITES.
14 novembre 1851.
Les faits suivants sont extraits de VUnivers :
« Ces jésuites, si odieux, tout le monde les appelle. Ici, les pères de fa-
mille se réunissent et font les fonds nécessaires pour leur créer un éta-
blissement; nous pourrions citer une ville voisine de Paris où plus de
200,000 fr. furent ainsi ramassés en moins de vingt-quatre heures. Là,
les conseils municipaux s'assemblent pour aviser aux moyens d'avoir ces
religieux. « Si vous ne nous envoyez pas vos pères, écrivait un maire à
» l'un des supérieurs des jésuites du Midi, vous nous verrez arriver, avec
» notre garde nationale, tambour en tête, pour les prendre. « Dans leur
seule province du Midi, les jésuites ont aujourd'hui douze grands collège»
en pleine activité ; le nombre de leurs établissements, dans la province du
Nord, ne doit pas être moindre, et comme la Compagnie est encore trop peu
nombreuse pour faire plus, elle a dû refuser plus de quarante demandes. »
Le 3 mai 1845, M. Tiiiers, déposant un ordre du jour
motivé, obligeait M. Guizot. par un vote de la Chami^re des
députés , de chasser les jésuites de France et de fermer
leurs maisons. Alors ils ne possédaient, dans toute la
France, que vingt-sept maisons et n'étaient qu'au nombre
de quatre à cinq cents. M. Thiers, à qui les jésuites faisaient
tant de peur en 1845, sous le règne de Louis-Philippe, n'en
a plus peur à présent que le nombre s'en est considéra-
blement augmenté, et que M. de Montalembert règne et
gouverne.
:î72 1851.
M. Thiers, s'il le peut, expliquera cette contradition de sa
vie politique.
Quant à moi, les jésuites ne me font pas plus peur en 1851
qu'en 1843, à la condition que les jésuites ne s'appelleront
pas Monopole, et qu'ils s'appelleront Liberté.
Si les jésuites sont le Monopole, guerre au monopole,
guerre aux jésuites.
Si les jésuites sont la Liberté, paix à la liberté , paix aux
jésuites.
Mais les jésuites ne sont pas la liberté, lorsque les insti-
tuteurs sont l'objet de poursuites et de persécutions qui
rompent l'équilibre et suppriment le contrepoids nécessaire.
La liberté que je demandais, en 1845, pour les jésuites, je
la demande donc, en 1851, pour les instituteurs et au même
titre.
Qu'on y réfléchisse !
Qu'est-il arrivé de la guerre faite, en 1843, aux jésuites?
C'est qu'on n'a fait que préparer le triomphe dont ils abusent.
Qu'arrivera-t-il de la guerre faite, en 1851, aux institu-
teurs? C'est qu'on prépare pareillement le triomphe dont
il est à craindre qu'à leur tour ils n'abusent aussi.
Toujours l'abus, jamais la liberté; toujours l'excès, jamais
le droit. Ainsi s'explique comment , en France, la fin d'une
réaction est toujours le commencement d'une autre.
1851
L'ELECTION DU 30 NOVEMBRE 1851.
" Nul n'est e'Iu ni iiroclamé représentant au premier
tour de scrutin, s'il n'a réuni un nombre de voix e'gal
au yuABT des électeurs inscrits sur la totalité des lis-
tes électorales du département. >>
LOI DU 31 MAI, article 13.
L
16 novembre 1851.
11 y aura deux manières de se compter :
En déposant son bulletin dans Turne électorale;
En ne l'y déposant pas.
Ce second moyen est celui que prendront tous les élec-
teurs inscrits pour protester pacifiquement en faveur du
droit de tous les électeurs exclus.
Tous les électeurs qui veulent le rétablissement du suf-
rage universel, tous les électeurs qui sont avec le prési-
dent de la République contre la majorité de l'Assemblée
sur la question de l'abrogation de la loi du 31 mai, s'ab-
stiendront de voter le 30 novembre 1851.
C'est en ne votant pas qu'ils se feront compter.
U.
25 novembre 1851 .
L'article 13 de la loi du 31 mai exige, pour qu'une élec-
374 1851.
tion soit valable, le QUART de la totalité des électeurs
inscrits.
Le nombre des électeurs inscrits pour le déparlement de
la Seine dépasse 132,000.
Donc, pour que M. Dewinck soit élu dimanche 30 no-
vembre 1851, il faudra qu'il recueille plus de 33,000 voix.
Tout est mis en œuvre par les partisans de la loi du 31
mai pour contraindre les électeurs, dépendants par situa-
lion, d'aller voter pour le candidat dont le nom signifie :
MAINTIEN DU SUFFRAGE RESTREINT,
Aucun effort, aucun sacrifice n'est? épargné.
Il faut qu'à tout prix M. Dewinf^k réunisse le nombre de
voix légalement exigé !
Les adversaires passionnés du suffrage universel le dé-
clarent.
Ils comprennent qu'effectivement, si M. Dewinck n'est
pas élu, c'est un immense avantage remporté par le prési-
dent de la République sur la majorité du 13 novembre, qui
a rejeté, à la majorité absolue de 2 voix, le projet de loi du
gouvernement portant abrogation de la loi du 31 mai; c'est
plus que cela encore, c'est la transformation inmiédiate de
la minorité en majorité, et de la majorité en minorité.
VOTE DU 13 NOVEMBRE 1831 :
Nombre des votans 700
Majorité absolue 351
POUR 347
CONTRE , 353
Si M. Dewinck n'est pas élu, la loi du 31 mai s'éteint
d'elle-même, et l'urne électorale se change en urne funé-
raire.
Dès le lendemain, le pouvoir exécutif peut et doit repré-
senter le projet de loi qui accompagnait le Message du 4
novembre.
Présenté d'urgence, il sera voté d'urgence.
Sans discussion possible.
Le suffrage universel rétabli, c'est la guerre civile évitée.
L^ÉLECTION Dr 30 NOVEMBRE 1851. 375
Tout ce qu'il y a (l'huiiiinos sonsrs i\\w n'égare pas l'esprit
de parti, que n'aveugle pas le vertige de la peur, le com-
prennent maintenant et l'avouent hautement.
Le scrutin du 30 novembre apprendra à la France combien
Paris compte d'hommes passionnés parmi les 132,000 élec-
teurs domiciliés aux termes de la loi du 31 mai 1830, pour
le plus grand nombre faux électeurs, ainsi que cela a été
démontré, et que cela n'a pas été contesté.
Si M. Dewinck ne réunit pas le nombre de voix nécessaire
pour être élu, c'est l'enterrement politique de la coalition
jnonarchique, représentée par MM. Berryer,Guizot et Thiers.
C'est le triomphe du Droit sans le secours de la Force.
C'est la Révolution dont le flot cesse de monter; c'est le
Progrès qui reprend son cours.
m.
29 novembre 1851.
SUFFRAGE lmversel! Tel est le cri qui a déjà retenti en
Angleterre, tel est le cri qui commence à se faire entendre
en Belgique, tel est le cri qui avant peu sera celui de l'Eu-
rope tout entière !
Ce sera le cri de ralliement du monde nouveau, et le
verdict de condamnation du monde ancien.
En Belgique, l'établissement du suffrage universel appa-
raît à tous les hommes de l'ordre par la liberté comme la
seule solution qui puisse prévenir la crise dont elle est
menacée.
Des comités composés d'hommes qui jouissent de l'estime
de leurs concitoyens s'organisent dans le but de provoquer
un pétitionnement en fiiveur du suffrage universel.
L'impulsion est donnée ; elle ne s'arrêtera plus.
SUFFRAGE UNIVERSEL,
IMPÔT UNIQUE,
LIBERTÉ absolue;
Vfiilà, en trois lignes, tout le programme du monde nr»u-
veau qni.a pour ailes la Science et la Paix.
185^
LA PROPOSITION DES QUESTEURS.
17 novembre 1B51.
Une proposition marquée au coin de la défiance et de
l'hostilité les plus déclarées a été déposée, le 6 novembre
1831, sur la tribune législative par les trois questeurs de
l'Assemblée nationale.
Cette proposition, avec demande d'urgence, est conçue
en ces termes :
ARTICLE 1er.
« Le président de l'Assemblée nationale est chargé de veiller à la sûreté
intérieure et extérieure de l'Assemblée.
« Il exerce, au nom de l'Assemblée, le droit conféré au pouvoir lé-
gislatif par l'art. 32 de la Constitution, de fixer l'importance des forces
militaires établies pour sa sûreté, d'en disposer et de désigner le chef
chargé de les commander.
» A cet effet, il a le droit de requérir la force armée et toutes les auto-
rités dont il juge le concours nécessaire.
» Ses réquisitions peuvent être adressées directement à tous les officiers
commandants ou fonctionnaires, qui sont tenus d'y obtempérer immédia-
tement, sous les peines portées par les lois.
» Le président peut déléguer son droit de rcqiii.rition aux questeurs ou
à l'un d'eux.
LA PROPOSITION DES QUESTEURS. 377
ARX. 3.
» La présente loi sera mise à l'ordre du jour de l'armuc et affichûc dans
toutes les casernes, sur le territoire de la République.
Les questeurs,
i> Signé : baze, leflo, de panât. »
Le véritable but de cette proposition est le maintien de
la loi du 31 mai.
La Majorité, qui ne veut pas, et pour cause, du rétablis-
sement du suffrage universel, a parfaitement compris que
cette loi était abrogée en fait., dès qu'elle était abandonnée
par le président de la République ; qu'en conséquence, il ne
suffisait pas de voter contre l'abrogation en droit \ la Ma-
jorité s'est dit qu'il fallait vouloir le moyen de ce dont on
veut la fin, et que le moyen, c'était, sous un prétexte de
défiance plus ou moins fondé, plus ou moins spécieux, sous
une forme plus ou moins indirecte, plus ou moins transpa-
rente, d'investir l'Assemblée législative de la dictature mi-
litaire.
Toutes les prévisions de la Presse se confirment ainsi de
point en point.
Une Convention républicaine a jugé le Roi et condamné
la Royauté en 93; une Convention monarchique se préparc
à juger le Président et à condamner la République.
La logique, cette force des choses, le veut ainsi; mais
heureusement la Minorité parlementaire voit clair dans tout
ce qui se trame.
Le langage tenu dans la réunion qui a eu lieu dans les sa-
lons Lemardelay en est l'incontestable preuve.
Jamais réunion de l'Opposition constitutionnelle n'avait
été si nombreuse ; jamais pareil accord n'y avait régné ; ja-
mais autant de modération ne s'était alliée à autant de
fermeté.
Si la guerre civile est évitée, si une révolution nouvelle
n"éclate pas, ce sera à l'Opposition démocratique que la
France le devra !
378 1851.
II.
17 novembre 1851.
La Constitution porte :
« ART. 32. L'Assemblée nationale détermine le lieu de tes séances ; elle
fixe le nombre et l'importance des forces militaires qui seront établies pour
sa sûreté, et elle en dispose.
» ART. 50. Le président de la République dispose de la force armée sans
pouvoir jamais la commander en personne. >>
Attendu la contradiction apparente qui existe entre ces
deux articles de la Constitution, les trois questeurs propo-
sent de promulguer comme loi et dVnfficher dans les ca-
sernes l'article 6 du décret du 11 mai 1848.
Le rapporteur de la commission conclut à la prise en
considération.
Écho des généraux Changarnier, Lamoricière et Leflô, le
Siècle termine l'exhortation qu'il adresse à l'Assemblée na-
tionale par ces mots :
<i Le sort de la République se décidera demain.
» Si l'Assemblée ne maintient pas son droit, si elle ne le maintient pas
énergiqnement, si elle cède sous un prétexte ou sous un autre, si elle n'a
pas confiance en elle-même, si elle, se divise eu présence du péril, il n'y a
plus qu'un pouvoir, le pouvoir exécutif , et c'est alors que l'on pourra dire
avec vérité : l'empire est fait. »
Donc, si l'exhortation du Siècle était écoulée, Majorité et
Minorité s'uniraient pour voter la proposition des trois
questeurs.
Que l'Opposition y prenne garde ! Un tel vote serait une
inéparable faute.
Pour échapper à un péril imaginaire, l'Opposition s'expo-
serait à un péril réel, péril devant lequel il suffit d'ouvrir
les yeux pour en reconnaître toute la gravité, pour en me-
surer toute la profondeur.
Le péril imaginaire, c^a^i le péril (praffectcnt de craindre
MM. Thiers, de Rémusat, Changarnier, Lamoricière, Leflô
et autres, péril au nom duquel, dans la nuit de jeudi 13 à
vendredi 14 novembre 1851, une sorte de rappel a été battu,
fltin de réunir, chez M. Baze, quesleui" do TAssemblée, le
LA PROPOSITION DES QUESTEURS. 379
plus grand nombre possible de représentants du peuple, ce
qui était un moyen d^igir sur l'esprit d'un certain nombre
de membres de l'opposition, réveillés en sursaut et pris au
dépourvu ; mais la pipée n'a pas réussi, et M. Thiers en a
été pour ses frais de glu. A en croire MM. Thiers, de Ré-
musat, Changarnier, Lamoricière et Leflô, tous les soirs en
se couchant, tous les matins en se levant, il faudrait s'at-
tendre « à la destruction du gouvernement parlementaire. »
(C'est l'expression dont se servent ces messieurs ; ils ne di-
sent pas : le gouvernement républicain.) Cette destruction
serait l'œuvre de l'armée de Paris, soigneusement triée à cet
effet par M. L.-N. Bonaparte. J'ai entendu, de mes oreilles
entendu, M. Thiers soutenir cela, en gardant son sérieu.N ;
j'ai entendu le chœur qui l'entourait reprendre et répéter,
à la manière antique, ce que venait de dire le grand-prêtre.
Une telle crainle n'est pas sérieuse et ne saurait être sin-
cère. Le lendemain du jour où le président de la République
aurait dispersé l'Assemblée nationale, qui pourrait-il pren-
dre pour ministres? A quel titre gouvernerait-il? A quel
titre imposerait-il l'obéissance aux régiments qui se déban-
deraient? A quel litre exigerait-il l'impôt qui serait refusé?
En quel nom la justice serait-elle rendue ? Qui condamnerait
les colonels qui refuseraient d'obéir? Qui jugerait les ré-
dacteurs en chef ayant brisé les scellés apposés, un mo-
ment, sur leurs presses? Le lendemain d'une telle usurpa-
tion serait la veille d'une inévitable révolution. Un pouvoir
ainsi dérobé n'aurait pas vingt-quatre heures d'exercice.
La résistance éclaterait sous toutes les formes et sur tous
les points, en haut et en bas. M. Thiers et son état-major le
savent tout aussi bien que moi ; c'est pourquoi je répèle que
la crainte qu'ils montrent est une crainte qu'ils n'ont pas,
et que le péril auquel ils feignent de croire est un péril qui
n'existe que dans leurs discours. Lui donner le nom de péril
imaginaire, c'est lui faire trop d'honneur.
Le péril réel, ce n'est pas l'Élu du 10 décembre aspirant
a la rééligibilité, c'est la Réaction aspirant à la dictature et
y marchant dans l'ombre avec une infatigable activité. Ce
380 1851.
péril là n'est pas seulement réel, il est proche, très proche.
Je suppose que la proposition des trois questeurs soit votée.
Dès le lendemain le langage des meneurs sera toutdilï'érent
de celui de la veille. On ne dira plus de cette proposition
qu'aucune défiance ne l'a dictée, et que ce n'est que l'in-
nocente reproduction du décret du 11 mai 1848. La signifi-
cation la plus énergique sera immédiatement donnée à ce
vote. Aux termes du dernier paragraphe de l'article 68 de
la Constitution, une loi doit déterminer les cas de respon-
sabilité autres que ceux expressément prévus, ainsi que les
formes et les conditions de la poursuite. Le conseil d'Etat a
préparé cette loi. Si une majorité se rencontrait pour voter
le COUP DE DÉFIANCE, uuc majorité infiniment plus considé-
rable se rencontrerait pour voter la loi de responsabilité,
qui, entre autres dispositions, en renferme une très for-
melle, on le sait, relative au cas prévu par l'article 45 de la
Constitution. Mais il se pourrait même qu'on n'attendît pas
la présentation et le vote de cette loi.
L'article 100 de la Constitution est ainsi conçu :
« ART. 100. Le président de la République n'est justiciable que de la
haute-cour de justice, ii II ne peut, à l'exception du cas prévu par l'art. 68,
)) être poursuivi que sur l'accusation portée par l'Assemblée nationale et
» pour crimes et délits qui sueront déterminés par la loi. »
L'article 87 du Code pénal prévoit l'attentat dont le but
sera soit de détruire, soit de changer le gouvernement; il
punit de mort cet attentat.
Eh bien! je suppose que, s'appuyant sur cet article 87 du
Code pénal et sur des dépositions qui, pour être recueillies,
n'ont pas besoin d'être incontestables, il se trouve une ma-
jorité dans l'Assemblée nationale pour porter et voter cette
accusation contre le président de la République ; immédia-
tement, et par le fait de ce vote, M. Louis-Napoléon Bona-
parte est déchu de ses fonctions. Point de conflit entre les
deux pouvoirs, pouvoir législatif et pouvoir exécutif, puis-
qu'il n'en reste plus qu'un seul. Le pouvoir exécutif passe
de plein droit h l'Assemblée nationale. Voilà donc la Majo-
joritc parvenue à ses fins ! Voilà donc la Majorité armée 1
LA PROPOSITION DES QUESTEURS. 381
Voilà donc la Majorité ayant, comme au 24 juin 1848, un
sabre dans les mains ! Très certainement un tel acte ne
s'accomplirait pas sans exciter une vive émotion publique
et sans provoquer une démonstration populaire. — C'en
serait assez pour motiver la mise de Paris et de la France
en état de siège. L'état de siège décrété par la Majorité
réactionnaire, que devient la Minorité démocratique et quels
moyens celle-ci a-t-elle de résister? Je le lui demande. Où
s'arrêterait cette Convention monarchique, ce nouveau Co-
mité de salut public dirigé par MxM. Berryer, Mole, Tliiers,
et abrité derrière les trois épées des généraux Changarnier,
Lamoricière, Leflô?
Tel est le péril qui me paraît réel, très probable et assez
proche. Essaiera-t-on de dire que la peur fait apparaître à
mes yeux un fantôme ? Qui me connaît sait que l'habitude
de loger des fantômes n'est pas la mienne ; on n'en pourrait
par dire autant de quelques-uns des hommes politiques qui
avaient établi, jeudi 13 novembre 1851, leur quartier géné-
ral nocturne dans le salon de M. Baze, au palais de l'As-
semblée législative.
Certains membres de la réaction monarchique, en criant,
comme ils le font, contre le président de la République, me
paraissent imiter cette manœuvre connue qui consiste à
s'échapper du magasin qu'on a tenté de piller en criant :
Au voleur ! et en feignant de courir après le voleur imagi-
naire pour l'arrêter. Ce moyen de détourner le soupçon a
])lus d'une fois réussi au voleur réel.
Je me résume, et, contrairement à l'opinion du Siècle, je
dis que, si la démocratie et l'opposition parlementaire qui
la représente ont un danger sérieux à craindre, ce danger
n'est pas celui qu'on leur montre, mais celui qu'on leur
cache.
Du président de la République, il y a peu à craindre; mais*
de la Majorité monarchique, il y a tout à redouter.
Dès qu'elle se serait débarrassée de M. L.-N. Bonaparte,
qui gêne ses desseins, le tour des membres de l'Opposition
ne larderait pas à venir. M. L.-N. Bonaparte est une ga-
3$3 iS5i.
nuUie pour la Minorito. parce qu'il est une complication
pour la Majorité.
111.
17 novembre iKôl.
Après une discus>ion à laguelle pronnen* part MM. Fer-
dinand de Lasteyrie, de Saint-Arnaud, ministre de la
guerre, le général Leflô, Crémieux, Vitet, rapporteur, le
colonel Charras, Michel de Bourges , le général d'Hautpoul,
Thiers et Jules Favre, la proi>osition des trois questeurs,
MM. Leflô, Baze et de Panât, relative au droit du président
de requérir la force armée, est mise aux voix et rejetée à la
majorité suivante :
Nombre des votants 708
Majorité absolue 355
Pour 300
Contre 408
IV.
19 novembre 1851.
Le Siècle persiste à considérer comme une faute et comme
un péril le vote du 17 novembre 1851, que la Presse per-
siste à considérer comme un acte de prudence et de force.
Le Su"''/'' .1 tiH-i. cl rien n'est plus fnfili» mu' de le lui
prouver.
Est-ce que le vote du 17 novembre a change et pu rien
changera l'article 3il de la Constitution?
Cet article vaut ce qu'il \-alait avant que les trois ques-
teurs déposassent leur fameuse proposition. II ne vaut pas
plus, il ne vaut pas moins.
Ou le péril qu'ils ont laissé entrevoir existe ou il n'existe
pas.
Si le péril existe, la proposition qu'ils ont déposée n'est
pas celle qu'ils devaient faire.
LA PROPOSITION DES QUESTEURS. 383
II fallait être franc et catégorique.
Il fallait déposer une proposition conçue en ces termes :
o L'Assemblée législative déclare qu'elle fixe à 100,000 hommes, infan-
terie, cavalerie et artillerie, conformément à l'état ci-annexé, l'impor-
tance des forces qu'elle juge nécessaires à sa sûreté, et qu'elle requiert le
pouvoir exécutif de mettre à sa disiKusition. »
Ou le chef du pouvoir exécutif se fût empressé d'obéir a
ce décret, ou il eût refusé de s'y sonrnfiUc ou il f-ùf (*'ri(f.'
de l'éluder.
Dans Tun comme dans l'autre de ces deux derniers cas.
il tombait sous le coup de l'article 68 ; alors le pouvoir f'\é-
cutif passait de plein droit k rA.ssemblée nationale.
Dans le premiercasle péril, en admettant qu'il oùt existé,
était conjuré.
Il n'y avait pas de débat puéril et dangereux sur le droit
de réquisition.
C'est en marchant que l'.Assernblée législative prouvait
l'existence du mouvement.
Je suppose que la proposition Baze-Leflô-Panat ait été
votée au lieu d'avoir été rejetée le 17 novembre 18ol. en
quoi rAssemblée législative en eùt-elle été plus avancée et
mieux garantie? Je le demande à tout lecteur sérieux.
On répond :
Le droit de réquisition directe eût été formel.
Je réponds et je dis :
Eh bien ! si le colonel d'un régiment eût refusé d'obéir,
que lui fùt-il arrivé et qu'eût fait l'Assemblée? Aurait-elle
eu plus de droits vis-à-vis de ce colonel que vis-à-vis du
chef du pouvoir exécutif? — Non. Alors, pourquoi ne pas
commencer par le commencement? Pourquoi ne pas com-
mencer par celui qui est placé au sommet de la respon-
sabilité ?
A mon sens, le droit de réquisition directe est celui qui
s'exerce du président de l'Assemblée nationale s'adressant
au président de la République, et non celui qui S'exerce-
rait du président de l'Assemblée nationale s'adressant au
ministre de la guerre, moins encore à tel général comman-
:384 1851.
dant telle tlivision, ou telle brigade, moins encore à tel co-
lonel commandant tel régiment. Ainsi exercé, ce serait le
droit de réquisition indirecte.
Les vrais principes, je n'hésite pas à le déclarer, n'en dé-
plaise à MM. les généraux Leflô , Cavaignac , Lamori-
cière, etc., sont ceux qui ont été présentés et soutenus à la
tribune par le général Saint-Arnaud, ministre de la guerre.
La responsal)ilité doit s'étager ; elle ne doit pas se parta-
ger; dès qu'elle se partage, elle se détruit; ce n'est plus la
responsabilité, c'est la solidarité; souvent c'est la com-
plicité.
C'est le président de la République qui est responsable
de toutes les mesures à prendre pour assurer l'entière in-
dépendance des délibérations de l'Assemblée nationale et la
parfaite sécurité de ses membres.
C'est à lui à veiller sur elle.
S'il ne remplissait pas ce devoir, ou s'il le remplissait
mal, il serait coupable, il serait criminel. Contre le prési-
dent de la République, la garantie séi'ieuse de l'Assemblée
nationale n'est pas dans l'article 32, mais dans l'article 68
de la Constitution.
L'article 32, quoi qu'en ait dit M. Vitet, n'a pas été conçu,
écrit, volé en prévision d'une agression commise par le pou-
voir exécutif contre le pouvoir législatif; ce sont des préoc-
cupations d'une autre nature qui l'ont dicté.
Si l'Assemblée constituante eût été mue par la pensée
qu'on lui a prêtée faussement, j'aime à croire qu'elle eût
trouvé de plus sages et de plus efficaces précautions à
prendre que celles consistant à diviser l'armée française en
deux camps ennemis : l'un sous les ordres du président de
l'Assemblée nationale, l'autre sous les ordres du président
de la République ; l'un combattant pour la défense du pou-
voir législatif, l'autre combattant pour le compte du pou-
voir exécutif. C'était la guerre civile militairement organisée!
Non, une telle pensée n'a pas été et n'a pas pu être celle
de l'Assemblée constituante.
Mais il me reste ii donner au Siècle, qui déplore si vive-
LA PROPOSITION DES QUESTEURS. 385
ment la perte du droit de réquisition directe tel qu'il le com-
prend, une roison plus décisive encore que toutes les rai-
sons que je viens d'exposer.
Le droit de réquisition directe a existé.
Il a existé en termes formels, non équivoques.
Ces termes, ce sont ceux du décret du 11 mai 1848, tant
de fois cités et invoqués.
Les voici :
De la police intérieure et extérieure de l'Assemblée nationale.
a Art. 1". — La police de l'Assemblée est exercée en son nom et par
le président.
» Art. 2. Nul étranger ne peut, sous aucun prétexte, s'introduire dans
l'enceinte où siègent les membres de l'Assemblée.
» Art. 3. Pendant tout le cours de la séance, les personnes placées dans
les tribunes se tiendront assises, découvertes et en silence.
» Art. 4. Toute personne qui donne des marques d'approbation ou d'im-
probatiou est sur-le-champ exclue des tribunes par les huissiers chargés d'y
maintenir l'ordre,
» Art. 5. Tout individu qui trouble les délibérations est traduit, sans
délai, s'il y a lieu, devant l'autorité compétente.
» Art. 6. Le président est chargé de veiller à la sûreté intérieure et ex-
térieure de l'Assemblée nationale.
» A cet effet, il a le droit de requérir la force armée et toutes les autorités
dont il juge le concours nécessaire.
» Les réquisitions peuvent être adressées directement à tous les officiers,
commandants ou fonctionnaires, qui sont tenus d'y obtempérer immédia-
tement, sous les peines portées par les lois.
» Art. 7. Le président peut déléguer son droit de réquisition aux ques-
teurs ou à l'un d'eux.
» Délibéré en séance publique, à Paris, le 11 mai 1848. »
Ce décret, daté du 11 mai 1848, existait conséquemment
le 15 mai 1848.
Eh bien ! à quoi a-l-il servi, le 15 mai, au président de
l'Assemblée nationale?
— Il lui a servi à donner l'ordre qu'on ne battît pas le
rappel.
Voilà à quoi a servi le droit de réquisition directe que re-
grette si fort le Siècle., et que regrette si peu la Presse.
X. 25
38G 1851.
V.
20 novembre 1851.
La feuille éplorée de la Fusion évanouie, VAssemblée na-
tionale, déclare que, par le vote du 17 novembre, l'Asscm-
[)lée législative s'est SHz'c/dee, et qu'il ne reste plus qu'un
seul pouvoir debout.
Qu'y a-t-il de vrai dans cette exagération?
— Rien, absolument rien.
Est-ce que l'article 32 qui existe dans la Conslilulion du
4 novembre 1848 existait dans la Charte du 9 août 1830,
existait dans la Charte du 4 juin 1814 ?
Parce que cet article 32 n'existait ni dans la Charte de
1814 ni dans la Charte de 1830, en faut-il donc conclure que
de 1814 h 1830 et de 1830 à 1848 le pouvoir législatif n'a pas
existé ?
Si l'Assemblée nationale court un danger, ce danger, ce
n'est pas le vote du 17 novembre qui l'a créé ; ce n'est donc
pas à la majorité accidentelle des 408 qu'on devra l'impu-
ter, mais à la majorité systématique qui a voté l'expédition
de Rome, la suppression du suffrage universel, la suspen-
sion du droit de réunion, l'interdiction du colportage, la loi
de dépoi'tation, les lois qui ont converti en monopole la li-
berté de l'enseignement et la liberté de la presse.
La force matérielle protège mal les Assemblées législati-
ves qui ne se protègent pas elles-mêmes par leur force
morale. Avec celle-ci, quand on la possède, on n'a pas be-
soin de requérir l'autre; et quand on requiert celle-là, c'est
que celle-ci n'existe plus.
VI.
21 novembre 1851.
Le monit(>ur du général Cavaignac, le Siècle, se déclare
LA PROPOSITION DES QUESTEURS. 387
autorisé à publier la réponse suivante, que M. Léon Plée a
l'extrême bonté de trouver nette et catégorique :
« Quelle contradiction trouve-t-on clone entre le langage que le général
Cavaignac tenait devant l'Assemblée constituante et le vote qu'il a déposé,
le 18 novembre, dans l'urne législative? Le général disait avec raison à la
Constituante ; a Vousinacez chargé (Texècuter vos actes et de vous défendre au
" besoin. Si votre conjia7ice me manque, donnez le pouvoir à celui qui la possède.
» Vous êtes souverains. Y at-il dans le pays un pouvoir qui ne soit pas
» votre agent ? Non. Y en a-t-il un qui ne puisse être à l'instant même
» changé par vous? Non. Ai-jevotre confiance? Oui. Alors qu'avez- vous à
» craindre ? Non; renvoyez-moi à mon banc ; je m'y suis replacé le 28 juin .
» Il n'y en a pas un parmi vous qui ne soit convaincu que j'y retournerai à
» l'instant si bon lui semble. » Voilà ce que disait Vlionorable général en
1848, et il avait raison de le dire. L'Assemblée souveraine n'avait que des
agents ; ceux qui n'avaient pas sa confiance, elle pouvait les destituer.
Aujourd'hui, M. le président de la République inquiète l'Assemblée
législative. Peut-elle le destituer? — Non. — La Constitution permet-elle
de prévoir la forfaiture du président de la République ? — Non-seulement
elle le permet, mais elle l'ordonne. De cette forfaiture, qui est juge?
D'abord, l'Assemblée. Et l'on voudrait que le juge restât désarmé devant
le coupable ! c'est de la folie. L'Assemblée doit, au besoin, non pas chica-
ner un régiment, tme brigade, mais appeler à elle, sans auti'es formali-
tés que son ordre, sans autres interventions que l'expression même de
sa volonté, toutes les troupes qui siègent au lieu de sa résidence ;
l'armée de la République tout entière, s'il le faut. Elle doit le pouvoir,
car la Constitution l'a faite juge de tous et ne lui a donné d'autres juges
que la nation elle-même. Voilà ce que l'honorable général a voté hier,
c'est-à-dire la confirmation même de ses paroles devant la Consti-
tuante. ))
Si M. le général Cavaignac était de mes amis, je serais fâ-
ché pour lui de l'explication qu'il vient de donner, car cette
explication aggrave la contradiction qu'elle a pour objet de
Justifier.
M. le général Cavaignac se prête à lui-même un langage
qu'il n'a pu tenir.
Il n'a pas dit, il n'a pas pu dire à l'Assemblée constituante,
le 29 mai 1848 : « Vous iii'avez chargé iVexécuter vos actes
» et de vous défendre au besoin. »
Il ne l'a pas dit par une première raison, c'est qu'il avait
été nommé ministre de la guerre par le pouvoir exécutif et
non par le pouvoir législatiL
38S 1851.
Il ne l'a pas dit par une autre raison, c'est qu'il a dit pré-
cisément le contraire, ainsi que l'attestent ses paroles con-
signées au Moniteur du 30 mai 1848, page 1207 et déjà rap-
pelées :
« Qu'est-ce qui arrivera? Pendant que d'un côté votre président, par
un droit qu'un décret n'avait pas besoin de constater, fera battre le rappel
pour pourvoir à votre sûreté, le pouvoir exécutif, à côté de lui, fera
battre aussi le rappel dans d'autres vues, peut-être parce qu'il serait mal
informé ; appréciaut difiéremment les intentions des assaillants, il voudra
porter ailleurs les moyens de défense. Qu'en résultera-t-il ? Evidemment
un conflit ; et ici j'emploie cette expression pour rendre ma pensée, mais
vous en comprenez la valeur. (Oui ! oui !) Je n'admets pas que, dans ce
cas, il puisse y avoir opposition entre la pensée de la commission exe-
cutive et la pensée de l'Assemblée ; je parle d'un conflit matériel,
d'ordres contradictoires,
« Eh bien ! c'est là qu'est le danger véritable^ et je dois me préoccuper
de cette situation non seulement comme citoyen et comme représentant,
miiis comme ministre de la guerre, et voici pourquoi : c'est que d'un
conflit semblable, d'une divergence •pareille d'ordres et d'instructions, il ne
résultera, permettez-moi le mot, que déshonneur pour les chefs
MILITAIRES qui seront appelés à concourir à la défense de l'ordre, de VÀssem-
lilée nationale. (Murmures.)
» Ce serait le déshonneur, l'expérience le démontre, le déibonneur
lORCÉ, INÉVITABLE, Car il ne peut y avoir de succès que dans l'unité
cl"Jmpulsion, et l'unité d'impulsion n'est assurée que par l'unité des com-
mandements. Votre président, parlant en votre nom, ordon/K-rai/, je le
répète, au Pouvoir exécutif, de se préoccuper de votre défense. Maintenant
je vais plus loin. Arrivera-t-il que les circonstances vous paraîtront telle-
ment graves, que vous voudrez que les mesures qui auront pour but de
pourvoir à votre sûreté soient prises sous vos yeux ? Votre président.^ alors en
votre nom, invitera la commission executive à se transporter dans votre
sein, à s'asseoir sur ce banc et à prendre en votre présence, sous votre
dictée, toutes les mesures nécessaires à votre sûreté. Ainsi, messieurs, je
le répète, en considérant la question sous le point de vue que j'ai pris la
liberté d'indiquer à l'Assemblée, et en modifiant l'article 4 selon des ter-
mes que je demanderai la permission d'écrire si elle approuvait ma pen-
sée, il serait ti-ès-possible de rassurer certaines préoccupations qiii se sont
fait jour ici, de conserver, ce qui est plus sérieux, à l'Assemblée nationale
sa véritable altitude vis à vis du POUVOIR EXÉCUTIF. »
Que l'on compare ces deux discours :
Celui que le général Cavaignac s'attribue dans le Siècle,
vl où il no parle que du pouvoir législatif :
LA PUOPOSniON J)ES QIESTEURS. .m
(ioliii quo le général Cavaii^'iiac a tenu, fiui a élc recueilli
par le Moniteur, eloù se trouve à cJiafiue lii^iie le mol pol-
voiR exécctif;
Et qu'on (lise quel nom doit être donné à ce faux témoi-
gnage d'un général contre lui-même !
En mai 1848, M. Cavaignac défendait ce qui était la vé-
rité; en novembre 1851, il l'a désertée.
En mai 1848, M. Cavaignac soutenait exactement la même
opinion que j'ai émise.
Il disait :
« Votre président, parlant en votre nom, ordoniterait au Poucoir eséculif
de se préoccuper de votre défense. »
Il déclarait que cette attitude de l'Assemblée nationale
était « la véritable attitude vis-à-vis du pouvoir exécutif. «
C'est exactement ce que j'ai dit.
Que le Siècle n'essaie pas de prétendre que le pouvoir
exécutif a changé de conditions et que ses rapports avec le
pouvoir législatif ont changé de nature !
Ce serait là une mauvaise raison.
Si le pouvoir législatif n'a plus le droit de destituer le
pouvoir exécutif, il a conservé le droit de le déclarer déchu
de ses fonctions dans le cas infiniment élastique où la con-
duite du pouvoir exécutif mettrait obstacle à l'exercice du
pouvoir législatif.
L'Assemblée législative n'a qu'à déclarer qu'elle ne peut
voter en toute indépendance et en toute sécurité qu'à la
condition de se sentir appuyée sur une force militaire dont
elle aurait déterminé le chiffre ; elle n'a qu'à requérir le pré-
sident de la République de mettre cette force à sa disposi-
tion ; si le président de la République la refuse au président
de l'Assemblée, le chef du pouvoir exécutif sera déclaré dé-
chu de ses fonctions, et ce pouvoir passera de plein droit à
l'Assemblée nationale.
Être déclaré déchu de ses fonctions serait-il moins que
d'être destitué?
Donc , en réalité , le pouvoir législatif ne possède pas
390 1851.
moins de droits en novembre 1851 qu'il n'en possédait en
mai 1848.
Aucun conflit entre le pouvoir législatif, pouvoir suprême,
et le pouvoir exécutif , pouvoir subordonné, n'est à crain-
dre, mais à la condition que le droit de réquisition directe
sera directement exercé dans la forme qu'indiquait , le
29 mai 1848, M. le général Cavaignac :
a Le président de V Assemblée, parlant en son nom, et or-
» DONNANT au pouvoir cxécutif de se préoccuper de sa dé-
» fense. »
En cas de retard ou de refus, — déchéance.
Dès que la déchéance est prononcée, il n'y a plus qu'un
pouvoir à la fois législatif et exécutif.
Le pouvoir mande le ministre de la guerre pour lui don-
ner ses ordres, ou il le change et le remplace s'il n'a pas
confiance en lui.
Aucune atteinte n'est portée à la hiérarchie militaire.
Mais qu'au lieu d'opérer conformément à l'opinion profes-
sée le 29 mai 1848 par M. le général Cavaignac, ministre de
la guerre, on opère conformément h l'opinion professée le
20 novembre 1831 par le général Cavaignac, directeur du
Siècle, qu'arrivera-t-il si l'officier requis par Je président de
l'Asseml)lée prétexte qu'il ne peut recevoir d'ordre que par
^la voie hiérarchique ?
Contre cet officier que fera, que pourra faire l'Assemblée
nationale ?
Sans jugement, elle peut déclarer le président de la Répu-
blique déchu de ses fonctions; mais sans jugement peut-
elle casser un officier, peut-elle le faire fusiller?
Quelle irréflexion ! (juelle légèreté de la part de ces pré-
tendus hommes d'ordre ! qui ont volé, au nombre de 300,
pour le droit de réquisition indirecte, égarés par MM. Ber-
ryer, Mole, Thiers, de Bi'oglie, de Falloux, Odilon Barrol,
Rémusat, Changarnier, Baze, LeClùel de l^anat!
Quoi manque de méinoii'c, quel manque de fidélité aux
principes, de la part do M. le général Cavaignac !
LA PROPOSITION DES QUESTEURS. 391
' MI.
21 novembre 1851.
Sous ce titre : le vote des ciénéraux, le Constitutionnel
piililie un nrticlc duquel il résulte que, dans le vote du 17 no-
venibi-e I80I, sur vingt-cinq ofiicicrsqui y ont pris part, il y
en a huit qui ont volé pour la proposi4ion des questeurs, et
que sur ces huit il y en a quatre qui ont tenu une conduite
diamétralement contraire à la conviction que leur dernier
vole semblait indiquer.
Je laisse parler le Constitutionnel :
« Ni M. Cavaignac, ni M. de Lamoricicre , ni M. Changarnier, n'ont
voulu admettre en pi-atique que le président de l'Assemblée ou un de ses
délégués eût le droit de requérir directement les troupes.
B Parlons d'aboi-d de M. Cavaignac. Dans les jours qui suivirent le 15
mai, BI. Baraguey-d'Hilliers avait été nommé commandant des troupes
chargées de veiller sur la sûreté de l'Assemblée. Peu de jours après, il
vient donner sa démission devant l'Assemblée. Pourquoi ? Parce que
M. le général Cavaignac, alors ministre de la guerre, avait voulu concen-
trer le commandement entre ses mainfs, et refusait au général Baraguey-
d'Hilliers le droit de réquisition directe. C'était alors le militaire qui
agissait. Dans la séance d'avant-hier, c'est l'homme de parti qui a voté.
» Passons à M. le général de Lamoricière. — M. le général Lebreton
avait été nommé par l'Assemblée pour veiller à sa défense. A peine en
fonctions, il vient également offrir sa démission à l'Assemblée. Pour-
quoi ? Parce que ]\I. le général de Lamoricière, alors ministre de la guerre,
avait refusé de reconnaître aux questeurs de l'Assemblée le droit de réqui-
sition directe, et était venu lui-même, dijns un jour d'agitation, s'établir,
avec sou état-major, dans l'intérieur de l'Assemblée pour y assurer l'unité
du commandement et prévenir ainsi la contrariété des ordres. — Quand le
général de Lamoricière procédait ainsi, c'était le militaire qui agissait.
Dans la séance d'avant-hier, c'est l'homme de parti qu' a voté.
» Arrivons enfin àrM. le général Changarnier. — Mais les faits sont
trop connus. On sait que M. le général Forest désobéit à la réquisition
directe de M. Marrast qui lui demandait deux bataillons ; que cette déso-
béissance lui était commandée par son général en chef; que M. Changar-
nier avait même intimé cet ordre de désobéissance au général Forest, dans
une lettre restée célèbre par l'irrévérence de ses termes envers celui à qui
la Constituante avait plusieurs fois déféré l'honneur de la présider, et qui
la présidait fort bien. Ainsi, non-seulement M. Changarniin- méprisait le
392 1851.
décret de 1848, mais il exprimait ce mépris avec des formes peu conve-
nables à l'égard d'un représentant qui, comme président de l'Assemblée,
était au moins son égal par la position, et qui lui était supérieur par l'es-
prit. Mais l'inconvenance des formes n'est ici qu'un accessoire. Reste que
le général Changarnier regardait la réquisition directe comme un prin-
cipe mortel pour l'armée, et il se conduisait en conséquence de cette
opinion. Alors c'était le militaire qui agissait, on pourrait même dire
l'homme de corps de garde qui écrivait. Dans la séance d'avant-hier, c'est
l'homme de parti qui a voté.
» ^Quant au général Letlô, il a remplacé dans la questure M. le géné-
ral Lebreton, parce que ce dernier avait voulu soutenir le di'oit de réqui-
sition directe. M. le général Leflô était donc alors contre ce droit. Mais
c'était comme militaire. Dans la séance d'avant-hier, c'est aussi l'homme
de parti qui a voté. »
Le Constitutionnel fait remarquer avec raison que le vole
politique de MM. Cavaignac, Changarnier et Leflô est en
contradiction avec leur conduite militaire; mais, pour être
impartial, le Constitutionnel aurait dû faire remarquer que
la même contradiction, en sens contraire, existe de la part
de MM. Baraguey-d'Hilliers et Lebreton.
Pour être conséquents les uns et les autres, MM. Bara-
guey-d'Hilliers et Lebreton auraient dû voler pour la pro-
position des questeurs, et MM. Leflô, Changarnier et Ca-
vaignac auraient dû voter contre.
De cette double inconséquence, en sens opposé, je tire
cet enseignement : qu'il ne faut jamais sacrifier les prin-
cipes aux considérations
Le 17 novembre 1851 , ce sont les considérati(nis qui ont
été sacrifiées aux principes.
Si le principe a triomphé, ce triomphe est dû à l'Opposi-
tion, qui s'est montrée, en cette circonstance, gouverne-
mentale et démocratique.
VIII.
Nous avons cité le discours prononcé, le 20 mai 18i8, par
M. le général Cavaignac; nous complétons celte revue ré-
LA PROPOSITION DES QUESTEURS. 393
trospective par les deux citations qu'on va lire : la pre-
mière relative au général Changarnier, la seconde relative
au général de Lamoricière.
Le 10 mai 1849, M. Armand Marrasl. président de l'As-
semblée constituante, expose en ces termes a l'Assemblée
que le droit de réquisition directe a été nié aux questeurs
par le général Changarnier :
« i,E CITOYEN pkésident: Ainsi quejel'annonçais tout à l'heure à l'As-
semblée, je suis obligé de l'entretenir d'un fait d'une nature gravu dont
elle doit avoir connaissance. Hier, pendant la séance, sur la demande
d'un grand nombre de représentants, j'ai cru devoir requérir le général
commandant la brigade des Invalides de renforcer la garde de l'Assem-
blée nationale de deux bataillons. J'avais prié M. le général Lebreîon de
faire cette réquisition en mon nom.
» M. le général Lebreton adressa, en effet, immédiatement à ce général
la réquisition suivante :
" En vertu du décret du 11 mai lSi8 et de l'arrêté pris le 29 janvier dernier
pur le président de l'Assemblée nationale, conformément aux articles 85 et 86 de
son règlement,
» Le général Lebreton, questeur de 1 Assemblée nationale, invite M. le général
Forest à mettre 'a sa disposition deux bataillons de troupe» placés sous ses ordres.
)i Au palais de l'Assemblée nationale, ce 9 mai 1819.
» Le général questeur de l'Assemblée nationale,
» GÉNÉRAL LEBRETON. >'
» Aussitôt après avoir donné cet ordre, M. le général Lebreton, con-
formément aux instructions qu'il avait reçues, en prévint immédiatement
le commandant supérieur, M. le général Changarnier. Un bataillon fut
envoyé deux heures après. Le second bataillon n'arriva pas. A six heures,
informé de ce manquement et de cette désobéissance à la loi, je priai M. le
général Forest de se rendre dans le cabinet du président. Deux de MM. les
questeurs furent aus.-itôt mandés pour assister à la conversation. M. le
général Forest, répondant aux diverses questions qui lui étaient faites
par le président de l'Assemblée, a dit (j'abrège cette conversation et je la
résume) qu'il ne connaissait pas la loi; qu'il ne connaissait que son géné-
ral en chef, qu'il obéissait à son général en chef tout seul, et que, par
conséquent, il n'avait pas cru devoir obtempérer aux ordres qui lui arri-
vaient directement du président de l'Assemblée, ordres qui n'étaient pas
confirmés par son général en chef. Un de MM. les questeurs lui tit obser-
ver que le droit de réquisition du président était direct et n'avait besoin de
passer par l'intermédiaire de personne. Il posa cette même hypothèse que,
si par hasard, dans un moment de péril, le président de l'Assemblée
nationale requérait une troupe passant devant l'Assemblée nationale, cette
troupe était obligée de se détourner et d'obtempérer à cette réquisition
39i- 1S51.
Le général répondit : Lu troupe n'obéirait p:is. (Sensation.) Je crun devoir
alors prier le général Changarnier de vouloir bien venir s'entretenir avec
moi sur ce manquement grave aux droits de l'Assemblée nationale, à la loi,
à la Constitution. J'ai eu le regret de ne pas voir venir ce matin, comme
jel'avais espéré, M. le général Changarnier. (Légères rumeurs). Il s'est
contenté de m'envoyer un aide de camp qui a protesté, du reste, au nom
du général Changarnier, que celui-ci n'avait jamais eu l'intention de con-
tester les droits de l'Assemblée et de son président; que, seulement, il
demandait que les ordres qui seraient à l'avenir adressés aux différents
généraux passassent par son intermédiaire. (Exclamations à gauche.) »
{Moniteur univenel, 11 mai 1849.)
Voici la leltre que M. le généml Changarnier écrivit à
cette occasion, lettre qui fut lue textuellement à la tribune
le 23 mai 1849, et ([ui contredit formellement son vote du
17 novembre 1851 :
« Les troupes sont consignées jusqu'à nouvel ordre. Vous n'aurez à
ob'.empérer à aucun ordre de réquisition autre que celui qui leur serait
donné par le général en chef lui-même.
» Paris, 22 mai 1849.
» Général CHANG.A.nN:EU. »
A propos de cet incident, M, le général Lebreton rappelle
que M. le général Lamoricière, étant ministre de la guerre,
a exactement exprimé la môme opinion. Voici son langage :
« Le citoyen général i,eereton : L'Assemblée nationale a adopté le
décret dont la teneur suit :
« Le président est chargé de veiller à la sûreté intérieure et extérieure
» de l'Assemblée nationale. A cet effet, il a droit de requérir la force
» armée et toutes les autorités dont il juge le concours nécessaire.
» Les réquisitions peuvent être adressées directement à tous officiers,
» commandants ou fonctionnaires, qui sont tenus d'y obtempérer immé-
» dialement sous les peines portées par la loi.
» Le président peut déléguer son droit de réquisitiou aux questeurs ou
» à l'un d'eux. »
» Investi, messieurs, par notre honorable président du droit de veiller à
la défense et à la sécurité de l'Assemblée nationale, ma pensée constante
a été de faire respecter dans toute son intégrité le décret dont je viens de
vous donner lecture.
» Le paragraphes de ce décret, celui qui attribue au président de l' As-
semblée nationale le droit de requérir directement les agents de la force
publique, n'a pas cessé d'être mis en question et d'être contesté par tous
les chefs de l'armée. De là, messieurs, sont résultées pour celui que votre
confiance et celle du président de l'Assemblée ont investi du droit et du
LA PROPOSITION DES QUESTEURS. 395
devoir de faire respecter le décret que vous aviez rendu ; de là sont résul-
tées des diflicultés incessantes. Ces difficultés no se produisent pas au-
jourd'hui pour la première fois. (i\Iouvcnient.)
» Sous le ministère de l'honorable général Lamtn-icièrc ( Nouveau
mouvement), les mêmes difficultés se sont présentées. (Agitation pro-
longée.)
» I-e citoyen l. be malevili.r : Pourquoi ne l'avons-nous pas su?
>' Le citoyen général lebketon : Vous l'avez su, car je les ai portées
à cette tribune.
» Le citoyen L. de maleville : Elles ne l'ont pas été par le prési-
dent.
» Le citoyen riiÉsiDENT : Le président a donné à cet égard des expli-
cations qui sont insérées tout entières dans le Moniteur. C'est un défaut do
mémoire de M. de Maleville, ou une mauvai.se intention.
» Le citoyen lebeeton : Je disais que ces mêmes difficultés se sont
présentées dans d'autres circonstances. M. le général Lnmoricière, alors
ministre de la guerre, me déclara à moi-même, et à son banc, qu'il ne
croyait pas que j'eusse le droit de requérir directement les agents de la
force publique.
w A la suite de ces explications, je montai à cette tribune, et j'en appe-
lai à la décision de l'Assemblée sur la contestation qui s'élevait entre le
ministre delà guerre et moi, relativement à l'exercice du mandat qu'elle
m'avait confié. L'Assemblée repoussa ma demande. Elle déclara que
c'était là une question de discipline, que je devais m'adresser au mi-
nistre de la guerre, et qu'elle n'avait point à intervenir. (Mouvements
divers.) »
[Moniteur universel, 11 mai 1849.)
Ainsi, non seulement M. le général Lamoricière avait
dénié, même au temps de la Constituante, au président de
l'Assemblée le droit de réquisition directe, mais l'Assem-
blée, consultée, avait donné raison à M. le général Lamori-
cière.
IX.
22 novembre 1B51.
Un journal, qui a pour le gouvernement représeulalif au-
tant d'amour qu'il a de froideur pour le gouvernement ré-
publicain, VOrdre, ne pardonne pas aux représentants de
l'Opposition qui, le 17 novembre 1851, ont refusé de s'assq-
396 1851.
cicr aux menées de MM. Berryer, Thicrs. Mole, Changnr-
nier, Baze, Leflô et de Panât.
Il nous dénonce en ces termes :
« Ils ont enfin porté au gouvernement repi-éscntatif le coup le plus rude
qu'il ait reçu liepuis soixante ans. Voilà ce que la gauche républicaine a
fait ; voilà ce qu'elle a gagné à suivre les conseils de M. Emile de Girar-
din, de M. Michel (de Bourges), de M. Crémieux, plutôt que ceux du gé-
néral Cavaignac. »
Signé : j. .MARiiMix.
Lisez : a. tuiers.
L'exaspération de M. Thiers s'explique clairement.
Mon camarade de nuit, M. Thiers, a trop d'esprit pour ne
pas comprendre qu'il est devenu risible.
Une seule chose pouvait sauver M, Thiers du ridicule qu'a
jeté sur lui son discours du 17 novembre 1851, c'était que le
lendemain, 18 novembre, l'enceinte où siège le pouvoir
législatif fût occupé par des troupes, et qu'il n'y eût plus
d'Assemblée nationale ; c'était ([ue M. Thiers ïùl fnictido-
risé, ou tout au moins brumaiiisé, condamné au silence,
sinon voué h la déportation.
Mais dès que M. Thiers entre et s'assied paisiblement sur
son banc, le même banc sur lequel est assis M. de Morny.
il est impossible de ne pas s'empêcher de rire. C'est une
bonne d'enfants qui a manqué son effet, en parlant de Cro-
quemitaine à des marmots qui n'y croient plus.
M. Thiers est la réfutation vivante de son propre dis-
cours.
Je comprends que cette situation fausse, risible, ridicule,
pèse lourdement sur les épaules d'un ancien président du
conseil des ministres, quoiqu'il partage le poids de ce far-
deau avec MM. de Broglie, Mole, Rémusa t, Berryer, de Fal-
loux, Changarnier, Leflô, etc., etc.
A la place de M. Thiers, si j'avais dit à la tribune ce qu'il
a dit le 17 novembre 1851, je me croiserais les mains tous les
soirs et tous les matins pourinvotjuer un coup d'Etat, quelle
(}u"on soit la foi'mo.
Il y a un bourreau qui survivra, en France, à l'abolition
LA PROPOSITION DES QUESTEURS. 397
de la peine de mort ; c'est le bourreau qui ne prélève sur le
budget de l'État aucun traitement ; ce bourreau s'appelle
le Ridicule.
MM. Thiers, de Broglie, Berryer, etc.. etc., sont aux mains
de ce bourreau.
Ils cherchent à lui échapper.
Vains efforts! ils ne lui échapperont pas.
Le ridicule implacable s'est fait le vengeur du suffrage
universel.
23 novembre 1851.
Le droit de réquisition directe continue d'être dans cer-
tains journaux la question à l'ordre du jour de leur dis-
cussion.
On lit dans le National les observations suivantes :
« L'article 32 attribue le droit de réquisition et de réquisition directe à
l'Assemblée seule.
» La proposition des questeurs attribuait ce droit au président de l'As-
semblée.
» L'article 32, comprenant que la faculté de réquisition, pour avoir
toute sa majesté et nul péril, doit garder son caractère collectif, ne per-
met l'exercice de cette faculté que sous la garantie d'un vote souverain du
pouvoir législatif lui-même.
» La proposition des questeurs individualisait cette faculté dans un
homme, qui pouvait être éventuellement le président d'une faction, le gé-
néral en chef d'une intrigue ou d'un complot.
» En exigeant cette condition d'un vote régulier, l'article 32 assure la
légitime application du droit de réquisition, et le grandit aux proportions
mêmes d'une Assemblée et du peuple d'où l'Assemblée est issue.
» La proposition des questeurs, en mettant à la place du vote régulier
un arbitraire sans contrôle préalable, livrait ce droit au haâard et l'a-
moindrissait aux proportions d'un homme et du parti dont cet homme
pouvait être l'instrument.
>- Différence radicale, on le voit, entre le droit de réquisition directe, tel
qu'il est institué par la Constitution, et ce même droit tel que le régle-
mentait la proposition des questeurs !
» Indépendamment donc de ce qu'un article de Constitution ne peut être
abrogé par une Assemblée législative, il est évident que les dispositions du
398 1851.
pacte fondamental et les dispositions du projet des questeurs étant abso-
lument distinctes, le rejet de celles-ci ne saurait impliquer l'infirmation
de celles là.
» Par conséquent encore, ce qui a été repoussé, c'e?t le droit de réqui-
sition directe transporté au président de l'Assemblée.
Il Ce qui est maintenu, c'est le droit de réquisition directe conféré à
l'Assemblée et à l'xVssemblée seule, par l'art. 32. »
Les observiilions qui précèdent manquent de fondement.
L'nrlicle JJ2 du règlement de l'Assemblée est formel, très
formel ; il est conou en ces termes :
« Art. 112. Le président est chargé de veiller à la sûreté extérieure et
intérieure de l'Assemblée nationale.
» A cet effet, il exerce, au nom de V Assemblée, le droit conféré au pouvoir
législatif par Varlicle 32 de la Constitution^ de fixer l'importance des forces
militaires et d'en disposer. »
11 n'est donc pas vrai de dire que le droit de réquisition
directe, transporté au président de V Assemblée, ait été re-
poussé par le vote du 17 novembre 1851. Ce droit, le prési-
dent de l'Assemblée en était investi, et il en reste investi
aux termes de l'article 112 du règlement. Point d'incerti-
tude, point d'équivoque à cet égard.
La question, toute la question, était celle de savoir com-
ment s'exercerait le droit de réquisition directe écrit dans
l'article 32 de la Constitution.
S'exercerait-il hiérarchiquement ?
Ou s'exercerait-il anarchiquement?
S'exerceraiL-il en s'adressant au chef du pouvoir exécu-
tif, sauf, en cas de icfus, à le déclarer déchu de ses fonc-
tions, et, alors, à mettre le ministre de la guerre sous les
ordres de l'Assemblée nationale?
Ou s'exercerait-il, en s'adressant h un chef de corps, sauf
à recevoir de lui le soufflet qu'a reçu, le 9 mai 1849, de M. le
général Forest, M. Armand Marrast, président de l'Assem-
blée constituante?
Ce soufflet est resté sans réponse ; que dis-je, il a été ag-
gravé par un second soufflet appliqué, le 22 mai 1849, par
le général Ghangarnier, sur l'autre joue de M. Armand Mar-
rast, président do l'Assemblée constituante!
LA PROPOSITION DES QUESTEURS. 399
Le droit de réquisition directe par la voie anarchique a
servi deux fois.
Il a servi, le 15 mai 1848, à faire donner par le président
de l'Assemblée constituante, M. Bûchez, l'ordre qu'on ne
battît pas le rappel ;
11 a servi, les 9 et 22 mai 1849, à mettre un autre prési-
dent de l'Assemblée constituante, M. Armand Marrast, dans
la isituation la plus fausse et la plus humiliée.
Ainsi exercé i)ar la voie anarchique, le droit de réquisition
directe, loin d'être une garantie, est un danger. C'est ce qui
résulte de la pratique.
Le droit de l'Assemblée nationale, c'est de requérir du
président de la République qu'il mette à sa disposition les
forces qu'elle juge nécessaires à sa sûreté, et dont elle en-
tend disposer.
Le devoir du président de la République est de se sou-
mettre à cette notification, dès qu'elle lui a été adressée.
Mais, dit-on, « c'est demander au danger lui-même des
» garanties contre le danger, à un complot des armes con-
» tre ce complot. » — A cette objection, voici ma i-éponse :
L'Assemblée, si elle a sincèrement peur, si elle se croit
véritablement en péril, n'a qu'à ne pas attendre qu'il soit
trop tard pour exercer son droit de réquisition directe par
la voie hiérarchique ; elle n'a qu'à l'exercer lorsqu'il a en-
core toute sa force !
Depuis quand donc est-ce le matin du jour de la bataille
qu'on s'y prend pour lever une armée ?
Par la manière dont la question a été posée par MM. Baze,
Leflô et de Panât, ils ont mis conti-e eux et contre l'Assem-
blée nationale tous les chefs de corps ; par la manière dont
je pose la question, je ramène à l'Assemblée nationale toute
l'armée, qui ne sépare pas, et qui ne peut pas séparer le
respect de la hiérarchie du respect de la loi.
Si vous voulez être forts, soyez donc logiciùesl
400 1851.
XI.
24 novembre 1851.
Les journaux du grand parti de ia Peur persistent à dé-
clarer que, par son vote du 17 novembre 1851, l'Opposition
démocratique a contribué à dépouiller l'Assemblée nationale
du droit de réquisition directe, que lui confère l'article 32
de la Constitution.
Cette déclaration, tant de fois réitérée, cesse d'être une
erreur et devient une imposture.
Non-seulement le droit de réquisition directe n'a pas été
enlevé à l'Assemblée nationale par l'Opposition démocra-
tique, mais il ne lui a pas même été contesté par le pouvoir
exécutif.
Voici en quels termes précis, formels, s'est exprimé, le
17 novembre 1851, M. le ministre de la guerre :
« M. LE MINISTRE DE LA GUF.RKE : L'hoDorablc président delà com-
mission d'initiative vous a dit qu'il ne voulait pas d'équivoque. En cela, je
suis complètement de son opinion : il est bon que l'Assemblée, négligeant
les ordres du jour motivés, rejette ou accepte la proposition.
« Mais, avant d'entendre sa décision, je tiens à répéter du haut de cette
tribune, afin que tout le monde le sache bien, que nous ne contestons pas
à l'Assemblée le droit de fixer les forces qu'elle juge nécessaires à sa sû-
reté; mais cette réquisition doit se renfermer dans les termes delà Consti-
tution, et, pour ne pas détruire la discipline de l'armée, cette réquisition,
qui ne doit être, qui ne sera jamais refusée, doit passer par la voie hiérar-
chique, et, par cette voie, jamais aucun conflit ne s'élèvera entre le pou-
voir exécutif et l'Assemblée nationale. »
Quoi de plus formel et de plus précis que les termes de
cette déclaration du pouvoir exécutif!
Est-ce que le droit de l'Assemblée est conteste? Est-ce
iiu'il n'est pas hautement reconnu?
Sur ces mots : par (( lavoiehiéfin'chique, » peut-il y avoir
le plus léger doute ?
Quelle est la voie hiérarchique?
C'est l'ordre assigné par la Constitution à chacun des
pouvoii's.
LA PROPOSITION DES QUESTEURS. 401
Quel est cet ordre ?
I. L'Assemblée nationale,
IL Le président de la Républifiue,
III. Les ministres.
Que doit donc faire l'Assemblée nationale lorsqu'elle
exerce son di'oil de ré(iuisilion?
Le président de l'Assemblée, en veilu du droit que lui
confère Faiticle LI2 du règlement, s'adresse au président
de la République, et le requiert de mettre à sa disposition
les forces militaires qu'il a jugées nécessaires à la sûreté de
l'Assemblée.
Ou le président de la République les met à la disposition
du président de l'Assemblée, ou il ne les y met pas.
S'il les y met, point de question.
S'il ne les y met pas, il est inmiédiatement déclaré déchu
de ses fonctions, et, dans ce cas, l'unité de pouvoir étant
établie ou rétablie, le président de l'Assemblée fait appeler
le minisli'e de la guerre pour lui donner ses ordres ; si le
ministre de la guerre n'a pas la confiance de l'Assemblée,
il est révoqué et remplacé.
Mais, dans tous les cas, l'armée, on le voit, ne reçoit
d'ordre que par la voie hiérarchique, c'est-à-dire par le mi-
nistre de la guerre.
N'est-ce pas ce qu'il y a à la fois de plus simple et de
plus sûr?
Aussi ne fait-on à cette manière d'entendre l'exercice du
droit de réquisition directe qu'une seule objection.
On dit :
Oui, le président de la République, requis par le prési-
dent de l'Assemblée nationale de mettre à sa disposition
cinq, dix, quinze, vingt, cent mille hommes, s'empressera
de les lui envoyer; mais il aura soin de ne lui envoyer que
des chefs de corps dont le dévoûment personnel lui sera
acquis, ce qui sera une manière d'éluder la réquisition en
paraissant y faire droit.
A cette objection, je réponds :
X 26
402 1851.
Lisez Farlicle 103 de la Constitution, ainsi coneu :
« Art. 105. La force publique employée pour maintenir l'ordre à l'in-
térieur n'agit que sur la réquisition des autoiùtés constituées, suivant les
règles déterminées par le pouvoir législatif. »
En conséquence de cet article 105, qui empêche l'Assem-
blée nationale de voter un décret par lequel il sera dit que
le pouvoir exécutif, dans le cas de réquisition, sera tenu
de mettre à la disposition du président de l'Assemblée les
régiments que celui-ci aura spécialement désignés?
Que devient alors l'objection faite contre l'exercice du
droit de réquisition directe par la voie hiérarchique?
1851.
LE JUGEMENT DU 11 DÉCEMBRE 1851.
12 décembre 1851.
Le jugement suivant, prononcé par M. Casenave, prési-
dant la l*"® chambre, vient de donner acte à M. Emile deGi-
xardin de sa déclaration portant qu'à l'avenir, il entend
rester complètement étranger à la direction et à la rédac-
tion du journal la Presse :
TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE.
PKEMIÈRE CHAMBRE. — PRESIDENCE DE M. CASENAVE.
Audience du 11 décembre 1851.
M. BOTTRDIN ET AUTRES ACTIONNAIRES DE la Presse CONTRE
M. EMILE DE GIRARDIN ET M. ROUY.
M^ BONCOMPAGNE : A la suitc, OU plutôt iiu début des derniers événe-
ments, MM. de Girardin et Rouy ont cru devoir suspendre la publication
du journal la Presse, et cependant aucun fait n'autorisait, ne motivait une
semblable mesure. Le décret du 2 décembre 1851 ne s'appliquait pas à la
Presse, ou du moins, s'il mentionnait ce joui'nal, il ne lui avait pas été
notifié.
Or, le 3 décembre, M. de Girardin avait fait afficher dans les bureaux
du journal l'avis suivant :
« Les ATELIERS ET LES BUREAUX DE LA PRESSE SONT FERMÉS, LE
404 1851.
JOURNAL NE REPARAITRA QUE LORSQUE LA LIBERTE I>E DISCUSSION
SERA RÉTABLIE. »
Cette interruption a causé aux actionnaires un prt^udice énorme. La
vente des journaux a eu lieu pendant quelques jours dans des proportions
fabuleuses, et nous n'en avons pas profité. Bien plus, nous avons manqué
des abonnements nouveaux qui seraient venus, et nous sommes menacés
de perdre beaucoup de nos anciens abonnés. Il importe que la publication
soit continuée; c'est là le but de notre demande.
Je sais bien qu'au nom de M. de Girardin on va me dire qu'il veut
rester dorénavant étranger à la rédaction du journal. Les actionnaires se
passeront de sa i-édaction, ils le remplaceront, mais il faut que le journal
paraisse.
Quant à M. Rouy, il dit être prêt à publier le journal; mais nous ne
pouvons pas nous contenter de cette simple déclaration. Nous lui avons
souvent demandé ce qu'il promet aujourd'hui; il a toujours refusé, et ce
n'est que pai'ce qu'il se voit sous la contrainte des moyens judiciaires
qu'il s'exécute, ou qu'il promet de s'exécuter. Mais ce qu'il promet au-
jourd'hui, il peut le refuser demain, et voilà pourquoi nous demandons,
par nos conclusions subsidiaires, que l'un des demandeurs soit adjoint à
M. Rouy, avec pouvoir de le remplacer comme gérant, s"il manquait un
seul jour à faire paraître le journal.
M^ BOUISSIN : Je me présente pour M. de Girardin et M. Rouy. Je de-
mande acte, au nom de M. de Girardin, de ce qu'il entend rester étranger
à la rédaction du journal la Presse tant que la liberté de discussion ne
sera pas complètement rétablie, et, au nom de M. Rouy, de ce qu'il est
prêt à reprendre demain la publication du journal la Presse.
M. de Girardin demande sa mise hors de cause. S'il y a lieu à réclamer
contre lui des dommages-intérêts, ce sera évidemment devant une autre
juridiction, et là il se défendra comme il l'entendra.
M. Yvert, substitut, conclut au rejet de la demande.
Le tribunal a rendu le jugement suivant :
.1 Le tribunal,
)i Attendu que la publication du journal la Presse a été suspendue par un fait
de foi ce majeure ; que la suspension ayant été levée a la date du 10 décembre cou-
rant, Rouy offre de reprendre la publication ;
» Attendu que Girardin déclare vouloir, quant à présent, demeurer étranger à
.la rédaction et k la réapparition do la Presse;
Il Ponne acte aux parties des offres et déclarations de Rouy et Girardin ;
II Déclare Bourdin et consorts non recevables en leur demande, et les condamne
aux dépens. >i
[Gazelle des Tribunaux.)
Aujourd'hui même, les propriélin'î'es du journ;iI, réunis en
assemblée générale, ont nommé M. J. Perodeaud rédaeleur
en chef, en remplacement de M. l-lmile de Girardin.
LE .lUGMMIlNT DU 11 DÉCEMBRE 1851. 405
La rédaction de la Presse va cire réorganisée.
IL
28 décembre 1851.
M. Perodeaud, l'un des propriétaires de la Presse, adonné
aujourd'hui sa démission de rédacteur en chef. II se retire,
ainsi que les collaborateurs qu'il s'était adjoints. Par suite,
les anciens rédacteurs de la Presse, i\ui avaient donné leurs
démissions, les ont retirées.
Dès que la nouvelle loi sur les journaux aura remplacé le
régime existant, M. Emile de Girardin, les propriétaires
de la Presse en ont obtenu de lui la promesse formelle,
reprendra la direction qu'il avait cru devoir quitter par un
scrujnile que les ciiconslances n'ont pas permis d'expli-
quer.
Quelle que puisse être la loi prochaine sur les journaux,
il restera de nombreuses questions, — questions de finances,
d'impôts, de travaux publics, de commerce, d'industrie, de
marine, de tarifs, de réciprocité commerciale, de réformes
administratives, d'instruction publique et de bien-être po-
pulaire,— sur les(iuelles la discussion demeurera libre ; ce
seront ces questions que la Presse s'appliquera à présenter
sous un nouveau jour. Il ne dépendra pas d'elle qu'il n'en
résulte pour la rédaction de la Presse ce qui a lieu pour la
navigation des fleuves dont on resserre les rives : ce qu'ils
perdent en largeur, ils le gagnent en profondeur.
m.
9 janvier 1852.
Louis-Napoléon, président de la République,
Décrète :
Art. l*^"". Sont momentanément éloignés du territoire
français et de celui de l'Algérie, pour cause de sûreté gêné-
406 t85«.
raie, les anciens représentants à l'Assen)blée législative
dont les noms suivent :
Duvergier de Hauranne,
Creton,
Général de Lamoricière,
Général Ghangarnier,
Baze,
Général Leflo,
Général Bedeau,
Thicrs,
Chambollc,
De Rémusat,
Jules de Lasteyrie,
Emile de Girardin,
Général Laidet,
Pascal Duprat,
Edgar Quinet,
Antony ïhouret,
Victor Chauffour,
Versigny.
Art. 2. Ils ne pourront rentrer en France ou en Algérie
qu'en vertu d'une autorisation spéciale du président de la
République.
Fait au palais des Tuileries, le conseil des ministres en-
tendu, le 9 janvier 1852.
Le ministre de Vintérieur.
IV.
LOUIS-NAPOLÉON.
A. DE MORNY.
11 janvier 1852.
M. Emile de Girardin a quitté Paris pour se rendre en
Belgique.
1852.
CONSERVONS LA RÉPUBLIQUE.
" Républicaine ou Cosaque. >>
NAPOLÉON à Sainte- Hélène.
30 mars 1852.
Le discours prononcé, le 29 mars 1832, par le président
de la République se termine par cet appel :
« Conservons la République; elle ne menace personne,
» ELLE PEUT RASSURER TOUT LE MONDE. Sous stt bannière ^ je
« veux inaugurer de nouveau une ère cV oubli et de concilia-
» r/oH, et j'appelle, sans distinction, tous ceux quiveident
» franchement concourir avec moi au bien public. »
Cet appel veut une réponse.
Je l'ai cherchée, sans l'y trouver, dans les journaux qui
ont continué de paraître après le 2 décembre 1831.
Ne l'y trouvant pas, je l'ai faite.
Je l'ai faite sans hésitation, comme aussi sans entraîne-
ment.
Je connais les deux courants de l'opinion ze précipitant
en sens contraires : l'opinion des départements et l'opinion
de Paris, véritable remous, dont le rapide tournoiement est
visible à tous les yeux.
Je sais à quels périls s'expose un journal s'il fait de l'op-
position; à (juelles indignations il s'expose s'il n'en fait pas.
Dans le premier cas, suppression.
,i08 IS58.
Dans le second cas, calomnie.
Le péril et la dilTicuIlé de cette situation sont précisé-
ment ce qui me stimule et m'excite à reprendre la parole
dans ce journal , où je n'ai pas écrit depuis le 29 novem-
bre 1851, et où mes dernières lignes furent celles-ci :
(c Suffrage universel,
» Impôt unique,
» Liberté absolue ;
» Voilà, en trois lignes, tout le programme du monde
» nouveau qui a pour ailes la Science et la Paix. »
Sujypression ! — C'est là un péril auquel est préparc ce
journal, dont on sait que je suis, de beaucoup, le plus fort
intéressé. Or, un péril dont on a pris son parti n'a plus rien
qui intimide. La Presse^ elle le déclare par ma voix, ne se
sent donc pas moins libre sous la loi du 17 février 18o2 que
sous les lois du 16 juillet 1830, du 11 août 1848, du 9 sep-
tembre 1835, du 18 juillet 1828 ou du 26 mai 1819.
Calomnie I — C'est là une arme dont la pointe émoussée
ne saurait m'empôcher d'avancer, car la calomnie ne me
ménage pas plus lorsf[ue je garde le silence que lorsque je
le romps. Dès le 2 décembre, une note dans laquelle j'étais
dénoncé comme l'instigateur du coup d'État n'était-clle
pas expédiée à tous les journaux républicains des départe-
ments, par un journal qui a cessé d'exister et que je n'ai
pas besoin de nommer pour qu'on le reconnaisse h ce der-
nier trait empoisonné de sa haine?
J'en suis sûr : on n'attend pas de moi des banalités ; on
n'attend pas de moi que je dise que la dictaturl? a clos son
ère, et que la liberté a repris son cours.
Point d'illusions ! point de banalités !
La liberté n'existe plus que comme la gloire existe : à la
condition d'être vaillamment acquise cl chèrement payée.
Elle n'existe plus que pour ceux qui oseront et sauront la
prendre.
Elle n'est plus de droit commun.
Aussi n'est-ce pas de l;i liberté que je \ iciis parler, mais
de la Républi(!ue el de son avenir, de la République, dont
CONSEIIVONS LA UEPLBLIQUE. 509
lo discours criiior, 29 mars 1852, a dit : « Elle ne nuMiace
» personne, elle peut l'assurer tout le monde. »
La royauté à deux tètes qui guettait sournoisement et
souhaitail avidement l'empire ne s'attendait pas au coup
(ju'elle a reçu et qui l'a atterrée.
Raison de plus pour que je rompe le silence.
A quel titre le garderais-je plus longtemps?
La censure a cessé de s'exercer.
Rédacteur en chef de ce journal, ces fonctions m'ohligonl;
si je m'abstiens d'écrire, pourquoi conservera is-je des fonc-
tions que je ne remplis pas; si je les conserve, quelle occa-
sion plus propice attendrais-je de dire ma pensée?
Accoutumée à entendre débattre librement le pour et le
contre de toutes les questions , l'Opinion publique ne s'est
pas habituée au régime nouveau d'une presse-qui n'a pas
encore su trouver la troisième alternative entre se taire ou
louer.
Il est manifeste que l'opinion est perplexe et défiante.
Elle se défie même d'elle-même.
Ce qu'elle accepte, elle n'ose pas l'avouer !
Ce qu'elle repousse, elle n'ose pas le déclarer!
Elle a l'irrésolution du voyageur qui, ne sachant pas son
chemin, hésite à chaque pas et se demande s'il doit marcher
en avant ou revenir en arrière.
Elle guette avidement une voix indépendante , la pre-
mière venue, qui ne soit ni l'écho de la servilité des anti-
chambres, ni l'écho de l'hostilité des salons.
Elle a hàle de sortir de l'obscurité où elle butte.
Elle a hâte d'y voir clair.
La presse, en effet, ressemble à une lanterne éteinte.
Oui ou non. est-il possible de la rallumer?
C'est ce que nul ne saurait dire si nul ne l'essaie.
Même après les votes du 20 décembre 1831 et du 29 fé-
vrier 1852, la situation des esprits est celle d'héritiers d'une
succession obérée , lesquels ne sauraient s'ils doivent l'ac-
cepter ou la répudier sans le Code civil qui admet la suc-
cession sous bénéfice d'inventaire.
410 «85».
Ce qui manque à lu silualion actuelle, c'est un inventaire.
Cet inventaire n'a pas été fait après le décès de la Con-
stitution de 1848. L'omission de cette formalité nécessaire
est l'une des causes, et peut-être la cause principale qui
paralyse le mouvement des affaires, malgré tous les efîorts
habiles qui ont été tentés depuis trois mois pour lui donner
une vigoureuse et salutaire impulsion.
CeJ, inventaire, je l'entreprendrai, car peut-être suis-je
le seul dans toute la presse mutilée en position de l'entre-
prendre.
Je n'ai épargné aucun avertissement pour empêcher la
Monarchie de Juillet de tomber, et aucun clTort pour affer-
mir la République de Février. Par ce double aveu, je recon-
nais que , quiconque a accepté un seul gouvernement de
fait, a perdu le droit d'en répudier aucun.
En m'exprimant ainsi , je suis logique ; je n'admets pas,
je ne saurais admettre de distinctions d'origine entre gou-
vernements de fait.
Les gouvernements de fait sont tous égaux devant le
succès.
'Ils ne sont inégauxquepar leurs actes etdevant l'histoire.
Pas même de mes vœux , je ne conspire en faveur d'au-
cune restauration, d'aucune fusion, d'aucune révolution.
Soldat de la liberté sous tous les ministères et sous tous
les régimes, sous M. Thiers, sous M. Guizot, sous la Monar-
chie de Juillet et sous la République de Février, avant et
après l'élection du 10 décembre 1848, je n'ai jamais porté h
mon chapeau la cocarde d'aucun parti, et je ne cache dans
ma poche aucun drapeau ayant à sa hampe le lys, le coq ou
le bonnet phrygien.
Le 24 février 1848 ne m'a trouvé et ne nra laissé ni parmi
les vaincus ni parmi les vainqueurs.
Si le 9 janvier 1852, j'ai été éloigné de France sous la dic-
tature du 2 décembre, le 25 juin 1848 j'avais été arrêté et
jeté en prison sous la dictature de la veille.
r/impaiiiali(é ne IVil-elle donc pas la consé(|ucnce de
CONSEHVONS LA RI:PUBLIQUE. 411
mon caractèro, (jifcllc sciait la conséquence de ma .silua-
lion; car s'il n'est pas imparti vaincu auquel je n'aie tendu
la main, il n'est pas un parti vainqueur qui ne m'ait alter-
nativement frappé.
Je commence par constater que la confiance publique est
à l'état d'indécision générale.
Est-il bon, est-il désirable pour la France, pour la Démo-
cratie, pour la Républifiue, que cette indécision générale
se prolonge?
Ce que je pensais à Bruxelles, où je suis prêt à retoui'ncr,
ce que je penserais à Londres, si le séjour de Bruxelles m'é-
tait interdit, je le pense à Paris et je réponds hautement :
Non.
Non, il n'estpas bon, il n'est pas désirable pour la France,
pour la Démocratie, pour la République que l'indécision gé-
nérale se prolonge.
Cette indécision funeste ne serait profitable qu'au réta-
blissement de la Monarchie héréditaire et à la résurrection
de tous les privilèges détruits par la révolution de 1789, ré-
volution deux fois désavouée dans un seul jour (1), par la
voix d'un catholique et par la voix d'un hérétique, par la
voix de M. de Montalembert et par la voix de M. Guizot.
Bannissons donc toute indécision afin de conserver le
suffrage universel, dont tout complot, tout attentat seraient
la perle.
Tout attentat, tout complot, rouvriraient les portes à une
restauration monarchique; ce serait la réhabilitation du ré-
gime héréditaire et la condamnation du régime électif.
Un attentat, un complot ne sauraient donc qu'être l'œu-
vre ténébreuse de ceux à qui profiteraient le complot, l'at-
tentat.
Ne fût-ce que de nom, conservons la République ; elle
nous rendra la Liberté.
(1) Si'ance de rAca'lémie fran';aide. Réception de M. de Montalembert,
pai- M. Guizot.
m fsôs.
II.
2 avril 1852.
Pcut-èlre, depuis qualic mois, n'a-l-on pas encore eu
le temps d'oublier que j'ai l'habitude d'aller droit au fait.
J'y vais donc, et je dresse en ces termes l'inventaire de la
situation telle qu'elle résulte des voles du 20 décembre 1851
et du 29 février 1852.
Héritiers de trois révolutions, de la Révolution de 1789,
de la Révolution de IS'.iQ et de la Révolution de 1848, que
devons-nous souhaiter ?
Devons-nous souhaiter que le régime actuel s'améliore,
ou devons-nous souhaiter qu'il s'empire ? Devons-nous sou-
haiter qu'il se consolide , ou devons-nous souhaiter qu'il
s'écroule ?
Première question.
Comment s'écroulerait-il ?
Par un attentat;
Par un complot;
Par un soulèvement.
Deuxième question.
Au profit de quel parti s'écroulerait-il ?
Troisième question.
Ce sont ces trois questions qu'il importe préalablement
d'examiner en remontant de la dernière à la première.
Il faudi'ait n'avoir pas d'yeux et n'avoir pas d'oreilles
pour nier les rapides progrès et les nombreuses recrues que
fait le légitimisme dans les hautes et moyennes régions du
monde parisien.
Ceux qui s'étaient déclarés, au nom de l'Ordre, réaction-
naires par opposition au 24 février 1848, se déclarent légiti-
mistes, au nom de la iJberté , par opposition au 2 décem-
bre 1851.
CONSERVONS LA RÉPUBLIQUE. 413
L'idée fausse de la fusion esl une idée usée. Deux années
laborieuses, ce n'est pas de trop, ont suffi à la démonstra-
tion de cette audacieuse vérité : Les cadets ne sont pas les
aînés. Les Lapalisse des deux dynasties se sont mis d'ac-
cord, non sans peine, sur ce point loni,niement controversé :
Les aînés seront les aînés et les cadets seront les cadets.
Le légitimisme est tout prêt.
Il est prêt à tout événement.
Un attentat (jui réussirait aurait donc lieu au profit de la
Monarchie de 987. Feinte ou vraie, une indignation bruyante
jetterait aussitôt ce cri de ralliement: « Sauvons la société
à jamais perdue si Henri V n'est pas, à l'heure même, pro-
clamé roi de France. Vive Henri V! »
Un attentat est possible, probable; un complot n'est ni
probable ni possible ; un soulèvement l'est moins encore.
Il n'y a que le peuple qui se soulève : pourquoi le peuple
se souleverait-il?
Pour rétablir sur le trône la dynastie qu'il a renversée
le 26 juillet 1830?
— Non; c'est un démenti qu'il ne se donnera pas.
Pour ramener aux Tuileries la dynastie qui s'en est éloi-
gnée le 24 février 1848?
— Non; ce serait une inconséquence qu'il ne commettra
pas.
Pour recommencer l'expérience de février, qui, après trois
mois de misère, a abouti à la mitraillade et aux transporta-
tions de juin ?
— Non; il faudra que la République ait préalablement
trouvé une formule qui mette d'accord les républicains
divisés en deux camps et en vingt groupes au moins : ré-
publicains terroristes et républicains socialistes; républi-
cains qui veulent (jue l'État soit beaucoup et républicains
qui veulent que l'État soit peu ; républicains qui veulent le
progrès imposé par la guerre, et républicains qui veulent le
progrès imposé par la paix; républicains qui aspirent à la
dictature et républicains qui n'aspirent qu'à la liberté, etc.
Aussi longtemps que ceux qui passent pour les chefs de
414 1858.
la démocralie resteront divisés dans l'application, le peuple
restera uni dans l'immobilité.
Donc, ni soulèvement ni complot ne menacent le régime
actuel ; ce qui est à redouter, et ce qu'il faut prévoir pour
J'écarter, c'est un attentat. Car, soit qu'il échouât, soit qu'il
réussît, il serait également funeste à la démocralie, à la-
quelle les partis dynastiques ne manqueraient pas de l'im-
puter, quoique ce fût elle qui en souffrît et que ce fussent
eux qui en profitassent.
De ce qui précède, et quoiqu'il y ait grandement à dire
et redire sur l'acte du 2 décembre, il ressort qu'il est dési-
rable que ce qui existe en vertu de la Constitution du 14
janvier 185^ se consolide et s'améliore.
Qu'on le remarque bien : ce n'est pas moi qui tire cette
conclusion; cette conclusion se déduit d'elle-même; ce
n'est pas moi qui parle, ce sont les choses qui répondent.
Je me borne à écrire sous leur dictée.
11 est une justice que les plus malveillants ne sauraient
me refuser, c'est celle de reconnaître qu'il n'a pas dépendu
de mes efiorts que l'acte du 2 décembre ne s'accomplît pas ;
j'ai insisté assez souvent, en août, septembre, octobre et
novembre 1831, sans qu'aucune attaque injurieuse ait eu
le pouvoir de m'arrèler, sur la double et urgente nécessité
de l'abrogation de la loi du 31 mai 1850, et de la révision de
la Constitution du 4 novembre 1848. L'intolérance réciproque
a abouli à la tléfaite conimune. Cela était facile à prévoir,
mais cela était plus facile encore à pi"évenir.
0 funeste aveuglement des partis!
Maintenant l'acte est consommé; on aurait le droit de le
discuter, que de le discuter ne servirait à rien ; l'acte
du 2 décembre est couvert par le vole du 20 décembre.
La Conslilulion du 4 novembre 1848 a fait place à la
Constitution du 14 janvier 1852.
Celte Conslilulion s'exprime ainsi :
TITRE Pr.
« Article 1'''. La Constitution reconnaît, confirme et garantit les
CONSERVONS LA RÉPUBLIQUE. /jIo
grands prinripes proclamés en 1789 et qui sont la base du droit public des
Franeals.
)} Article 2. Le ^çouvernemeut de la République française est confié
pour dis ans au prince Louis-Napoléon Bonaparte, président actuel de la
République.
TITRE IL
» Article IG. Si le président de la République meurt, le sénat convo-
que la nation pour procéder à une nouvelle élection.
» Article 18. Jusqu'à l'élection du nouveau président de la République,
le président du sénat gouverne avec le concours des ministres en fonc-
tions, qui se forment en conseil de gouvernement et délibèrent à la majo-
rité des voix.
TITRE V.
» Article 34. L'élection a pour base la population.
» Article 35. Il y aura un député au Corps législatif h raison de 35,000
électeurs.
» Article 36. Les députés sont élus par le suffrage universel, sans scru-
tin de liste.
» Article 38. Ils sont nommés pour six ans.
» Article 39. Le Corps législatif discute et vote les projets do loi et
Vimpôc.
DÉCRET ORGANIQUE POUR LES ÉLECTIONS.
» Article 12. Sont électeurs, sans condition de cens, tous les Français
âgés de vingt-un ans accomplis jouissant de leurs droits civils et poli-
tiques.
» Article 13. La liste électorale est dressée pour chaque commune par
le maire. Elle comprend par ordre alphabétique:
» 1" Tous les électeurs habitant dans la commune depuis six mois au
moins. »
Il n'entre pas dans le cadre de cet inventaire de recher-
cher et d'examiner si la Constitution du 14 janvier 1852
vaut moins que la Constitution du 4 novembre 1848, qui
avait permis de décréter l'état de siège en permanence, de
supprimer le di'oit de réunion, de ruiner la presse, et de
supprimer trois millions deux cent mille électeurs sur neuf
millions cinq cent mille ; mais si la Constitution du 14 jan-
vier 18o2l ne vaut pas celle qu'octroierait Henri V à la
France, en admettant qu'il daignât en octroyer une ; et
même celle que pourrait accepter Louis-Philippe II, en
admettant, ce que je considère comme inadmissible, le re-
416 185«.
tour de la branche cadette à l'exclusion de la branche
aînée.
En quels points, je le demande aux organes du parti légi-
timiste et aux organes du parti orléaniste, une Constitution
signée Henri V et contre-signée Bcrryer, ou une Conslilu-
tion signée Louis-Philippe II et contre-signée Thiers, vau-
drait-elle plus que la Constitution signée Louis-Napoléon
Bonaparte et contre-signée Rouher?
Quelle est la liberté que légitimistes et orléanistes, à
l'envi, avant et après 1848, n'aient pas baisée au front pour
la saisir au cou et l'étrangler plus sûrement ?
La liberté de la presse, prétend-on, est plus restreinte
sous la Constitution de 1852 que sous la Charte de 1830, que
sous la Charte de 1814 ; je le conteste ; mais cela fût-il vrai
qu'd y aurait au moins compensation dans la liberté de
suffrage qui est incomparablement plus grande ; car sous la
Restauration de 1814, le droit d'élection était le monopole
de 87,000 Français payant 500 francs d'impôt foncier ; sous
la Monarchie de 1830, il était le privilège de 230,000 Fran-
çais payant 200 francs de contribution directe ; tandis qu'il
appartient présentement à tous les Français, au nombre de
plus de dix millions.
Ajoutez qu'en 1829 et en 1847, le pouvoir était hérédi-
taire, tandis qu'en 1852 il n'est plus que temporaire.
Il faut être équitable et ne pas s'atlachei' exclusivement
au mauvais côté des choses, car c'est le moyen de l'empirer
encore, au lieu de l'atténuer. L'expérience est là pour l'at-
tester. Que l'expérience, enfin, nous serve donc !
Le suffrage universel existe.
Il est écrit dans la n;)uvelle Constitution.
lia fonclioimé le 20 décembi-e 1851.
Il a fonctionné le 29 février 1852.
E\ige-t-on de moi que j'éci'ive fpi'il s'est trompé ?
Soit : il s'est trompé.
Eh bien I quelle conclusion en veut-un tirer?
Est-ce que le cens électoral à 500 francs et le cens élec-
CONSERVONS LA REPUBLIQUE. 417
toral à 200 IVancs ont été iiiriiillil)les et ont fésislé à Vabuf;
des influences ?
Est-ce que la Restauration de 1814 n'a pas eu la Chambre
des Introuvables, et la Révolulian de 1830 la Chambre des
Satisfaits ?
Mais à quoi sert de verser toujours dans l'ornière creusée
par les récriminations ? Qui regarde en arrière au lieu de
regarder en avant, ris(iue de tomber, non pas seulement
dans l'ornière, mais dans l'abîme. Au lieu de jeter les re-
gards en arrière, jetons-les donc en avant. Le passé est une
proie qu'il ne fallait pas laisser échapper quand on l'avait
dans les mains. Le passé ne nous appartient plus, mais
l'avenir nous appartient encore. Ne sacrifions pas aveuglé-
ment l'avenir dont nous pouvons nous emparer, au passé
que nous ne pouvons faire revivre.
Dans la vie d'un peuple, que sont dix années?
Que sont six années ?
A peine si c'est le temps de commencer et d'achever
Téducation d'un enfant.
Lorsque l'éducation du suffrage universel exigerait le
même temps, serait-ce donc trop et devrait-on perdre pa-
tience ?
Si d'ici à six ans le suffi'age universel reconnaît qu'il s'est
trompé, rien ne l'empêchera à cette époque de réparer son
erreur, et. cette première épreuve opérée, d'accomplir la
seconde.
C'est en forgeant qu'on apprend à forger; c'est en votant
qu'on apprend à voter.
Patience ! patience !
La Constitution de 18o2, franchement acceptée par la dé-
mocratie, fidèlement observée par le président de la Répu-
blique, dont cette Constitution est l'œuvre personnelle,
peut, telle qu"el'e est, rendre à la France la liberté par la
stabilité.
Je le dis parce que je le crois, et, le croyant fermement,
je considère comme un devoir impérieux de le dire haute-
X. 27
418 tS52
nient, afin de prévenir des Jïuites que je pressens el qui
s'expieraient par de nouvelles rigueurs.
C'est bien d'aimer le peuple pour soi, mais ce>l mieux
encore de l'aimer pour lui-même.
Le nombre de ceux qui ont soufVert et qui s jutlrent est
assez grand pour qu'on y rétléchisse mûrement avant de
s'exposer h le grossir encore en activant la fermentation
des esprits.
Ma foi dans le suffrage universel est restée entière. Rien
ne l'a ébranlée, et peut-être y a-t-il quelque courage à le
déclarer, lorsque le suffrage universel a présentement pour
détracteurs véhéments beaucoup de ceux qui en furent les
plus ardents promoteurs.
Non. je ne suis point de ceux-là qui ne trouvent pas de
termes assez sévères pour flétrir la neutralité gardée par le
peuple après l'acte du 2 décembre. Que pouvait-il faire ?
S'il prenait parti pour l'Assemblée nationale contre le Pré-
sident de la République, il donnait la victoire à la majorité
Thiers-Berryer qui avait vote la loi du 31 mai. il prenait
parti pour le suffrage restreint contre le suffrage univei"sel,
il passait sous la dictature du général Changarnier. Qu'y
eussent gagné la Démocratie, la République, la Liberté?
Le peuple, ayant gardé la neutralité le 2 décembre, que
pouvait-il faire le 20 décembre? S'il votait non au lieu de
voter 01//, il votait l'inconnu. Il a donc accepté l'expérience
d'une Constitution nouvelle, œu\Te d'un seul, à la place
d'une Constitution polluée, œu\Te d'une majorité.
L'avenir prononcera entre le peuple et ceux qui le con-
damnent ; l'avenir montrera qui a eu raison, qui a eu toit
le 2 et le 20 décembre 18oI.
Si le travail, cet élément sans lequel il ne saurait exister
ni stabilité ni prospérité, finit par triompher de tous les
obstacles, s'il finit par vaincre quelques résistances qui
s'opposent encore à la plénitude de sa reprise, ce sera le
peuple, ce sera l'immense majorité qui aura eu raison contre
une faible minorité, et contre moi-même qui. le 20 décem-
bre 1851. je le déclare, ai volé .Von, car le peuple aura aban-
CONSERVONS LA IÎ|':PI:RLIQUE. 419
donné l'ombre pour garder la proie, puisque, (inalemenl, il
aura gardé le sullrage universel et le régime électif, la base
et le iaîte de la Républicjue.
Ce qu'il faut donc souliailer. et ce que je souhaite ardem-
ment dans Tintérèl de la démocratie et de la liberté, c'est
que le vaste essor donné à l'achèvement des chemins de
fer conununique à son (our une égale impulsion aux trans-
actions du counnerce.
Les traités conclus avec les Compagnies de chemins de
fer; la réduction du taux de l'escompte de la Rancpie de
France, autorisée à prêter sur dépôt d'actions ; la réduction
de la rente 5 0/0; l'organisation de Sociétés pour la consti-
tution du Crédit foncier : ce sont là d'authentiques preuves
qui atleslentque le programme de la paix l'a délinitivement
emporté, dans les délibérations de l'Elysée, siu- le pro-
gramme de la guerre.
Pourquoi donc la stabilité ne s'étahlirait-clle pas?
Les articles 16 et 18 de la Constitution n'ont-ils pas prévu
le cas de mort du président de la République, et réglé ce
qu'alors il y aurait à faire ?
Les votes du 10 décembre 18'i8 cl du 20 décembre iS.'iJ
n'ont-ils pas montré avec quelle facilité et quelle ra])idilé
fonctionnerait le suffi-age universel ?
Aucune crainte sérieuse, sincère, ne saurait donc exister.
D'intéressés à empêcher que la confiance publique ne con-
solide le régime électif, il n'y a que les partisans du ré-
gime héréditaire; il n'y a que ceux qui aspirent h restaurer
la monarchie.
Sans doute, dans les rangs de la démocratie, beaucoup
auront souffert pour leur foi politique.
Je ne l'oublie pas, et c'est précisément parce que je ne
l'oublie pas, que j'ai coi"feidéré comme un devoir de m'éle-
ver au-dessus de toutes les considérations de partis, d'im-
poser silence à mes griefs personnels, à mes intérêts blessés,
et de parler le langage que je viens de tenir. .Je sais que
tout régime qui dure et veut durer tend de lui-même à se
tempérer.
420 «85«.
La Restauration valait moins enlSloqifen 1819 et en 1828.
Déjà la censure n'existe plus; Tétai de siège a été levé
dans toute la France, les commissions mixtes ont terminé
ce qu'elles n'auraient jamais dû commencer; il n'y aura de
déportés à Cayenne que des forçats de Toulon, de Roche-
fort et de Brest, et je ne puis croire, si le parti républicain
sait se contenir, que les transportés de Lambessa tardent
longtemps à être rendus à leurs familles. Quelqu3 circon-
stance propice à la démocratie mettra la politique d'accord
avec l'humanité; celle-ci fera entendre sa voix, et cette voix
sera écoutée.
Le pouvoir constituant du 20 décen^ljre 18ol a pu augmen-
ter le traitement des ministres, des magistrats, des fonction-
naires; il a pu surcharger d'or et de broderies le costume
des conseillers d'État, des sénateurs et des députés; il
peut, si cela lui plaît, créer des barons, des comtes, des
ducs, voire même des marquis; rien de tout cela n'effacera
son origine indélébile, rien de tout cela n'empêchera qu'il
ne soit la négation vivante du droit divin, l'incarnation ré-
volutionnaire de la souveraineté du peuple, le produit, en-
fin, du suffrage universel. Quoi qu'il fasse, il ne pourra
jamais faire que ses intérêts ne soient pas de même nature
que ceux de la démocratie, et en toutes circonstances graves
où il aura besoin d'appui, ce sera toujours à elle qu'il sera
contraint de recourir exclusivement. L'empereur disait,
en 1814, à Benjamin Constant : « Je ne suis pas seulement
» l'empereur des soldats, je suis celui des paysans, des
» plébéiens de la France Aussi, malgré le passé, voyez
» le peuple revenir à moi ! Ce n'est pas comme avec les pri-
» vilégiés : la noblesse m'a servi ; elle s'est lancée en foule
» dans mes antichambres; il n'y. a pas de places qu'elle
» n'ait demandées, sollicitées. J'ai eu des Montmorency,
» des Noailles, des Rohan, des Beauvau, des Mortemart;
» mais il n'y a jamais eu analogie : le cheval faisait des
» courbettes; il était bien dressé, je le sentais frénnr. Avec
» le peuple, c'est auli'e chose, sa fibre populaire répond ii
» la mienne. Je suis sorti des rangs du peuple; ma voix
CONSEUVOiNS LA REPUBLIQUE. 421
» agit sur lui. Voyez ces conscrits, ces fils de paysans, je ne
« les (hUlais pas, je les traitais durenienl, ils ne mVntou-
» raient pas moins ; ils n'en criaient pas moins : Vive l'em-
» pereur! C'est qu'entre eux et moi, il y a même nature. »
Il disait !i Sainte-Hélène : « J'ai implanté des principes
)) qu'on ne déracinera plus ; ils fermenteront toujours.
» C'est en vain que les souverains et les vieilles aristocra-
»'ties mulliplici'onl leurs eflbrts pour s'y opposer; c'est la
» roche de Sisyphe qu'ils tiennent levée au-dessus de leurs
» têtes ; mais quelques bras se lasseront, et, au premier
» défaut, tout leur croulera dessus. » En s'exprimant ainsi,
l'empereur avait raison ; il avait également raison quand il
disait : a Les grands propriétaires, en France, sont plus
» Anglais et plus Autrichiens que Français. » Évidemment,
la démocratie aurait grand tort de désespérer de l'avenir;
l'avenir est à elle, et le présent lui-même lui appartient
plus qu'elle ne le croit.
Arrière donc les aveugles, les insensés ou les traîtres
fpii disent que ce qui existe n'étant pas la République, par
respect pour elle et par dignité pour eux, le devoir des ré-
publicains de toutes dates et de toutes nuances est de se
tenir à l'écart, de grossir partout les rangs de l'opposition,
de saisir, enfin, toutes les occasions directes ou indii'ccles
dd protestation ; arrière les Bertrands qui tiennent ce lan-
gage, et pour cause, à tous les Ratons dont ils ont besoin
I)our tirer les marrons du feu.
Ce qui existait le 24 juin 1848, alors qu'un questeur de
l'Assemblée constituante proposait d'arrêter la nuit, chez
eux, tous les écrivains et de les déporter, n'était-ce donc
pas la République ?
Ce qui existait le lendemain du25juin, alors que dix jour-
naux étaient supprimés par un décret signé par le général
Cavaignac, n'était-ce donc pas la République?
Ce qui existait le 27 juin, le jour où la Constituante votait
le décret de transporta lion de 12,000 Français, n'était-ce
dune pas la Réj)ubli(iue ?
Ce qui existait le 20 août, alors que la Gazette de France,
422 «S5«.
sérieusenieut accusée de mettre l'existence de la Répu-
blique en péril, était suspendue par un décret sérieusement
délibéré en conseil des ministres (1), n'était-ce donc pr.s la
République ?
Ce qui existait le 2 septembre, alors que le président du
conseil chargé du pouvoir exécutif s'opposait opiniâtrement
à ce que l'état de siège fût levé, ainsi que le demandait
M. Ledru-Rollin, avant d'ouvrir la discussion sur le projet
de Constitution, n'était-ce donc pas la République?
Le moindre tort de ces scrupules serait d'être tardifs.
Je termine cet inventaire, et je conclus en disant aux ré-
publicains : Tout bien compté, tout bien pesé, si vous m'en
croyez, vous n'y regarderez pas de trop près, car ce serait
jouer le jeu de la royauté ; vous ne vous montrerez pas plus
difficiles que sept millions d'électeurs; vous vous conten-
terez de ce qui existe encore sous le nom de République.
S'en contenter, c'est le moyen de la conserver, c'est le
moyen d'empêcher une restauration de l'absolutisme mo-
narchique non seulement en France, mais dans toute l'Eu-
rope, en Relgique, en Suisse, en Piémont, en Espagne et
en Portugal.
Après le 24 février, qu'ont fait les vaincus de la Monar-
chie? Ont-ils protesté licrement contre la République?
Non, c'est en se faisant humbles qu'ils l'ont apaisée, qu'ils
l'ont désarmée, qu'ils l'ont enchaînée, et qu'ils sont parve-
nus en peu de mois à ressaisir la prépotence politique qu'ils
avaient perdue. Que cet exemple serve aux républicains
s'ils tiennent à conserver la République, non pour lutter
d'hypocrisie avec ceux qui criaient vive la République
quand ils voulaient la renverser, mais pour lutter de pru-
dence et conserver la Républicpie sous la République.
Les royalistes tronipaienl la France, en 1848. lorsiiu'ils
disaient : Conservons la République! Les républicains ne
(1) Le général Caviiignac, président du conseil; Senard, intéiieur ;
Bastide, affaires étraïujcrea ■, Lamoricière, guerre; Carnot, instruclion pu-
blique; Marie, justice; Touret, agriculture ; Leblanc, marine ; Kecurt, tra-
vaux publics; Goudchaux. finances.
CONSERVONS LA RÉPUBLIQUE. 423
Ironipcront personne, en 1852, lorsqu'oprès le discours du
29 mars ils conlinucronl à dire : Conservons la République !
in.
4 avril 1852.
Quatre partis divisent la France :
Le parti légitimiste;
Le parti républicain ;
Le parti impérialiste;
Le parti orléaniste.
L'ordre dans lequel je viens de les inscrire est l'ordre
chronologique.
Quel que soit le parti qui ait triomphé et qui gouverne, il
y a et il y aura longtemps trois partis contre un, ouverte-
ment ou ténébi'eusement ligués, trois partis qui tenteront
et feront toujours, pour n'être pas absorbés par le qua-
trième, tout ce qu'ils pourront tenter et faire.
Sans les excès de la première Révolution et de la pre-
mière République, le parti impérialiste n'eût jamais existé.
Sans les intrigues d'ambitieux tels que M. Thiers et
M. Guizot, le parti orléaniste ne fût pas venu au monde en
1830.
Il n'y aurait eu, il n'aurait jamais dû y avoir que deux
partis en présence : le parti légitimiste et le parti républi-
cain, car ces deux partis ont seuls une raison d'être; l'un
est à l'autre ce que la virilité est à l'enfance, ce que la né-
gation est à l'affirmation, ce que le mouvement est à l'im-
mobilité, ce que la responsabilité est à l'infaillibilité, ce que
l'examen est à la superstition, ce que la liberté est à la su-
jétion, ce que l'absolu est à l'arbitraire, ce que le droit est
au fait.
Ce qu'il faut souhaiter, c'est que le plus tôt possible il n'y
ait plus en France que deux partis : le parti légitimiste et
le parti républicain.
Par ces paroles aussi vraies qu'inattendues ; « coxser-
» voNs LA RÉPUBLIQUE ; elle ne menace personne^ elle peut
424 t85«.
» rassurer tout le monde, » par ces paroles que rien ne l'o-
bligeait de prononcer, le président, réélu le 20 décembre
1851, a donné à l'orléanisme un grand exemple, car, pour
me servir de la fausse expression usitée, il a opéré a la fu-
sion » de l'impérialisme dans la République, dont il a ainsi
agrandi le cercle.
Depuis le discciurs du 29 mars 1852, il n'y a plus que des
républicains ; seulement le nombre des nuances et des dates
qui les ilivisent s'est augmenté d'une date et d'une nuance
de plus.
Que l'orléanisme, qui n'a aucune raison d'être, qui n'a
aucune raison de survivre à la révolution de 1848, s'efface
donc dans la Légitimité, comme l'impérialisme vient de
s'effacer dans la République.
L'orléanisme a été un gouvernement de fait, rien de plus;
or, ([u'est-ce qu'un gouvernement de fait qui a cessé d'exis-
ter? Quels droits a-t-il acquis? Quels droits conserve-t-il?
Aucun; absolument aucun.
L'orléanisme, ce régime mixte qui a pu subsister de 1830
a 'i848, iVétail et ne serait encore ni la Monarchie, ni la Ré-
publique, ni l'Hérédité, ni l'Élection, ni le Droit d'aînesse,
ni le Droit de suffrage, ni l'Autorité, ni la Liberté, ni la Paix,
ni la Guerre.
L'Orléanisme n'a donc rien de mieux à faire, en 1852, que
de donner sa démission ; il eût mieux fait encore de ne pas
accepter, en 1830, la royauté, car il y eût gagné ce que
vient de lui faire perdre le décret du 22 janvier 1852.
En m'exprimant ainsi, ce n'est pas le langage de la w fu-
» sion B que je parle, c'est le langage de la logique ; c'est
le langage qu'auraient dû, mais que n'ont pas osé tenir
MM. Guizot, Duchàlel et Salvandy loi'squ'ils ont pris et ac-
cepté devant la France la responsabilité du journal qu'ils
dirigent. Ils n'ont pas osé dire aux cadets : Vous n'êtes pas
les aînés! Aussi, le mot « fusion » n'a-l-il abouti (ju'ii ac-
croître encore la confusion des idées, (pi'ii entrelem'r des
illusions et qu'à grandir des prétentions (|uil ne fallait ad-
mettre sous aucun nom. sous aucune foiine. M.M. Guiznt.
GONSER^ONS LA IIÉPIBLIQLE. 425
Ducbàlel cl Salv.indy, légitimistes honteux, se sont cachés
sous le nom de fusionnistes au Heu de se proclamer haute-
ment et à visage découvert ce qu'ils sont : légitimistes.
Quels que soient les justes regrets qui aient survécu à la
chute de la royauté de 1830 et les sympathies profondes
que celle-ci ait emportées dans l'exil, l'orléanisme, à l'état
de branche cadette, rivale de la branche aînée, est fini ; il
était utile, il était nécessaire qu'il le sût; aussi ne devait-
on pas craindre de le lui articuler crûment. Ce que nul n'a
osé, je l'ose et je le lui dis.
Qui ramènerait l'orléanisme? qui relèverait la royauté de
1830? qui replacerait le Coq entre le Lys et l'Aigle?
Des vœux ?
Une conspiration ?
Des vœux! Si ardents qu'ils puissent être, et quoique
dans le nombre il y en ait d'étranges sur lesquels on ne
devait pas compter, des vœux ne sauraient suffire à pareille
tâche. On ne renverse pas plus un gouvernement établi,
lorsqu'on se borne à faire des vœux contre lui, qu'on ne
tue du gibier à la chasse lorsqu'on ne brûle que des amorces.
Une conspiration ! Aux conspirations qui réussissent dans
l'ombre, je n'y crois guère plus qu'aux vœux qui s'exhalent
dans le vide. Quelle conspiration a réussi sous la Républi-
que, sous le Directoire, sous le Consulat, sous l'Empire,
sous la Restauration de 1814 et sous le régime de 1830 ?
Le retour de ce dernier régime serait un etfet sans cause.
Des causes sans effet, il y en a ; mais des effets sans cause,
il n'y en a pas. La branche cadette de la maison de Bour-
bon ne peut régner en France qu'après la mort ou l'abdica-
tion du dernier rejeton de la branche aînée.
L'impérialisme s'étant effacé dans la République, et l'or-
léanisme ne pouvant manquer de s'effacer dans la Légiti-
mité par la même loi qui fait que les fleuves ont la mer
pour embouchure, la France y gagnera de n'être plus écar.-
telée ; elle y gagnera d'y perdre deux partis sur quatre.
Alors il n'y aura plus aux prises que deux partis : le parti
du passé et le parti de l'avenir ; le parti du passé, fondé sur
426 185«.
le droit divin et Pliérédité séculaire; le parti de lavenir,
fondé sur la volonté nationale et le suffrage universel.
C'est là le fait dont il faut, dans lintérél de la France et
de la démocratie européenne, hâter de tous ses vœux et de
tous ses efforts l'accomplissement.
Lorsqu'il n'y aura plus en présence que la République et
la Monarchie, la République ayant sur la Monarchie l'im-
mense avantage de la possession d'état, ne tardera pas à
entrer dans les idées et dans les mœurs ; elle ne tardera
pas à devenir la stabilité et à retlevenir la liberté.
L'inconséquence est ce qu'il y a de plus commun en
France.
Il y a encore un grand nombre de gens qui croient que la
stabilité n'est compatible qu'avec la royauté, et qui, ce-
pendant, ne veulent à aucun prix de la légitimité.
Ils ne réfféchissent pas que si la royauté mixte pouvait
revenir de Claremont a Paris, elle aurait de nouveau contre
elle les légitimistes, les impérialistes et les républicains ; ce
serait encore et toujours la continuation de ce jeu funeste :
Trois partis contre un.
De leur côté, les légitimistes s'imaginent que le lende-
main du jour où S. M. Henri V serait remonté sur le « trône
» de ses pères , » les républicains renieraient leur foi, les
bonapartistes leur culte et les orléanistes leur opposition.
Non; la légitimité aurait de nouveau et plus que jamais à
luttei- contre les mêmes rivalités encore envenimées, les
mêmes difiicullés encore aggravées , les mêmes idées en-
core fortifiées, sous lesquelles elle a succombé en 1830.
L'instabilité, loin de diminuer, ne ferait donc que s'ac-
croître et se prolonger.
Voilà ce qu'il faut que la France sache ; voilà ce qu'il faut
que la France se dise ! Voilà ce que semble avoir compris le
président de la République, et voulu ex])riuier en disant :
« Conservons la République ; elle ne menace personne,
» elle peut rassurer tout le monde. »
Quel plus bel ékge en pouvait-on làire, et de quelle forme
de gouvernement pourrait-on faire cet éloge?
CONSERVONS LA RÉPUBLIQUE. 427
Le Irioinphe de l'orléanisme menacerait le bonapartisme
et le légitimisme.
Le triomphe du légiliinisme menacerait l'orléanisme et le
bonapartisme.
Sur quoi rimpérialisme, qui aurait contre lui légitimistes,
orléanistes et républicains, fonderait-il Tespoir de se per-
pétuer?
1814, 1830 et 1848 ont prouvé combien était vaine et fra-
gile la prétention de fonder, de ressusciter, de greffer des
dynasties. Le duc de Reichstadt est mort dans l'exil, le
comte de Chambord y vit depuis vingt-deux ans, et le comte
de Paris achève en Angleterre son éducation commencée
en France.
Il y a lieu de croire que, du 20 décembre 1851 au 29 mars
1852, le pouvoir constituant a tenu et pesé plus d'une fois
dans sa main ces deux programmes :
L'Empire et la Guerre ,
La République et la Paix.
Il y a lieu de croire que c'est après mtlr examen qu'il a
écarté le premier de ces deux programmes et adopté le
second.
S'il en est ainsi, il ne faut désespérer d'aucun progrès ;
s'il en est ainsi, l'avenir de la liberté est plus que jamais
assuré en France ; seulement en France, ainsi que cela a eu
lieu en Angleterre, la liberté devra, de nouveau, se con-
quérir pied à pied; ce sera par la liberté progressive qu'on
reviendra à la liberté absolue, mais cette fois, espérons-le,
ce sera pour la garder toujours.
En y réfléchissant bien, le pouvou' constituant du 20 dé-
cembre 1851 aurait reconnu que la République l'élevait
plus haut que l'Empire, et le maintenait plus sûrement.
Ainsi s'expliquerait le passage de son discours du 29 mars
1852, où il dit : « En me voyant rétablir les institutions de
» l'Empire, on a répété souvent que je désirais rétablir
« TEmpire môme. Si telle était ma préoccupation c:^nstante.
» cette transformation serait depuis longtemps accomplie :
» ni les moyens, ni les occasions ne m'ont manqué. »
428 185«.
En effet , la République est au-dessus de l'Empire, car la
République est l'exercice du suffrage universel et l'Empire
en serait l'aliénation.
Le suffrage universel aliéné, l'Empire héréditaire pourrait
dire à la Royauté séculaire : Je m'appuie sur plus de huit
millions de suffrages qui vous manquent ; mais à son tour
la Royauté séculaire pourrait répondre à l'Empire hérédi-
taire : Moi, je m'appuie sur plus de huit siècles que vous
n'avez pas; pesons lesquels Tempoi^tent de huit siècles de
règnes ou de huit millions de votes !
Mais où serait la balance, et qui serait juge entre Henri V
et Napoléon III. entre la Royauté de 987 et l'Empire de 1852 ?
Si ce débat s'engageait, il serait sans fin et sans conclu-
sion, tandis qu'entre la République et la Royauté, il n'y a
pas de débat possible. La République, c'est le droit; la
Royauté, c'est le l'ait.
Dans ce cas, le président de la République est conséquent
avec ce qu'il dit du suffrage universel dans ce même dis-
cours du 29 mars, où il le proclame « la seule source du
» droit, » où il se déclare « l'expression de la volonté popu-
» laire, » et où il ajoute : « La première des garanties pour
» un peuple est dans le droit de choisir le gouvernement qui
» lui convient. »
Non seulement l'élu du 20 décembre 18ol reste consé-
quent avec son discours en lestant président de la Répu-
blique; mais, en restant président de la République, il con-
serve une position unique dans le monde entier ; car il n'y
a que lui en Europe et même en Amérique qui soit élu par
le suffrage universel et direct, puisque le président de la
République des États-Unis est nommé par moins de 300
électeurs.
Empereur des Français, c'eût été, parmi les souverains
d'Europe, même de la part des plus iietits, à qui le recon-
naîtrait le dernier et le marchanderait le plus longtemps;
tandis que, président de la République française, il est re-
connu de tous et n'est contesté par aucun. Puis telle cir-
ciinslanc(> pourrait se i)résenler où il serait l'oiulé à leui"
CONSERVONS LA RÉPUBLIQUE. 429
(lire: a \'ous n'incarnez que le fait, moi j'incarne le droit;
vous êtes la conquête, moi je suis l'éleclion ; vous êtes la
négation de la souveraineté des peuples, moi j'en suis l'af-
firmation ; vous êtes la source tarie du passé, moi je suis la
source vive de l'avenir. »
Hérédité contre hérédité, la plus ancienne a incontesta-
blement l'avantage ; mais hérédité contre élection, l'avan-
tage appartient sans contredit à l'élection.
Contre 7,430,219 suflrages donnés le 20 décembre 1851 au
président de la République, que valent les litres de l'héri-
tier de Hugues Capet, nommé à Noyon en mai 987 par ses
vassaux et par quelques seigneurs de ses amis, au mépris
des droits de Charles de Lorraine, frère de Lothaire, lequel
était fils de Louis IV et père cle Louis V, empoisonné après
une année de règne ?
Les raisons que je donne ici pour expliquer le passage du
discours du 29 mars 18o2, où l'auteur déclare qu'il a préféré le
titre qu'il avait à un a titre pompeux, » sont probablement
celles qu'il s'est données lui-même et qui l'ont déterminé.
Si cela était vrai et s'il persiste dans la judicieuse réso-
lution de conserver la République, je l'affirme, avant dix
années, avant le terme marqué par la Constitution du
14 janvier 1832 pour l'élection d'un nouveau président, il n'y
aura plus en France de partis dynastiques, il n'y aura plus
d'orléanistes, il n'y aura plus d'impérialistes, il n'y aura
plus de légitimistes, il n'y aura plus que la République, af-
fermie, gloiieuse et féconde.
Alors, le coup d'État du 2 décembre, absous par le peu-
ple, pourra l'être également par l'histoire, acceptant celte
justification donnée le 30 mars 1832 par le président du sé-
nat, par le dernier frère de l'empereur, par l'oncle du pré-
sident de la République : « Le neveu de l'empereur devait
» avoir une bien vive appréhension de l'avenir pour prendi'e
» une si audacieuse initiative. »
De la conduite que tiendra le président de la République
dépendra le jugement que portera la postérité sur l'acte du
2 décembre 1831.
m 1858.
La conservation de la République peut en devenir la jus-
tification; le renversement de la République en serait, au
contraire, la condamnation.
La République conservée, c'est la stabilité fondée ; la sta-
bilité fondée, c'est la liberté rendue.
Elle nous sera rendue, parce que les prétendants qui ne
nous la donneraient pas, s'ils revenaient, nous la promet-
tent afin de revenir. Or, l'infaillible moyen de les empêcher
de revenir, ce sera de nous la rendre ; ce sera de tenir,
sans l'avoir promis, ce qu'ils promettent sans dessein de le
tenir.
Oui, la liberté que vous avez trahie tant de fois, ô roya-
listes! nous sera rendue non par vous, mais contre vous;
celui qui nous l'a prise sera forcé de nous la rendre, parce
que vous nous la promettez !
IV.
6 nvril 1852.
La République, qui ne menace personne et qui peut ras-
surer tout le monde, si elle tombait, serait remplacée.
Ou par une deuxième édition de l'Empire,
Ou par une deuxième édition de la Restauration.
Je suppose la République remplacée par TEmpire : Quels
avantages l'Empire aurait-il sur la République ?
11 aurait des avantages de moins et des périls de plus.
C'est ce qu'il est facile de démontrer.
La République existe depuis quatre années.
Elle a été reconnue par toutes les puissances, ébranlées
et intimidées en 1848, maintenant rassurées et menaçantes.
Elle a résisté, le lo mai et le 2i- juin 1818. à des épreuves
sous lescpielles, on l'a l'cconnu , la inonaivliie eût suc-
combé.
Elle aljiile dei'rière le siifTiage universel et rélection la
vie du pi'csidenl de la République contre de sonil)res res-
sentiments et de ti-nébreuses résolutions qui se contien-
nent en s'ajotirniint jus(ju"it rEnipirc.
CONSRRVONS LA REPUBLIQUE. 431
Elle est aimée du peuple, qui tient plus qu'un ne croit au
nom de Répul)li(iue. Il y tient connue un soldat blessé tient
à son drapeau troué.
Elle l'a fait patient et tolérant; elle a changé les rôles;
elle Ta rendu conservateur, tandis que. relativement à lui.
ce sont les partis monarchiques qui sont révolutionnain^s.
Ces avantages, l'Empire proclamé ne les aurait pas, et
voici très sommairement quels périls il aurait:
Il menacerait tout le monde et ne rassurerait personne.
Il donnerait aux puissances absolutistes le prétexte et
l'occasion qu'elles cherchent peut-être de reprendre l'œuvre
de 1815 et de reformer la ligue des gouvernements com-
presseurs contre les peuples comprimés.
Il rallumerait le souvenir mal éteint de Waterloo. Il ra-
mènerait la France de 1852 au lendemain de cette bataille :
il la ramènerait au 19 juin 1815.
II mettrait la France dans cette situation de se croire et
de se paraître à elle-même trop petite, comparativement à
ce qu'elle était avant la perte de la bataille de Paris, livrée
le 30 mars 1814. La France impéiiale ne supporterait pas
la pensée de n'être plus ce qu'elle fut ; elle se rappellerait
qu'elle se composa de 132 départements au lieu de 86:
elle se rappellerait que non seulement après 1814 et 1815,
elle fut réduite à ses anciennes limites de 1789, mais en-
core qu'elle se vit enlever Marienbourg, Philippeville et
Landau.
Il placerait le pouvoir absous le 20 décembre entre la
guerre qu'il lui faudrait soutenir au dehors et la liberté
qu'il ne pourrait plus contenir au dedans, entre la Répu-
blique qui relèverait la tête et la Royauté qui armerait son
bras.
Il serait la panique de la Bourse et la déroute du crédit.
Il serait plus encore que la déroute du crédit, il serait la
déroute du travail ; tous les travaux publics entrepris s'ar-
rêteraient immédiatement.
Il serait la provocation directe à un attentat, qui vraisem-
blablement ne se ferait pas attendre; car si dans le parti
432 1853.
répuljlicain il ne se trouvait pas d'Aliijaud, il se trouverait
un Mérino dans le parti royaliste; il s'en trouverait un d'au-
tant plus probablement dans ce dernier parti, que la Répu-
blique^ que le régime électif n'existeraient plus ; que la Mo-
narchie, que le régime héréditaire auraient été rétablis, et
qu'Henri V, de retour aux Tuileries, n'aurait absolument à
changer que le nom d'empire contre celui de royaume. Le
jour où l'Empire serait décrété, ce serait le cas de modifier
ainsi le fameux mot de M. Thiers: « La Royauté est faite. "
J'ai entendu dire que ce ne serait pas lEmpire hérédi-
taire, mais l'Empire viager. Ce que j'ai dit de l'Empire rela-
tivement à la République, je le dis de l'Empire viager rela-
tivement à l'Empire héréditaire. LEuipire viager aurait tous
les périls de l'Empire héréditaire et n'en auraitpas les avan-
tages, car ce ne serait pasi'éleclion et ce ne serait pas l'hé-
rédité; est-ce donc (pi'une lui d'élection ne vaut pas une loi
de succession? Et si ce n'était pas pour rendre à la France
ses limites de janvier 1814, pourquoi serait-ce donc? —
Pour contenir et punii- les partis, parti républicain et partis
royalistes.
Singulière façon de contenir les partis que de les coaliser
et de s'affaiblir ! Que de leur donner à chacun et à tous un
grief de plus ! Que d'ajouter l'iriitalion extérieure des sou-
verains à la fermentation intérieure des populations! Sin-
gulière façon, enfin, de punir les partis que de se condam-
ner et de les justifier !
Aussi, quoique j'aie entendu dire et répéter autour de
moi (pie j'avais tort d'attacher de l'importance aux paroles
du 29 mars ]8o2, qui ont inspiré ces artichvs daus le moment
où j'étais le plus éloigné de toute i)ensée de reprendre ma
plume, rien de ce qui m'a été rapporté, répète et dit. n'a-
l-il eu le pouvoir de faire changer en moi une opiiu'on tirée
du fond des choses.
Trop souvent on juge en France des choses sur leur sur-
face ! Ainsi s'explique comment s'égarent tant d'esprits qui
passent pour lumineux ; ainsi s'explique comment on s'ef-
fraie il tort de beaucoup de dangers plus apparents que
CONSERVONS LA RÉPUBLIQUE. 433
réels, tandis qu'on ne s'effraie pas de beaucoup de dangers
plus réels qu'apparents, et d'autant plus graves qu'ils sont
moins visibles. Je n'affirme point que l'Empire ne se fera
pas, il s'est fait en 1804 ; mais j'affirme que s'il se fait il ne
durera pas. N'est-il pas tombé deux fois en quinze mois: le
31 mars 1814 et le 21 juin 1815?
Ce que j'ai voulu démontrer sommairement, c'est que,
relativement à la République, l'Empire serait l'instabilité
aggravée. Cette démonstration sommaire, l'ai-je faite?
Maintenant, je suppose la République détruite par l'Em-
pire et remplacée par la Restauration. Quels avantages la
Restauration aurait-elle sur la République? quels périls au-
rait-elle de moins?
Comment et quand la Restauration reviendrait-elle? Se-
rait-ce encore le lendemain d'une victoire remportée sur la
France par l'Europe coalisée ? Serait-ce encore précédée
par une armée de cosaques?
Comment s'y prendrait-elle pour anéantir les partis op-
posés à son retour? Serait-ce aussi en bannissant et trans-
portant tous ceux qui.ne voudraient pas d'elle? A ce compte,
la France serait donc éternellement vouée à la proscription
mutuelle? Il faudrait donc désespérer d'y voir jamais pren-
dre racine, fleurir et fructifier la liberté, qui n'est, en résu-
mé, que la tolérance réciproque et le droit commun.
Le passé qu'on refait ramène le passé qu'on a vu.
Tout ce qu'on a vu depuis l'assassinat du maréchal Ney
jusqu'à l'attentat de Louve! , on le verrait de nouveau.
On verrait les mêmes causes produire les mêmes ef-
fets. On verrait les mêmes intolérances produire les
mêmes résistances. On verrait les mêmes excès ourdir
les mêmes complots. On verrait plus encore que ce qu'on
a vu de 1814 à 1830. car, « éclairé par trois révolu-
tions, '» riiéritier de la royauté de 987, en possession de
son antique demeure, ne se bornerait pas à réprouver la
Révolution de 1848 et la Révolution de 1830 ; des trois révo-
lutions françaises, celle qu'il réprouverait le plus énergi-
quement, et il aurait raison logiquement, ce serait la Révo-
X. 2S
434 185«.
lulion (le 1789; il (lésnvouerjiit Louis XVI promnlguont la
Constitution (le 1791, Louis XVIII octroyant la Charte de
1814, Charles X l'ayant acceptée et jurée. Cette fois, la
Restauration serait conséquente avec elle-môme : restau-
ration, elle serait la Restauration ; privilège, elle serait le
rétablissement de tous les privilèges , sans lesquels la
royauté n'est qu'une tète sur un corps paralysé de tous ses
membres; elle referait de nouveau la société et la faniille à
son image. Point de royauté héréditaire durable sans droit
d'aînesse rétabli du faîte à la base, du trône au foyer.
La Restauration, en France, serait le rétablissement, en
Europe, de l'orthodoxie monarchique sous la pression de la
Russie, de l'Autriche et de la Prusse : conséquemment la
chute, en Belgique, du roi Léopold ; en Portugal, de la reine
dona Maria, etc.; ce serait le rétablissement de l'Europe
monarchique telle qu'elle exista après les traités de 181o et
avant les révolutions de 1830.
Je suppose, ce qui peut être vrai, le comte de Chambord
ayant les idées de sa génération et non celle de ses aïeux,
élevés dans la conviction que la France était leur patri-
moine et leur cheptel, que terres et hommes, propriétés et
propriétaires leur appartenaient, qu'ils en pouvaient plei-
nement disposer au gré de leur ambition ou de leur into-
lérance, user et abuser ainsi qu'ils l'ont fait sous plus d'un
régime : Eh bien ! le comte de Chambord eût-il l'esprit de
son époque, aimât-il passionnément la liberté, qu'il serait
impuissant h résister à la double pression, pression de l'ex-
térieur et pression de l'intérieur, qui s'exercerait sur lui.
Il serait contraint de régler sa conduite sur la conduite
de ses frères LL. MM. les rois de Naples et de Prusse, les
empereurs d'Autriche et de Russie, et d'emboîter leur pas;
car tenir une conduite diflérente, ce serait blâmer indirec-
tement la leur, ce serait rompre le faisceau dynastique, ce
serait enfreindre l'orthodoxie monarchique, ce serait déna-
turer de nouveau, par un schisme politi(|ue, le dogme de
l'autorité absolue; et fît-il tout ce (|u"il faudrait faiie pour
que le régime imposé ii Paris ressemblât \o plus au régime
CONSERVONS LA RÉPUBLIQUE. 435
existant à Vienne, à Naples et à Pétersl)ourg, il y aurait en-
core des lésurrectionnistes du i)assé qui ne trouveraient ja-
mais que ce fût assez !
Ces idolâtres, qui tiennent le Passé pour dieu de l'Ave-
nir, ne se contenteraient même pas des chapeaux à la
Henri IV que portaient sous la Restauration leurs seigneu-
ries les pairs de France ; ils proscriraient conune révolu-
tionnaires les perruques à mortier des anciens membres des
anciens parlements : il leur faiidrait la Monarchie pure moins
les parlements et les communes. Ce serait tout au plus s'i's
admetti'aient des Etats-Généraux s'assemblant tous les cent
soixante-quinze ans! On va dire encore que j'exagère ; on
le dit toujours, et toujours mes prévisions sont dépassées.
Oui ou non, la liberté réprimée en 1848 et 1849 n'a-t-elle pas
conduit logicjuement à la libei té supprimée en 1851 et 1852?
Eh bien! croii-on qu'un tel régime, qui ne serait cepen-
dant que la restauration du passé et la logique de la royauté,
pût encore s'imposer et durer? — Si on ne le croit pas, si
l'on croit à la difficulté de restaurer la royauté, moins
Louis XIV, plus la Révolution de 1789, si l'on croit à la diffi-
culté non moins grande de rétablir TEmpire sans l'empe-
reur, l'Empire avec ou sans l'hérédité, l'Empire avec ou
sans les frontières de janvier 1814 (1), que la conclusion, ra-
tionnellement acceptée de tous les hommes sensés, de tous
(1) LA FRANCE IMPÉRIALE.
Les départements qui, en 1314 et 1815, ont cessé d'appartenir à la
France, sont les suivants :
Les Deux-Nèthes Chef-lieu, Anvers.
La Dyle Chef-lieu, Bruxelles.
La Lys Chef-lieu, Bruges.
L'Escaut Chef-lieu, Gand.
Jemmapes Chef-lieu, Mons.
Snmbre-et- Meuse Chef-lieu, Nnmur.
L'Ourthe Chef-lieu, Liège.
Les Forêts Chef- lieu, Luxembourg.
La Meuse-Inférieure Chef-lieu, Maestricht.
Les BoHches-de-FEscaut. . . . Chef-lieu, Middelbourg.
Les Bouches-du-Rhin Chef-lieu, Bois-le-Duc.
DANS LA PRUSSE EHÉXANE.
La Sarre Chef-lieu, Trêves.
Le Mont-Tonnerre Chef-lieu, Mavence.
436 1853.
les hommes de progrès et de paix, d'ordre et de liberté, soit
donc : Conservons la République.
Rhin-et-Moselle Clicf-lieu, Cobleutz.
La Roër Chef-lieu, Aix-la-Cliapelle.
EN SUISSE ET EN SAVOIE.
Le Mont-Blanc Chef-lieu, Chambéry.
Le lac Léman Chef-lieu, Genève.
Le Mont-Terrible Chef-lieu, Porentruy.
EN ITALIE.
Les Alpes maritimes Chef-lieu, Nice.
Napoléon, en 1811, réunit à la France la Hollande, l'Allemagne ma-
ritime et la moitié de l'Italie, et créa vingt-sept nouveaux départements.
La France en eut alors cent trente-deux. Ces vingt-sept départements
nouveaux furent :
EN HOLLANDE.
Les Bouches-de-la-Meuse. . . Chef-lieu, La Haye.
Le Zuyderzée Chef-lieu, Amsterdam.
L'Yssel-Supérieur Chef-lieu, Aruheim.
Les Bouches-de-l'Yssel Chef-lieu, ZwoUe.
La Frise Chef- lieu, Leuwarden.
Ems-Occidental Chef-lieu, Groningue.
EN ALLEMAGNE.
L'Em S -Oriental Chef-lieu, Aurich.
L'Ems-Supérieur Chef-lieu, Osnabruck.
La Lippe Chef-lieu, Munster.
Les Bouches-du-Weser Chef-lieu, Brème.
Les Bouches-de-l'Elbe Chef-lieu, Hambourg.
EN SUISSE.
Le Simplon Chef-lieu, Sion.
EN PIÉMONT.
La Doria Chef-lieu, Yvrée.
La Sésia Chef-lieu, Verceil.
Le Tanaro Chef-lieu, Asti.
Le Pô Chef lieu, Turin.
Marengo Chef-lieu, Alexandrie.
La Stura Chef-lieu, Coui.
Montenotte Chef-lieu, Savone.
Gênes Chef-lieu, Gênes.
Les Apennins Chef-lieu, Chiavari.
DANS LE DUCHÉ DE PARME.
Le Taro Chef-lieu, Parme.
EN TOSCANE.
L'Ombrone Chef-lieu, Sienne.
L'Arno Chef-lieu, Florence.
La Méditerranée Chef-lieu, Livourne.
DANS LES ÉTATS-ROMAINS.
Le Tibre Chef-lieu, Rome.
Le Trasimène Chef-lieu, i?polète.
1852.
LES PROSCRITS.
6 avril 1852.
Le président de la République a dit: « Je suis sorti de la
?> légalité pour rentrer dans le droit. » Ces paroles attendent
un pendant ; elles attendent que le président de la Répu-
blique dise : « J'étais sorli de la légalité ; j'y rentre par l'é-
quité. Les électeurs qui m'ont élu m'ont absous; j'absous
à mon tour ceux qui eussent triomphé si j'avais échoué. Que
Dieu soit le souverain juge des intentions. »
IL
7 avril 1852.
Dans son discours h l'occasion de la réception du ser-
ment des magistrats, M. le président de la République a
élevé le suffrage universel à la hauteur d'un principe ; il a
déclaré que le suffrage universel était la volonté nationale
elle-même , et que la souveraineté du peuple était un
dogme.
De cette déclaration, je tire cette conséquence que le
président de la République, s'il lit les journaux et s'il lit
ces lignes, donnera immédiatement l'ordre qu'on rende à la
438 185».
liberté le seul des élus du sufTnigc universel à qui la li-
berté, ôtée le 2 déeenibre 1851, n'a pas encore été ren-
due le 7 avril 1852.
Retenir plus longtemps M. Miot, élu représentant du
peuple pour le département de la Nièvre, ce ne serait pas
seulement frapper M. Miot, ce serait atteindre et frapper en
lui le suffrage universel, ce serait faire passer un homme
avant un principe.
m.
27 avril 1852.
Le Constitutionnel publie les deux rapports de MM. le gé-
néral Ganrobert et le colonel Espinasse. Le Constitutionnel
pul)liera-t-il également le rapport de M. Quentin-Baucliart,
soit pour attester la parfaite conformité d'opinions, soit, au
contraire, pour établir la diversité de vues? L'impartialité
fait au Constitutionnel un devoir de cette troisième inser-
tion. Nous ne pouvons ni ne devons prévoir que le Consti-
tutionnel allègue, pour se soustraire à l'accomplissement
de ce devoir impérieux, qu'il n'a pas en sa possession le
rapport de M. Quenlin-Bauchart, car si les deux rapports
du général Ganrobert et du colonel Espinasse ont été com-
muniqués au Constitutionnel^ assurément ils ne l'ont été
qu'avec l'assentiment préalable du conseil des ministres,
ou que par le fait du ministère d'État. Auti'cment, com-
ment imaginer que M. le colonel Espinasse ait pu prendre
sur lui de livrera la publicité un rapport, confidentiel au
plus haut degré, et où se trouvent deux blâmes, l'un qui
atteint le ministre de l'intérieur, l'autre qui monte jusqu'au
président de la République?
Non, certes, jamais IVf. le colonel Ksi^inasse n'eût livré de
lui-même à la publicité ces deux phrases :
a La c-irculiiii-L' de M. le ministre de l'intériuiir et les mise» eu liberté
qui en ont été la suite avaient produit le /'?»s' inaurais effi-t.
LES PROSCRITS. 439
» Les gi-âces individuelles que vous avez di\jà accordése, monseigneur,
ont produit en général une mauvaise impression dans le pays. »
M. le colonel Espinassc a dû le dire, s'il le pensait ; mais,
quoiqu'il l'eût écrit, il n'a pas pu l'imprimer.
Donc nous comptons que le Constitutionnel recevant, par
la même voie hiérarchique, communication du rapport de
M. Quentin-Bauchai't, s'empressera de le publier.
IV.
28 avril 1852.
Les conclusions des deux rapports du général Canrobert
et du colonel Espinasse sont identiques.
Ces conclusions n'ont rien qui nous surprennent. Elles
sont dans la logique de la situation. Il ne pouvait être mis
de terme à cette situation que par une grande mesure po-
litique qui fît dater la politique d'une ère nouvelle, l'ère de
la magnanimité après la victoire ; l'ère de la magnanimité
étoulï'ant la discorde et fondant la liberté. Cette politique
est celle que nous avons toujours conseillée à tous les pou-
voirs, à tous les ministères qui se sont succédé de 1836 à
18o2.
Ce langage invariable est celui que nous eussions pareil-
lement tenu si l'acte du 2 décembre ISol, au lieu de réus-
sir, eût échoué.
Ce que nous pensions en août et en décembre 1848, nous
le pensons plus que jamais en avril 1852.
V.
30 avril 1852.
VAssemblée nationale fait remarquer que le Siècle et la
Presse se sont abstenus de reproduire les rapports de
M. le général Canrobert et de M. le colonel Espinasse. A
celte remarque voici notre réponse : Nous attendons, pour
440 1858.
reproduire ces deux rapports, que nous y puissions joindre
celui de M. Quentin-Bauchart. Si cette explication ne suf-
fit pas aux rédacteurs de la feuille impitoyable, ils n'au-
ront qu'à faire de « l'omission, » qui est déjà un vieux pé-
ché, un nouveau délit de presse, s'ils ont jamais appelés à
ajouter aux rigueurs des lois de septembre une rigueur de
plus.
VI.
1^' mai 1852.
Le président de la République disait, le 12 juin 1850, aux
ouvriers de Saint-Quentin :
a Mes amis les plus sincères, les plus dévoués, ne sont pas dans les
palais, ils sont sous le chaume; ils ne sont pas sous les lambris dorés, ils
sont dans les ateliers, dans les campagnes. Je sens, comme disait l'empe-
reur, que ma fibre répond à la vôtre, et que nous avons les mêmes intérêts
et les mômes instincts. » [Monileur unicersel, 13 juin 1850).
Est-ce sous le chaume., est-ce dans les ateliers, est-ce
dans les campagnes, là où M. L.-N. Bonaparte disait, en
juin I80O, et avec raison, qu'étaient « ses amis les p^HSsrn-
cères, les plus dévoués, » est-ce là que MM. les commissaires
extraordinaires sont allés s'éclairer, et que l'un d'eux a
constaté ((.le mauvais effet, la mauvaise impression » qu'au-
raient produits les mises en liberté qui ont été la suite de
la circulaire de M. le ministre de l'intérieur, et les grâces
individuelles accordées par M. le président de la Répu-
blique?
Le plus grand nombre, la presque unanimité des fonc-
tionnaires qui ont été consultés, ne sont-ils pas des fonc-
tionnaires qui ont été nommés à une époque où l'influence
de MM. Thiers, Berryer, Changarnier, etc., etc., était pré-
pondérante, où l'esprit de réaction, qui avait lancé comme
un (léli et proclamé comme une victoire la su])prossion du
sufïrage universel, enflait toutes les voiles du vaisseau de
TEtat et le menait de toute vitesse an réiablissement de la
LES PROSCRITS. 441
monarchie, considérée par ces messieurs comme le port
après la tempête ? Cet esprit de réaction, qui excelle à se
déguiser sous de grands mots et de faux dehors, n'avait-il
pas et n'a-t-il pas encore le plus grand intérêt à diminuer,
sous le chaume, dans les ateliers et dans les campagnes, la
popularité du nom de Bonaparte, afin d'affiiiblir l'impopu-
larité du nom de Bourbon? Ce sont là dos questions qu'il
suffit de se poser pour y trouver la justification de la circu-
laire, publiquement blâmée, de M. le ministre de l'inté-
rieur. Et ce que nous venons de dire, ou plutôt de répéter,
c'est ce que disait, c'est ce qu'écrivait, c'est ce qu'impri-
mait, le 5 janvier 1851, M. Charles Abbatucci, actuellement
chef du cabinet de M. le garde des sceaux.
M.Charles Abbatucci écrivait et publiait, le o janvier
1851:
(( Dans quels rangs a-t-on été prendre des préfets et des sous- préfets?
Pans les rangs orléanistes et légitimistes. A qui a-t-on confié les fonctions
de procureurs généraux, de procureurs de la République, etc.? A des légiti-
mistes et à des orléanistes. Toujours et partout des légitimistes et des orléa-
nistes. »
Oui ou non, les Orléanistes et les Légitimistes ont-ils in-
térêt à ce que la politique d'apaisement ne s'exerce pas et
à ce que la politique de rigueur continue de s'exercer ? Oui
ou non, l'empereur Napoléon avait-il tort lorsqu'il disait:
« Les salons montrent les mêmes passions q\ae les clubs ; les Royalistes
recommencent les Jacobin? . »
A quel titre arrête-t-on , emprisonne-t-on, interne-t-on
des Français qui n'ont pas été pris les armes à la main,
qu'on ne peut convaincre d'avoir été les auteurs d'aucune
provocation écrite ou verbale, ou d'avoir fait partie d'aucune
société secrète? Suffit-il donc de n'être pas optimiste pour
être réputé dangereux? Suffit-il donc d'être suspect aux
orléanistes et aux légitimistes pour être dénoncé et frappé?
Le président de la République et les ministres qui lui sont
le plus dévoués, doivent désirer qu'un débat public et sé-
rieux s'engage sur ce point. VAssemblée nationale pense
qu'on n'emprisonne pas assez, qu'on n'interne pas assez,
442 1853.
qu'on ne tninsportc pas assez ; n oilk donc un conlradicleur
que la Presse est certaine de trouver!
VIL
rt mai 1852.
La feuille nnpitoyabie l'ail sa besogne ; elle compare le
rapport de M. Quentin-Baucliart aux rapports de M. le gé-
néral CanroberL et de M. le colonel Espinasse ; elle loue
ceux-ci et blâme celui-là :
« Le langage du général Canrobert et du colonel E.'^pinasse est plein de
franchise et de fermeté. Trouve-t-on les mômes qualités dans le rapport
de M. Queutin-Bauchart? A l'emphase du style , à Tentortillage des
phrases ne semble-t-il pas que le conseiller d'Etat a conservé beaucoup
des traditions de l'avocat du barreau de sa ville natale ? »
M. Quentin-Bauchart, en effet, mérite tous les reproches
que lui adresse V Assemblée nationale, car il n'a pas vu dans
les déparlements qu'il a visités ce que M. le colonel Espi-
nasse a vu dans le département de l'Hérault.
Dans le département deTHérault, M. le colonel Espinasse
a constaté «plus de 60.000 affiliés coxxus. organisés en dé-
curies ET CENTURIES, ET PRÊTS A SE LEVER AU PREMIER SIGNAL.»
Nous disons, en toutes lettres, soixante mille.
60,000 affiliés sur 12o,000 électeurs dans un département
qui, sur huit représentants élus le 13 mai 1849, avait en-
voyé à l'Assemblé nationale MM. de Grasset, de Saint-Priest
Caraman, Amédée Vernhette, de Girard, Debès et Soult!
60,000 affiliés dans un département qui, le 10 décembre
1848, sur 81,531 votants, avait donné à M. L.-N. Bonaparte
47,849 voix, à M. Cavaignac 20,221, et à M. Ledru-Rollin
13,461 voix seulement ! 60,000 affiliés dans un département
qui, le 20 décembre 1851, a répondu par 60,336 oui et par
14,377 NON ! 60,000 affiliés connus, organisés par décuries et
centuries, et qui s'évanouissent ainsi devant fume électo-
rale, il faut en convenir, n'étaient pas très dangereux, s'il
était vrai (ju'ils existassent !
L\lssentblée nalionule relève la contradiction qui existe
LES PROSCRITS. 443
entre le rapport de M. Espinasse, arfiriiianl que « les mises
« en liberté et les grâces accordées ont produit le plus niau-
» vais effet, » et le rapport de M. Quentin-Bauchart, aKir-
niant que « l'opinion dans les départements était manifes-
>; tement à la clén)ence, et qu'il n'avait vu d'hésitation que
» parmi les hommes des anciens partis. » Les deux affii'ma-
lions se contredisent en effet. Dans celte situation, quelle
résolution prendre ?
Elle est indiquée par ces paroles de l'empereur :
« L'opinion publique est une puissance invisible, mystérieuse, à la-
quelle rien ne résiste; rieu n'est plus mobile, plus vague et plus fort, et,
toute capricieuse qu'elle est, elle est cepeudant ^raie, raisonnable, juste,
beaucoup plus souvent qu'on ne pense.
» Etant consul provisoire, un des premiers actes de mon administration
fut la déportation d'une cùiçuan^a/ne d'anarchistes.
» L'opinion publique, à laquelle ils étaient en horreur, tourna subite-
ment pour eux et me força de reculer. Mais, quelque temps après, ces
mêmes anarchistes ayant voulu comploter, ils furent écrasés de nouveau
par cette même opinion qui me reviiit aussitôt. C'était ainsi qu'à la Res-
tauration, en s'y prenant m.al, on était venu à bout de rendre les régi-
cides populaires, eux que la masse de la nation proscrivait un moment
auparavant. »
Ce qui a si vivement irrité la feuille fusionnaire et impi-
toyable, sinistre augure des sentiments de son prétendant
à la couronne de France, c'est cette phrase du rapport de
M. Quentin-Bauchart:
« Partout le socialisme est vaincu, et, s'il se trouvait seul en face de
votre gouvernement, la conscienee de son impuissance permettrait de n'en
tenir aucun compte ; mais, en pix'sence des espérances peu déguisées dos
anciens partis, il se tient prêt à tout événement. i>
Parler des espérances peu déguisées des a>cie>'s partis ,
c'est les dénoncer. Est-ce les calomnier?
Le 23 mai 1832 aura lieu, par le ministère de M. Lenor-
mant de Villeneuve, la vente d'une collection d'autographes;
eh bien ! voici ce qu'on lit dans l'un d'eux, classé sous le
n«690:
« 690. — FOCCiiÉ (Joseph), duc d'othante.
» linpimrl aux connuls sur ^administration de la police générale de la
Bépublique pendant l'an Vlll. 22 parjes in-folio sijnées avec une noie de renvoi
444 1853.
à la section de l'intérieur du conseil d'Etat (en marge de la première page),
3 lignes autographes signées du ministre d'Etat Maret.
» Pièce d'un haut intérêt sur la situation delà France, les menées des
partis, et principalement des prêtres dans certains départements où le
brigandage est encore à l'ordre du jour, malgré le rétablissement du
culte. — Résistance à l'exécution des lois sur la conscription, etc., etc.
On y lit :
a Les factions qui, quelques mois auparavant, se disputaient la Répu-
» blique comme une proie qui ne pouvait leur échapper, avaient sus-
» pendu un moment leurs manœuvres et leurs intrigues. Etonnées d'abord
» du chpiigement subit opéré par le 18 brumaire, elles espérèrent un mo-
» ment que ce changement tournerait à leur profit. Elles sentirent bientôt
» leur erreur. Dès lors recommencèrent les complots contre l'ordre public et
» le gouvernement. Une contre-police anglaise (il y avait roj/a/e, mais Fou-
» ché a corrigé par le mot anglaise) se forma au sein même de Paris.
» La désorganisation des armées, la livraison de celles de nos places for-
» tes qui devaient le plus favoriser les projets de nos ennemis, l'assassinat
» du premier consul, furent médités, etc., etc. »
Sous un autre numéro se trouve cet autre autographe qui
se rapporte à une mesure de clémence :
« 1463. — POLICE DE PAKis (Bulletin officiel de la) du 12 mai 1837.
» Chaque jour Louis-Philippe recevait un rapport officiel sur tout ce qui
se passait dans Paris. Il était émargé ou plutôt amplifié et annoté de la main
même du préfet de police, pour les événements ou remarques plus intimes.
Celui-ci est un de ceux qui furent ti'ouvés aux Tuileries le 24 février. Il
porte avec lui des marques de lacération et de boue, ayant été ramassé
sous les pieds des visiteurs qui abondaient ce jour-là au château.
» Ce rapport, de trois grandes pages in-falio, traite des ouvriers, des
maisons garnies, du Mont-de-Piété, des arrestations, des subsistances,
des maisons de jeux, de la Bourse; l'article Surveillance est entièrement
de la main de M. Gabriel Delessert (20 grandes lignes autographes, si-
gnées). On lit :
« Les classes nombreuses continuent à témoigner une viie satisfaction pour
» l'amnistie, tandis que les classes plus élevées en sont généralement peu
» satisfaites, et témoignent de l'inquiétude sur une mesui'e qui met en
» liberté des hommes dangereux et turbulents. Parmi les amnistiés, plu-
» sieurs font paraître de bons sentiments et promettent de ne plus se mê-
» 1er de politique. Le parti républicain est fort divisé sur cette question ;
» les incorrigibles du parti ne veulent pas permettre à d'autres de se
» ci'oire désarmés par une mesure si généreuse. »
V Assemblée nationale, qui s'indigne qu'on ose parler des
« menées des anciens partis, » est-elle bien sûre que la
Société fraternelle des Amis de l'Ordre, caraclériséc par
LES PROSCRITS. 445
M. Léon Faucher de « véritable société secrète, » dans sa
circulaire du 5 mars 1849, ait été pleinement dissoute ?
Voici en quels termes cette société était dépeinte dans la
circulaire de M. Léon Faucher :
« h' Association des Amis de l'Ordre se divise en légions, en centuries et
en décuries. Chacune de ces fractions a un chef hiérarchiquement subor-
donné au chef supérieur en grade, et recevant de lui un mot d'ordre ainsi
qu'une direction. Chaque légion est commandée par un général, et reçoit
ainsi une organisation militaire. Au premier signal donné par les chefs et
transmis d'échelon en échelon jusqu'aux membres des décuries, la société
entière peut se trouver rassemblée et prête à agir. Le secret est de ri-
gueur pour les mots d'ordre et de ralliement, comme pour les signes de
reconnaissance; les noms des sociétaires ne sont jamais écrits, et l'emploi
des fonds ne devient public dans aucun cas...
)t U Association fraternelle des Amis de l'Ordre est donc une véritable
SOCIÉTÉ SECRÈTE qui ne pourrait prolonger son existence qu'au mépris
des prohibitions formelles de la loi ; l'autorité avertie ne saurait désormais
rester inactive
» Cette association, aux termes de ses statuts, est destinée à embrasser
l'étendue de la France entière.... Elle compte dans chaque chef-lieu du
département un comité central, des sous-comités dans chaque arrondisse-
ment et dans chaque canton.... (1) »
Que VAssemhlée nationale réponde !
vm.
17 mai 1852.
Sous ce titre : les condamnés de déceimbre, le Siècle fait la
récapitulation suivante :
« Les mesures de rigueur ont atteint trois catégories de personnes, sur
chacune desquelles il a été statué séparément
» Par l'autorité supérieure,
» Par les commissions mixtes,
y> Par les conseils de guerre.
» La mission confiée à MM. Canrobert, Espinasse et Quentîn-Bauchart
parait n'avoir porté que sur les deux dernières catégories, et plus spécia-
lement sur la seconde.
» Elle s'est d'ailleurs exercée dans vingt-huit départements au moins,
savoir ;
(1) Moniteur, 8 mars 1849.
446 1853.
» Par JI. Canrobcrt, dans la Nièvre, le Cher, l'Indre, l'Ai ier, la
Creuse, la Haute-Viemie et le Puy-de-Dôme ;
» Par M. Espinasse : dans Tlndre-et-Loive, les Deux-Sèvres, la Cha-
rente-Inférieure, la Gironde, Lot et-Garonne, la Haute-Garonne, l'Aude,
l'Hérault, les Pyrénées-Orientales ;
» Par M. Quentin-Bauchart : dans le PJiône, laDrôme, Vaucluse, les
Bouches-du-Rhùne, le "Var, les Basses-Alpes, le Gard, l'Ardèche, l'Ain,
Saône-et-Loire, le Douhs et le Jura.
» M. le général Canrobert (aux termes de ses deux rapports) a com-
pulsé les dossiers de 4,IJ53 condamnés.
» M. le colonel Espinasse, près de 4,000
» M. Quentin Bauchart, de 3,020
» Total 1L675
» M. Espinasse seul n'ayant pas donné un chiffre précis, nous pou-
vons, sans inconvénient, et pour ne rien exagérer, réduire ce total au
nombre rond de 11,600.
» Les remises et commutations de peine ont été réparties comme
il suit :
Par j\I. Canrobert 779 sur 4,655
Par M. Espinasse.- 300 sur près de 4,000
Par M. Quentin Bauchart. 1,377 sur 3,020
Total 2,456 sur 11,675—11,600.
» Le chiffre des condamnations intégralement maintenues dans les vingt-
huit départements (il s'agit en mnjeure partie de transportations) se
trouvait, à la date des rapports, arrêté de la manière suivante :
Par M. Canrobert 3,876
Par M. Espinasse 3,625
Par M. Quentin Bauchart 1,643
Total 9,144 maintenues.
» Cliiffre susceptible de quelques variations, par suite du défaut de
précision qui règne dans le rapport de M. Espinasse.
Singulière rencontre ! En même temps (jiie le Siècle pu-
blie les chiffres qui piccèdent, le ConstitKti(»tn('l puldie les
détails qui suivent :
« Les lettres que nous recevons des départements du Midi nous an-
noncent que la mission de M. Quentin-Bauchart y a produit des résultats
excellents jusqu'à ce jour. Les individus qui ont éprouvé les bienfaits de
la clémence du président de la Répubique se montrent reconnaissants et
cherchent, par une conduite irréprochable, à faire oublier leurs erreurs
passées. Il y a peu de jours, un des hommes les plus violents du parti
socialiste, et qui a été gracié par le président de la R(^publique en raison
LES PROSCRITS. 447
du repentir qu'il manifestait, a été donner :i l'autorité des renseignements
utiles. Les graciés semblent plus dévoués que les détenus acquittés par
les commissions mixtes ; ceipx-ci ne se considèrent pas comme obligés,
tandis que les premiers comprennent la sainteté du serment qui leur a été
demandé eu échange de leur mise en liberté, et s'y conforment rigou-
reusement. »
Ces détails, qui tlonnont raison au rapport deM. Quentin-
Bauchart, et conséquemment tort aux rapports de MM. le
général Canrobert et le colonel Espinasse, sont autant d'ar-
guments irréfutables qui prouvent la nécessité d'une grande
mesure de nivellement, premièrement, entre les trois rap-
ports précités ; deuxièmement , entre les vingt-huit dépar-
tements qui ont été parcourus par les commissaires extra-
ordinaires et les cinquantes-huit départements qui n'ont
pas été visités.
Il n'est qu'un moyen de niveler ces inégalités : c'est par
une grande mesure politique. Quels dangers aurait-elle?
Que pourraient faire 9,000 détenus rendus à leurs fa-
milles contre 7,500,000 suffrages et 500,000 soldats?
Si l'on a peur, qu'on demande 9,000 gendarmes de plus !
9,000 gendarmes coûteront moins que 9.000 transportés.
Est-ce qu'après que les détenus auront été tous définiti-
vement transportés, les familles ne resteront pas toutes
profondément désolées ?
Laisser 9,000 familles livrées à la désolation, n'est-ce donc
pas un danger plus grave que de rendre à la liberté et au
travail 9,000 individus?
Le 8 mai 1799, le général Bonaparte, se rendant en
Egypte, apprend, en arrivant à Toulon, que les Commissions
militaires du Midi, instituées pour réprimer le royalisme,
remplissent ces belles contrées de deuil et de larmes. Ne
pouvant s'adresser- à elles h titre de chef militaire, puis-
qu'elles fonctionnent en dehors de son commandement, il
voulut néanmoins tenter de modérer la rigueur de leurs
dispositions en se servant de l'autorité que lui do'.mait sa
grande renommée pour leur faire entendre le langage de
448 1858.
la raison et de l'humanité, et il leur écrivit la lettre sui-
vante, qui fut publiée sous forme de proclamation :
LE GÉNÉRAL BONAPARTE, MEMBRE DE l'iNSTITUT NATIONAL, AUX
COMMISSIONS MILITAIRES DU MIDI.
(( J'ai appris avec la plus grande douleur que des vieillards âgés de
soixante-dix à quatre-vingts ans, de* misérables femmes enceintes, envi-
ronnées d'enfants en bas âge, avaient été fusillés comme prévenus d'émi-
gration.
» Les soldats de la liberté seraient-ils donc devenus des bourreaux ?
» La pitié qu'ils ont portée jusqu'au milieu des combats serait-elle donc
morte dans leurs cœurs ? La loi du 14 fructidor a été une mesure de salut
public. Son intention a été d'atteindre les conspirateurs, et non de misé-
rables femmes et des vieillards caducs.
» Je vous exhorte donc, citoyens, toutes les fois que la loi présentera à
votre tribunal des vieillards de plus de soixante ans, ou des femmes, de
déclarer qu'au milieu des combats vous avez respecté les vieillards et les
femmes de vos ennemis.
» Le militaire qui signe une sentence contre une personne incapable déporter
les armes est un lâche. »
A une mesure de pacification civile qui serait un grand
acte politique, un seul journal, un seul, serait opposé, car
cette mesure troublerait ses calculs et dérangerait ses pro-
jets. Est-il besoin de nommer V Assemblée nationale ?
La feuille impitoyable ne veut môme pas qu'on assainisse
les logements insalubres des travailleurs. La feuille qui
convoite Henri V eût renié Henri IV le lendemain du jour
où il eût parlé de la poule au pot.
IX.
2 juillet 1852.
La lettre suivante a été adressée au rédacteur en chef du
journal le Pays :
« Lundi 28 juin 1852.
» Monsienr,
» A mon âge et dans ma position, il ne m'appartient pas de décider si
l'on a tort ou raison de faire des discours dans un club ; mais je sais que,
dans l'esprit de beaucoup de personnes, le mot de clubiste a une significa-
tion défavorable et presque injurieuse, surtoutquand il est appliqué h une
LES PROSCRITS. 440
femme. Votre journal a a^;lvCî^é, par erreur, cette dénomination à ma
mère, en annonçant sa déportation en Afrique. Ma mère a, dans une his-
toire d'Angleterre, dans différents recueils et journaux, traité des ques-
tions de politique, de morale et d'éducation, mais elle n'a jamais pris la
parole dans aucun club, soit à Paris, soit ailleurs. Son départ, vous le
comprenez, monsieur, a laissé à mon frère, à ma sœur et à moi de grands
regrets auxquels il n'est pas nécessaire que la presse ajoute encore par des
commentaires malveillants, du moins en appai-ence.
» J'espère donc, monsieur, que vous ne refuserez pas d'insérer cette
lettre, qui n'a d'autre but que de rectifier une assertion eironée, échappée
sans doute par inadvertance.
» Agréez, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
■) JEAS-FRANÇOIS KOLAND. o
Une telle lettre, dictée par le sentiment le plus louable,
écrite par un jeune lauréat du collège de Sainte-Barbe,
scellée du sceau d'une grande infortune, ne devait pas seu-
lement être accueillie avec empressement, elle méritait
d'être accompagnée de quelques-unes de ces lignes comme
M. de La Guéronnière excelle à les écrire. Nous avons été
étonné de ne trouver dans le Pays qu'une brève et sèche
rectification. Il y a là un manque de cœur qui nous a sur-
pris de la part de M. de La Guéronnière, et attristé d'au-
tant plus profondément que nous avons à nous reprocher
d'avoir fait luire une esjuM'ance dans le cœur de ce mal-
heureux jeune homme, auquel nous avions dit, en ajournant
l'insertion de sa réclamation : « Allez trouver directement
M. de La Guéronnière ; non-seulement il insérera votre
lettre, mais il fera plus, il saisira cette occasion d'insister
pour que votre mère vous soit rendue. C'est une femme
d'un esprit supérieur et d'un remarquable caractère, une
mère qui accomplit dignement ses devoirs, il ne voudra
pas qu'elle soit exposée à une méprise plus douloureuse
encore que la transportalion : il ne voudra pas que trois en-
fants soient privés de la mère qui est leur unique soutien ;
il écrira ce qu'il faudra écrire et fera tout ce qu'il faudra
faire... Je le connais, j'en réponds. »
Cet espoir que nous avions a été déçu, mais il nous en
reste un autre; il nous reste l'espoir que ces lignes tombe-
ront sous les regards du président de la République ou
X. 2'J
450 18Ô«.
de l'un de ses ministres, et qu'immédiatement im rapport
spécial sera demandé et un canire-ordre expédié. Non; il
ne se peut pas qu'en 18o2, et en France, l'esprit d'une
femme soit considéré comme un crime d'État; non.
4 juillet 1852.
Le Pays insère tardivement la lettre du fils aîné de
M™® Pauline Roland, et sans trouver un seul mot h dire
en faveur d'une femme transportée sans jugement, sans
condamnation, d'une femme d'un véritable talent et d'un
grand caractère, d'une mère de trois enfants abandonnés à
eux-mêmes, sans ressources, sans soutien, sans guide, à
l'âge où il est le plus nécessaire d'en avoir un.
Ah! ce n'est pas dans les bureaux de la rédaction de la
Presse que M. de La Guéronnière a appris à trouver tout
simples de pareilles atteintes à la liberté des convictions et
des personnes ! Qu'il se souvienne donc de Tarticle qu'il fit
le 3 mars 1851, à l'occasion de la proposition déposée ce
même jour par M. de Girardin, et ainsi conçue :
« Sont abrogées toutes les lois d'ejce}ilion,pav suite desquelles une peine
afflictive, itifamante ou autre peine qu'il appartient seul au pouvoir ju-
diciaire de prononcer, est dii'cctement appliquée par le pouvoir législatif,
au mépris de l'article 19 de la Constitution, qui déclare que la séparation
des pouvoirs est la première condition d'un (jouverncment libre. »
Cet article, l'un des meilleurs qu'il ait jamais écrits,
était intitulé : abolition de la cgnventigx! Faut-il donc lui
en rappeler les premières lignes? Eh bien! qu'il les lise :
« Cette proposition a pour but du redresser les principes faussés et de
faire cesser la confusion déplorable que tant d'événements, tant de révo-
lutions, tr.nt d'usurpations et de dictatures ont introduite dans nos idées,
dans nos habitudes et dans nos lois. Elle a pour but de soumettre les
partis, tour il tour vainqueurs ou vaincus, àla même règle de justice. Elle
a pour but de briser cette .arme des vengeances politiques que les révolu -
lions du passé ont forgée pour les révolutions de l'avenir. Elle a pour but,
en un mot, raboUtion de la Convention.
n Vai cela, M. de Girardin n'invente rien. Ce n'est pas une idée non-
LES PROSCRITS. 451
vcllc qu'il pn'Sicnto. C'est un principe ancien qu'il rappelle, un principe
qui était de droit naturel avant d'être de droit public ; un principe que la,
conscience des peuples avait proclamé avant que la raison du législateur
ne l'eût consacré.
» En effet, M. de Girardin, qui veut abolir la Convention, a eu pour
prédécesseur Monte.«quieu, qui voulait la prévenir. Voici comment ce
grand écrivain expose les véritables conditions d'un gouvernement libre :
« La liberté politique dans un citoyen est cette tranquillité d'esprit qui pro-
vient de l'opinion que chacun a de sa sûreté; et pour qu'on ait cette liberté, il
faut que le gouvernement soit tel qu'un citoyen ne puisse pas craindre un autre
citoyen. // n'y a point de liberté, si la ptiissance de Juger n'est pas séparée
de la puissance législative et de l'executive. Si elle était jointe a la puissance lé-
gislative, le pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbitraire ; car le
JL^GE serait législateur. Si elle t'tait jointe à la puissance executive, le juge pour-
rait avoir la force d'un oppresseur. »
» La proposition de M. de Girardin vient donc en ligue droite de VEsprii
des Loii. C'est Montesquieu qui l'a rédigée. Nous verrons quel accueil fe-
ront à ce législateur immortel les législateurs passagers de notre temps.
» Mais ce n'est pas seulement Montesquieu qui va comparaître devant
la commission d'initiative parlementaire ; c'est le principe même de la
liberté politique, le principe qui a été reconnu par la Charte de 1814,
comme par la Charte de 18.30, et que la Constitution de 1848 leur a em-
pruntée pour en faire son article 19, ainsi conçu : « La séparation des pou-
)' voirs publics est la pretnière condition d'un goucernement libre. »
» Le droit, la vérité, la raison, la loi écrite et non écrite, sont donc
avec M. de Girardin. Est-ce assez pour que M. de Girardin soit avec la
majorité? C'est ce que nous saurons dans peu de jours. — A. de La
Guéronnière. »
Mois si co souvenir lui est nmcr, en voici un qui nous est
doux, car il nous rappelle que, parmi les personnes les plus
dévouées au président de la République, il s'en trouvait
qui sympathisaient vivement avec la pensée qui avait dicté
la proposition du 3 mars 18ol ; car au pied de la tribune et
prêt à y monter, la Note qu'on va lire fut remise à M. de
Girardin, écrite au crayon, par son collègue de représenta-
lion, M. Briflaut :
« Nous lisons dans l'histoire romaine que quand une des armées de la
République tomba au pouvoir de l'ennemi et se trouva entourée de Sam-
nites aux Fourches caudines, le général conquérant, voulant tirer le plus
grand avantage de sa victoire, envoya un émissaire à son père, séna-
teur vénéré, pour lui demander ce qu'il devait faire de ses prisonniers ;
celui-ci répondit : « Leur donner la liberté sans rançon. » Cette générosité
ne fut pas comprise par le général, et de nouveau il lui demanda con-
452 1852.
seil ; Li seconde répoiue fut o de les erterminer lotis. > Stnpt'fait Je la dif-
férence de ces deux avis, il fit venir son père pour s'expliquer.
« Par mon premier conseil, dit-il, etcetait le meilleur, je voulais vous
» mettre à même d'obtenir une reconnaissance sans bornes de la part d'un
» peuple puissant; par mon second, qui était le plus mauvais, j'ai voulu
» vous montrer la nécessité de vous défaire d'un ennemi dangereux. Il
<» n'y a pas un troisième parti. »
» Questionné encore sur la possibilité d'employer un terme moyen
entre ces deux avis, et s'il y avait du danger à leur accorder la vie en
leur imposant des lois sévères, le vieillard lui dit :
« Ea est , quœ neque amkos parât, neque inimicos toUil.i) (C'est là un
moyen qui, sans vous faire un ami, ne vous ôtera pas un ennemi.)
» Le fils, malbeureuscment pour son pays, se crut plus sage que son
père. Il essaya un moyen mixte. »
Ce qui était vrai en mars I80I n'a pas cessé d'être vrai en
juillet 1852. La vérité absolue, h la défense de laquelle la
Presse s'est dévouée, ne change pas selon les temps et les
lieux; c'est un avantage qu'elle laisse, sans le lui envier, h
la vérité relative, qui a pour moniteur officiel le Pays.
XI.
30 juillet 1852.
11 s'est trouvé un journal pour livrer à la publicité le rap-
port du commandant de la station navale de l'Océanie: il
ne sera pas dit qu'en France il ne s'est pas trouvé, en 1852,
un journal pour accueillir la réclamation d'une malheu-
reuse mère indignée. Nous insérons donc la lettre suivante :
« Nîmes, 22 juillet 1852.
» A M. le réJdClciir en chef de la Presse.
» Je viens de lire avec une douloureuse surprise une lettre du com-
mandant de la station navale de l'Océanie , insérée dans le journal le
Payt.
» Il faut avoir, je crois, un tvi.■^te courage pour oublier ainsi ce qu'on
doit au mnlheur, et réveiller au cœur de familles désolées des douleurs
qui grondent encoie.
» Mère d'un des condamnés , je viens recourir à la publicité de votre
journal pour repousser loin de mon fils, avec toute l'énergie de mon âme
indignée, les accusations qu'on a accumulées sur sa tête. Qu'une division,
que des querelles soient nées entre ces malheureux que l'on conduit à
l'exil, c'est possible, je ne puis que le déplorer et me taire ; mais que mon
LES PROSCRITS. 453
tils se Boit abuisbé jusqu'à, riuuuiliation dii ruumôue, ou qu'il ait perdu,
même pour un instant, celte cuergie en lui si vivace , je le nie, moi, sa
mère, je le nie liautement. Je le sais trop fier pour mendier, trop coura-
geux pour reculer devant un danger, devant un supplice quel qu'il soit,
trop bien élevé pour être un arrogant. On se sera trompé, on aura voulu
dire, sans doute, qu'il porte la tête en homme qui ne sait pas plier. Quoi
qu'il eu soit, perniette-z-moi de le rappeler ici, lorsqu'on 1848, commissaire
extraordinaire h Avignon, mou fils, insouciant de tout danger et peu
ménager de sa vie, présentait chaque jour sa poitrine pour la défense de
chaque poitrine attaquée; lorsque plus tard, à Paris, il se jetait résolu-
ment entre M. Lacrosse et ceux qui menaçaient ses jours, ce qu'on ap-
pelle aujourd luii attitude arrogante s'appelait alors d'un autre nom.
» Ma belle-fille même, cette enfant intrépide, cet ange de dévouement,
qui est veuue chercher le nom d'un proscrit afin d'avoir le droit départa-
ger son exil, ma belle-fille elle mên-.e a dû poi'ter sa part de ces appré-
ciations malveillantes. D'un trait de plume, on lui délivre un brevet d'i-
gnorance! Je pourrais peut-être opposer à cette assertion deux diplômes
de capacité délivrés à ma fille par le conseil académique de Lyon ; mais
que m'importe l'opinion d'un ennemi peu courtois ! Bénie soit l'ignorance
qui enfante de tels dévouements !
» Je me demande à quoi bon ce luxe d'appréciations et d'accusations.
Ces trois familles marchent à l'exil, laissez-les-y mourir, mais au moins
ne les outragez pas !
» Je n'ai jamais demandé pour mon fils ni grâces ni faveurs, et si,
pour la première fois, aujourd'hui j'élève la voix pour le défendre, c'est
que je puis attester à tous qu'il n'a donné à personne le droit de l'appe-
ler ni mendiant ni lâche.
» Je compte, monsieur, sur tout ce que je vous connais de courage
et de générosité pour accueillir la prière d'une mère si cruellement
frappée,
» Veuve GENT. »
La publicité de la Presse^ qui n'a jamais fait défaut à au-
cune grande infortune, ne manquera pas, en 1852, à tous
ses précédents. Ce serait les renier, ce serait abjurer le plus
saint des cultes : le culte du malheur.
XIL
8 août 1852.
Un décret du président de la République, daté du 7 août
et cjntre-signé Achille Fould, autorise à rentrer en France
MM.Cieton, Duvergier de Hauranne, Chanibolle,Thiers, de
IVémusal, J. de Lasleyrie, général Laidel cl Autony Thouret ;
454 1859.
uiic autorisation spéciale avait déjà autorisé, le 17 mars, M. de
(ïirardin à rentrer en France, où il était rappelé par la
mort de sa belle-mère, M'"® Gay. Restent donc encore sous
le coup du décret du 9 janvier 1852, contre-signe de Morny,
qui « éloigne » momentanément du territoire français et de
celui de l'Algérie, pour cause de sûreté générale, dix-huit
anciens représentants h l'Assemblée législative: MM. le gé-
néral de Lamoricière, le général Changarnier, Baze. le gé-
néral Leflô, le général Bedeau, Pascal Duprat, Edgar Qui-
net, Victor Ghauffour, Versigny, soit 9 sur 18. Un autre
décret, également en date du 9 janvier et contre-signe de
Morny, a expulse du territoire français, de celui de l'Algérie
» et de celui des colonies, pour cause de sûreté générale.
» 66 représentants à l'Assemblée. » En voici les noms :
MM. Valentin, Racnuchot, Perdiguier, Cholal, Latrade, Re-
naud, Benoît, Burgardt, Colfavru, Faure, Gambon, La-
grange, Nadaud, Terrier, Hugo, Cassai, Signard, Viguier,
Charassin,Bansept, Savoye, Joly, Combler, Boysset, Duché,
Ennery, Guilgot, Hochstulil, Michot-Boutet, Baune, Berlho-
lon, Schœlcher, de Flotte, Joigneaux, Lal)oulaye, Bruys,
Esquiros , Madier-Montjau , Noël Parfait, Péan, Pelletier,
llaspail, Bac, Bancel, Belin, Besse, Bourzat, Brives, Cha-
voix, Dulac, Dupont (de Bussac), Dussoubs, Guiter, Lafon,
Lamarque, Pierre Lefranc, Jules Leroux, Maigne, Mallar-
dier, Mathieu (de la Drôme), Millotle, Roselli-Mollet, Char-
ras, Saint-Féréol, Sommier et Testelin. Sur 66 représen-
tants, sont exceptés de l'interdiction de résider en France,
MM. Renaud, Signard, Joly, Bac, Belin, Besse, et Millotte;
soit, 7 sur 66. A ces sept, il convient d'ajouter M. Mathieu
(de la Drôme), rentré il y a un mois en France, oîi l'avaient
rappelé des intérêts privés. On assurait (jue les deux dé-
crets du 9 janvier, contre-signes (le Morny, seraient abro-
gés; cet espoir est détruit parles deux décrets du 7 août,
contre-signes Achille Foiild. La sûreté générale eût-elle donc
clé compromise par la faculté de r(,>nlrcr en France rendue
à tous ceux il (lui elle reste interdite par les décrets du 9
janvier 1852?
LES PROSCRITS. 4o5
XllI.
9 août 1852.
M. A. dcLii Guéronnière. laiileuides deux remarquables
articles qui parurent dans la Presse le 2 mars 18ol sous ce
litre : la justice absolue, et le lendemain 3 mars sous ce
titre : abolition de la convention, a le triste courage de si-
gner de son nom ces tristes lignes :
« Qui oserait donner le conseil aujourd'hui de laisser rentrer en France
tous ceux, sans aucune exception, que les accidents de la révolution en
ont éloignés? »— A. de la GUÉROîfNiÈRE.
Vous demandez, monsieur, qui oserait donner ce con-
seil? — Nous vous répondons : celui qui, dans la Presse
du 7 octobre 1844, osait donner le conseil d'ouvrir les portes
de Ham en my^iie temps que s'ouvraient celles de Saint-
Michel.
Si M. Duchàlel, au lieu de fermer l'oreille à ce conseil,
donné par une voix qui ne devait pas lui être suspecte,
l'eût écouté, qui sait si beaucoup d'événements qui se sont
accomplis n'eussent pas suivi un tout autre cours ?
Toute rigueur, toute inconséquence, toute iniquité sont
des corps lancés qui retombent ou qui portent plus ou moins
rapidement en vertu de la loi de leur pesanteur.
L'histoire de Charles P', que M. Guizot vient de mettre à
l'étude du jour par sa notice sur Cromv^ell, en fournit deux
mémorables exemples : Cromwell, découragé, s'apprêtait à
émigrer ; une proclamation de Charles P"" interdit les émi-
grations, et force ainsi de rester en Angleterre celui qui un
jour devait faire tomber sa tête par la main du bourreau.
Charles P"", marchant au supplice, répond aux outrages
qui l'accablent par ces tardives paroles que l'histoire a re-
cueillies : « J'ai permis qu'un jugement inique ôtât la vie au
» vice-roi d'Irlande, et je la perds aujourd'hui par une sen-
» tence non moins inique que la sienne. »
Croit-on que la capture de la duchesse de Berry n'ait été
4o6 1852.
pour rien dans l'exil de xM. Tiiiers ? Croil-un que la flétris-
sure de Belgrave-Square n'ait été pour rien dans la chute
de M. Guizot? Croit-on que la transportation sans jugement
de juin 1848 n'ait été pour rien dans les événements à la
suite desquels MM. les généraux Gavaignac et de Lamoi'i-
cière ont été conduits et enfermés à Ham ?
Le 26 mai 1848, un décret de l'Assemblée constituante
frappe de bannissement la famille d'Orléans.
Ce décret, que réprouvait toute justice et que n'abritait
même aucun prétexte, est voté h la majorité suivante :
Nombre des votants 695
Pour le décret de bannissement 631
Contre 63
Il est voté par M>f. Cavaignac, Dufaure, Duvergier de
Hauranne, Malcville, Vivien ; il est repoussé par M. Louis
Blanc !
Quinze jours après, le 12 juin 1848, la Commission exe-
cutive propose de voter par acclamation une déclaration
motiv^ée se terminant par ces mots :
« Déclare que le gouvernement fera exécufer ce qui concerne Louis-
N;ipolcon Bonaparte dans la loi de 183?, jusqu'au jour où rÀssemblée
nationale en aura autrement décidé. »
» (Bravo 1 bravo ! Applaudissements redoublés. Toute l'Assemblée se
lève comme un seul homme en agitant les mains et en criant : Vive la Ké-
jiublique .')
» LE CITOYEN LARABiT : Pns de proscriptious ! Vive la BéjnibUquc rjéué-
reuse et pacifique ! (1) »
Condamner arbitrairement ainsi h l'exil l'un des descen-
dants de l'empereur et les descendants de la famille d'Or-
léans, n'était-ce pas attenter au droit du sufTi'age universel,
n'était-ce pas en fausser le ressort, en rompre re(]uilil)re,
n'était-ce pas préparer ce qui déjà s'est accompli le 10 dé-
cembre 1848 et le 2 décembre 1851 ?
Sans le vote du 26 mai 1848, les choses suivaient leur
cours naturel ; c"est ce vote <jui l'a r()ni[)u, c'est ce vote (jui
l'a détourné.
(11 Mimilnn- du 13 juin 1<<4'<.
LES PROSCRITS. 157
Eli bien ! nous lo demandons, est-il juste (|uedes élus du
sufTraiïo universel soient, sans jugement, sans condamna-
tion, éloignés ou expulsés de leur patrie ?
Si cela n'est pas juste pour d'anciens représentants de la
France, est-ce plus juste pour de simples électeurs ?
Nous ne citerons que deux ou trois faits.
Est-il juste qu'un représentant du peuple arrêté le 2 dé-
cembre 1851, cluz lui, h six heures du matin, soit exposé à
périr, loin de sa famille, au fond de l'Algérie, enfermé dans
le fort de Sebdou? Quc\ crime a donc comnn's l'ancien re-
présentant iMiot pour être ainsi traité avec une rigueur
exceptionnelle et sans égard poui' l'inviolabilité du suffrage
universel ? Transporté une première fois en Algérie, on le
ramène en France, où il est jeté et enfermé dans un cachot
du fort Lamalgue, d'où il ne sort que pour être de nouveau
transporté en Algérie.
Quel crime a commis, pour avoir, lui aussi, été transporté
en Algérie, le rédacteur en chef de V Édaiveur des Pyrénées ,
Capo de Feuillide, dont l'un des enfants a pour parrain le
prince Louis-Napoléon Bonaparte ?
Quel crime a commis la femme dont le nom est au bas de
ces deux lettres qui nous sont communiquées :
(1 Fort Saint-Grégoire, 9 juillet.
» Je ne veux pas laisser partir le courrier sans vous dire quelques
mots, mais quelques mots seulement, l'étrange manière dont nous som-
mes installées ici ne me laissant pas xm moment de solitude, ni la possi-
bilité de rassembler deux idées.
» Je me porte bien et mon courage reste entier, voilà ce qu'il vous im-
porte surtout de sayoir. Nous sommes actuellement au fort Saint Gré-
goire, qui est placé vis-à-vis d'Oran, à peu près dans la même situation
que le Mont-Valérien vis-à-vis de Paris, mais sur une éminence plus es-
carpée.
» Nos officiers du Magellan pensaient qu'en sortant du navire qui nous
avait donné une fraternelle hospitalité, on nous laisi-erait reposer au joli
village de Miserghin, pour être ensuite internées dans quelque ville à no-
tre choix ; il n'en a rien été. Au débarqué, à Mers-el-Kébir, nous avons
été remises dans les mains de la force armée et enfermées an fort Saint-
Grégoire. Là nous sommes couchées sur la paille, réduites pour tout ré-
gime à la ration militaire, sans vin, sans café, et le pain noir; ajoutez à
458 185«.
cela les agréments de notre situation de prisonnières, qui est de n'avoir
qu'une salle commune et un fort petit préau.
» Je ne puis rien vous dire du pays, que je n'ai vu que du haut du
fourgon militaire qui nous a liissées jusqu'au fort Saint-Grégoire, au ris-
que de nous tompre mille fois le cou. La route qui y conduit est taillée
dans un roc à pic, et bordée de précipices. Un moment, nos conducteurs
les zouaves ont eux-mêmes été effrayés. Les chevaux bronchaient; j'ai
détourné la tête, et plusieurs de nos compagnes ont poussé un tel cri de
détresse, que notre escorte nous a permis de continuer à pied l'ascension
de notre calvaire. Cette scène a été terrible; pendant toute notre traver-
sée, où nous avons eu gros temps, je regrettai qu'on ne m'eût pas permis
d'emmener ma petite tille ; mais ici j'ai béni ie ciel de ne l'avoir pas pour
témoin de telles horreurs. »
« Alger, 14 juillet, couvent du lionl'usteur.
» Nous sommes arrivées à Alger le 13 au soir, après deux jours d'une
navigation fort pénible, pendant lesquels nous sommes restées nuit et jour
couchées sur le pont, sans autre literie qu"une toile à voile pour matelas
et une mauvaise couverture de matelot. En somme, voilà trois semaines
que nous n'avons couché dans un lit raisonnahle ni fait ce qu'on peut ap-
peler un repas. Vraiment, il est incroyable que dix pauvres femmes, par-
ties presque toutes malades de Paris, aient pu endurer sans périr toutes
les fatigues du corps et les tortures morales auxquelles on nous a cou-
damnées.
» Je suis heureuse de dire pourtant que, soit à bord du Magellan, soit
à bord de VEuphrate^ qui vient de nous conduire d'Onm à Alger, tout ce
qui appartient à la marine s'est montré pour nous plein d'égards et de
respect; mais nulle part nous n'étions attendues, rien n'était prêt pour
nous recevoir, et nous nous trouvions forcément réduites à la rude vie du
matelot. A bord de VEuplirale^ on a voulu me faire une faveur exception-
nelle : une chambre d'officier a été mise à ma disposition ; je l'ai i-efusée,
ne voulant pas jouir d'un privilège que mes compagnes ne pouvaient par-
tager.
;) Kn débarquant à Alger, nous avons été conduites au couvent du Bon-
Pasteur. Même régime ici quant au pain noir et au reste; mais notre
situation de prisonnières est devenue bien plus pénible qu'elle ne l'avait
jamais été. Vous allez en juger. Nous sommes réunies ici avec cinq déte-
nues appartenant aux départements riverains de la Méditerranée, le Var,
l'Hérault et le Gers ; en tout quinze femmes, ayant pour domicile une
seule pièce dont nos quinze grabats remplissaient si bien l'espace, qu'il en
reste juste assez pour une longue table où nous prenons nos l'epas en
commun. Ajoutez, pour avoir une idée complète de notre résidence, uu
]iréau d'une grandeur double à peine de celle de notre chambre, sans un
^eul arbre, ni un abri où l'on puisse se soustraire aux ardeurs d'un ciel
en feu.
LES PROSCRITS. i59
» Je lie sais pas si c'est là co que M. Gui/.ot a vuulu lorsqu'il deinuri •
(lait, en style de doctrinaire, rincarcération dans la déportation ; mais, à
coup sûr, un pareil séjour est intolérable, c'est tin véritable enfer. —
Adieu, donnez-moi des nouvelles , des nouvelles surtout de mes cliers en-
fants. Depuis mon départ de France, il y a ti-ois semaines, je n'en ai point
reçues.
» l'AtlLlNE KOLAMJ. »
Certes, oui, le président do la Répuhlitjue avait raison,
sept millions de lois raison d'insister, dans son conseil, pour
l'adoption d'une grand(; mesure de pacification i)olili(iue
(pii lui en rapport avec le vote du 20 décenilire et l'étendue
(le ses j)ouvoirs ! Que n'a-t-il donc plus l'ermeuient insisté !
Que n'a-l-il rappelé <à ses ministres ce mémorable passage
de son manifeste aux électeurs avant l'élection du 10 dé-
cembre 1848 :
« La République doit être généreuse et avoir foi dans son avenir -, aussi
moi, qui ai connu l'exil et la captivité, j'appelle de tous mes vœux le jour
où la patrie pourra sans danger faire cesser toutes les proscriptions et
effacer les dernières traces de nos discordes civiles. »
Passage deux fois mémorable : d'abord par lui-même, et
ensuite par la louable fermeté avec laquelle l'auteur refusa
à M. Thiers de le retrancher de son manifeste.
Malheureusement, la voix du président de la République
ne l'a pas emporté ; heureusement
« Mais les destins et les flots sont changeants. »
Barbé-Marbois, déporté à la Guyane, écrivait à sa femme,
le 12 thermidor an YI :
« Le temps, qui met un terme à toutes les choses humaines, en mettra
un il mou exil, soit en me plaidant près de mes compagnons, au cimetière
de Siuunmary, soit en me ramenant sur ma terre natale. »
Et, en effet, après le jour de la rigueur vint celui de la
réparation ; car, de retour en France, Barbé-Marbois, qui
avait refusé de s'évader de la Guyane, devint conseiller
d'État, ministre des travaux publics, sénateur, pair de
France, et premier président de la Cour des comptes !
C'est dans cette lettre de Barbé-Marbois que se trouve
rappelée cette mémorable phrase d'un rapport de Bailleul :
« Pour avoir le droit d'être sévères, il faut être justes. »
Il août 1852.
460 t§53.
XIV.
Le Pays nous répond :
« Le gouvcnicmeiit n'a pas le droit de disposeï- ainbi,dans un ionti-
ment chevaleresque, de l'avenir et de la tranquillité d'un pays ; le SALrr
DU PEUPLE est une loi suprême qu'il ne lui est pas possible de mécon-
naître. »
Le salut du peuple! Mais c'est le motif idlégué par tous
les pouvoirs prescripteurs qui se sont succédé dans l'his-
toire, depuis qu'il y a des gouvernenienls oppresseurs et des
peuples opprimés !
C'est au nom du salut du peuple ({ue llobespierre justi-
fiait en ces termes le maintien de la terreur ;
« Au dehors, tous les tyrans vous cernent; au dedans, tous les amis
de la tyrannie conspirent ; ils conspireront jusqu'à ce que l'espérance ait
été ravie au crime. Il faut étouffer les ennemis intérieurs et extérieurs de la
République ou périr avec elle. Or, dans cette situation, la première
maxime de votre politique doit être que l'on conduit le peuple par la raison,
et les ENNEMIS DU PEUPLE PAR LA TERIIEUR.
» Si le ressort du gouvernement populaire, dans la paix, est la vertu,
le ressort du gouvernement populaire, en révolution, est à la fois la vertu
et la TERREUR; la vertu sans laquelle la terreur est fune-te, la terreur
sans laquelle la vertu est impuissante. Domptez donc par la terreur les
ennemis de la liberté, et vous aurez raison comme fonJateurs de la Ré-
publique. Le gouvernement delà révolution est le despotisme de la liberté
contre la tyrannie. »
C'est également au nom du salut du peuple que Saint-
Just, engageant la Convention à suspendre la Constitution
et à décréter la dictature, s'exprimait ainsi :
« Vous n'avez plus rien à ménager contre les ennemis du nouvel ordre
de choses, et la liberté doit vaincre à tel prix que ce soit. Dans les circons-
tances où se trouve la République , la Constitution ne peut être établie ;
elle deviendrait lu garantie des attentats contre la liberté, parce qu'ello
manquerait de la violence nécessaire pour les réprimer. Le gouvernement
présent est aussi trop embarrassé. Vous êtes trop loin de tous les atten-
tats, il faut que le ijlaive des lois se promhic jiarlout Hi'(f rapidité, et que
votre bras soit présent partout !
» Citoyen-, vous avez voulu une république; si vous ne vouliez pas en
LES PROSCRITS. 4GI
même temps ce qui la constitue, elle ensevelirait le peuple sous ses dé-
bris. Ce qui constitue nue république, c'est la destruction de tout ce qui
lui est opposé.
* On est coupable contre la Béimbtiijue, PARCE Qii"ON s'apitoie suu les
DÉTENUS ; on est coupable, parce qu'on ne veut point la vertu ; ou est cou-
pable, PARCE qu'on NE VEUT POIKT LA TERREUR. Que VOuleZ-VOU^,
vous qui ne voulez point de vertu pour être heureux ? Que voulez-vous,
vous qui ne voulez pas de terreur contre les mécbants ? Que voulez-vous,
vous qui courez sur les places publiques pour vous faire voir et pour faire
dire de vous : Vois-tu un tel qui passe ?
6 VOUS PÉRIREZ, vous qui courez à la fortune, vous qui prenez un œil
hagard et affectez des airs patriotes pour que l'étranger vous achète, ou
que le gouvernement vous place ; vous de la faction des indulgents,
qui voulez sauver les criminels ; vous de la faction des étrangers, qui
tournez la sévérité contre les défenseurs du peuple ! Des mesures sont
déjà prises pour s'assurer des coupables, ils sont cernés. »
Que le salut du peuple soit prétexté par Robespierre et
Saint-Just ou par MM. de La Guéronnière et Cohen, nous
n'admettons pas que le prétexte soit meilleur en 1852 in-
voqué par ceux-ci, qu'en 1793 invoqué par ceux-là.
Le salut du peuple est la branche à laquelle s'accrochent
convulsivement tous les gouvernements qui se perdent.
Cherchez donc, ô rédacteurs du Pays, cherchez donc une
autre raison que cette raison qui a traîné dans tous les ruis-
seaux de sang dont l'histoire est le vaste égout.
Cette raison n'est pas bonne.
Ce n'est point eh recourant à des proscriptions indivi-
duelles qu'on sauve les peuples, c'est en administrant bien
la fortune publique.
Chateaubriand écrivait, il y a vingt ans :
f» Je crois qu'il est temps d'en finir avec les proscriptions et les exils.
J'ai rendu, comme ministre et comme ambassadeur, tous les services que
j'ai pu à la famille Bonaparte ; elle peut me désavouer, si je ne dis pas
ici la vérité ; il n'a pas tenu à moi qu'elle n'ait été rappelée en France ,
et que même la statue de Napoléon n'ait été replacée au haut de sa co-
lonne. C'est ainsi que je comprenais largement la monarchie légitime; il
me semblait que la Liberté devait regarder la Gloire en face. »
Nous aussi, nous croyons qu'il est temps d'en finir avec
les proscriptions et les exils. Ce que Chateaubriand disait
de la monarchie légitime, nous le disons du suffrage uni-
462 185^.
versol : il nous scmljle que lÉIeclion doit et peut regarder
l'Hérédité en face.
Que peut avoir à craindre de 7,000 exilés et transportés
rÉIu de 7,000,000 d'électeurs ?
Que parlez-vous de « désarmer la société ? » Propose-t-on ici
de réduire Teffectif de Tarmée dépassant 400,000 hommes ?
Propose-l-on de supprimer une seule brigade de gendar-
merie ? Propose-t-on d'effacer ou d'atténuer les articles du
code pénal qui punissent tous les attentats à la sûreté de
l'Etat, sous quelque forme qu'ils se cachent? — Non. Rien
de pareil ne vous est proposé. Que parlez-vous donc de
désarmer la société? Et que veulent dire ces mots : «Le
» gouvernement n'a pas le droit de disposer ainsi, dans un
» sentiment chevaleresque, de lavenir et de la tranquillité
» du pays ? »
Vous croyez donc moins que nous à la force et à la sta-
bilité du gouvernement que flatte votre plume et que décrie
votre pensée? Notre plume, à nous, ne le flatte pas, mais
notre pensée ne le décrie point. Nous croyons fermement,
sincèrement, qu'un gouvernement qui a pour base le suf-
frage universel n'a contre lui que ses actes, et que qui-
conque tenterait de l'ébranler ne réussirait qu'à l'affermir
encore. L'Elu du 10 décembre 1848, l'amnistié du 20 dé-
cembre 1851, n'a rien à craindre ni des partis ni des pré-
tendants ; il n"a de périls à redouter que ceux provenant des
coteries et des flatteurs.
Des flatteurs qui disent : « Il n'y a d'amnistie possible
» que celle qui se fondera sur la réconciliation sincère,
» complète, sans réserve et sans détours. »
Conmient ! vous croyez que la mère séparée de son fils
transporté, que la femme désunie de son mari exilé, que
tant de familles éplorées se réconcilieront sincèt^ement, com-
plètement, sans réserve et sans détours avant que leur fils,
leur mari, leur frère, leurs parents leur aient été rendus ?
0 maternité! ômaiiage! ô fan)ill(î ! voilà donc Tidée (jue
ces messiewi's se font de vousl
lis ne veulent pas que le pouvoir qui est foi-t et \ icto-
LES PROSCRITS. 463
rieux désarme, et ils veulent que les partis qui sont faibles
et vaincus commencent par donner l'exemple de Ihéroïsme.
Assurément, ce n'est pas nous qui les en détournerons,
au contraire ; nous sommes d'avis que le parti démocratique
doit accepter sans hésitations et sans restrictions le vote du
20 décembre 1831.
Que ce vote ait été plus ou moins libre, plus ou moins
sincère, plus ou moins influencé par les circonstances, ce
n'est pas ce qui importe ! Ce qui importe maintenant, ce
n'est point le passé, c'est l'avenir. Tout nouveau-né, qu il
s'appelle enfant ou gouvernement, tache ses langes.
N'y a-t-il rien à dire contre l'enfantement de la Répu-
blique proclamée le 21 septembre 1792 ! N'y a-t-il rien à
dire contre le 18 brumaire an VU (9 novembre 1799j, cet
enfantement de TEmpire ? N'y a-t-il rien à dire contre l'en-
fantement de la Monarchie de 1830 ? N'y a-t-il rien h dire
contre renfantement de la République de 1848? MM. Dupont
(de l'Eure), François Arago, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin,
Lamartine, Crémieux, acceptant le titre de membres du
gouvernement provisoire, n'avaient-ils pas prêté serment
de'-fidélité à la Charte de 1830? 11 n'y a pas un gouverne-
ment, ancien ou nouveau, établi ou détruit, contre l'enfan-
tement duquel il n'y ait plus ou moins à dire. Si peu que
nous sachions d'histoire, nous en savons trop pour perdre
notre temps en récriminations.
Nous avons donc accepté le vote du 20 décembre 1851
comme nous avions accepté l'acclamation du 24 février 1848 :
sans vouloir y regarder de près. Le 23 février 1848, inspiré
par le patriotisme le plus pur, nous écrivions : confiaxce !
confiaxce! Aujourd'hui, 11 août 18o2, inspiré parle même
patriotisme, nous écrivons : patience ! patience !
Non; point de pessimisme, point de découragement,
point d'attentats, point de complots, point d'insurrection !
Le pessimisme empire tout. Pour gagner plus de liberté, on
perd le peu qui était resté. La patience, c'est la confiance
dans le temps. Or, le temps, c'est le progrès.
Gardons-nous de décrier le suffrage universel ; n'imitons
464 i85t.
pas ce que nous avons reproché aux promoteurs de la loi
(lu 31 mai, présentée le lendemain de l'éieclion d'Eugène
Sue. Quiconque dénigre le suffrage universel fait cause
commune avec les ennemis de la démocratie et les chefs
des vieux partis dynastiques.
Que pense le Pays de celte déclaration? La trouve-t-il
assez explicite ? Nous accusera-t-il encore de « harceler le
» pouvoir? »
Harcelé)- le j)ouvoir! Est-il un seul de ses actes que nous
ayons critiqué ? — Non ; nous nous hornons à les enregis-
trer comme des conséquences logiques du principe de V in-
faillibilité présumée. C'est le principe contraire au nôtre,
qu'on sait être Vexpérience constatée.
Conséquents h notre principe et pleins de foi en lui, nous
assistons paisiblement à l'expérience constatée de finfailli-
bilité présumée.
Déjà l'expérience nous a donné raison sur le premier
point, car elle a conclu contre la liberté réprimée.
La preuve que la lil)erté réprimée ne peut pas exister,
c'est qu'elle n'existe pas, c'est qu'elle n'a été qu'un des
termes de la liberté supprimée.
On prétendait que l'autorité et la liberté pouvaient se
concilier ; demandez à Tautorité ce qu'elle a fait de la li-
berté ! — L'autorité a fait (lc> la liberté ce que la liberté eût
fait de l'autorité.
L'autorité peut interdire l'examen de ses actes, mais ce
h quoi elle ne peut échapper, c'est à sa condamnation par
ses œuvres quand ses œuvres sont marquées au sceau de
l'impuissance ou de l'imprévoyance. L'autorité ne peut pas
plus échapper à cette loi de son existence que l'homme ne
peut échai)per à la mort.
Le salut du gonvernement ! Ce prétendu salut exige-l-il
encore (|ue le terriloiie français reste fermé aux éloignés,
aux eocpulsés, aux h-ansportés, contiv les(iuels le Pays in-
voque le salut du peuple ?
C'est là une question sur laquelle nous n'avons pas (jua-
LES PROSCRITS. 465
lité pour donner un avis contraire à celui de messieurs les
rédacteurs du journal le Pays.
Notre tâclie se borne à entr'ouvrir étroitement la porte de
notre publicité à quelques-unes des infortunes qui viennent
en foule y frapper tous les jours.
Nous ne le faisons qu'avec les plus grandes précautions
et les plus grandes réserves, car nous savons que les jour-
naux n'existent qu'en vertu d'une tolérance.
Nous ne nous abusons pas ; nous n'avons pas d'illusions.
La presse est tolérée ; elle n'est pas libre.
Si elle était libre, nous aurions à remplir d'autres devoirs
et à nous expliquer en d'autres termes avec le Pays sur ce
qu'il lui plaît de nommer Vamnistie.
XV.
14 août 1852.
Nous connaissons M. deLaGuéronnière pour lui avoir ou-
vert cordialement notre porte quand il y venait frapper, le
22 décembre 1848, en nous écrivant :
« Mais qu'avons-nous besoin d'énutnérer toutes les idées qui nous sont
communes depuis longtemps ? Avant le scrutin du 10 décembre, nous
étions séparés par des questions de personnes. Aujourd'hui, ces questions
sont emportées par le vaste flot de cinq millions de suffrages. La situa-
tion politique est entièrement renouvelée. Vous êtes l'edevenu, monsieur, ce
que vous étiez le lendemain du 24 février, lorsque, le pi'emier, vous avez
inauguré le parti conservateur de la République. C'est à constituer ce
parti que nous serons heureux de travailler avec vous dans' le journal
que vous avez illustré de votre talent. Nous ne faisons que reprendre,
après une interruption de quelques mois, l'œuvre de libéralisme, de con-
ciliation, de politique élevée et progressive que, pendant dix années, vous
avez vous-même soutenue avec M. de Lamartine.
» A. DE LA GUÉRON>'lÈRE. )>
Nouscoi-naissonsM. de La Guéronnière pour avoir été con-
traint d'intervenir souvent afin qu'il s'abstînt, particulière-
ment en septembre et en octobre 1850, à l'époque des re-
vues de Satory, d'attaquer la personne et les infentions
X. ao
466 fl§5d.
du président de la République, et qu'il se bornîit à en atta-
quer la pulitique et les actes.
Nous connaissons M. de La Guéronnière pour l'avoir of-
fert et cédé aux acquéreurs du journal le Pays; en agissant
ainsi, nous agissions par les considérations suivantes, im-
primées dans la Presse du 9 avril 1851 :
« Telle est la gravité des circonstances qni se présentent qne, devant
elles, toutes considérations personnelles doivent s'effacer; aussi, dans le
départ de M. de La Guéronnière, quittant la Presse pour aller prendre la
direction du Pays, ne voyons-nous pas un collaborateur de moins, mais
lui journal de plus voué à la défense de la République par la Constitution.
Coups d'État et coups de majorité avaient deux organes; ils n'en auront
plus désormais qu'un seul : le Conslilutionnel.
» En toute autre occurrence, nous eussions regretté M. de La Guéron-
nière ; nous l'eussions retenu ; mais, loin de regretter cette séparation,
nous nous en félicitons; nous avons fait plus, nous sommes allé au-
devant d'elle. Nous perdons un collaborateur, mais nous gagnons un auxi-
liaire. »
Aujourd'hui M. de La Guéronnière nous qualifie ainsi :
« un de nos adversaires. »
Nous avons hâte de le remercier de ce nom d'adversaire,
par lequel il a remplacé celui à'' auxiliaire. Ce nom carac-
térise nettement les deux situations, les deux politiques,
les deux journaux, les deux hommes.
Oui, en effet, adversaire de l'écrivain qui oublie tous les
principes, travestit tous les faits, intervertit tous les rôles,
sous le prétexte de « salai du peuple^ » quand il sait aussi
parfaitement que nous qu'il suffisait d'abroger la loi du 31
mai 1850 pour que les élections du 9 mai 1852 se fissent
aussi paisiblement et aussi régulièrement que se sont faites
les élections du 20 décembre 1851 et du 29 féviier 18521
Un peuple se sauve, on ne le sauve pas. Qui donc a ja-
mais sauvé un peuple, et quel peuple a jamais gagné h être
sauvé, selon l'exi)ression usitée?
Les votes du 20 décembre 1851 el du 29 février 1852 sont
le plus éclatant démenti donné à toutes les exagérations
accréditées par les vieux partis dynastiques pour déconsi-
dérer le sufi'rage universel el renverser la République, qui
LES PROSCRITS. 467
avait renversé, en 1792, l'Usurpation de 987, et, en 1848,
l'usurpation de 1830. A en croire les vieux partis, le suflrage
universel, c'était le torrent démocratique emportant toutes
ses digues rompues et dévastant tout sur ses rives submer-
gées. Cinq fois le suHrage universel a fonctionné en quatre
ans : le 9 avril 1848, le 10 décembre 1848, le 13 mai 1849, le 20
décembre 18;)1, le 29 février 1852; qu'a-t-il dévasté, qu'a-t-
il emporté ? Que veulent donc dire ces mots « salut du
peuple, » invoqués par celui qui nous honore en nous appe-
lant son « adversaire'! » Qui menaçait le peuple? était-ce
donc lui-même ? Prenez garde à ce que vous allez dire, car
il n'y a qu'un aliéné qui se menace et qui se porte à lui-
même des coups dangereux. Or, représenter 7,500,000 élec-
teurs comme frappés d'aberration mentale, c'est tourner en
dérision le suffrage universel.
Il faut choisir : ou le peuple est fou ou il ne l'est pas. S'il
n'est pas fou, personne ne l'a sauvé, car il était assez fort
pour se défendre mille contre un, dix millions d'électeurs
contre dix mille émeutiers ; s'il est fou, que vaut le vole du
20 décembre 1851 ? Choisissez entre ces deux alternatives ;
mais nous voulons bien en admettre encore une troisième,
et supposer le cas où, en 1851, le peuple aurait été menacé
et n'aurait pas été fou. Eh bien! même dans cette hypo-
thèse, qui est-ce qui a sauvé le peuple ? N'est-ce pas lui-
même qui s'est sauvé, à moins que vous ne prétendiez que
ce sont ses sauveurs qui ont volé pour lui, écrit ou dicté
ses bulletins? Voilà, monsieur, à quels pavés lui retombant
sur la face s'expose un écrivain qui se sert de grands mots
tels que ceux de « salut du peuple, » sans les avoir pesés
avant de les employer.
Encore un autre mot que vous n'avez certes pas pesé
avant de le placer au bout de votre plume, car si v.>us l'eus-
siez pesé vous ne l'eussiez pas employé. Vous dites, vous
osez dire :
« Ceux qui nous accuseraient de vouloir fermer la porte de la wiseî-!-
corde lorsqu'elle vient à peine de s'entrouvrir , ceux-là nous calomnie-
raient. »
468 185«.
La miséricorde! Qu'avaient donc fait, nous vous le de-
mandons, MM. Duvergier de Hauranne, Creton, Thiers,
Chambolle, de Rémusat, Jules de Lastoyrie, Emile de Gi-
rardin, le général Laidet, Antony Thouret, Renaud, Signard,
Joly, Bac, Belin, Besse et Millotte, devant lesquels vient de
s' entr'' ouvrir la porte de la miséricorde, pour être éloignés
ou expulsés de leur patrie pour cause de sûreté générele
par le décret du 9 janvier 1852, conlre-signé de Morny ?
Si vous savez de quels crimes ils s'étaient rendus coupa-
bles, dites-le; mais si vous ne le savez pas. qui vous a donné
le droit d'employer à leur égard le mot de « miséricorde ? »
Ayez donc le courage de la bonne loi ; ayez donc le cou-
rage d'avouer que vous avez perdu tout sens politique et
que vous ne savez plus ce que vous écrivez! De toutes les
raisons que vous pouvez donner pour tenter de vous justi-
fier, si mauvaise qu'elle soit, celle-là sera la moins mau-
vaise encore.
Autant ne pas mettre de ciment aux piles d'un pont jeté
sur un fleuve que d'y mettre de mauvais ciment. C'est ce
que vous faites. Si le pont jeté, le 20 décembre 18ol, sur le
fleuve démocratique n'avait, pour résister à l'action du cou-
rant, que le ciment de vos détestables raisons, grand serait
le péril de passer dessus. Dites que le coup d'État du 2 dé-
cembre a été Teffet nécessaire de causes antérieures ; dites
qu'il a eu lieu par le vice des choses plutôt que par le vice
des hommes; dites qu'il a eu lieu comme a lieu le bris d'une
roue d'engrenage quand l'une est trop faible et l'autre trop
forte; dites qu'il a eu lieu comme a lieu l'explosion d'une
chaudière à vapeur soumise à l'épreuve d'une trop grande
pression atmosphérique ; imputez-le à un vice de construc-
tion ; imputez-le à l'inexpérience de ceux qui, obéissant
aux cris de la foule amassée sous les fenêtres de l'Hôlel-de
Ville, proclamèrent, le 24 février, la République à hupielle
ils n'étaient pas préparés ; imputez-le à l'iiitoléi-ance d'une
coterie funeste ; impulez-leà la duplicité des partis déchus;
imputez-le à l'absurdité d'une Constituante subordonnant
le principe à la conséquence, le sufirage universel à la
LES PROSCRITS. 469
Consliluliou votée et faussant le ressort de la majorité; car
toute autre majorité que celle composée de la moitié plus
un est une majorité arbitraire abusivement substituée à la
majorité absolue ; dites tout cela, car tout cela est vrai ; jus-
tifiez le président de la République par ses intentions, mais
ne parlez pas de miséricordk, car c'est un mot que vous n'a-
vez le droit de prononcer qu'à l'égard des condamnés de
la haute cour de justice et des criminels civilement punis
par la loi, mais religieusement absous par le repentir!
Vous ne voulez pas qu'on vous compare à Saint- Just et à
Robespierre, quand vous parlez exactement comme eux,
quand vous vous abritez comme eux derrière le a salut du
peuple, » quand vous invoquez les mêmes considérations,
quand vous vous servez des mêmes mots ! Pour vous justi-
fier, vous vous étendez longuement sur les grâces que vous
avez sollicitées : faites-nous donc connaître le grand nombre
de celles que vous avez obtenues, et quels motifs vous avez
fait valoir pour les obtenir.
Désormais, n'abusez plus du mot de Miséricorde ; gardez-
le soigneusement pour vous.
XVI.
16 août 1852.
Les journaux officieux avaient expressément annoncé
que le journal officiel publierait le dimanche 15 août 1852 la
liste nominative des transportés, des exilés, des éloignés
des internés et des détenus auxquels ce jour-là devait
rendre aux uns la liberté, aux autres la patrie. Cet avis
était inexact, car le Moniteur n''a publié de liste nominative
que celle de promotions nombreuses dans l'ordre de la Lé-
gion-d'Honneur, précédée par celte déclaration :
« La fête du 15 août sera l'occasion d'actes nombreux de clémence qui
donneront une nouvelle preuve de la magnanimité du prince président.
» Le temps n'est plus ou les amnisties imposées par les exigences de la
presse et des oppositions politiques étaient, au grand détriment de l'ordre
470 1853.
public, un acte de t'uiblesse de la part du gouvernement, un triomphe pour
les partis.
» Il ne saurait être aujourd'hui question d'une amnistie générale. Le
gouvernement ne pouvait, sans compromettre la sécurité publique, dont
le soin est son premier devoir, étendre cette mesure à certains hommes qui
ne rêvent que le bouleversement de la société. Mais il a pu, dans la pleine
liberté de son initiative, et après \m sérieux examen, accorder le pardon
au repentir et auxmalheureux que des hommes turbulents avaient égarés. 11
a ainsi concilié les intérêts de l'humanité et ceux de la tranquillité pu-
blique.
» C'est dans cet esprit que le prince président a accordé la grâce entière
ou des commutations de peine à plus de 1,200 personnes prises parmiles
condamnés pour causes politiques ou pour délits communs. »
Celte déelaration ne fait pas connaître la proportion en-
tre les deux catégories désignées l'une sous le nom de
causes politiques, Faulre sous le nom de délits communs.
Ce sera donc par une autre voie (juc la voie de la publi-
cité que les familles désolées recevront la nouvelle qu'elles
attendent avec angoisse depuis tant de jours !
Peu importe comment cette nouvelle leur parviendra,
pourvu qu'elle leur parvienne sans retard cl qu'on abrège
pour elles le supplice de l'incertitude.
XVII.
25 décembre 1852.
Épuisée par les fatigues, les privations, les chagrins, et
ayant moins de force que de courage, M"'® Pauline Roland,
dont la Presse avait annoncé la transporlalion en Algérie,
vient de moui'ir à Lyon, où elle avait été forcée de s'arrê-
ter, et où son lils aîné , jeune lauréat du collège Sainte-
Barbe, est arrivé trop lard pour qu'elle pût le reconnaître.
lyjme P;,uline Roland laisse trois enfants dont elle était
l'unique soutien.
XVllI.
2(3 décembre 1852.
Un des hommes les plus fermes, mais en même temps les
LES PROSCRITS. 471
plus modérés do l'opinion républicaine , M. Gcniller, pro-
fesseur de niathcmaliques, vient de recevoir l'ordre de'
quitter Paris demain lundi 27 décembre 1852, et de sortir
de France.
Nous enroi^istrons ce fait sans réflexions.
Quelles réflexions pourrions-nous y ajouter?
XIX.
28 décembre 1852.
La déclaration suivante a été adressée à M. le général
commandant la subdivision de TIemcen, par M. Miot, an-
cien représentant du peuple, transporté de décembre, in-
terné à Sebdou :
a Sebdou, 10 septembre 1852.
« Monsieur le général,
» J'ai été arrêté, le 2 décembre 1851, à six heures du matin, chez moi,
lorsque j'étais représentant du peuple, c'est-à-dire inviolable ; depuis, je
n'ai point été interrogé, jugé ou condamné d'une fa^-on régulière ; ou m'a
même laissé ignorer jusqu'aux prétextes dont on entendait se servir pour
me transporter, deux fois de suite, en Algérie, depuis le 2 décembre. De-
puis que je suis ici, on ne m'a fait signifier aucun jugement, aucune con-
damnation, aucun décret, qui me permettent de savoir combien de temps
je dois passer sur une terre de proscription aussi brûlante et aussi sau-
vage que celle sur laquelle j'ai été jeté; j'ai accepté, sans me plaindre,
toutes les mesures qui ont été prises contre moi; je n'ai adressé aucune
demande en grâce à qui que ce soit, et je n'en adresserai point,
car je n'ai aucun reproche à me faire et ou ne peut m'en adresser aucun.
Ma dignité et ma conscience s'opposent à ce que je demande grâce et merci
pour la rémission de fautes ou de crimes que je n'ai point commis, et je ne
demanderai rien. J'agis ainsi pour sauvegarder mon honneur, car j'y
tiens plus qu'à la vie. J'ai encore as:ez bonne opinion de mes adversaires
politiques pour croire qu'ils respecteront ce sentiment chez celui dont ils
ont compromis la santé, le bonheur, la vie peut-être. Gagner l'affection
de ses ennemis politiques est chose impossible, je le sais; il n'en en est
pas de même de leur estime : on l'obtient , malgré eux , lorsqu'on s'en
rend digne. C'est à quoi je me suis toujours attaché par une conduite ho-
norable et que je crois irréprochable.
» Agréez, monsieur le général, l'expression de mes sentiments les plus
distingués.
» J. MlOT,
» Ancien représentant du peuple,
» prisonnier d'Etat. »
472 1853.
XX.
21 février 1853.
M. Miot, ancien représentant du peuple, nous écrit de la
redoute de Sebdou (Algérie), où il est prisonnier d'État. Sa
lettre porte la date du 6 février 1853.
C'est le seul élu du suffrage universel qui ait été fi-ans-
porté. Pourquoi cette exception? Ne suffisait-il donc pas et
ne suffirait-il pas encore de comprendre M. Miot soit dans
la catégorie des anciens représentants du peuple expulsés,
soit dans la catégorie des anciens représentants du peuple
momentanément éloignés ?
Faut-il donc rappeler de nouveau que M. Miot a été arrêté
le 2 décembre 18ol, à son tlomicile, à six heures du matin,
mis au secret pendant quinze jours à la prison Mazas, trans-
féré de Mazas à Sainte-Pélagie, dix jours après conduit de
la prison de Sainte-Pélagie à la prison de Bourges, inter-
rogé dix fois par le capitaine rapporteur du conseil de
guerre de Bourges, transféré le 7 mars 1832 de la prison de
Bourges au fort d'Ivry, le 11 mars dirigé sur Brest et con-
duit il bord du Dvgucsdin, transbordé du Dugvesclin sur le
Cristophe-Colomb, amené à Alger, reconduit à Toulon, ra-
mené enfin à Alger? Il n'a été condamné au supplice qu'il
subit par aucun triijunai ni civil ni militaire, par aucune
commission administrative ; il n'a été frappé par aucun dé-
cret : à quel titre donc M. Miot est-il depuis quinze mois
privé de sa liberté ?
1852.
SOCIÉTÉS SECRÈTES ET RÉVOLUTIONS PÉRIODIQUES.
9 avril 1852.
Le Constitutionnel et VUnion se livrent aux mêmes ré-
flexions à l'occasion de la condamnation du parricide Ri-
cher, affilié à une société secrète.
Tout criminel est un démagogue.
Tout démagogue est un démocrate.
Tout démocrate est un républicain.
Telle est la conclusion de ces deux journaux.
La nôtre est différente ; nous disons :
Tout criminel est un criminel ;
Tout démagogue est un démagogue;
Tout démocrate est un démocrate;
Tout républicain est un républicain.
C'est parce que nous avons toujours été hautement con-
tre les sociétés secrètes que conséquemment nous avons
toujours été pour le droit public de discussion et de
réunion.
En 1849, 1850 et I80I , on a supprimé la liberté de
réunion : a-t-on supprimé les sociétés secrètes ?
474 f85«.
II.
14 avril 1852.
Le Pays publie le programme de la ligue américaine pour
révolutionner VEurope, programme déjà réimprimé par le
Constitutionnel. Assez et trop de programmes de ce geni'e
ont été rédigés et distribués. On ferait mieux d'en publier
moins et d'étudier plus, afin de n'être pas de nouveau ex-
posé au risque de ne savoir comment, le lendemain, diriger
la révolution qu'on a déchaînée la veille. L'expérience l'at-
teste : ceux qui poussent ainsi aux révolutions ne travaillent
point pour la délivrance des peujjles éclairés ; ils travaillent
pour le raffermissement des gouvernements ébranlés.
IIL
3 juillet 1852.
Tout complot est une tentative que le mot stupide peut
seul qualifier exactement. Tout complot, quelle qu'en soit
l'origine, ne peut être, en effet, qu'un complot contre-dé-
mocratique. Quel est le complot dont la Liberté n'ait pas
payé les frais? Pauvre et chère Liberté, tu payes pour tout
le monde! Tu payes pour les fautes de tous les pouvoirs et
pour les écarts de toutes les révolutions! Tu payes pour
ceux qui te repoussent sans te connaître et pour ceux qui
t'invoquent sans te comprendre !
^852,
L'UNITÉ DE PRESSE.
I.
18 avril 1852.
Avant tout, il faut être conséquent. Après l'acte du 2 dé-
cembre 1831, il n'y avait, en matière de presse périodique,
qu'une seule loi juste et possible, réparatrice et non révo-
lutionnaire, à rédiger; c'était le décret suivant :
AKTICLF, l•'^
Tous les journaux français assujétis au cautionnement cesseront
d'exister.
Ils sont expropriés pour cause d'utilité publique.
A ce titre, le prix de la propriété en sera remboursé et payé à raison
de dix fois le revenu moyen, calculé sur les dernières années, en i-emon-
tant, s'il y a lieu, jusqu'à la quatrième année, et authentiquement établi
par des livres de commerce réguliers.
ARTICLE 2.
Il n'existera pour toute la France qu'un seul journal.
Ce journal sera le Moniteur unicersel.
Le prix annuel en est réduit de 112 à 18 francs, soit 5 centimes par
our payés au facteur.
Ou s'y abonnera chez tous les directeurs de postes.
ARTICLE 3.
Il y aura un répertoire d'annonces judiciaires par ressort de cour
d'appel.
Le prix delà ligne d'iuseitiou sera de cinq centimes.
476 1868.
Assurément, cela eût mieux valu que d'établir, ainsi qu'on
l'a fait, la censure à partir du 3 décembre 1851 jusqu'au
17 février 1852. L'indemnité à donner pour cause d'expro-
priation pouvait ne coûter au Trésor aucun sacrifice.
Par cette loi, les intérêts légitimes de propriété étaient
respectés.
Elle ne frappait que les journaux ; elle épargnait les
livres.
Le journalisme, œuvre collective et droit cVexploiter Vo-
phiion des autres^ était exproprié et détruit, mais la liberté
d^exprimer individuellement son opinion restait entière.
La polémique se restreignait, mais la publicité s'étendait.
En tout cas, c'était conséquent avec le régime nouveau
et c'était sincère.
Qu'est-ce que la presse périodique sans la tribune parle-
mentaire?
— Un levier sans point d'appui.
Il n'y a pas présentement une question effleurée dans un
journal qui ne gagnât à être creusée dans un livre.
Le journal remplace encore le livre, tandis que le livre
aurait dû remplacer le journal. C'était là l'idée juste et pra-
tique, dès que l'acte du 2 décembre était consommé, et que
le vote du 20 décembre l'avait absous.
Une grande expérience est commencée, il importe qu'elle
s'achève et qu'elle ne soit pas tronquée. Ce n'est jamais
nous qu'on rencontrera en travers de la ligne droite. Il faut
qu'un gouvernement, bon ou mauvais, demeure conséquent
avec son principe et n'en dévie pas. 11 faut qu'il soit prati-
quement ce qu'il doit être logiquement.
20 avril 1852.
VAssemblée nationale trouve plus juste d'avoir assujetti
les journaux h la censure (lue de les avoir résolument sup-
primés et équitabicment indemnisés; elle préfère la polé-
L'UNITE DE PRESSE. 477
mique châtrée à la piihlicilé fondée. Cette opiaiDii de VAs-
semblée nationale n'étonnei'a aucun de ceux qui se souvien-
nent des fonctions occupées par M. Guizotdans les premiers
temps de la Restauration. Singulière chose ! les journaux
passionnés de la liberté limitée sont ceux que cette liberté
paraît le plus embarrasser, tandis que c'est la Presse qu'elle
paraît gêner le moins. Mais il convient d'ajouter que nous
n'avons au fond de notre creuset aucune fusion, et que nous
ne méditons aucune restauration. Nous avons repris labo-
rieusement, modestement, patiemment, l'œuvre que nous
avions constamment poursuivie sous le dernier règne, et au
travers des étroites rivalités personnelles de M. Thiers
et de M. Guizot : celle du progrès. Que fait l'homme de
cœur dont un revers a renversé la fortune élevée à son
comble ? Il la recommence comme il l'avait commencée : en
se livrant aux mêmes efforts, aux mêmes veilles et en com-
pensant la, vigueur de moins par l'expérience de plus ! Eh
bien! ce que fait le particulier pour sa fortune à recons-
truire, c'est ce que doit faire la France pour la liberté h réé-
difier. Habituée aux rudes apprentissages, la démocratie
sait attendre. La patience lui est aussi légère qu'elle est
lourde aux partis. La démocratie n'est pas un parti ; c'est
une cause.
L'empereur disait d'elle à Sainte-Hélène :
« La démocratie peut être furieuse, mais elle a des en-
» trailles. Pour l'aristocratie, elle demeure toujours froide,
» elle ne pardonne jamais. »
III.
20 avril 1852.
Le Pays demande inconsidérément que les journaux re-
tombent dans l'ornière de l'ancien journalisme, lequel se
croyait obligé de refaire, dans un article sur les séances lé-
gislatives, lesdiscours qui avaient été prononcés, ce qui avait
pour moindre défaut de constituer u)i double emploi avec
478 1858.
le comple-rendu plus ou moins exactement sténographié.
Tel ne doit pas être le rôle de la presse nouvelle sous le
régime nouveau.
Elle ne doit plus être un écho plus ou moins infidèle de
l'enceinte législative, mais une lampe Davy, jetant la clarté
dans les profondeurs ténébreuses des questions, et écar-
tant le danger des explosions.
A chacun son œuvre distincte.
Nous venons de dire comment nous comprenons l'œuvre
de la presse périodique ; maintenant, nous allons dire com-
ment nous comprenons l'œuvre du corps législatif.
Le corps législatif doit être aux 86 conseils généraux des
départements ce que ces 86 conseils généraux sont aux
36,819 conseils municipaux.
Il doit être une réunion où se traitent et s'expédient les
affaires de la France, et non pas une réunion où l'on vise
aux discours.
Si l'opinion du journal le Pays prévalait, on aurait tous
les inconvénients du régime parlementaire sans en avoir les
avantages.
Il est donc h souhaiter que Tusage de faire des articles
sur les séances du sénat et du corps législatif ne se con-
tracte pas de nouveau ; ce serait un usage funeste qui au-
rait pour ell'et d'annihiler indirectement la nouvelle Consti-
tution, ou tout au moins de la fausser.
Quant au procès-verbal des séances, rédigé par le bu-
reau de l'une et de l'autre assemblée, si nous avions un
avisa émettre, ce serait que ce procès-verbal ne fût com-
muniqué au Moniteur et autres journaux que le lendemain,
après qu'il aurait été lu au commencement de la séance,
afin que, en cas de réclamations, ces réclamations pussent
se produire avant l'impression et la distribution.
Il faut être conséquent.
Donc :
Pas d'articles sur les séances du sénat et du corps lé-
gislatif;
L'UNITE DE PRESSE. 479
Pas de procès-verbal piématurément communiqué et
prématurément imprimé.
Le procès-verbal officiel ne peut et ne doit être ration-
nellement que le procès-verbal de la séance de la veille,
adopté sans réclamation dans la séance du lendemain, ou
rectifié s'il y a eu réclamation.
Ce n'est qu'après V adoption du procès-verbal que celui-
ci peut et doit être délivré aux journaux.
Tout autre mode ferait encourir au président du corps
législatif et aux membres du bureau chargés de la rédac-
tion du procès-verbal une responsabilité qu'ils ne voudront
pas imprudemment et inutilement assumer sur eux.
Ils auront raison.
Si nous insistons comme nous le faisons sur ce point, qui
peut paraître d'une mince importance, c'est que, dès qu'une
expérience est commencée, nous tenons à ce qu'elle soit
complète et loyalement faite. C'est le seul moyen de la
rendre définitive.
« // faut que la porte soit ouverte ou fermée. »
Dès que la publicité n'est point entière, dès que le droit
d'appréciation n'est pas entier, point de publicité plaquée
au centième, point de droit d'appréciation qui serait un
contre-sens et qui ne serait pas une garantie.
IV.
21 .avril 1S52.
La loi du 9 septembre 1833, si brusquement présentée
par MM. Tliiers et Guizot, si éloquemment combattue par
MM. Royer-CoUard et Lamartine, interdisait, sous les peines
les plus sévères : P toute attaque contre le principe ou la
forme du gouvernement établi ; 2° toute adhésion à toute
autre forme de gouvernement, soit en attribuant des droits
au trône de Fi'ance aux personnes bannies à perpétuité par
la loi du 10 avril 1832, ou à toute autre que Louis-Philippe
480 1853.
et sa descendunce; soit en prenant la qualification de ré-
publicain ou toute autre incompatible avec la charte de
1830 ; soit en exprimant le vœu, Vespoir ou la menace de la
destruction de l'ordre monarchique constitutionnel, ou de
la restauration de la dynastie déchue ; 3° toute attaque
contre la propriété et le serment, etc., etc., etc.
Dès que la liberté est légalement limitée, qu'elle le soit
un peu plus ou un peu moins étroitement, la question est
d'assez mince importance. Pour nous, la question se réduit
donc à ces termes :
Quels sont les sujets sur lesquels la discussion est in-
terdite ?
Quels sont les sujets sur lesquels la discussion n'est pas
interdite.
Dès que la Presse le saura nettement , elle se renfermera
dans le cercle des sujets sur lesquels la discussion n'est pas
interdite, sans se plaindre et peut-être même sans s'aper-
cevoir qu'il soit trop étroit.
Nous demandons seulement ce que demande le proprié-
taire qui se propose de faire construire sur une rue : nous
demandons l'alignement.
Nous trouvons cela plus digne que de pousser des sons
plaintifs inarticulés. 11 est si facile de ne pas faire de jour-
nal ; il est si facile de ne pas faire d'articles !
19 mai 1852.
Les journaux qui ont publié l'épître de M. le général
Changarnier n'ont pas publié la lettre de M. le comte de
C ha m bord.
Plus la polémique est étroite, plus la publicité doit être
large.
Publier tout est un devoir, quand discuter tout n'est plus
un droit.
L'UNITÉ DE PRESSE. 481
VI.
25 mai 1852.
Pour qui observe les journnux et sait lire aussi sûrement
dans ce qu'ils ne disent pas que dans ce qu'ils disent, il
est clair, il est évident que les royalistes trouvent leur
compte dans la loi du 17 février 1852, comme les républi-
cains trouvèrent leur compte dans la loi du 9 septembre 1835.
N'être pas discutés leur est bon. et il est visible qu'ils sont
heureux d'avoir un prétexte de garder le silence et d'affec-
ter le mutisme. N'allez pas croire que les royalistes soient
lâchés de rinterdiclionqui a empêché que le Manifeste daté
de Venise, 27 avril 1852, et signé Henri, ne tombât dans la
publicité et par suite dans la discussion ! Au contraire : ils
ont ainsi tous les avantages du document et n'ont aucun des
inconvénients du débat.
Le Manifeste circule dans toutes les mains, parvient à
l'adresse de tous les légitimistes, dans le château, la ferme
et le presbytère ; partout il s'impose comme la loi divine et
mystérieuse, d'autant plus facilement qu'il n'a donné lieu
à aucune controverse. Est-ce que le royalisme n'a pas tout
à gagner à ce qu'on ne revienne pas sur le passé : de 987 à
1789, de 1814 à 1830, et même de 1830 à 1848 ? Le silence
fait merveilleusement ses affaires, et il adore en secret l'op-
pression sous laquelle il semble ne pas même oser gémir. 11
faut en convenir, ce jeu est habilement joué, et le royalisme
ne nous paraît menaçant que depuis qu'il est muet, ce qui
ne veut nullement dire qu'il ail les lèvres closes et les bras
croisés.
Ce qu'il excelle surtout à faire luire à tous les regards
mouillés de larmes, c'est l'arc-en-ciel d'une amnistie au fir-
mament monarchique. « Ce serait, dit-il, le premier acte
» par lequel la royauté signalerait son retour et prouverait
» sa force. » Le royalisme recrute parmi ses anciens ad-
versaires, en leur tenant ce langage : « De notre part, main-
r. 31
482 iS5t.
» tenant, que pouvez-vous redouter? Pouvez-vous craindre
» d'avoir moins de liberté? Non ; vous pouvez en avoir
» plus, vous ne pouvez pas en avoir moins. Pouvez-vous
» craindre de payer plus d'impôts ? Non ; les impôts pour-
» ront être réduits, il serait impossible de les augmenter,
» et, restassent-ils ce qu'ils sont, qu'ils seraient indirecte-
» ment diminués par suite de l'accroissement rapide de
» prospérité qui serait la conséquence de la stabilité que
» peuvent seuls donner l'hérédité du trône et le parfait ac-
» cord de la France avec toutes les grandes puissances. »
Or, comme l'opinion démocratique n'a plus d'organes ni de
sentinelles pour crier : Gardez-vous d'écouter ce qu'on vous
dit ! ce langage peut se tenir et se lient sans contradiction.
Il n'y a que la Presse qui contrarie encore quelque peu
cette œuvre sourde et ténébreuse d'un prosélytisme sans
relâche ; mais on compte et on espère qu'ayant déjà en-
couru un premier avertissement, la Presse ne tardera pas
à en recevoir un second; après ce second avertissement,
une suspension de deux mois peut être prononcée, et pen-
dant deux mois il se débite et se fait bien des choses! Les
morts vont vite ! dit la ballade allemande. C'est, en effet,
avec la vitesse des morts que marche le royalisme prêt à se
faire un drapeau de son linceul !
Mais si le royalisme ne discute pas, il se glorifie! Lui seul
est le progrès, lui seul est la paix, lui seul est l'ordre, lui
seul est la liberté, lui seul est le parti social ! Ecoulez
M. Laurenlie, l'apologiste des rif/Keiirs salutaires, célébrant
en ces termes le royalisme :
« Le parti légitimiste, qui exprime le droit de la durée, non pas seide-
ment dans la monarchie, mais dans toutes les formes de l'État, est par
là, en effet, le parti social par excellence. Et pourtant il ne méconnaît
point les évolutions que fait la durée même; il en montre les causes na-
turelles par riiistoire de chaque peuple. Mais ces changements graduels,
pacifiques et durables aussi, précisément parce qu'ils ne sont pas arbi-
traires, laissent les États suivre leur marche et ne poussent pas les nations
à des alternatives indéfinies de licence et de servitude.
» Ainsi, dans l'ordre des idées légitimistes, il n'est pas un seul des be-
soins de la société moderne qui n'eût pu ctdfl se réaliser par l'action libre
L'UNITE DE PRESSE. 483
d'un pouvoir de tradition ; et, en ce seni, la Révolution française, la seule
Révolution qu'il soit permis de définir, celle des idées et des lois, se fût
consommée sansdonnei" lieu à des perturbations comme celles qui se re-
nouvellent depuis soixante ans.
» Ou dit que le parti légitimiste méconnaît la mission qu'il aurait à
remplir dans la société nouvelle.
» Et quelle mission plus belle que celle de redresser les erreurs publi-
ques, et d'éclairer les pouvoirs mêmes pour qui le parti légitimiste serait
un objet de défiance ou d'antipathie ! Ne voit-on pas que, sans le parti lé-
gitimiste, il n'y aurait dans le monde \ olitique aucune protestation contre
le droit absolu de l'anarcliie ? Hors du parti légitimiste, où est le parti
qui ait le droit d'invoquer une doctrine morale et de l'opposer à la doc-
trine de la force pure ?
» Le parti légitimiste seul apprend à juger l'époque présente, parce que
seul il montre sur cette époque l'empreinte divine. La Révolution, pour lui,
n'est pas une succession de désastres ; si elle n'est que cela, elle doit, à ja-
mais être maudite. Le parti légitimiste sépare de la Révolution ce qui la
souille, et en adorant la Providence, qui fait des violences humaines une
expiation, il montre que les sociétés, pour se transformer, n'ont besoin ni
d'usurpations ni d'assassinats ; et en cela il remplit une mission supérieure
de beaucoup à celle des politiques qui ont le malheur de croire à la j)uis-
sance du glaive plus qu'à la puissance des idées. »
Qui peut se glorifier en ces termes est libre de discuter ;
donc, si le roynlisme évite tout ce qui ressemble à une tlis-
cussion, n'est-ce pas la preuve que la discussion lui serait
mauvaise et que la compression lui est bonne ?
M. Guizot répond à M. Laurenlie :
« Les bonnes intentions, les bons et sages conseils n'ont jamais manqué
à la branche aînée de la maison de Bourbon. Il y a toujours eu auprès
d'elle, autour d'elle, des hommes qui lui ont dit la vérité, des hommes
qui voulaient bien réellement le bien du pays. Elle n'a pas su, elle n'a ja-
mais su les croire ni les suivre. Elle est toujours retombée plus ou moins
vite, plus ou moins complètement, sous le joug des aveugles ei des insensés.
(Approbation.)
» Il y a, messieurs, il y a des destinées écrites, il y a des incapacités
fatales (Sensation), dont aucun médecin ne peut relever ni une race ni un
gouvernement.
» Voici le vrai, à mon sens, sur les dispositions du pays à cet égard,
sur le jugement qu'il en porte. Il en est offensé et point inquiet. (Appro-
bation.) Il ne se fait aucune illusion sur vos desseins; il a pleine confiance
dans votre impuissance. (Rires prolongés.)
» La chambre pense et sent comme le pays. (Oui! oui !) Voilà pourquoi
484 185».
tout ce bruit que vous avez fait et entendu a abouti... à quoi? à une
phrase dans une. adresse.
» Et nous, nous dont la prévoyance est éveillée, no're vigilance sera
attentive ; les perspectives que vous avez voulu ouvrir à vos adhérents,
elles sont ouvertes pour tout le monde, nos regards y pénèti-ent comme les
leurs, ce qui peut être pour les uns objet d'espérance et pour les autres
objet de sollicitude. Vienne la nécessité de mesures plus graves, le gou-
vernement fera sou devoir, comme la chambre fait aujourd'hui le sien en
marquant de tels préludes du sceau de la réprobation nationale. »
GUIZOT, 15 janvier 1844.
Qu'on ne dise pas que ces paroles ont échappé à l'impro-
visation de l'orateur dans l'ardeur et l'irritation de la lutte 1
Non ; ces paroles ne sont que les variations du même
thème que M. Guizot ne cessa de faire entendre pendant
treize ans, ainsi que Tattestent ces autres citations :
« ûlessieurs, qu'on prenne, à l'égard du parti carliste comme des au-
tres, toutes les mesures qu on jugera nécessaires, dans les limites de la
liberté et de la justice. Je sais que ce parti est à la fois impuissant et mal-
faisant ; je sais qu'il lui arrive ce qui arrive aussi ailleurs, que le venin
demeure là oii la vie n'est déjà plus. »
GUIZOT, 19 février 1831.
« La faction (carliste) subsistera longtemps ; je le répète, elle sera
longtemps dans l'attitude qu'elle a prise sous vos yeux : daus ce mélange
bizarre d'insolence aristocratique et de C3'nisme révolutionnaire.
» Je ne crois pas, pour mon compte, que jamais cette faction (cai-liste)
ait offert dans son langage, dans son attitude, un aspect plus immoral,
plus répugnant; et j'éprouve tous les matins un sentiment de dégoût, et
je dirais volontiers d'humiliation, en voyant à quelles paroles peuvent s'a-
baisser des hommes qui se vantent d'appartenir à la classe la plus élevée
de la société. »
GUIZOT, 13 mars 1834.
« Prenez le parti carliste. (Sensation.) Il y a quarante ans qu'on dit
qu'il est vaincu. Il a subi des défaites effroyables : la Convention, l'Em-
pire, ont passé sur lui et l'ont broyé. Eh bien ! de notre temps, tout à
l'heure, il s'est retrouvé vivace ; il n'est pas vaincu, ne le croyez pas ; vous
aurez affaire à lui longtemps. (On rit.) C'est un parti qui a des racines
profondes dans le passé ; c'est le parti de Vancien régime, de l'ancienne
France, avec ce qu'elle a de bon et de mauvais, de vices et de mérites. Un
parti qui vient de si loin, qui est toujours resté semblable à lui-même,
qui a survécu à de telles défaites, un tel parti ne meurt pas si vite, bien
qu'on dise qu'il est mort, qu'on n'a plus rien à redouter de lui. C'est le
]iarti du jiassé ; et avant qu'il se soit transformé, avant qu'il ait reconnu
L'UNITE DE PRESSE. 485
SCS vices, les vices de son système et de sa nature, «vaut qu'il les ait re-
connus pour accepter notre société actuelle, et s'y incorporer pleinement,
il se passera bien des années et bien des luttes encore. »
GUizoT, 24 mars 18.36.
« On a parlé et agi au nom d'un droit qui se prétend supérieur à tous
les droits, an nom d'un droit qui prétend demeurer entier, imprescriptible,
inviolable, quand tous les autres droits sont violés (Très bien !^; de qui les
peuples, qnoi qu'il fasse, doivent tout supporta-.
» C'est là ce qu'on appelle la légitimité. Voilà le principe de Belgrave-
Sqnarel voilà le drapeau qu'on a opposé là à notre drapeau de 18.30 !
» Quant à la légitimité, dont vous vous prévalez, que vous invo-
quez, ce droit supérieur à tous les droits, ce pouvoir qui ne peut pas se
perdre lui-même, de qui les peuples doivent tout supporter... Ah! je tiens
ces maximes-là pour absurdes, honteuses, dégrattantes pour l'humanité... »
GUIZOT, 15 janvier 1844.
M. Guizot ne pense plus et ne dit plus en 1832 ce qu'il
pensait et disait en 1831, 1834 et en 1844 ; mais ce qu'il di-
sait et pensait alors n'a pas changé comme lui et n'a pas
cessé d'être moins vrai.
VII.
26 mai 1852.
Ce que nous disions hier reçoit aujourd'hui sa confirma-
tion : la Fusion, qui, sous le régime de la liberté de discus-
sion, ne faisait un pas en avant que pour en faire le lende-
main deux en arrière, la Fusion a mis à profit le silence et
Tombre de la compression. Elle a travaillé dans l'ombre et
le silence ; le silence et l'ombre sont devenus ses auxiliaires ;
elle s'en est fait des arguments ; ils lui servent à la fois de
bouclier et de glaive. « Rendre ù la France sa liberté » est
devenu le mot de ralliement des deux partis, et, sinon le
motit, le prétexte. Légitimistes et orléanistes assurent que
la Fusion est un fait accompli. Les journaux ministériels,
comprenant, mais trop tard, l'habileté de la manœuvre fu-
sionniste, essaient de la déjouer ; ils mettent un certain
appareil dans la manière dont ils reproduisent la nouvelle
de ]a Gazette de Cologne annonçant la prochaine arrivée de
486 185«.
M. le comte de Cbambordà Wiesbaden, tandis que MM. les
ducs de Nemours, d'Aumale et de Montpensier se ren-
draient avec la reine Amélie à Ems, qui n'est qu'à cinq heu-
res de Wiesbaden. De Wiesbaden à Ems, et de Ems à Wies-
baden, c'est une courte et agréable promenade en bateau à
vapeur sur le Rhin.
11 se peut qu'efTeclivemont la Fusion, après avoir tant de
fois échoué, ait enfin réussi à aborder ; tant mieux s'il en
est ainsi. La question n'en sera que plus nettement posée
entre la Monarchie et la Démocratie, l'Hérédité et l'Élection.
vm.
10 juin 1852.
La logique des hommes peut plier ; la logique des choses
ne plie pas.
On peut la méconnaître, mais on ne peut la supprimer.
Chaque jour en fournit une démonstration nouvelle.
Les deux avertissements infligés avant-hier et aujour-
d'hui au Constitutionnel en sont la preuve éclatante ; elle
vient confirmer ce que j'avais prévu, ce que j'avais annoncé
à M. Véron lui-même.
Je lui avais dit :
Sur la pente de la liberté de la presse, législalivement
réglementée, judiciairement réprimée, administrativement
avertie, on ne s'arrêtera point, car on ne peut pas s'arrêter;
on ne s'arrêtera point, pas même à vous.
Plus on aura comprimé la liberté des journaux, et plus on
aura rendu évidente et impérieuse la nécessité de la sup-
primer.
La logique, attestée par l'histoire, le veut ainsi.
11 faut opter entre la liberté de tout dire, ayant pour cor-
rectif la liberté de tout contredire^ et la liberté supprimée.
La liberté comprimée n'est pas possible autrement que
comme accident ou comme transition.
Participant des deux systèmes : liberté enlièie, comme
L'UNITÉ DE PRESSE. 487
aux Élals-Unis, et liberté supprimée, cunime en Russie, la
liberté comprimée a luus les inconvénients el tous les pé-
rils des deux régimes. Elle entretient l'agitation et divise la
responsabilité.
Ce n'est plus seulement l'individu qui est responsable
des écarts qu'il commet, c'est le gouvernement qui est res-
ponsable des écarts qu'il ne contient pas.
Il devient solidaire.
Même quand cela lui coûte, il lui faut donc frapper.
Une main invisible conduit sa main et l'oblige de la lever
d'autant plus haut qu'il voudrait la tenir plus bas.
Cette main invisible, c'est celle de la logique inexorable.
C'est ainsi que s'explique le double avertissement reçu
par le Constitutionnel.
Dans la voie où l'on s'est engagé, et cette voie remonte
assez haut, car elle remonte à la loi contre la liberté de la
presse, présentée le 11 juillet 1848 par M. Senard, ministre
de l'intérieur, dans cette voie, il faut s'y attendre, le journa-
lisme, successivement frappé, est condamné logiquement à
succomber, à moins qu'il ne se relève entièrement libre, ce
qui est peu probable et encore moins prochain.
Dès que le journalisme n'existe pas en vertu d'un prin-
cipe inviolable ; dès qu'il n'est pas l'exercice incontesté
d'un di-oit incontestable, il est à la merci des plus petits
événements et des plus vains prétextes. Un complot, une
tentative d'insurrection, une guerre, une complication, que
sais-je! suffisent et au-delà pour qu'on le suspende, ce qui
est un moyen de le supprimer analogue à celui du fonc-
tionnaire qu'on destitue, en disant : appelé à d'autres
fonctions.
Qui pourrait s'abuser jusqu'à croire qu'il ne surviendra
dans l'avenir aucune complication de nature à motiver cette
mesure sous le nom de nécessité temporaire?
En tout cas, ce n'est pas moi qui me berce de cette il-
lusion.
Dès le lendemain du jour où sept millions et demi de voix
sont venues conférer à l'auteur de l'acte du 2 décembre le
488 1858.
pouvoir conslituant, j'ai déclaré et imprimé que la logique
du régime nouveau menait logiquement au remplace-
ment de tous les journaux quotidiens par le Moniteur uni-
versel, et de la polémiijue journalière par la publicité of-
ficielle.
Je persiste dans cette opinion ; il était de l'intérêt de tous
les journaux de l'appuyer, car, lorsqu'il y a impuissiuice
démontrée de résister, c'est la veille et non le lendemain de
la déroute qu'il faut essayer de capituler.
Si on n'en sauvait pas ainsi la liberté, du moins on en sau-
vait la propriété. Vaut-il donc mieux perdre l'une et l'autre?
Tel qu'il existe présentement, le Moniteur est à la foijs le
plus petit et le plus cher de tous les journaux.
Il est grand comme la moitié de la Presse, et il coûte
112 francs par an, lorsque la Presse ne coûte par an que
40 francs.
Pourquoi le Moniteur coûte-t-il 112 francs'?— Nul ne
saurait le dire, carde tous les journaux c'est celui qui a le
moins de frais de rédaction; même on pourrait ajouter qu'il
n'en a pas du tout.
11 est question de réduire à 40 francs le prix du Moniteur.
Demi-mesure et fausse mesure, qui aboutira à assimiler
le Moniteur universel à ce que fut le Moniteur parisien.
On le fera décheoir, voilà tout.
Ou il faut laisser les choses telles qu'elles sont, ou il faut
réduire h 18 francs le prix du Moniteur.
Rien n'est plus facile.
Que coûte la feuille de papier? — 3 centimes.
Que coûte l'impression? — 1 centime.
Total : 4 centimes multipliés par 360 jours, soit 14 francs
40 centimes.
14 francs 40 centimes est donc le prix de revient du Mo-
niteur universel, dispensé des frais de timbre et des droits
de poste.
A 18 francs par an, payables par numéro \\ raison de
5 centimes remis au facteui", le moindre cliinVe de tirage
auquel s'élèverait le Moniteur étant 100.000 exemjilaii'es,
L'UNITÉ DE PRESSE. 489
les propriétaires y gagneraient encore 300.000 francs pai' an.
Comme on le voit, ils ne seraient pas à plaindre et pour-
raient fort bien, h raison de l'exemption des droits de
timbre cl de poste qui leur serait accordée par le gouver-
nement, être obligés par lui d'indemniser les journaux ac-
tuellement existants qui cesseraient de paraître; mais on
fait mal les choses lorsqu'on les fait petitement.
Je serais donc d'avis que le gouvernement, adoptant une
base d'évaluation, indemnisât, comme cela a lieu dans tous
les cas d'expropriation pour cause d'utilité publique, ceux
des journaux qui renonceraient à paraître et laisseraient au
Moniteur le soin de servir leurs abonnés.
Alot^s l'épreuve du régime nouveau serait complète et
par suite décisive, car il n'y a de décisive que l'épreuve qui
n'a pas été faite à demi.
Ce serait ensuite au gouvernement à prendre toutes les
mesures pour que le Moniteur universel, n'entrant jamais
dans la polémique, fût la publicité, toute la publicité, rien
que la publicité, et que cette publicité fût comme autrefois
la femme de César, qu'elle ne pût jamais être soupçonnée.
Voilà ce que conseille et ce que prescrit la logique : le
fera-l-on ?
— Non, on ne le fera pas; on préférera le compliqué au
simple, l'arbitraire à l'absolu.
Et ce sera fâcheux pour tout le monde : fâcheux pour le
public ; fâcheux pour le gouvernement, fréquemment con-
traint d'avertir les journaux; fâcheux pour les journaux,
constamment exposés à être suspendus; fâcheux pour le
public, ([ui ne sait plus mainlenant, quand il s'abonne à un
journal quel qu'il soit, s'il n'en sera pas privé avant l'é-
chéance de son al3onnement.
Pourquoi donc ne pas faire ce que prescrit la logique?
IX.
12 juin 1852.
Que de lois violentes et inefficaces on a fait contre la
490 1858.
presse, tandis qu'il n'y en avjiil qu'une seule à faire en ces
termes si simples :
« Quiconque proposera de supprimer, de changer ou d'améliorer soit
une loi, soit une institution, soit une taxe en vigueur, sera tenu, sous peine
d'amende, de formuler en termes précis comment il remplace, change ou
améliore cette taxe, cette institution ou cette loi. »
C'était l'unique loi que nous demandions, en 18'i8, qu'on
fît au lieu de reconstruire encore et toujours en vain Tédi-
fice d'une législation trois fois relevée. Cette loi n'a pas été
faite ; elle reste à faire.
13 juin 1852.
La Gazette de France préfère le régime de la polémique
restreinte au régime de la publicité officielle, le régime de
l'avertissement et de la suspension au remplacement de
tous les journaux par le Moniteur universel, avec indemnité
préalable.
A cet égard, les opinions sont complètement lil)res, et les
illusions parfaitement permises.
Mais la Gazette de France s'abuse étrangement si elle croit
qu'on la laissera longtemps célébrer les vertus et les avan-
tages de la légitimité, même sous la forme de réticences
transparentes. A-t-elle donc oublié que le 20 août 1848, elle
fut considérée comme un danger public et supprimée par
]\1. le général Cavaignac, ayant i)uur ministres xM® Senard,
minisire de l'intérieur, et M® Marie, ministre de la justice?
Cependant M. Armand Marrast, ex-rédacteur en chef de la
Tribune et du National, était, à cette époque, président de
l'Assemblée constituante !
La Gazette de France ne connaîtrait-elle donc pas le dé-
cret du 27 nivôse an VIll (17 janvier 1800), ainsi conçu ?
« Art. !'•''■. Le ministre de la police ne laissera, pendant toute la durée
de la guerre, imprimer, publier et distribuer que les journaux suivants :
» Le Monileur univenel, le Journal des Débals el des décrets.. ., le Journal
L'L.MTE DE PRESSE. 491
de Paria... la Gazelle de France e: les journaux s'occupant exclusivement
des sciences, ai-ts, littérature, commerce, annonces et avis.
)) Art. 2. Le ministre de la police générale fera incessamment un rup
port sur tous les journaux qui s'impriment dans les autres départements.
» Art. 3. Le ministre de la police veillera à ce qu'il ne s'imprime au-
cun nouveau journal dans le département de la Seine et dans les autres
départements de la République.
» Art. 4. Les propriétaires et rédacteurs dos journaux conservés par le
présent arrêté se présenteront au ministère de la police pour justifier de
l;i qualité de citoyens français, de leur domicile et de leur signature, et
promettront tidélité à la Constitution.
)) Art. 5. Seront supprimés sur-le-cbnmp tous les journaux qui insére-
ront des articles contraires au respect dû au pacte social, à la souverai-
neté du peuple et à la gloire des armées, ou qui publieront des invectives
contre les gouvernements et les nations amis ou alliés de la République,
lors même que ces articles seraient extraits de feuilles étrangères. »
La Gazette de France n'aurait-olle donc pas lu ce que dit
M. Thiers de cet arrêté dans son Histoire du Considat et de
VEmpire (t. I, p. 214 à 216) ?
« Un peu avant la clCture de la session, le premier consul prit, h l'é-
gard de la presse périodique, une mesure qui aujourd'hui ne serait rien
moins qu'un phénomène impossible, mais qui alors, grâce au silence de
la Constitution, était une mesure tout-à-fait légale, et, grfice à l'esprit du
temps, à peu près insignifiante.
» ... Cette mesure, qui paraîtrait si extraordinaire aujourd'hui, fut
accueillie sans murmure et sans étonncment, car les choses n'ont de va-
leur que par l'esprit qui règne. »
Ces ligues ne seraient pas signées de M. Thiers, qu'on y
reconnaîtrait tout de suite l'historien idolâtre du fait.
11 y a deux politiques : l'une qui subordonne les principes
aux considérations ; l'autre qui subordonne les considéra-
lions aux principes ; la première qui se résume dans le mot
NÉCESSITÉ ; la seconde qui se retranche dans le mot liberté.
La marche de l'une et de l'autre est tracée d'avance
comme les deux lignes d'un angle ouvert. On peut donc la
mesurer avec certitude.
La Nécessité, l'ayant emporté sur la Liberté, ne pourra
pas s'arrêter à mi-chemin. Les journaux sont tous appelés
à disparaître successivement, moins le Moniteur universel ;
192 18S».
ils peuvent s'y résigner, mais ils ne doivent pas se le dissi-
muler.
Toute la question se réduit donc à ces deux termes :
Vaut-il mieux que cette suppression ait lieu successive-
ment et arbitrairement qu'immédiatement et absolument?
La Gazette de France préfère la suppression successive et
arbitraire à l'expropriation immédiate et absolue avec in-
demnité préalable. L'Assemblée nationale est de cet avis.
Nous le trouvons tout simple; mais ce que nous trouvons
moins simple, c'est que le plaisir de décocher un trait inju-
rieux fasse oubliera la feuille fusioiuiaire qu'après l'acte du
2 décembre, la Presse fut le seul journal qui. prêchant
d'exemple, insista pour que tous les journaux opposés à
celte manière de l'entrer dans le droit en sortant de la lé-
galité s'abstinssent de paraître.
Quoique non supprimée, la Presse ferma ses ateliers et
ne les rouvrit que par suite d'un jugement rendu le 11
décembre 1851 par le tribunal de la Seine.
VAsseniblée nationale et ses rédacteurs ont-ils donné le
môme exemple et tenu la même conduite ?
Au surplus, nous n'insisterons pas. La disparition de la
Presse est un sacrifice, quelque considérable qu'il soit, au-
quel nous sommes depuis longtemps préparé ; mais ce sur
quoi nous insisterons, c'est sur la nécessité de ne pas ré-
duire à demi le prix du Moniteur.
Si on le dispense des droits de timbre et des frais de
poste, il ne doit pas coûter plus de 18 francs par an, soit
5 centimes par jour.
Si nous revenons sur ce point, c'est que nous ne nous dis-
simulons pas que le Moniteur à 40 francs sera un coup d'é-
pée donné dans l'eau, et que nous ne voulons pas qu'on
puisse nous imputer cet insuccès en disant faussement que
le Moniteur à iO francs a été la réalisation du projet remis
par nous, en 1831, à M. Casimir Périer.
Rigoureusement, le ,l/o??/Ycî/r pourrait se publiera 12 fr.
par an.— De 12 à 18 francs, il y a 6 francs de marge. 6 francs
(le marge sur 100,000 abonnés, c'est 600,000 francs ! 6 francs
L'UNITÉ DE PRESSE. 493
de marge sur 200,000 abonnés, c'est 1,200,000 francs ! Dira-
t-on que ce sont des chiffres fabuleux ? En 1848, un journal,
la Liberté^ ne coûtant que 18 francs par an, vit, en moins
de deux mois, son tirage journalier dépasser 100,000 exem-
plaires. L'expérience est donc venue confirmer pleinement
l'exactitude des chiffres et des prévisions de l'auteur de la
NOTE REMISE A M. CASIMIR PÉRIER CU 1831.
En réalité, le prix de la Liberté n'était pas de 18 francs
par an, mais seulement de 10 Ir. 80 c. par an, puisque la
Liberté se vendait 3 centimes seulement par numéro aux
vendeurs, qui la revendaient 5 centimes au public. Ce que
la Liberté a pu faire à raison de 3 centimes par numéro,
soit 10 francs 80 centimes par an, comment le Moniteur ne
pourrait-il pas le faire à raison de 5 centimes par numéro,
soit 18 francs par an? Nous le répéterons une dernière fois:
à 18 francs par an, le Moniteur peut rapporter plus d'un
million annuel de bénéfices.
XL
17 juin 1852.
Oui le croirait ! C'est VUnion qui ne veut pas que se fasse
l'expérience d{\ journal unique, l'expérience du Moniteur
universel. Le docte M. Laurcntie, que celte idée révolte et
indigne, ne connaîtrait-il donc pas les deux arrêts ci-après,
des 6 et 7 mai 1789 :
ARRÊT DU CONSEIL d'ÉXAT DU ROI, SUR LA VENTE DES LIVRES
ET JOURNAUX.
« Le roi, étant informé qu'on distribue dans le public plusieurs pros-
pectus d'œuvres périodiques pour lesquels il n'a été accordé aucune per-
mission, a résolu de i-éprimer un abus aussi contraire au bon ordre qu'aux
règlements delà librairie.
» Fait en conséquence, Sa Majesté, très expresses inhibitions et défenses
à tous imprimeurs, libraires ou autres, d'imprimer, publier ou distribuer
aucun prospectus, journal ou autre feuille périodique, sous quelque déno-
mination que ce soit, à moins qu'ils n'en aient obtenu une permission ex-
presse de S. M.
494 1858.
» Fait au conseil d'État du roi, S. M. y étant, tenu à Versailles, le «
mai 1789. » (Moniteur, 1789, p. 13.)
NOUVEL ARRÊT DU CONSEIL d'ÉTAT DU KOI, QUI SUPPRIME LE K' 1er
d'une feuille périodique ayant pour TITRE États-Géiiéraux, ET
Qi;i FAIT DÉFENSE EXPRESSE d'EN PUBLIER LA SUITE.
« Le roi, par son arrêt du 6 de ce mois, en ordonnant l'exécution des
règlements de la librairie, a défendu l'impression, publication et distribu-
tion de tous prospectus, journaux ou autres feuilles périodiques qui ne se-
raient pas revêtus de sa permission expresse; mais S. M. étant informée
qu'on a osé répandre dans le public, en vertu d'une souscription ouverte
sans aucune autorisation et sous la forme d'un ouvrage périodique, un im-
primé portant n° le"", et ayant pour titre États-Généraux .., a cru devoir
marquer parùculièrement son improbation sur un écrit aussi condamnable
au fond qu'il est répréheusible dans la forme. A quoi voulant pourvoir,
ouï le rapport et tout considéré, le roi étant en son conseil, de l'avis de M. le
gai'de des sceaux, a supprimé et supprime ledit imprimé comme injurieux,
et portant avec lui,- sous l'apparence delà liberté, tous les caractères de la
licence ; défend à tous imprimeurs, libraires, colporteurs et autres, de ven-
dre, publier et distribuer ledit imprimé, sotis peine d'interdiction de leur
état ; ordonne S. M. à toutes personnes qui poui-raient avoir des exem-
plaires de les porter au greffe du conseil pour y être supprimés
» Fait au conseil d'État du roi..., ce 7 mai 1789. »
Cet écrit, aussi condamnable au fond que réprchensible
dans la forme, qui avait osé le répandre ?— C'était miuabeau,
l'époiidant le kMidomain ce qui suit :
« Xoramé votre représentant aux États-Généraux, je vous dois un
compte particulier de tout ce qui est relatif aux affaires publiques. Puis-
qu'il m'est pliysiquement impossible de remjdir ce devoir envers vous
tous autrement que par la voie de l'impression, souffrez que je publie
cette correspondance... Chaque membre des États- Généraux devant se
considérer, non comme le député d'un ordre ou d'un district, mais comme
le procureur fondé de pouvoirs de la nation entière, il manquerait au
premier do. ses engagements s'il ne l'instruisait de tout ce qui peut l'in-
téresser ; personne, sans exception, ne pourrait s'y opposer sans se rendre
coupable du crime de lèse-majesté nationale, puisque même, de particulier
à particulier, ce serait une injustice des plus atroces.
» J'avais cru qu'un journal, qu'on a annoncé dans son prospectus
comme devant «'trc rédigé par quelques membres des Etats-Généraux,
pourrait, jusqu'à un certain point, remplir envers la nation ce devoir
commun à tous les députés ; mais le ministère vient de donner le scan-
dale public de doux arrêts du conseil, dont l'un, au mépris avoué du ca-
ractère de ses rédacteurs, supprime la feuille des États-Généraux, et dont
l'autre défond la publication des écrits périodiques.
L'UNITE DE PRESSE. 495
» Il est heureux, messieurs, qu'on ne puisse imputer au monarque ces
proscriptions que les circonstances rendent encore plus criminelles. Per-
sonne n'ignore aujourd'hui que les arrêts du conseil sont des faux éter-
nels, où les ministres se permettent d'apposer le sceau du roi ; on ne prend
pas même la peine de déguiser cette étrange malversation, tant il est vrai
que nous en sommes au point où les formes les plus despotiques marchent
aussi rondement qu'une administration légale !
* Vingt- cinq millions de voix réclament la liberté de la presse : la nation
et le roi demandent unanimement le concours de toutes les lumières. Eh
hion ! c'est alors qu'après nous avoir leurrés d'une tolérance illusoire et
perfide, un ministère soi-disant populaire ose effrontément mettre le scellé
sur nos pensées, privilégier le trafic du mensonge, et traiter comme ob-
jet de contrebande l'indispensable exportation delà vérité.
» Que la tyrannie se montre avec franchise, et nous verrons alors s
nous devons nous raidir ou nous envelopper la tête.
» Je continue le journal des Etats-Généraux.
)) MIEABEAU. »
Le célèbre apologiste des rigueurs salutaires, M. Lauron-
tie, croirait-il donc que nous ne savons pas que la première
ordonnance de la Restauration, datée du 10 juin 1814, fut
pour maintenir la législation impériale sur la presse, et la
seconde, datée du 21 octobre 1814, fut pour assujettir à la
censure préalable tous les écrits au-dessous de 20 feuilles
d'impression ?
Que M. Laurcntie et VUnion se taisent donc, lorsqu'il est
question de liberté de la presse ! Ils n'ont pas la parole et
n'ont pas le droit de la prendre. Les légitimistes n'ont
Jamais su que suppi'imer ou trahir la liberté. Si peu qu'on
leur en laisse, on leur en laissera toujours plus qu'ils n'en
conserveraient le lendemain de leur retour.
XII.
2 juillet 1852.
On s'attendait généralement à ce que le numéro du Mo-
niteur universel qui paraîtrait aujourd'hui ne ressemblerait
496 4SS«
pas à celui d'hier. Celle aUenle u été trompée. Le Moniteur
n'avait rien promis, il a tout tenu. II n'y a de plus que 72fr.
de moins (40 fr. au lieu de 112 francs).
Mais qu'y a-t-il dans la presse officieuse de plus que
dans la presse officielle ?
Lisez la Patrie!
Lisez le Pays!
Rien de plus, sauf quelques adulations stéréotypées à l'u-
sage de tous les pouvoirs et de tous les ministres qui se
succèdent. Aussi, désormais, qui voudra payer la Patrie et
le Pays plus cher que ce que coûte maintenant le Moniteur
universel ? — Personne.
Donc, avant peu de temps, il n'y aura plus que la presse
officielle et que la presse indépendante ; la presse officieuse
aura disparu.
Curieuse expérience que celle à laquelle assiste, en ce
moment, la France !
Encore, si celle expérience était instructive! Mais que
peut-elle nous apprendre de plus que ce que nous devions
parfaitement savoir, en 1848, après les épreuves si con-
cluantes de la République aînée, du Directoire, du Consu-
lat, de l'Empire, de la Restauration de 1814 el de la Monar-
chie de 1830?
XUl.
21 août 1852.
On juge de l'arhre par ses fruits. Nous jugeons d'un gou-
vernement par la liberté. Le moins bon est celui qui la res-
treint; le meilleur est celui qui l'étend. C'est à celle me-
sure que nous avons juge tous les gouvernements el tous
les mininistères qui se sont succédé en France dejuiis que
nous tenons une plume. Jamais celte mesure ne nous a
trompé. Jamais nous n'avons subordonné la liberté à au-
cune considération, à aufuine circonstance, à aucune néces-
L'UNITÉ DE PRESSE. 497
site : qu'il s'agisse de l'attentat Fieschi et des lois de sep-
leml)re 1835; qu'il s'agisse dos jésuites et de la feiiuoture
de leuis établissements; qu"il s'agisse des légitimistes et de
leur visite à Belgrave-Square ! Toujours nous avons subor^
donné à la liberté toutes les considérations, toutes les cir-
constances, toutes les nécessités. C'est là un fait attesté par
tous les votes de quinze années de vie parlementaire et par
tous les travaux de quinze années de presse périodique.
Or, Pascal l'a dit : « Rien n'est brutal comme un fait. » Il
faut donc que l'Assemblée nationale en prenne son parti.
Ce n'est pas notre faute, à nous, si, le 24 février 1848, la
royauté de 1830 s'est laissée choir plus misérablement encore
que, le 27 juillet 1830. la royauté de 1814! Les fautes que
commettent les gouvernementsies regardent; nousn'en som-
mes pas, nous n'en saurions être responsable. Nous sommes
au service de la liberté. Nous ne sommes pas au leur. Ja-
mais la politique ne nous a trouvé ni dans les rangs des
optimistes qui creusent l'ornière, ni dans les rangs des pes-
simistes qui creusent le goutlre. Jamais nous n'avons cons-
piré, toujours nous avons averti, et toujours à temps. Est-
ce faux ? Nous posons la question à nos ennemis comme à
nos amis, et nous l'appliqifNis au présent et à l'avenir aussi
bien qu'au passé.
Est-il, dans toute la presse parisienne, un autre journal
qui pourrait interpeller en ces termes tous ses contradic-
teurs, en leur portant le défi d'y répondre catégorique-
ment ?
La preuve de la justesse de nos idées par l'application du
contraire était peut-être encore nécessaire. L'expérience a
lieu, et, si cher qu'elle nous coûte, nous ne nous plaindrons
pas qu'elle nous ait coûté trop cher, si cette expérience est
définitive.
Le régime actuel de la presse périodique est celui qu'ont
réclamé VAsseniblée nationale, le ConslitutionneU le Journal
des Débats, la Patrie, le Pays, le Siècle, VUinon, VUnivers;
c'est celui de la liberté réglementée par l'infaillibilité pré-
sumée. Eh bien ! nous le demandons : A .quoi servent ces
X. • Si
198 185».
journaux? S'ils ne paraissaient plus, quel vide leur dispa-
rition laisserait-elle? Leurs nouvelles sont-elles plus sûres
ou plus rapides que celles du Moniteur universel? Donnent-
ils plus de garanties que lui ? Non, non !
Pourquoi donc des journaux où il n'y a pas une ligne ii
citer, pas une ligne à relever?
Encore une fois, sous le régime actuel, il n'y avait de lo-
gique que la publication exclusive du Moniteur universel,
et ce qui le démontre clairement, c'est que les journaux qui
ont prétendu que nous avions tort prouvent chaque matin
(pie nous avions raison.
Ce sera bien plus évident encore lorsque le Paijs^ qui est
dans les douleurs d'enfantement de la montagne accou-
chant d'une souris, sera venu à bout de ressusciter VÉpo-
que, qui, après avoir dévoré plus de 600,000 fr. pour acqué-
rir moins de 0,000 abonnés, les fit servir par la Presse.
XIV
21 août 1852.
Le Times est, de la part du Moniteur, l'objet de la décla-
ration suivante :
« Plusieurs fois déjà nous avons eu l'occasion de signaler la mal-
veillance de certains articles des journaux anglais pour le gouvernement
français : tant qu'elle ne frappait que les personnes, nous avons gardé le
silence ; mais aujourd'hui elle s'attaque à la nation tout entière, et la ré-
ponse est un devoir.
» Le Times a consacré un long article d'un de ses derniers mnnéros à
accumuler les outrages contre la France ; il la compare au Bas-Empire,
et la condamne à une enfance éternelle.
» Si le Times était l'organe d'un peuple, le nôtre pourrait s'émouvoir
de ses attaques ; mais, depuis le 2 décembre, interprète passionné des
liartis hostiles, cette feuille ne représente plus qu'une opposition intéres-
sée ; alors quelle créance donner à ses jugements? quelle raison do les
subir ?
» Qui croirait, en effet, comme ose le prétendre le Times, que nous
sommes déshérités de tous nos droits et que la vie politique n'existe plus
pour nous? Le suffrage universel en France est l'exercice le plus illimité
pour un peuple de la faculté d'élire.
L'unith: de presse. 4yy
» Nous l'uvon? ilit, le Timps n'est pas pour nous lorganc ilo hi nation
au nom de laquelle il prétemlrait parler. Loin tle nous donc la pensée de
récriminer contre les institutions anglaises. Mais d'autres moins bien in-
tentionnés ne poiirraient-ils le faire ? Ne pourraient-ils demander au Timea
si l'Angleterre peut opposer au calme et à Tordre de notre suffrage uni-
versel son suffrage restreint et ses élections s'accomplissant au milieu des
scandales d'un honteux agiotage ?
» Ne pourrait-on dire au Times qu'en Angleterre, presque toujours, les
sièges du Parlement appartiennent aux plus riches ; qu'en France, ils
sont à tous indistinctement ; que là la fortune décide ; qu'ici le peuple
choisit ; que chez nous tout est l'expression de la volonté nationale ; que
chef de l'Etat, Corps législatif, conseils généraux des départements, con-
seils d'arrondissement, conseils municipaux, tout est élu par l'univer-
salité des citoyens ; que, de l'autre côté du détroit, au contraire, tout se
rossent de l'inégalité des fortunes comme de la restriction des droits?
» Le Times peut appeler enfance, ^i bon hii semble, ce premier essai
(le la liberté la plus large ; mais prenJ-il bien son temps pour tirer va-
nité d'un système qui amène à redouter le vote au grand jour et à deman-
der la substitution du vote secret à l'élection publique ?
» Sous la monarchie de 1830, le Times applaudissait aux journées de
juillet; après le 24 février, il approuvait les ovations républicaines; était-
ce à cause des conquêtes faites par le peuple ? Non, c'était à cause du
sang qu'il avait perdu. Ses glorifications d'alors étaient aussi suspectes
que ses dénigrements d'aujourd'hui sont odieux.
» Le sarcasme contre le 15 août était donc l'effet naturel de l'antipa-
thie et du calcul.
» Vainement a-t-on fait au chef de l'État les propositions de fètev les
anniversaires du 10 décembre 1848, des 2 et 20 décembre 1851. Il n'a
voulu ni de l'une, parce qu'il s'agissait de lui seul et de son triomphe ; ni
de l'autre, parce qu'il s'y mêlait une pensée douloureuse, et qu'avant
tout il voudrait ensevelir dans l'oubli jusqu'au dernier souvenir de nos
discordes civiles. L'anniversaire du 15 août a été seul consacré, et, par un
heureux rapprochement, il s'est trouvé que la fête de la Vierge, patronne
de la France, se célébrait le même jour que celle de l'empereur. Le pays
a compris cette noble pensée et s'y est associé partout avec enthousiasme.
» Voil.à le secret de cette polémique envenimée du Times. Loin de nous
la prétention de l'arrêter ; notre prospérité, espérons-le, lui en fournira
longtemps la matière. Mais, pour les hommes sérieux, la vérité manifestée
par les faits l'emportera toujours sur le pamphlet anonyme inspiré par
l'intérêt ou la passion. >;
Cotte déclaration du Moniteur soulèvo une grave ques-
tion dont le Times ne manquera sans doute pas de s'empa-
rer : celle de savoir si la liberté individuelle, dans l'exercice
de chacune de ses adrihutions, jouit de garanties plus
500 t85«.
grandes et plus réelles avec la presse libre et le suffrage
restreint qu'avec le suffrage universel et la presse res-
treinte ?
Il y aurait eu une manière de répondre victorieusement
au Times, et mieux encore de prévenir ses attaques : c'eût
été d'asseoir la liberté de la presse sur l'universalité des
suffrages.
Alors la France aurait pu dire à l'Angleterre, sa superbe
rivale : Quelle liberté possédez-vous que je ne possède
pas? Plus que vous j'ai l'égalité de droits, j'ai l'unité de na-
tion qui vous manque. Il y a chez vous deux nations, la na-
tion qui vole et la nation qui ne vole pas; la nation qui
concourt h la loi et la nation qui n"y concourt pas; chez
nous, il n'y a qu'une nation, car quiconque est majeur y
possède le droit de voler. Donc la France passe avant vous.
Le. Moniteur n'aura pleinement raison contre le Times
qu'alors que la liberté de la presse n'aura, en France, rien
à envier à la liberté de la presse en Angleterre.
Le pouvoir issu du suffrage universel serait-il donc plus
vulnérable et plus faible que le pouvoir issu de l'hérédité
monarchique? — Non. Eh bien ! pour l'honneur et l'affer-
missement du suffrage universel, que la presse soit donc li-
bre en France !
Sous le régime actuel, il ne saurait y avoir d'autre presse
que la j))-esse officielle. Nous avions annoncé que le Moni-
teur universel à 40 francs serait une combinaison qui avor-
terait. En effet, elle a avorté. II n'y avait de rationnel que
le Moniteur universelh cinq centimes par jour, soit 18 francs
par an, et l'expropriation des autres journaux pour cause
d'utilité publique. Ce qui se passe nous donne raison sur
toute la ligne.
11 faut être conséquent, car si les hommes ne sont pas
logiques, qu'arrivc-t-il? Il ariive ({ue les choses le sont
pour eux.
Donc, ou la presse recouvrera sa liberté entière, ou elle
jichèvera de la perdre entièrement; ou tous les journaux
L'UNITÉ DE PRESSE. 501
seront libres, ou il ne restera qu'un seul journal, le journal
officiel à 5 centimes par jour, 18 francs par an.
Qui est-ce qui répond au Times ? — N'est-ce pas le Mo-
niteur universel ? — Que font les autres journaux ? — Us
gardent le silence. Est-ce donc pour se taire que les jour-
naux existent, et pourquoi existent-ils s'ils ne peuvent
parler ?
XV.
4 septembre 1852.
Les journaux réalisent l'idéal de la liberté de la presse
telle que l'ont voulue VAssemblée nationale, le Constitu
tionnel, le Journal des Débats, la Patrie, le Pays, le Siècle,
VUnion, tous les journaux enlin, hormis un seul journal
parmi les survivants; ce journal, est-il besoin de le nom-
mer ?
Les lecteurs peuvent donc se faire une juste idée de la li-
berté de la presse limitée et réglementée, de l'intérêt
qu'elle offre et des services qu'elle rend.
Repoussant loin de nous le pessimisme, qui est à l'opti-
misme ce que l'ornière de gauche est à l'ornière de droite,
nous avions fait un effort pour espérer que la presse quo-
tidienne, ne pouvant plus passer les actes à son crible, y
passerait les idées. Vain effort ! espoir déçu ! Jamais la jjresse
française n'a été plus superficielle. A peine si elle effleure
les questions ! Il n'en est pas une seule qu'elle ait creusée 1
Ne pouvant plus exhumer le passé, il y avait lieu de croire
qu'elle allait défiù-her l'avenir ! Non ; elle se croise les bras
et s'accroupit, n'osant regarder ni l'avenir ni le passé.
On chsait autrefois : la j)resse périodique ; maintenant,
c'est la presse pneumatique qu^'û faut dire, car elle excelle à
faire le vide.
Rien, absolument rien dans les journaux, pas même un
mot à relev^er, à interpréter, à commenter.
Partout se fait le vide ! 0 [,ui.ssance du vide ! que réussi-
ras-tu cl créer?
1852.
L'ASSEMBLÉE NATIOyALE.
I.
3 it\ril 1B52.
L'Assemblée nationale, journal ('atholi(jue dirige par des
hérétiques, journal légitimiste rédigé par des révolutionnai-
res, VAssemblée nationale, qui ne sert pas mieux les causes
dont elle entreprend le triomphe qu'elle ne protège les in-
stitutions dont elle [»orte le titre, VAssemblée nationale, qui
aspire à une Restauration, veut de l'Empire et ne veut pas
de la République. Pourquoi VAssemblée nationale ne veut-
elle pas de la République et pourquoi veut-elle de l'Em-
pire ? C'est que l'Empire ramène logiquement la Royauté,
tandis que la République l'exclut rationnellement; c'est que
l'hérédité d'origine séculaire ne peut revenir que par l'hé-
rédité d'origine populaire, c'est ([ue celle-ci serait le chemin
de celle-là. Quoi de j)lus clair ? Aussi VAssemblée nationale
ne pardonnc-t-elle pas a la Presse de s'être mise en tra-
vers des deux rails nionarchicpies, en répétant ces mots du
discours du ^9 mars 18-32 : conservoxs la nÉPUBLiQLK.
n.
1 avril 1852.
VAssemblée nationale, qui conliiuie toujours à s'api)cler
VAssemblée nationale, comme si le 2 décembre 18ljl n'avait
pas eu Heu, commence à craindre que la République ac-
tuelle, en se m'ideranl. cesse de jtuer le jeu de la royauté
LA PRESSE SAiNS LA LIBERTÉ. 503
à venir. En effet, si la République n'emprisonnait pas, n'in-
ternait pas, n'éloignait pas, n'expulsait pas, ne bannissait
pas, ne transportait pas, les uns à Lanibessa et les autres h
Cayenne, elle ne se ferait pas détester, elle ne provoquerait
pas contre elle la réaction qu'il est dans la nature de toute
terreur et de tout arbitraire de provoquer, un peu plus tôt,
lui peu plus tard ; aussi V Assemblée nationale appelle-t-elle,
en ces termes, un redoublement ou une reprise de rigueurs ;
« Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que le gouvernement
semble avoir modifié sa politique et sa conduite vis-à-vis du parti révolu-
tionnaire et socialiste. Aussitôt après le 2 décembre, il avait déployé une
rigueur extrême et qui certainement avait dépassé le but à atteindre. En
faisant des arrestations en masse; en ordonnant la trausportation, sans
jugement, de tous les individus arrêtés; en éloignant de leurs départe-
ments et même du territoire français des hommes, les uns fort obscurs,
d'autres très considérables, uniquement parce qu'ils étaient soupçonnés
de professer des opinions contraires au nouvel ordre de choses, le gouver-
nement usait, et peut-êti-e même eût-on pu dire, en certains cas, qu'il
abusait de la dictature dont il avait été investi. — Mais, peu à peu, cet
excès de rigueurs, du moins envers les révolutionnaires et les socialistes, a
fait place à un excès de clémence qui nous semble n'être pas sans péril. »
Appeler ce qui se passe un EXCÈS DE CLÉMENCE ! Quel
nom donner à cet excès d'impatience? 0 légitimistes, vous
trouvez donc que vos affaires ne se font pas assez vite, et
que les passions contenues tardent trop à éclater? Vous
avez appris conmicnt les pouvoirs tombent ! aussi poussez-
vous le pouvoii' qui vous fait obstacle vers l'abîme où trois
fois en soixante ans vous avez roulé. Puisse-t-il le Noir
comme nous le vovons!
10 avril 1852.
La Patrie calme V Assemblée nationale en ces termes :
« Si nos informations sont exactes, le nombre des condamnés à l'expul-
sion s'élèvera à près de six mille. UAsacmblée nationale ■peut donc se calmer. »
L'Assemblée nationale, calmée par ia Patrie, lui répond :
»! Notre but principal était de venir en aide au gouvernement. Nous le
504 tSâ9.
louons, nous le félicitons en toute sincérité de s'être donné la mission d'en
finir avec le socialisme. Il s'est montré disposé à remplir cette mission
avec rigueur et avec justice. Nous regi-etterions pour lui, pour la France,
qu'il se désistât de cette rigueur. Il perdrait son premier, son meilleur
titre à l'appui des honnêtes gens. Tous les pouvoirs établis sont exposés
à des sollicitations importunes, dangereuses. Dans les conditions de con-
fusion morale qne les révolutions ont faites à notre pays, il n'y a pas
d'homme, si justement accablé qu'il soit par la réprobation publique, qui
ne puisse trouver quelque personne honorable pour réclamer en sa faveur.
Nous n'avons voulu demander au gouvernement que de remplir la mis-
sion qu'il s'est imposée, et de ne pas céder à des sollicitations absolument
inadmissibles, quand il s'agit de criminels condamnés par des tribunaux
réguliers. »
Des hommes condamnés les uns à la transportation, les
autres à l'expulsion, sans avoir été interrogés, sans avoir
été entendus, en tous cas sans avoir été assistés par aucun
défenseur, sans avoir été protégés par la première des ga-
ranties de la justice, par la publicité, voilà ce que V Assem-
blée nationale appelle des « ci'iminels condamnés par des
» tribunaux réguliers ! »
Le langage que tiennent les rédacteurs de V Assemblée na-
tionale est exactement le même que tenaient Vergniaud et
Isnard contre les prêtres qui avaient refusé le serment à la
Constitution civile du clergé.
Vergniaud s'écriait, aux applaudissements des tribunes :
« Contre ces prêtres faclieujr, il n'y a qu'une loi efficace : c'est l'exil
hors du royaume. Il faut renvoyer ces pestiférés dans les lazarets de l'I-
talie et de Rome. »
Isnard reprenait en ces termes :
« Vous avez déjà frappé les émigrés, encore un décret contre les prê-
tres perturbateurs, et vous aurez conquis dix millions de bras... Qu'est-il
besoin de preuves contre le prêtre? s'il y a plainte seulement contre lui de
la part des citoyens avec lesquels il demeure , qu'il soit à l'instant
chassé ! Quant à ceux contre lesquels le Code pénal prononcerait des peines
plus sévères que l'exil, il n'y a qu'une mesure à leur appliquer : la mort.»
Proscription m u t uelle :c''csl Jii Iciiouvoir rév()lulionn;iirc;
c'est là le pn)cétlé(|ue nous avons toujours réprouvé et que,
plus que jamais, nous réprouvons. Oii les excès de la pre-
mière révolution ront-cllc conduite? —Ils Pont conduite au
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. 505
9 thermidor, ils l'ont conduite au tombeau ouvert et fermé
par Tallien sur les têtes de Robespierre et de Saint-Just.
Sur le drapeau de VAssembléc nationale est écrit : Intolé-
rance. Sur le drapeau de la Presse est écrit : Tolérance.
VAssemblée nationale est de Técole de Calvin, qui, trou-
vant tout simple et parfaitement légitime, quant à lui, de
se séparer de l'Eglise orthodoxe, accusait d'hérésie Michel
Servetetle faisait brûler en I008. Sommes-nous de trois
siècles en arrière, ou VAssemblée nationale est-elle de six
ans en avance ? Rien n'est moins certain qu'en 1858 on ne
recommence pas à brûler les hérétiques.
IV.
11 avril 1852.
VAssemblée nationale demeure impitoyable; ce sont tou-
jours les mêmes hommes qui firent condamner par la cour
des pairs M. Laity à vingt ans de détention, pour avoir pu-
blié une petite brochure intitulée: relation de l'expédition
DE STRASBOURG. Ah ! si la France retombait entre les mains
de ces inexorables flétrisseurs de Belgrave-Square, deve-
nus les ministres d'une nouvelle restauration, devant quel-
les rigueurs s'arrèteraient-ils ?
13 avril 1852.
VAssemblée nationale nie carrément la souveraineté du
peuple.
A la bonne heure ; mais c'était en août 1830 et non en
avril 1852 qu'il eût été bien à M. Guizot de nier la souve-
raineté du peuple.
Le 31 mars 1831, M. Guizot protestait en ces termes, à la
tribune de la Chambre des députés, contre le joug perma-
nent DE QUELQUES POSSESSEURS :
" Je ne Buis pas assez ignorant de ce qui se passe dans le monde pour
506 18&9.
ne pas voir qu'il y a deux princijjes en lulte; non pas depuis quinze et qua-=
rante ans, mais depuis des siècles. On les exprime mal, quand on parle
delà souveraineté du peuple et du droit divin. Il s'agit, au fond, de la, civi-
lisation pro'jressive ou de Vétat stationmure ; il s'agit, non pas de telle ou
telle doctrine particulière, mais de savoir si les sociétés seront en dévelop-
pement, en progrès, ou bien si elles resteront immobiles au joug pek-
MANENT DE QUELQUES l'OSSESSEUKS. «
La civilisation progressive ! Quant à nous, que les révo-
lutions n'ont jamais trouve la veille dans les rangs de leurs
soldats, nous ne demandons rien de plus ; nous la deman-
dions sous la Royauté du 9 août 1830, comme nous la de-
mandons encore sous la Présidence du 20 décembre 18ol.
Nous l'avons demandée, nous la demandons et nous la de-
manderons sous tous les régimes, Monarchie ouRépul)Iique.
|)our et contre tous.
La civilisation progressive a deux modes de procéder :
Les réformes,
Les révolutions.
Prévenir les révolutions en accomplissant les réformes est
le mode anglais ; compromettre les réformes en provoquant
les révolutions est le mode français, mode qu'une ligue dont
le Constitutionnel insère le programme voudrait rendre eu-
ropéen. La preuve que ce mode n'est pas le bon, c'est l'hos-
pitalité et la publicité que le Constitutionnel ^'empresse de
lui donnei'.
V.
21 avril 18.5i.
VÀssemblée nationale est radieuse : elle a l'éclat d"une
affiche de représentation h bénétice. On y lit :
« Les grands-ducs Micliel et Nicolas de Russie se rendent à Venise, oii
ils doivent rencontrer M. le comte de Cliambord. On sait que S. A. R. le
grand-duc Constantin est di'jà à Venise depuis trois mois. »
Tant mieux; nous ne regrettons (|u"une chose, c"est que
l'empereur Mcolas n"acconq)agae i)as ses (ils à Venise. Les
positions nettes font les bmis einicmis.
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 507
On lit dans les Mémoires de M. Fleurij de Chaboidon, pu-
bliés en 1820 :
« Napoléon disait que le gouvernement de lu Restauration n'était bon
que /jour les j)rétres, les nobles, les vieilles comlesse^ d'aulrefois, mais qu'il
ne valait rien pour la génération existante. »
Au risque de blesser M. Guizol, qui a renié la Révolution
de 1789, nous sommes de l'avis de l'empereur.
L'empereur ajoutait à Sainte-Hélëne :
« Un gouvernement ne peut vivre que de son principe ; il est évident que
celui de Louis XVIII est le retour aux vieilles maximes ; les Bourbons
?ont rentrés sur les cadavres et les décombres qu'ils ont provoqués et dont
ils se sont réjouis. Ils ont ruiné la nation, sa force, sa gloire, ses monu-
ments ; ils n'ont pas craint de partager ses dépouilles avec les ennemis,
et de se réserver la honte et le mépris en partage ; aux yeux de toute la
nation, ils ont cessé d'être Français ; ils se sont proscrits eux-mêmes. »
Que VAssemblée nationale réponde !
VIL
27 avril 18.32.
VAssemblée nationale, qui a pour rédacteurs pseudonymes
les auteurs fameux des lois de septembre 1835, contre le
jury et contre la presse, commence h trouver trop étroit le
décret du 17 janvier 1852. MM. Guizot et de Salvandy ou-
blient que, sourds aux admirables paroles, aux prophéti-
ques avertissements de Royer-Collard et de Lamartine, ils
exigèrent que leur majorité, trop docile, votât une loi qu'un
de leurs amis, M. Duvergier de Hauranne, définissait en
ces termes dans la séance du 22 août 1835 :
M. DUVERGIER DE HAURANNE : « Un principe domine, tout le monde
l'u convient, cette loi, principe franchement et hardiment posé dans les pre-
miers articles : interdiction absolue de toute offense au roi et de
toute provocation directe ou indirecte au renversement de la monarchie
constitutionnelle de 1830. Voilà le but. Ruine inévitable Je tout journal
qui désormais refusera de se renfermer dans le cercle de la Constitution. Voilà
le moyen.
» Une fois cela bien compris, on cesse de s'étonner de la rigueur des
peines et de l'énormité des amendes. En réalité, c'est, je le répète, la sup-
pression de la presse républicaine et carliste que l'on veu t, o
508 1858.
Etait-ce net? Était-ce clair?
VIII.
28 avril 1852 .
Une feuille animée d'aussi pieux sentiments que ceux qui
président à la rédaction de VAssemblée nationale, si elle
aime peu la liberté, doit aimer beaucoup la vérité. Nous
croyons donc acquérir des droits à la reconnaissance de
VAssemblée nationale (journal) en lui apprenant qu'elle a
mal cherché dans le Moniteur, si elle n'y a pas trouvé les
paroles solennellement rapportées par M. le cardinal Don-
net, et non moins solennellement niées par M. Guizot, leur
auteur, car, nous, sans les chercher, nous les y avons trou-
vées. Voici ces paroles, telles que nous les transcrivons dans
le Moniteur (page 476, séance de la Chambre des députés
du jeudi 16 février 1832) :
M. GUIZOT : « Comme pouvoir politique, je n'iiésite pas à dire que sa
défaite est complète. Le clergé n'a pas été expulsé de France avec Char-
les X ; mais, comme pouroir polilique, il n'a pas été moins détrôné que lui. »
Nier est facile. Aussi est-ce toujours par là que commence
M. Guizot. Un peu moins de promptitude prouverait un peu
plus de prudence.
IX.
1''^ mai 1852.
Examen est le nom que nous portons ; quel est celui que
portent les rédacteurs de VAssemblée naiionale?Esl-ce Foi?
Comment donc alors sont-ils prolcslanls? Est-ce Force?
Comment donc alors se sont-ils laissé vaincre le 24 février?
Est-ce Science ? Comment donc alors affirment-ils, depuis
que Louis-Philippe a cessé de régner, juste le contraire de
ce qu'ils affirmaient sous son règne?
C'est ici l'occasion et le lieu, puisque VAssemblée nationale
ne trouve la Presse amusante et variée que lorsque celle-ci
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 509
donne place à des citations de M. Guizot, de rappeler le
discours qu'il prononça le 16 novembre 1831.
Ce discours ne saurait manquer de plaire à la feuille fu-
sionnaire, car il y est parlé de fusion, et M. Guizot y pro-
clame un nouveau droit divin.
Lisez :
M. GUIZOT : (( Ornions parle de la fusion des partis; on nons dit que
la concorde peut s'établir entre eux ; on nous demande de ne pas inter-
rompre cette harmonie naissante, cette réconciliation qui commence. Eh !
messieurs, nous n'avons jamais fait autre chose, depuis quinze mois, qui
ne tendît à amener cette réconciliation des partis, la disparition des hai-
nes qu'ils se sont vouées, à établir entre eux une harn)onie d'opinions et
de sentiments, liais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. La Chambre sait que
je suis accoutumé à apporter à cette tribune l'expression pleine et franche
de ma pensée, que ce n'est pas de cette réconciliation des partis, ce n'est
pas de l'harmonie entre les sentiments et les opinions de tous ces partis
qu'il est question, mais c'est une misérable guerre déclarée à la Révolution
d» Juillet^ par des coteries^ des factions impuissantes contre elle, mais qui
peuvent nuire au repos, à la prospérité publique : c'est là ce que j'attaque.
(Très-bien! très-bien !^^ Messieurs, c'est une présomption grave, c'est une
présomption étrange que de croire qu'on dirige de tels événements : la
rROViu^ifCE en fait plus des tkois quakts. Les hommes, sans doute, y
mettent la main; ils y font entrer un peu de leurs intentions, un peu de
leur volonté, mais bien peu ; mais ils ne les dirigent pas ; ces événements
sont dirigés par des causes générales ; il n'est au pouvoir de personne, ni de
les faire, ni de les changer, et c'est les rapetisser que de venir dire qu'on
aurait pu les faire plier à l'arbitraire de telle ou telle volonté ; c'est leur
ôter leur grandeur, leur nationalité ; c'est parler le langage des congrès de
Vérone et de Vienne, et ce langage est indigne delà Révolution de juil-
let. Cette révolution est un événement qui a éclaté, que personne n'a fuit,
qu'il n'a été au pouvoir de personne de changer, qui était écrit la-
haut, QUI h'a pas pu ke pas s'accomplik. »
M. SAKS : « C'est sans doute le droit divin qui l'a fait. (Mouvement
aux extrémités.) »
Le mot sarcastique, mais caractéristique de M. Sans mé-
ritait d'être rappelé ; qu'en pense la feuille fusionnaire et
impituyable? Si les révolutions sont des événements dans
lesquels les hommes entrent pour si peu, si la Providence
en fait plus des trois quarts, d'où vient donc que les glori-
ficateurs enthousiastes de la Révolution de juillet soient les
détracteurs passionnés de la Révolution de février? Il faut
510 185*.
choisir, messieurs; il faul êlie pour ou contre les révolu-
lions; il faut êlre pour l'hérédilé ou pour rélection. pour le
(Iroil (le In force ou pour la force du droit !
X.
4 mai 1B52.
VAssemblée nationale adresse à M. de Girardin le repro-
che de tirer la France on deux sens opposés, de la pous-
ser vers la liberté absolue et en môme temps vers la
dictature. Où donc VAssemblée nationale a-t-elle vu que
nous ayons jamais poussé la France vers la dictature? Que
demandons-nous? — Nous demandons, au contraire, l'abo-
lition de tout ii:ouveruement de l'homme par Thomme :
nous demandons que le gouvernement ne soit plus que
l'administration de la chose publique ; nous demandons ce
que demandait en ces termes le R. P. Lacordaire dans son
remarquable discours sur la vocation de la nation française :
« Le second bienfait dispensé par le fils de Dieu à son héritage, lors-
qu'il est venu le visiter, a été tme modification dans la nature même du pou-
voir, ou plutôt le rappel de ce pouvoir à sa primitice constitution. Un jour les
apôtres étant assemblés autour du Sauveur, Notre-Seigneur leur adressa
ces belles et aimables paroles : « Vous savez que les princes des nations
» dominent sur elles, et que les plus grands sont ceux qui exercent la
V puissance à leur égard ; il n'en sera pas ainsi parmi vous : que celui
» d'entre vous qui veut être grand soit votre ministre, et que celui qui
» veut être le premier soit votre serriteur, h la ressemblaDce du fils de
» riiomme, qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir. » [Evan-
(/ilc.) A dater de ce moment, le pouvoir a perdu le caractère de domina-
tion pour s'élever à l'état de service public... Chez tout peuple qui ne
retournera point à la barbarie, 7rt sottverainetk demeurera un service
PUBLIC. »
Nous demandons ce que demandait Robespieri'o dans le
discours suivant, cité et invoqué à la tril)une de l'Assemblée
constituante, dans la séance du 12 septeml)re 1848, par
M. de Tocqueville :
« Fu3-cz, fuyez la manie ancienne de vouloir trop gouverner ; laissez aux
individus, laissez aux familles le droit de faire librement tout ce qui ne
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. oll
nuit pus à autrui ; laissez aux conimiiues le droit de régler elles mêmes
leurs propres afFaires ; en un mot, rendez à la liherlc- des individus tout ce
qui lui a été illégitimement ôté. »
Nous demandons qifon n'attende pas qu'il soit tro}) lard
pour invoquer de nouveau les principes lulélaires de la li-
berté réciproque.
Ces deux citations répondtMil aux deux opinions oppo-
sées : Légitimité et République.
XL
ô mai 1852.
VAssemblée nationale lait ;i .\L tle Girardin un terrible
reproche. Lequel? C'est d'ètie un bénédictin cl de n'être
pas un journaliste ; c'est d'être plus propre à écrire l'his-
loire qu'à soutenir une discussion. VAssemblée nationale ne
lui pardonne pas d'avoir choisi pour collaborateur inépui-
sable le Moniteur universel, où se trouvent d'aussi curieux
et instructifs discours que celui-ci :
M. DE SALVANDY : « On a VU des associations politiques, dans le sens
restreint du mot, des associations occupées d'une question particulière,
poursuivant un certain but isolé, l'abolition de la traite des noirs, par
exemple, ou même l'émancipation légale des catholiques, et, dans le pre-
mier cas, la loi se tait ; dans le second, elle sévit. Mais une association po-
litique comme nous la comprenons, une association politiqi;e comme
on la voit parmi nous, formant une cité dans la cité, un Etat dan-s
l'Etat, s'appelant la République en pleine Monarchie c'est là,
messieurs , quelque chose de nouveau sous le soleil. On ne peut le
nier, jamais rien de semblable n'est apparu au monde ; jamais législa-
teurs n'ont eu à prévenir ni à comprimer un désordre de cette immensité.
En le tolérant, messieurs, en principe, en établissant que dans cinq ans
au plus tard, à un jour quelconque, ce sera l'état normal de la France,
vous vous placeriez en dehors du droit social, en dehors du droit constitu-
tionnel, en dehors du droit des gens. (Voix nombreuses : C'est vrai !) Per-
mettez-moi d'ajouter un mot de plus : Vous vous placeriez en dehors du
bon sens. (Oui ! oui !) Eh ! il y a un pays au monde où une fois, dans des jours
d'ivresse publique, quelque chose d'analogue s'est rencontré^ d'analogue
SEULEMENT ! Mais la société des Jacobins ne proclamait pas une Constitution
rivale ; elle appuyait le gouvernement, seulement en le poussant toujours
devant soi jusqu'aux abîmes, tradition qui n'est pas perdue. Mais la i^o-
512 1858.
ciété de Clichy n'avouait pas la monarchie; elle se disait républicaine; elle
se. donnait la peine de mentir. (Sensation.) Elle pénétrait dans les assemblées
et dans le Directoire ; elle ne constituait pas un directoire indépendant,
ennemi, belligérant. Cependant, la République frappa sur elle les dépor-
tations violentes de fructidor. Et une autorité que j'invoque peu, la Con-
vention, quand elle put frapper les Jacobins, le fit en invoquant, avec un
grand bon sens, deux intérêts que je recommande à vos méditations, la sû-
reté du gouvernement et l'unité de la République.
» La République, je l'appelle par son 7^om , la République, interpellée
par le pouvoir, se produit dans cette enceinte, à cette ti-ibi;ne,.. »
(Chambre des députés, 25 mars 1835.)
Depuis le jour où M. de Salvandy s'exprimait ainsi à la
tribune, la République a succédé à la Monarchie. Eh bien !
VAssemblée nationale s'est-elle fait scrupule de soutenir la
«Monarchie en pleine République? » A-t-elJe craint de
donner au monde étonné le spectacle d'un « désordre de
» cette immensité? » Non ; ce que les royalistes avaient re-
proché aux républicains d'avoir fait contre la Monarchie,
ils l'ont fait, à leur tour, contre la République, sans scru-
pule, sans même que l'expérience leur ait appris qu'il n'y
avait de garantie commune que dans la liberté mutuelle. Le
jour où la Fusion rentrera triomphante dans un fourgon
russe, le premier journal qu'elle supprimera, en haine des
bénédictins, ce sera le Moniteur unicersel. M. Panckoucke
peut s'y attendre.
XII.
7 mai 1852.
La feuille impitoyable, la feuille factieuse, la feuille cou-
pable de ce fait avoué qu'elle aspire, sous la République, au
renversement du gouvernement existant et au rétablisse-
ment de la Monarchie, crie à tous les échos : non, point
d'amnistie !
A celte occasion, on remarquera que les feuilles qui affi-
chent les dehors de la plus grande piété sont celles d'où
l'esprit chrétien, d'où l'esprit de fraternité est inexorable-
ment exclu.
Si l'Evangile est un livre divin, si ses préceptes sont la
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 513
vérilé même, la loi dos lois, comment ceux qui se disent
religieux liennent-ils le langage le plus opposé aux senti-
ments qu'ils devi'aient éprouver s'ils étaient véritablement
chrétiens, le langage le plus propre à semer la haine au
lieu de ramener la concorde, à entretenir la guerre au lieu
de conclure la paix?
M. Guizot, président de la Société biblique protestante,
n'aurait-il donc jamais lu l'Evangile, et, dans l'Evangile, les
commandements de l'apôtre saint Luc?
« A vous qui m'entendez, je vous dis : Aimez roi eimemis; faites du bien
à ceux qui vous haïssent.
» Et à celui qui te frappe sur une joue, présente-lui aussi l'autre.
e Et comme vous voulez que les autres vous fassent, faites-leur aussi
de même,
» Mais si vous aimez seulement ceux qui vous aiment, quel gré vous en
saura t on? Car les gens de mauvaise vie aiment aussi ceux qui les ai-
ment.
» Et si vous lie faites du bien qu'à ceux qui vous auront fait du bien,
quel gré vous en saura-t-on? Car les gens de mauvaise vie font aussi de
même.
» C'est pourquoi, aimez vos ennemis et faites du bien, et prêtez sans en
rien espérer.
» Et ne jugez point et vous ne serez point jugé; ne condamnez point et
vous ne serez pas condamnés. »
Est-ce là le langage de la feuille qui veut fusionner POr-
léanisme dans l'Henriquinquisme et le Protestantisme dans
le Catholicisme, ou le Catliolicisme dans le Protestantisme
et l'Henriquinquisme dans l'Orléanisme? car ce qu'elle veut
sous le nom de Fusion, elle ne l'a jamais nettement articulé.
Les écrivains de cette feuille n'auraieiit-ils donc jamais
lu ce que saint Mathieu dit des Scribes et des Pharisiens,
auxquels il s'adresse en ces termes?
« Les Scribes et les Pharisiens disent et ne font pas; car ils lient en-
semble des fardeaux pesants et insuportables et les mettent sur les
épaules des hommes, mais ils ne veulent point les remuer de leur doigt.
J> Et ils font toutes leurs œuvres pour être regardés des hommes, car
ils portent de larges phylactères et de longues franges à leurs vêtements.
» Et ils aiment les premières places dans les festins, et les premiers siè-
ges dans les synagogues.
X. Si
514 t85«.
» Et les salutations aux marchés, et d'être appelés des liommes : Notre
maitre 1 notre mailre !
T) Mais pour vous ne soyez point appelés : Notre maitre. . . vous^êtes
tous frères.
» Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé.
)) Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites, car vous dévorez les
maisons des veuves, même sous le prétexte de faire de longues prières;
c'est pourquoi vous en recevrez une plus grande condamnation.
» Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites, car vous courez la
mer et la terre pour faire un prosélyte, et après qu'il l'est devenu, vous le
rendez fils de la géhenne deux fois plus que vous.
» Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites, car vous payez la
dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin, et vous laissez les choses les
plus importantes de la loi, c'est-à-dire le jugement, la miséricorde et la
fidélité; il fallait faire ces choses-ci et ne laisser point celles-là.
» Malheur à vous. Scribes et Pharisiens hypociùtes, car vous nettoyez le
dehors de la coupe et du plat, mais le dedans est plein de rapines et d'in-
tempérances.
» Ainsi, vous parais^-ez justes par dehors aux hommes, mais au dedans
vous êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquités. »
Ces paroles, que nous venons de citer, se sont ofl'erles
d'elles-mêmes à notre mémoire, en lisant l'article que
VUnion publie à l'adresse de M. Guizot. L'auteur de Tarticle
est M. de Riancey ; il s'exprime ainsi sur M. Guizot :
« Evidemment, pour l'observateur réfléchi, le protestant est ébranlé; le
réformé se prend à douter de la Réforme; peut-être encore ne veut-il pas
se l'avouer à lui-même : il ne l'avoue pas à ses coreligionnaires. Bien
plus, il cherche en quelque façon à se rattacher et à se reprendre à ses
premières opinions. Et en même temps, il s'essaie à capituler, il tente de
se tromper par la magie des mots et par le vague et l'illusion du langage.
Nous avons été singulièrement frappés de cette remarque, en écoutant, à
l'Académie française, la réponse à M. de Montfilembert. Comment con-
cilier des professions de foi protestantes, si persévéramment renouvelées,
des contrastes sur lesquels l'orateur insistait jusqu'à vouloir donner des
leçons à l'illustre récipiendaire; comment les concilier avec les éloges ma-
gnifiques prodigués à l'Eglise catholique? Et .'^urtout comment expliquer
l'étrange persistance avec laquelle, malgré les faits et malgré Ihistoire,
cet esprit si net, si érudit, prenait à tâche d'associer toujours, sous le
même nom d'Eglise chrétienne, et les gloires du clergé catholique et les
œuvres de Luther et de Calvin? A leur escient ou sans le savoir, les apô-
tres de la réformation n'ont-ils pas été les pères et les maîtres de tous les
révolutionnaires? Y a-t-il une idée, une théorie, une passion de nos jours
qui ne se reconnaisse dans Luther, dans Calvin, dans Zwingle, dans Mun-
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 515
cor, dans Cromwell? Sans cloute î\l. Guizot a vu et a senti ce faible; et
c'est pour cela qu'il veut y échapper en se réfugiant dans le vaste cercle
qu'il trace, dans cette Église où il rassemble toutes les sectes et toutes les
écoles qui n'ont pas encore rejeté, je ne dis pas la divinité, mais le nom
sacré du Christ. Eh bien ! qu'il nous permette de l'exprimer en toute sin-
cérité ; c'est là un artifice de langage et une illusion de paroles qui n'a-
buse personne, ni l'auditoire, ni le lecteur, ni l'illustre écrivain lui-même.
Au fond, cette grande vérité que redit la voix des siècles : à savoir, que
la seule digue à toutes les erreurs c'est l'Église catholique ; que le seul
remède à toutes les misères de l'àme c'e^t la morale et la pratique de
l'Évangile tel que le catholicisme le prêche, l'enseigne et le pratique;
qu'enfin, hors de l'Église romaine il n'y a ni repos potir les consciences, ni
calme pour le cœur, ni satisfaction pour les besoins impérieux de la na-
ture humaine ; cette grande vérité, M. Guizot la pressent. Non, il n'est
pas possible que son œil ferme et sincère ne l'ait pas entrevue à la clarté
de la réflexion, à la lumière des événements et de l'histoire. Assurément,
les dernières obscurités, les dernières hésitations ne tiendront pas : un es-
prit de sa trempe ne peut s'accommoder longtemps de ce combat et de cette
incertitude. »
Que M. de Riancey y melle un peu de patience ; celui qui
a renié puJ3liquement, en 1852, la révolution de 1789, n'at-
tend, pour renier solennellement la religion de sa mère,
que l'entrée de Henri V à Paris. Alors il dira du Pouvoir ce
que Henri IV a dit de Paris : Le Pouvoir vaut bien une messe.
XIII.
9 mai 1852.
VAssemblée nationale n'est contente de rien : elle se
plaint qu'on la qualifie de feuille factieuse !
Préfère-t-elle donc qu'on l'appelle feuille républicaine?
Ce qu'elle désire, n'esl-ce pas le renversement de la Ré-
publique ?
La République, n'est-ce pas la l'orme du gouvernement
existant?
L'Élu du 10 décembre 1848 n'a-t-il pas déclaré, le 2 dé-
cembre 1851, que son decoir était de la maintenir?
L'Élu du 20 décembre 1831 n'a-l-il pas dit, le 29 mars
1852 : « Conservons la République? »
MC 1858.
Mais , disent-ils, la République telle qu'elle existe, ce
n'est que la République nominale!
Si le reproche est vrai, à qui la faute?
En tout cas, est-ce donc bien à MM. Guizot et de Sal-
vandy à adresser ce reproche à la République de 1832?
Est-ce que la Monarchie de 1830 a pu jamais avoir la pré-
tention d'être autre chose qu'une Monarchie nominale?
Convient-il à des ministres de la quasi-royauté de railler
la quasi-république ?
De quelle confusion de noms VAssemblée nationale veut-
elle donc parler? Est-ce que tout le monde ne sait pas que
dans les bureaux de rédaction de cette feuille, appelée =i
comiquement par les gens du logis : Journal des Saints^
celui qui écrit l'article n'est pas toujours celui qui le signe :
Saint-Albin, Saint-André ou tout autre nom de saint ?
Véritables saints, en efïet, car ils ont pardonné à M. de
Salvandy le dédain superbe et la sévérité altière avec
lesquels il assimila les écrivains de paille aux gérants de
PAILLE ! Il est vrai qu'à cette époque , le 28 août 1833, M. de
Salvandy, appuyant les lois de septembre, ne prévoyait pas
le sort que 1848 lui réservait; il ne se doutait pas que ses
paroles retomberaient un jour sur lui-même de tout leur
poids.
Alors il disait :
M. DE SALVAKDT : e Eh bien", nous devons dire qn'après avoir été dis-
posés par nos seutimens personnels à vouloir arriver à un état de choses
tel que quiconque use de la presse se présente à découvert à la loi, nous
avons reconnu que l'exécution n'était pas possible; qu'après les gérants de
paille viendraient les écrivains de paille ; après un mensonge un autre
mensonge. »
En effet, après les gérants de paille sont venus les écri-
vains de paille! Voilà à quoi servent les lois de répression
et de compression ! Mais non, il ne faut pas être injuste en-
vers elles ; est-ce qu'elles ne servent pas à montrer sous
leur vrai jour ces hommes qui successivement s'appellent
et se croient : honunes d'État et léiîisla leurs?
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. 517
XIV.
23 mai 18ô2.
Le 29 mars 1850, l'Assemblée nationale disait :
a 11 faut que les pouvoir» de l'Etat organisent la résistance, et, si la
suspension complète de la liberté devenait nécessaire au salut du pays,
nous accepterions, sans nous plaindre, cette nécessité du silence. »
Elle formulait ainsi sa pensée :
« Les écrits politiques d'un condamné ou contumace ne pourront être
publiés qu'avec la permisi^ion du tribunal qvii les aura condamnés.
» A la seconde condamnation, un journal sera suspendu.
» Tout cautionnement est progressif; il reste fixé à 24,000 francs-, il sera
augmenté de 10,000 francs à chaque condamnation subie par le journal.
)> Le règlement de ce dernier article rentre dans la juridiction des tribu-
naux ordinaires, qui suspendent ou suppriment le journal en cas de non-
exécution. »
Eh bien! ce qu'avait proposé V Assemblée nationale, c'est
ce qui a eu lieu.
Ce journal devrait être pleinement satisfait; que disons-
nous! il devrait être victorieux. D'où vient donc qu'il est si
morne?
Cependant VAssemblée nationale aurait un motif d'être
en liesse. Il n'est pas vrai que la reine Pomaré ait été ren-
versée de son trône et que la République ait été proclamée
h Tahiti. Quel bonheur !
XV.
2 juin 1852.
VAssemblée nationale, pour nous réconcilier avec la
royauté héréditaire et territoriale, nous cite un passage de
Machiavel qui commence par ces mots :
« Il y a eu beaucoup de rois, et très peu de bons rois. . . »
VAssemblée nationale, il est vrai, veut qu'on en excepte
les rois de France.
518 185».
VAssejnblée nationale ne connailniit-elle donc pas celle
question du dauphin, lils de Louis XVI, à son instituteur :
« Père Corbin, dans lous ces rois, je n'en vois aucun bon? »
V Assemblée nationale ne connaîtrait-elle donc pas ces
passages de l'Esloile ?
« La bonne dame Catliei-ine (de Médicis), erî faveur de son mignon de
Retz, qui voulait avoir la terre de Versailles, fit étrangler aux prisons Lo-
ménie, secrétaire du roy, auquel ladite terre appartenait, et fit mourir
encore quelques autres, pour récompenser ses serviteurs de confiscations.
)) Sur quoi je ne puis arrêter ma plume, que je ne déplore le vilain trafic
et infâme prostitution qui se fait de nos principaux Etats en France pour
de l'argent, et principalement de ceux de judicature; car vendre la justice,
c'est vendre la République; ouvrir la porte aux larcins, concussions, au
vice, injustice, ignorance, impiété, brief, à tous les vices et ordures. »
(estoile, t. V, p. 101.)
Vjhsemblée nationale n'aurait-elle donc jamais lu celle
lettre de Fénelon ?
Il Vos peuples meurent de f;iim. La culture des terres est presque aban-
donnée; les villes et les campagnes se dépeuplent; tous les métiers lan-
guissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti.
Vous avez perdu la moitié des forces réelles du dedans de votre État pour
faire et pour défendre de vaines conquêtes au dehors. Au lieu de tirer de
l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir,
La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions.
Les magistrats sont avilis et épuisés. La noblesse, dont tout le bien est en
décret, ne vit que de lettres d'Etat. Vous êtes importuné de la foule des
gens qui demandent et qui murmurent. C'est vous-même, sii-e, qui vous
êtes attiré tous ces embarras; car, tout le royaume ayant été ruiné, vous
avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons.
Voilà ce grand royaume qu'on vous dépeint tout les jours comme un Etat
si florissant !
» On avait espéré que votre conseil vous tirerait de ce chemin si égaré ;
mais votre conseil n'a ni force ni vigueur pour le bien. La France est aux
abois. Qu'attendent ceux qui vous entourent pour vous parler franchement?
— Que tout soit perdu. »
^Assemblée nationale n'aurait-elle donc jamais lu ce ta-
bleau du bonheur des Français sous la Monarchie, peint par
La Bruyère?
<> L'on voit certains animaux farouches, des nu'des et des femelles, ré-
pandus dans lu campagne, noirs, livides et tous brûlés du soleil, attachés à
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 519
»
la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible;
ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds il»
montrent nne face humaine ; et, en effet, ce sont des hommes. Ils se reti
rent dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils
épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de re-
cueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils
ont semé.
« Il faut des saisies de terre et des enlèvements de meubles, des pi'isons
et des supplices, je l'avoue, mais justice, lois et besoins à part, ce m'est
chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité des hommes
traitent d'autres hommes. »
V Assemblée natiojiale n'aurail-elle donc janiais lu celte
page immortelle de Vauban ?
« Par toutes les recherches que j'ai pu faire depuis plusieurs années
que je m'y applique, j'ai fort bien remarqué que, dans ces derniers temps,
la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité et mendie effectivement;
que, des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire
l'aumône à celle-là, parce queeux-mémes sont réduits, à très peu de chose
près, à cette malheureuse condition; que des quatre autres parties qui res-
tent, les trois sont fort malaisées et embarrassées de dettes et de procès; et
que dans la dixième, où je mets tous les gens d'épée, dérobe, ecclésiasti-
ques et laïques, toute la noblesse haute, la noblesse distinguée et le; gens
en charge militaire et civile, les bons marchands, les bourgeois rentes et les
plus accommodés, on ne peut pas compter sur cent mille familles ; et je
ne croirais pas mentir quand je dirais qu'il n'y en a pas dix mille, petites
ou grandes, qu'on puisse dire être fort à leur aise ; et que, en ôtant les
gens d'affaires, leurs alliés et adhérents couverts et découverts, et ceux
que le roi soutient par ses bienfaits, quelques marchands, etc., je m'as-
sure que le reste serait en petit nombre.
» Je me sens encore obligé d'honneur et de conscience de représenter à
Sa Majesté qu'il ma paru que, de tout temps, on n'avait pas eu assez
d'égards en France pour le menu peuple, et qu'on en avait fait trop peu
de cas. Aussi, c"est la partie la plus ruinée et la plus misérable du
royaume; c'est elle cependant qui est la plus considérable par son nom-
bre, par les services réels et effectifs qu'elle rend ; car c'est elle qui porte
toutes les charges, qui a toujours 1(! plus souffert, et qui souffre encore le
plus, et c'est sur elle aussi que tombe toute la diminution des hommes
qui arrive dans le royaume.
» C'est encore la partie basse du peuple qui, par son travail et son
commerce, et par ce qu'elle paye au roi, l'enrichit et tout son royaume;
c'est elle qui fournit tous les soldats et matelots de ses armées de terre
et de mer, et grand nombre d'officiers, tous les marchands et petits offi-
ciers de judicature; c'est elle qui exerce et remplit tous les arts et métiers;
520 1858.
c'est elle qui l'ait tout le commerce et les manufactures du royaume, qui
fournit tous les labeurs, vigneions et manœuvriers de campagne, qui
garde et nourrit les bestiaux, qui sème les blés et les recueille, qui fa-
çonne les vignes et fait le vin, et, pour achever de le dire en peu de mots,
c'est elle qui fait tous les gros et menus ouvrages de la campagne et des
villes.
» Voilà en quoi consiste cette partie du peuple si utile et si méprisée,
qui a tant souffert et qui souffre tant à l'iieure où j'écris ceci. »
V Assemblée nationale n'aurait-elle donc jamais eu con-
naissance de cette pièce historique?
« Le pauvre peuple travaille incessamment, ne pardonnant ni à son
corps, ni quasi à son âme, c'est-à-dire à sa vie, pour nourrir l'universel
du royaume ; il se rend quasi médiateur de la vie que Dieu nous donne,
et de son travail il ne lui reste que la sueur et la misère. Ce qui lui de-
meure de plus présent s'emploie à l'acquit des tailles, de la gabelle et des
aides. Si votre majesté n'y pourvoit, il est à craindre que le désespoir ne
fasse connaître au pauvre peuple que le soldat n'est autre chose qu'un
paysan portant les armes, que quand le vigneron aura pris l'arquebuse,
d'enclume il ne se fasse marteau (1). »
VAssemblée nationale n'aurait-elle donc jamais jeté les
yeux sur cet autre document c(ui attesle que le sort du
peuple nV'lait pas meilleur sous le roi Louis XV que sous
les rois Louis XIV, Louis XIII et Henri IV ?
« Votre majesté ne saurait trop se délier de ceux qui, pour assouvir la
faim insatiable qu'ils ont de vos dons, grossissent à vos yeux l'opulence
des peuples. Le zèle de vos peuples est inépuisable, mais leurs forces ne
répondent point à leur zèle. /) [Chambre des comptes. 1759.)
VAssemblée nationale n'aurait-elle jamais lu ce passage
des Confessions de J.-J. Rousseau?
« Ce fut après s'être bien assuré que sou visiteur n'était point enti-é
chez lui pour le vendre et avoir jugé de la vérité de son histoire par celle
de son appétit, qu'il lui avoua la nécessité où il était de cacher son vin à
cause des aides, son pain à cause de la taille, pai-cc qu'il serait un homme
perdu si l'on pouvait se douter qu'il ne mourût pas de faim. »
VAssemblée nationale ne connaîlrait-elle donc pas ce
qu'écrivait, en 1774, sous le roi Louis X\'I, l'abbé de Lu-
bcrsac ?
(1) Etats-généraux de Idl-l. — lîemoiilrances de MiCON, président du
Tiers-l'^tat.
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. o21
« La terre n'obtient plus du la1)oureur que des sueurs stériles qui le
mettent dans l'impossibilité de fournir aux impôts. Des légions de tra-
vailleurs se réfugient dans les villes, oii ils échangent leurs haillons pour
une servitude aisée. En considérant tout ce que font les gouvernements
pour corrompre les facultés physiques et morales de l'homme depuis sa
naissance jusqu'à sa mort, on ne peut s'empêcher d'admirer les efforts
continuels que fait la nature pour la conservation de notre espèce, puisqu'il
y a encore plus d'honnêtos gens que de méchants sur la terre. En doute-
riez-vous ? Voyez comme dans les capitales mêmes, qui sont de véritables
foyers de corruption, le public accueille avec transport hi guerre qui se
déclare contre les malfaiteurs.
* Oui, presque partout, les lois fiscales, les lois prohibitives, les lois
civiles et les lois criminelles, violent la propriété, la liberté, la sûreté des
citoyens. »
VAssemblée nationale^ enfin, qui compte parmi ses rédac-
teurs l'illustre auteur de la Vie de Washington, ignorerait-
elle l'existence de la lettre de Jefferson au général Washing-
ton, où se trouve ce passage ?
« Pour apprécier la masse de maux qui découlent de cette source fatale,
t aristocratie, il faut résider en France, il faut voir le sol le plus beau, le
meilleur climat, l'État le plus compacte, le caractère national le plus
bienveillant , en un mot, la réunion de tous les avantages naturels, in-
suiïisants pour empêcher ce fléau de l'aristocratie de rendre la vie un
supplice pour les vingt-quatre vingt-cinquièmes des habitants de ce
pays (1). »
A demain des citations moins sommaires, si celles-ci ne
suffisent pas à VAssemblée nationale pour convertir à la Ré-
publique la feuille des anciens ministres du roi Louis-
Philippe visant à être les futurs ministres du neveu de
Louis XVIIL
XVL
4 juin 1852.
VAssemblée nationale, qui veut la restauration de la
Royauté en Fiance, le retour de ce que M. Guizot, en d'au-
tres temps, appelait si dédaigneusement I'ancien régijme,
(1) JEFFEKSON au général washingtox. — Paris, 14 novembre 1786.
o22 1»5«
VAssemblée nutioimle, il l'iiul en cuii\enir, lail preuve d'une
incontestable habileté : el!e renonce à défendre la l'oyauté
l'histoire à la main, et se soustrait à la défaite par la fuite,
à la discussion par le silence.
C'est d'une prudence consommée, et (jui prouve que les
auteurs de la législation de Septembre 1835 ont acquis une
expérience qu'ils ont payée cher, cela est vrai , mais qu'ils
savent mettre à profit. La révolution de 1848 leur a appris
que la législation de 1835 avait creusé le gouffre qu'elle
prétendait combler. En effet , il est probable , on pourrait
même dire certain, que la République ne fût pas venue, le
24 février, surprendre Paris et la France, s'il eiit été possi-
l)le aux uns de la proposer sans s'exposer aux rigueurs de
la loi, aux autres de la combattre sans s'exposer au ridicule
de s'agiter dans le vide. C'est parce que, de 1835 à 1848, la
République n'a pu être discutée qu'elle a pu être improvi-
sée. Le silence de la compression est ce qui l'a fait éclore.
Si ce ne sont pas MM. de Broglie, Guizot et Thiers qui l'ont
pondue, ce sont eux incontestablement qui l'ont couvée.
Maintenant ils le savent , maintenant ils n'eu doutent
plus, aussi comptent-ils sur la loi du 18 février 1852 pour
rendre à la Monarchie et au neveu du roi Louis XVllI le
même service que la loi du 9 septembre 1835 a rendu à la
République et au neveu de l'empereur Napoléon. C'est
surtout dans le silence qui leur est imposé que les restau-
rationnaires placent toute leur confiance et tout leur espoir.
Éviter tout débat sur la Monarchie, toute discussion sur
le passé, est le mot d'ordre donné et observé sur toute la
ligne. Celte tactique ne se fait pas jour seulement dans la
manière dont {'Assemblée nationale échappe aux questions
de la Presse, elle se révèle encore dans l'affectation et l'exa-
gération de ces lignes de VAssemblée nationale :
« Le Constitutionnel publie quelques fragments d'une lettre de Irolis-
dorf que nous reproduisons sans nous occuper des réflexions qui les ac-
compagnent, et sur lesquelles le Cons/i7«(/o)mci sait liien qu'iiTCtîNE dis-
cussion KE PEUT s'ENGAGKR. »
Si, en efTcl, aucune discussion ne peut s'engager, qui a
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 523
voulu qu'il en fût ainsi, n'esl-cc pas vous? Qui, do 1848 à
1851, a constamnienl demandé, on toutes occasions et sous
toutes les formes, que la liberté de discussion cessât d'être
entière et fût réprimée, même supprimée? Ce qui est, c'est
ce que vous avez demandé, et vous avez eu raison de le
demander; mais précisément parce que vous avez eu rai-
son de le demander, on a eu lort de vous l'accorder.
XVII.
5 juin 18.52.
V Assemblée nationale, ce temple prolestant où Calvin dit
la messe sur la tombe de deux royautés, VAssemhlée natio-
nale ne comprend pas que les nations se passent de domi-
nation, et que les individus puissent se gouverner avec le
gouvernement qui est en eux et qui s'appelle : Raison.
La raison collective est-elle donc plus infaillible que la
raison individuelle ? La raison collective qui n'a pas de
sanction est-elle donc moins sujette à l'erreur que la raison
individuelle qui porte toujours avec elle sa sanction? A quoi
donc sert-il à un journal d'être dirigé par deux anciens mi-
nistres dont deux furent grand-maîtres de l'Université de
France, si c'est pour être rédigé si pauvrement? La ré-
daction de VAssemblée nationale est ce qui explique peut-
être le plus clairement la révolution de 1848.
Maintenant que M- Guizot n'a plus pour piédestal la tri-
bune, maintenant que le pouvoir ne l'enveloppe plus de
son prestige, maintenant qu'il n'a plus pour écho sonore
une majorité satisfaite, la mesure de son esprit est facile à
prendre; il la donne tous les jours. Qu'y a-t-il dans V As-
semblée nationale .^ — Il y a moins que dans le Journal des
Débats. C'est l'ombre de l'ombre.
524 1853.
XVllI.
10 juin 1852.
Depuis que la Fusion , qui avait paru un instant à la sur-
face, est de nouveau coulée à fond, VAssemblée nationale
ressemble à un navire abandonné de son équipage. On n'y
voit plus, on n'y entend plus personne, ni capitaine, ni pi-
lote, ni matelots, ni mousses. Où donc sont-ils tous?
XIX.
4 juillet 1852.
VAssemblée nationale avoue sa détresse; elle ne sait plus
où glaner; partout, dit-elle, le silence et le vide ; qu'oppo-
ser au vide? que répondre au silence? Puisque VAssemblée
nationale ne sait que faire, eh Ijien! qu'elle relise, en 1852,
ce qu'elle écrivait en 1831 :
« On ne veut pas comprendre que nous bommes en guerre contre les
ennemis de la société, et qu'il faut u,^cr de tons les droits, de toutes les
ressources de la guerre. » (6 mai 1851.)
« Il faut engager le combat avec réflexion et maturité ; mais il faut
l'engager sans retard... Il y a une grande force matérielle groupée et réu-
nie autour du pouvoir. A quoi sert ce luxe si vous ne savez pas agir? »
(13 mai 1851.)
« Comme une bête fauve frappée au flanc, la révolution blessée re-
cule. Il faut la frapper encore et la terrasser. On l'a dit et on ne saurait
trop le répéter : il n'y a, entre la révolution et la société, ni trêve ni pacte
possibles. La justice éternelle ne discute pas avec le meurtre et le vol, le
médecin ne discute pas avec la maladie, le chasseur ne discute pas avec
le loup, la serpe ne discute pas avec la branche parasite, le passant ne
discute pas avec la vipère : on ne discute pas avec la révolution, on l'é-
crase. » (2 juin 1851.)
« La société est un grand camp. Nous sommes, comme l'empire ro-
main, entourés de barbares. Il y a nécessité de se défendre par les armes.
Etablis.^ons, comme les empereurs et les consuls, partout des camps mi-
litaires. N'est-il pas temps de défendre énergiquement la société menacée,
de fouler aux pieds les arguties de la Fronde, de prononcer la formule su-
LA PRESSE SANS LA LII3EUTE. o2o
prème de cavtant tonsulcs, et de contier à un pouvoir dictatorial la défcDâe
du pays meuaco ? «
De quoi vous plaignez-vous donc? Est-ce que tous vos
souhaits n'ont pas été exaucés et comblés?
On a usé de toutes les ressources de la guerre !
On a engagé le combat avec réflexion et maturité, et
avec une grande force matérielle réunie autour du pouvoir!
On n'a pas discuté avec la vipère, on n'a pas discuté avec
la révolution, on l'a écrasée!
On a formé un grand camp !
On a prononcé la formule suprême de caveant consules,
et confié la défense du pays à un pouvoir dictatorial !
Mais alors, dites-nous donc ce que faisait, ce que voulait,
le 2 décembre 1851, M. Berryer, lorsque, des fenêtres de la
mairie du 10^ arrondissement, il haranguait le peuple?
Dites-nous donc ce qu'y faisaient avec lui MM. Benoist-
d'Azy, Chapof, de Falloux, le général Oudinot, Vitet, Jules
de Lasteyrie et autres ennemis déclarés du droit d'insur-
rection populaire ?
En provoquant et votant la loi du 31 mai 1850 et en s'op-
posant à ce qu'elle lût abrogée, n'étaient-ce pas eux qui
étaient les véritables auteurs de l'acte du 2 décembre 1851
contre lequel ils protestaient?
Cette protestation a-t-elle jamais été sérieuse ?
Si elle était sérieuse, quelle inconséquence!
Si elle n'était pas sérieuse, quelle indignité !
Quiconque a porté les mains sur la liberté n'a plus le
droit de la revendiquer.
Lorsque V Assemblée nationale fait remarquer en raillant
le silence funèbre des autres journaux , comment le rouge
et la pâleur ne lui montent-ils pas successivement au front,
et comment ne comprend-elle pas qu'imiter ce silence est
un devoir que lui prescrit la pudeur?
52G 1858.
XX.
22 juillet 1852.
VAssemhlée nationale, rivalisant d'orthodoxie monarchi-
que avec VUnion et d'orthodoxie religieuse avec VVnivers.
veut qu'on enferme les Arabes de l'Algérie dans ce di-
lemme ouvert par Innocent 111 et fermé par Calvin : Con-
vertissez-vous au catholicisme, ou vous serez tous extermi-
nés! A l'appui de ce dilemme, voici les raisons que donne,
d'un ton moitié farouche, moitié goguenard, la feuille im-
pitoyable :
« Si nous voulons civiliser l'Algérie, il faut voir comment nous avons
été civilisés nous-mêmes. C'est une vérité banale que l'homme n'est civi-
lisé que par la religion, et la civilisation antique en fait le témoignage
aussi bien que la moderne. Mais, depuis la naissance du christianisme,
aucune autre religion n'a civilisé aucun peuple, et si les musulmans
avaient pu 1 "être par la loi de Mahomet, le Siècle n'aurait pas à nous dire :
Civilisez l'Algérie ! Mais par quelle étrange contradiction proteste-t-on
contre la pensée d'évangéliser l'Algérie, en même temps qu'où dit : Unis-
sez l'une à l'autre la France et l'Algérie! Comment peut-on mieux unir
deux races diverses d'origines que par une commune foi religieuse ? —
Saint- Albin. »
Ce bon M. Saint-Albin s'est instruit à l'école de saint
Thomas-d'Aquin, enseignant ce qui suit :
« Question : Comment doit-on traiter l'hérétique qui persévère?
» Re'ponse : Désespérant de sa conversion, et craignant qu'il n'en séduise'
d'autres, l'Église l'abandonne au bras séculier pour être extermiké du
monde par la mort. Ecclesia relinquit eum judicio sœculari a mundo exter-
MINANDUM jjcr morlem. »
Puisque la feuille impitoyable est en si belle humeur
d'exterminer, que ne propose-t-elle à la France une croi-
sade religieuse contre le grand Lama et contre l'empereur
de la Chine, croisade déjà prèchée en ces termes, mais in-
fructueusement, par Joseph de Maistre :
« Le grand lama seul, dit-il, a plus de sujets spirituels que le pape.
Le Bengale a soixante millions d'habitants ; la Chine en a deux cent mil-
lions, le Japon vingt-cinq ou trente. Contemplez encore ces archipels im-
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. ^27
rnenfes du grand Océan, qui forment aujourd'hui une cinquième partie
du monde. Vos missionnaires ont fait sans doute des efforts merveilleux
pour annoncer l'Evangile dans quelques-unes de ces contrées lointaines,
mais vous savez avec quel succès. Combien de myriades d'hommes que la
bonne nouvelle n'atteindra jamais! Le cimeterre des fils d'Ismaël n'a-t-il
pas chassé presque entièrement le christianisme de l'Afrique et de l'Asie ?
Et dans notre Europe, enfin, quel spectacle s'offre à l'œil religieux !
» Le christianisme est radicalement détruit dans tous les pays soumis
à la réforme insensée du seizième siècle, et dans vos pays catholiques
mêmes, il semble n'exister plus que de nom. Je ne prétends point placer
mon Église au-dessus de la vôtre ; nous ne sommes pas ici pour disputer.
Hélas! je sais bien ce qui nous manque; mais je vous prie, mes bons
amis, de vous examiner avec la même sincérité. Quelle haine d'un côté,
et de l'autre quelle prodigieuse indifférence parmi vous pour la religion
et pour tout ce qui s'y rattache!
ï Examinez-vous vous-mêmes dans le silence des préjugés, et vous sen-
tirez que votre pouvoir vous échappe; vous n'avez plus cette conscience de
la force qui reparaît souvent sous la plume d'Homère lorsqu'il veut rendre
sensibles les hauteurs du courage. Vous n'avez plus de héros. »
La même feuille impitoyable reproduit, d'après la Gazette
de Cassel, un discours de l'Electeur à l'ouverture de la ses-
sion des États de la Hesse-Électorale, discours où la souve-
raineté DU PEUPLE est qualifiée de principe impie.
Nous copions :
« La Diète germanique a rétabli les bases vivement menacées de la mo-
narchie. En vertu de ses résolutions, j'ai aboli ces Constitutions et j'ai pu
régler d'une autre manière les rapports de l'État. Par de nouvelles dispo-
sitions de la Constitution, on a écarté les dispositions de l'ancienne Consti-
tution dérivées du principe impie de la souveraineté du peuple avec leurs
conséquences dangereuses, et l'ordre légal a reçu des garanties durables.
1) Afin que le serment relatif à la Constitution ne gêne pas votre con-
science, j'ai décidé qu'on ferait disparaître la passage concernant la Con-
stitution. »
Voilà ce que trouve parfaitement simple et légitime un
journal rédigé par MM. Guizot, de Salvandy et Duchâtel.
Par M. Duchâtel, qui, dans la séance du 26 janvier 18 i 4,
proclamait en ces termes, mesurés mais catégoriques, le
droit d'insurrection pour cause de violation de la Constitu-
tion Jurée :
M. DUCHATEL : « Avant 1830, ceux qui prêtaient serment à la Restau-
ration n'étaient pas liés vis-à-vis d'un principe de légitimité absolue. Ils
528 186«.
étaient, comme aujourd'hui, liés par un contrat, et le jour où la légiti-
mité, où le pouvoir absolu, qui prétendait au droit divin, a violé son pro-
pre serment, la France a été déliée du sien. (Vivement : Oui! oui !)
» Non, la France n'a pas violé son serment en 1830 ; elle a été déliée
le jour où le pouvoir qui se prétendait légitime a violé la Charte.
» Ce sont là les vrais principes constitutionnels. Eh bien! je n'hésite
pas à le dire, et je puis faire cette supposition, car elle ne se réalisera
pas, si aujourd'hui le pouvoir roj'al se conduisait vis-à-vis de la Constitu-
tion du pays comme le pouvoir royal en 1830, nous serions tous déliés
de notre serment. (Très bien!) »
Exterminer, en 'Algérie, les niKSiilmans qui refusent de
renier Mahomet pour se convertira la religion du Christ:
exterminer, en Chine, les chrétiens qui refusent de renier
Jésus-Christ pour se convertir à la religion de Confucius,
qui est la religion de l'Etat et des lettrés, h l'exclusion des
cultes de Tao-tsé et de Bouddha; exterminer, p^'loiilel
toujours, ceux-ci parce qu'ils ont telle croyance ou telle
opinion, et ceux-là parce qu'ils ne l'ont pas : voilà donc la
politique telle que la comprennent, la conseillent, la pres-
crivent ou l'appliquent les mandarins de France et les hom-
mes d'Etat de Chine !
Les hommes d'État de Chine, après la chute de leur em-
pereur, n'auront qu'à venir en droite ligne à Paris, rue
Bergère, 20, où ils seront sûrs d'être accueillis à bras ou-
verts par les mandarins de V Assemblée nationale. Ce sont
les mêmes principes : Exterminare ! exterminare! exter-
mî'nare .^ Oh Molière ! quelle bonne comédie il y aurait à
faire sous ce titre : la politique imaginaire !
XXI.
2 août 1852.
On lit dans V Assemblée nationale :
0 Le 9 août 1830, Louis-l'hilippe a été déclaré et n'a pas été eVu roi. »
Nous nous imaginions que toutes les fois qu'une nomina-
tion avait lieu au scrutin, cette nomination élait une élec-
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 529
tion. Or, voici quel fut le résultat du scrutin ayant pour
objet cVélire ou de déclarer roi des Français S. A. R. le duc
d'Orléans, lieutenant-général du royaume :
Nombre des votants 252
Boules blanches .... 219
Boules noires 33
Si le contraire avait eu lieu, c'est à dire si le nombre des
boules blanches eût été 33 et le nombre des boules noires
219, M. le duc d'Orléans, lieutenant-général du royaume,
eût-il été élu ou déclaré roi des Français? — Non. Donc ce
n'était qu'une question de proportion dans les votes ; donc
c'était une élection; donc ce n'était pas une déclaration.
VAssemblée nationale nous engage à nous reporter au
Moniteur du temps, en nous disant que nous y verrons,
dès la première ligne, qu'en appelant au trône le duc d'Or-
léans, la Chambre des députés n'invoquait point le droit
qu'elle avait d'élire un roi, mais a I'impérieuse nécessité. »
Ces mots sont imprimés ainsi en gros caractères dans
VAssemblée nationale.
Vimpérieuse nécessité ! Est-ce que l'acte d'abdication du
roi Charles X en faveur d'Henri V n'existait pas? Faut-il
donc en rappeler ici les termes :
ACTE d'abdication
Remis par le général Latour-Foissac.
« Je suis trop profondément peiné des maux qui affligent ou qui pour-
raient menacer mes peuples pour n'avoir pas clierclié un moyen de les pre-
venir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer la couronne en faveur de
mon petit-fils.
» Le dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits
en faveur de son neveu.
» Vous aurez donc, en votre qualité de lieutenant-général du royaume,
à faire proclamer l'avéuement de Henri V à la couronne. Vous prendrez
donc toutes les mesures qui vous concernent pour régler les formes du
gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. Ici je me borne à
faire connaître ces dispositions ; c'est un moyen d'éviter bien des maux.
» Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous
me ferez connaître, le plus tôt possible, la proclamation par laquelle mon
petit-fils sera l'econnu roi sous le nom de Henri V. »
S. 34
530 1858.
Le 1®'' août, Charles X avait adressé à M. le duc d'Oi'léans
l'ordonnance qui suit :
« Le roi, voulant mettre fin aux troubles qui existent dans la capitale
et dans une autre partie de la France, comptant d'ailleurs sur le sincère
attachement de son cousin le duc d'Orléans, le nomme lieutenant-général
du royaurne
» Fait à Rambouillet, le l^r août.
» CHARLES. »
Vimpérieuse nécessité! Est-ce que, le 9 août 1830, il était
moins facile de proclamer Henri V roi de France que Louis-
Philippe P"" roi des Français? Vimpérieuse nécessité! Est-
ce qu'elle n'était pas combattue à la tribune et niée en ces
termes par M. Fleury (de l'Orne), député :
« Les motifs d'urgence ont toujours été mis en avant dans les circons •
tances les plus difficiles de la révolution. Aujourd'hui, les événements qui
se sont passés ont ramené la chose au point de l'abdication de Charles X
et de son fils.
» Il y a nomination d'un lieutenant-général : d'abord par les députés
de la France, et par les princes qui ont abdiqué ; des deux côtés , le duc
d'Orléans est investi de la lieutenance-générale.
» Tout se trouve donc aujourd'hui rassuré comme par enchantement de ce
qu'il n'y a qu'un moment tout était compromis.
» Ainsi donc, point de préméditation, point d'allégation possible d'ur-
gence...
» Qu'on ne m'allègue point qu'il y a péril dans la demeure, que l'af-
fection eu faveur de la famille d'Orléans serait de nature à se refroidir;
rien de tout cela ; je soutiendrai, au contraire, que l'exercice de la lieu-
tenance-générale ne ferait que l'accroître tous les jours jusqu'à l'enthou-
siasme.
» Modifions la Charte, perfectionnons toutes nos institutions, votons
les impôts, faisons en un mot tout ce qu'il faut pour que l'administration
marche, et marche bien ; mais pour décider une question aussi importante
que celle de I'élection d'un roi, que le prince lieutenant-général convo-
que de suite, ou dans quelque temps, les collèges électoraux...
» M. CASIMIR PÉRIER : AlloHs donc ! »
Cette brève interjection : Allons rfoJic .' suffit pour faire
écarter la i)roposition de M. Fleury (de l'Orne).
M. Corally propose d'ajouter après ces mots : à prendre
le titre de roi des Français, ceux-ci : sauf l'acceptation du
peuple. M. Corally n'est pas plus heureux que M. Fleury.
Son amendement n'est pas même appuyé.
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 531
Le même jour, à neuf heures du soir, ]a Chambre des
pairs reprenait sa séance , interrompue pour recevoir le
message de la Chambre des députés, et M. de Chateau-
briand faisait entendre à la ti'ibune ces paroles prophétiques :
« Un roi nommé par les Chambres ou élu par le peuple sera toujours,
quoi qu'on fasse, une nouveauté... Une monarchie bâtarde d'une nuit san-
glante n'aurait-elle rieu à redouter de l'indépendance des opinions? Si
ceu,K-ci peuvent prêcher la République, ceux-là un autre système, ne
craignez-vous pas d'être bientôt obligés de recourir à des lois d'exception ,
malgré les huit mots supprimés dans l'article 8 de la Charte?
» Alors, amis de la liberté réglée, qu'aurez-vous gagné au changement
qu'on vous propose ? Vous tomberez de force dans la République ou dans la
servitude légale. La Monarchie sera débordée et emportée par le torrent des
lois démocratiques, ou le monarque par le mouvement des factions.
» Dans le premier moment d^iin succès, 07i se figure que tout est aisé ; on es-
père satisfaire toutes les exigences, tous les intérêts-, on se flatte que cha-
cun mettra de côté ses vues personnelles et ses vanités ; on croit que la
supériorité des lumières et la sagesse du gouvernement surmonterojit des
difficultés sans nombre ; mais, au bout de quelques mois, la pratique vient dé-
mentir la théorie.
» Je ne vous présente, messieurs, que quelques-uns des inconvénients
attachés à la formation d'une République ou d'une Monarchie nouvelle.
Si l'une et l'autre ont des périls, il restait un troisième parti, et ce parti
valait bien la peine qu'on en dît quelques mots.
» Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué, comme il vous plaira
de l'entendre, mais le trône n'est pas vacant. Après eux venait un en-
fant : devait-on condamner son innocence ?
» Quel sang crie aujourd'hui contre lui? Cet orphelin, élevé aux écoles
de la patrie dans l'amour du gouvernement constitutionnel et dans les
idées de son siècle, aurait pu devenir un roi en rapport avec les besoins
de l'avenir! C'est au gardien de sa tutelle que l'on aurait fait jurer la
déclaration sur laquelle vous allez voter. Arrivé à sa majorité, le jeune
monarque aurait renouvelé le serment. Le roi présent, le roi actuel aurait été
M. le duc d'Orléans, régent du royaume, prince qui a vécu près du peu-
ple et qui sait que la monarchie ne peut être aujourd'hui qu'une monar-
chie de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m'eût
semblé un grand moyen do conciliation, et aurait peut-être sauvé à la
France ces agitations qui sont la conséquence des violents changements
d'un Etat, o
A cette a combinaison naturelle » proposée par M. de
Chateaubriand, qui s'est opposé? Est-ce le peuple? L'a-t-
on consulté? Qui a empêché de le consulter? — Ceux-là qui
532 185«.
aujourd'hui prétextent, dans V Assemblée nationale, une im-
périeuse NÉCESSITÉ qui n'a jamais existé ; ceux-là qui, en
1852, retenaient en prison M. de Chateaubriand, déhbéraient
sur l'arrestation de M. Berryer, et qui, en 1844, flétrissaient
ce dernier à son retour de Belgrave-Square, pour un acte
de fidélité qui l'honorait, lui et ses amis politiques.
Lorsqu'on invoque ainsi, sans mémoire ou sans pudeur,
une nécessité impérieuse, le moins qu'on puisse faire, c'est
de la démontrer. Où donc était, le 9 août 1830, la nécessité
d'e//Ve roi des Français le lieutenant-général du royaume?
N'avait-il donc pas tous les pouvoirs? A cette époque,
comme aujourd'hui, il n'y avait de logique que la Royauté
traditionnelle ou la République rationnelle. Il fallait opter
entre la souveraineté populaire ou la souveraineté royale ;
on leur a préféré une souveraineté mixte. Aussi qu'est-il
arrivé ? C'est que la logique l'a emporté sur la politique.
Le roi électif n'a pas eu de successeurs. Le comte de Paris
a eu le môme sort que le duc de Reichstadt. L'exil les a
frappés tous les deux; ni l'un ni l'autre ne se sont assis sur
le trône : celui-là, pour y remplacer son grand-père; celui-
ci, pour y succéder à son père.
Si cette réponse ne suffit pas à V Assemblée nationale, nous
continuerons, à son usage, ce cours de logique applitiuée à
la politique.
XXII.
6 août 1852.
La lettre de change sur Monck, tirée, en 1850, ])ar M. Gui-
zot, étant demeurée sans effet, M. Guizot en a changé la
date et l'adresse; maintenant ce n'est plus le nom de Monck
qu'elle porte, c'est le nom d(^ Cromwcll :
« CROMWELL : Eli quoi! bi un homme pvonaitsur lui (Vôtre roi?
» ■\viiiTEi>oCKE : Je crois que le vcmè'e serait pire que le ma!.
)) ciiOMWELL : Pourc^uoi le croyez-vous?
» wuriELOCiCE : Pour vous persoimelleinent, mylord, le titre de roi ne
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. 533
roiis serait d'aucun avantage. En ce qui regarde l'armée et la milice,
vous avez, comme général, la plénitude du pouvoir royal. Quant à la no-
mination des officiers civils, ceux que vous désignez sont bien rarement
l'efusés. Vous n'avez pas, il est vrai, en matière de lois, le vote négatif,
mais il ne serait pas aisé de faire passer ce qui vous déplairait. Les im-
pôts sont établis, et vous disposez de l'argent qu'ils produisent. Quant aux
affaires étrangères, bien que, pour la forme, on s'adresse au Parlement,
c'est de Votre Excellence seule qu'on attend le bon ou le mauvais succès
des négociations, et les sollicitations des ministres étrangers ne s'adressent
qu'à vous. Selon moi, vous êtes donc, comme général, avec moins de
haine, de danger et de pompe, aussi puissant et aussi bien placé pour
faire le bien que si vous aviez pris le titre de roi.
» CKOMWELL : Quel danger voyez-vous donc à prendre ce titre ?
» WHiTELOCKE : Le voici. Un des principaux sujets de détail entre
nous et nos adversaires, c'est de savoir si le gouvernement de cette nation
sera établi en monarchie ou en république. Si Votre Excellence prend le
titre de roi, il n'y aura plus d'incertitude dans la nature de votre cause, et
la monarchie sera établie dans votre personne. La question ne sera donc
plus de savoir si notre gouvernement sera républicain ou monarchique,
mais si le monarque sera Cromwell ou Stuart. Ce sera une question per-
sonnelle au lieu d'une question nationale; le parti delà République, qui
est très-nombreux et très-puissant, voyant ses espérances frustrées, vous
abandonnera; vous vous trouverez affaibli , votre influence restreinte, et
votre cause en danger évident de ruine.
» CKOMWELL : Vous dites vrai en ceci ; mais quel autre moyen avez-
vous à proposer pour remédier à nos embarras et à nos dangers?
!> WHITELOCKE : C'est bien difficile. Cependant, il m'est venu à ce su-
jet bien des idées dont quelques-unes ne pourraient guère vous être com-
muniquées, du moins sans danger ponr moi.
» CROMWELL : Je vous prie, mylord, quelles sont ces idées? Faites-les
moi connaître. Quelles qu'elles soient, elles ne peuvent me blesser, venant
de votre part ; je les prendrai bien, soyez-en sûr.
» WHITELOCKE : Il faut donc que vous me pardonniez de vous parler de
Charles Stuart, du roi d'Ecosse. Votre valeur, les succès que Dieu a accor-
dés au Parlement et à l'armée sous vos ordres, ont mis très-bas les affaires
de ce prince. Lui-même, et tous ceux qui l'entourent, ne peuvent être que
très-disposés à prêter l'oreille à tout ce qui leur rendra quelque espoir de
retrouver, lui sa couronne, eux leurs biens et leur patrie. Vous pouvez,
par un traité particulier, vous mettre en parfaite sûreté, vous, vos amis et
leur fortune ; vous pouvez vous rendre, vous et votre postérité, aussi
grands, selon toutes les probabilités humaines, que l'ait Jamais été aucun
sujet.
» Vous pouvez assigner au pouvoir monarchique des limites qui garan-
tissent nos libertés civiles et religieuses; vous pouvez mettre notre cause
à l'abri de tout péril en retenant, pour vous et pour la personne que vous
534 1858.
désio'nerez après vous, le commandement de la force armée. Je propose
donc à Votre Excellence d'envoyer vers le roi d'Ecosse et d'entrer avec
lui en négociation à cet égard. Je vous demande pardon de ce que je viens
de vous dire ; c'est un pur effet de mon attachement et de mon désir de
servir Votre Excellence, ainsi que tous les honnêtes gens, et je vous prie
très-humblement de n'en concevoir aucune métiance sur ma fidélité éprou-
vée envers Votre Excellence et cette république.
» CROMWEi.L : Je n'ai, je vous assui-e, aucune métiance de votre amitié
ni de votre fidélité pour moi et de cette république. Il y a beaucoup à
dire en faveur de ce que vous proposez ; mais c'est une affaire si grave et
si difficile, qu'il y faut plus d'examen et de discussion que nous ne pour-
rions y en apporter aujourd'hui; nous remettrons à un autre moment
pour en parler.
» Quatre années s'écoulèrent sans que Cromwell reprît avec White-
locke cet entretien, et Whitelocke demeura convaincu qu'il avait perdu
la faveur du général en lui proposant de faire un autre roi. Probable-
ment il se trompait : Cromwell avait peu de rancunes, et ne s'en souve-
nait plus dès que son intérêt lui conseillait de les oublier. S'il eût cru
trouver quelque avantage à faire de nouveau appel à « l'excellent juge-
« ment et à la fidèle amitié » de Whitelocke, il n'eût certainement pas hé-
sité. Mais des soins plus pressants, même que le désir du titre de roi, le
préoccupaient ; la lutte dernière s'engagea enfin entre lui et le Long-
Parlement ; il eut à prendre, non pas un titre, mais l'empire. Il le prit,
et, sous le nom de Protecteur, il régna en maître plus souverain que ne
l'avait jamais été en Angleterre aucun roi.
» Il fit à son gré la guerre ou la paix; il défit et refit des Parlements;
il suspendit les lois; il annula ou méconnut des arrêts; il confisqua et
distribua comme il lui plut des terres ; il emprisonna ou bannit les per-
sonnes ; il créa des impôts pour payer son armée et donna aux chefs de
son armée l'administration du pays pour lever les impôts. L'Angleterre se
soumit, résignée ou même empressée et reconnaissante ; au dedans, l'or-
dre et la sécurité étaient rendus aux intérêts communs de la vie civile; au
dehors, les affaires du pays étaient faites avec force et éclat. Hors de ce
régime, on n'entrevoyait que danger et confusion ; le pouvoir de Cromwell
était nécessaire et glorieux; il fut absolu.
» Mais ce pouvoir absolu demeurait précaire; accepté de tous comme
nécessaire et provisoire, il n'était, aux yeux de personne, ni légitime ni
définitif. Non-seulement les partis vaincus, royalistes et républicains, s'a-
gitaient et conspiraient ; non-seulement des caractères fiers, Sidney, Va-
nes, Ludlow, et des noms populaires, Harrison, Lilburn, Wildman,
saisissaient toutes les occasions de protester onde résister; le sentiment
public protestait aussi, bien que sourdement, et la nation se soumettait
sans se donner.
» Nul n'avait plus que Cromwell lui-même le sentiment de cette situa-
tion ; c'était un esprit remarquablement libre, et aussi sensé qu'auda-
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 535
cieux ; il avait fait monter le roi sur récliafaud et chassé le Parlement;
mais il avait appris, à cette épreuve même, que le gouvernement national
et vrai de l'Angleterre, c'était un Parlement et un roi. »
M. Guizot , cet austère mendiant , frappant au nom
d'Henri V à toutes les portes, à la porte de Louis-Napoléon,
après avoir frappé à la porte du général Changarnier, sera-
t-il plus heureux en 1852 qu'en 1850 ? Le même sort, nous
le craignons, lui est réservé. Ce n'est pas pour lui que
l'Evangile a dit : « Frappez, et il vous sera ouvert. »
Le flétrisseur de Belgrave-Square, se mettant en 1850 à
la suite de M. Berryer et de ses amis, s'est flétri lui-même,
avec toute la différence qui existe entre l'honneur et l'op-
probre, la fidélité et l'infidélité.
En 1844, M. Berryer représentait la fidélité monarchique.
En 1852, M. Guizot personnifie l'infidélité politique.
Encore si M. Guizot, en 1850, s'était proclamé hautement
légitimiste ! La franchise eût pu faire absoudre la contra-
diction, et celle-ci eût pu passer pour une conversion. Mais
non ; M. Guizot n'a pas eu même le mérite de la franchise.
Il ne s'est pas proclamé légitimiste ; il s'est proclamé
fusionniste.
Fusionniste! Qu'est-ce que cela voulait, qu'est-ce que
cela pouvait dire? C'était tourner le dos au but qu'on vou-
lait atteindre : c'était reconnaître et fortifier les prétentions
dynastiques de la branche cadette au lieu de les nier et de
les renverser ; c'était agir en médecin qui abuse le malade,
au lieu d'agir en chirurgien qui l'ampute mais qui le sauve.
Après la révolution de 1848 et la mort du roi Louis-Phi-
lippe, les membres de la famille d'Orléans, sans exception,
n'avaient plus qu'à opter entre ces deux alternatives : de
rentrer en France, en qualité de simples citoyens, sans pré-
tention d'aucune sorte ; ou d'aller à Frohsdorf, en qualité
de princes du sang, prendre le rang subordonné que ce
titre leur marquait. La troisième alternative, celle qui con-
sistait à demeurer à l'état de troisième dynastie, et consé-
quemment de prétendants, était une alternative imaginaire
et qui ne pouvait être accueillie que par des esprits super-
536 1858.
ficiels. C'est cette troisième alternative qu'expie et que paye
chèrement aujourd'hui la famille d'Orléans. A qui la faute?
— A M. Thiers et à M. Guizut ; à M. Thiers, qui a fermé les
yeux à l'évidence; à M. Guizot, qui n'a pas osé dire crûment
la vérité.
M. Guizot peut continuer de tirer des lettres de change
surMonck etsurCromwoll.ily perdra son temps et il y usera
son encre. Il n'y a plus de royauté possible, en France, que
celle de Henri V ; mais, sans une invasion ou toute autre
forme de démonstration étrangère, le retour du comte de
Ghambord est un rêve.
XXIll.
8 août 1852.
VAssemhlée nationale publie la fin de l'épisode allégo-
rique auquel M. Guizot a donné pour titre : cromwell sera-
T-IL ROI ?
En voici la conclusion :
« Malgré son ardent travail, il n'avait pas réussi auprès de quelques-
uns des chefs les plus populaires de l'armée ; ils persistaient dans leur op-
position, par envie, par dignité personnelle, par fidélité républicaine, par
fanatisme de sectaire, quelques-uns mêmes, proches parents deCromwell,
Fleetvvood, son gendi-e, et Desborough, son beau-frère, dans leur intérêt
de famille, et convaincus que le rétablissement de la monarchie tournerait au
profit de Charles Stuart.
» Auprès de la nation en général, Cromwell n'avait pas réussi davan-
tage ; elle ne résistait point, mais ne poussait point au succès de son des-
sein ; il n'était point parvenu à le lui faire considérer comme important et
utile pour elle même ; elle assistait à l'entreprise avec une curiosité indif-
férente, comme à une affaire d'ambition personnelle et de coterie politi-
que, avertie par un instinct profond que sa propre condition en serait peu
changée, et que l'événement, s'il s'accomplissait, ne lui rendrait point les
deux choses qu'elle avait à cœur, un vrai roi et un vrai Parlement. On ne
ranime pas à son gré les passions confiantes dans le cœur des peuples, et
les plus habiles échouent à persuader les hommes qu'ils ont souvent
trompés.
» Le 2(i juin 1657, une estrade était élevée dans Westminstcr-lT;i!l. Le
fauteuil royal d'Ecosse, apporté de l'abbaye de ^Yestminster, y était
placé sous un dais. Au devant et plus bas était une table couverte d'un ta*
LA PRESSE SANS LA LIBERTp'. 537
pis de velouvs de Gènes rose, garni de franges d'or. Sur cette table étaient
la Bible, l'épée et le sceptre de la République. Devant la table, sur un
fauteuil, était assis sir Thomas Widdrington, orateur du Parlement. A
quelque distance, des sièges avaient été dressés en amphithéâtre et desti-
nés aux membres de.s deux Chambres du Parlement. Au-dessous, des
places étaient réservées pour les aldermen de la Cité et pour le reste dee
spectateurs. •
» Vers deux heures, précédé et suivi d'un cortège nombreux et magni-
fique, Cromwell entra dans la salle. Les membres, ou lords de fautre Cham-
bre, marchaient immédiatement derrière lui. Les chevaliers, citoj'ens et
bourgeois des comtés, des villes et des bourgs, élus pour siéger au Parle-
ment, venaient après eux. Au milieu de bruyantes acclamations,
Cromwell s'assit sur le fauteuil d'État. A sa gauche étaient le lord-maire
de la Cité et l'ambassadeur de Hollande ; à sa droite, l'ambassadeur de
France, et Robert, comte de "Warwick. L'orateur, au nom du Parlement,
présenta à Crom'well une magnifique robe de velours pourpre bordée
d'hermine, une Bible richement reliée et avec des fermoirs d'or, une épée
à riche poignée et un sceptr»d'or massif. Il fit un discours sur ces quatre
emblèmes, prit la Bible, et ouvrit devant Cromwell la formule du ser-
ment :
« En présence et au nom de Dieu tout-puissant, je promets et je jure
» que, de tout mon pouvoir et de tout mon entendement, je soutiendrai et
» je maintiendrai la vraie religion chrétienne protestante réformée dans
» sa pureté, comme elle est contenue dans les saintes Écritures de l'An-
^) cien et du Nouveau-Testament, et que j'en encouragerai la profession
» et les fidèles ; et aussi que, de tout mon pouvoir, je m'efforcerai, comme
» magistrat suprême de ces trois nations, de maintenir la paix et la sécu-
» rite, et les justes droits et privilèges du peuple; et qu'en toutes choses,
» je gouvernerai le peuple de ces nations conformément à la loi. »
» Cromwell prêta le serment. Le docteur Manton fit une prière. Le hé-
raut d'armes, au son des trompettes, proclama Son Altesse Olivier Crom-
wcll PROTECTEUE d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, et de tous les do-
maines et territoires qui en dépendent. A quoi le peuple répondit par ses
acclamations : « Vive longtemps Son Altesse ! Hurra! (I). »
» Ainsi fut inauguré le gouvernement de Cromwell, tel que l'avait réglé
Vhumble pétition du Parlement, avec les modifications que Cromwell y
avait demandées. Ce n'était plus la République. Mais il y manquait le
droit héréditaire et le titre de roi, c'est-à-dire la monarchie.
» Cromwell y avait-il sérieusement renoncé? on peut en douter. Bien
des faits indiquent qu'il avait ajourné-, mais non abdiqué son espérance, et
que, de même qu'il avait jadis, pour saisir le pouvoir, dompté le Parle-
ment par l'armée, il se promettait, pour perpétuer le pouvoir dans sa
(l)((Burton, Parliam. Diary, t. II, p. 511-515 ; Parliam.History, t. XXI,
p. 143-152-159.
o38 IS5S.
race, de dompter un jour l'armùe par le Parlement. Mais ceci est un mys-
tère entre Dieu et l'âme de Cromwell ; sur cette terre et dans l'histoire
des hommes, il mourut protecteur, avant refusé d'être roi.
» Eut-il raison dans son refus? De son temps et autour de lui, la ques-
tion fut vivement controversée. Ses ennemis le taxèrent d'irrésolution et
de pusillanimité : « Les majors généraux et les officiers de l'armée, écrivait
w l'un d'eux à sir Edouard iTyde, se rient de ses espérances et le mépri-
» sent pour ses craintes ; dans l'opinion des spectateurs impartiaux, tour
» à tour il joue et manque follement sa fortune (1). » Ses plus intimes
amis furent surpris et attristés en le voyant hésiter et reculer à ce point :
« Tout homme sage dans le public, écrivait Thurloe à Henri Cromwell,
» s'étonne de tant de délais ; si ce Parlement ne nous établit pas défini-
» tivement, il n'y a point d'espoir qu'aucun Parlement le fasse jamais ; il
» n'en viendra jamais aiicun qui y consacre autant de temps, ni qui fasse
» la moitié de ce qu'a fait celui-ci (2). »
» Évidemment, dans la pensée de ses contemporains, Cromwell fut di-
minué par sa conduite dans cette circonstance ; il avait tenté plus qu'il
n'avait pu ; il avait désiré et renoncé. QuaW on est placé si haut et sur
une pente si glissante, il faut ou monter toujours, ou rester immobile; si
l'on s'arrête, en essayant de monter encore, on descend.
» Si Cromwell n'avait tenu qu'à son pouvoir, il eût pu s'applaudir de
sa résolution; délaissée après avoir été poussée, la Chambre ne voulut ou
n'osa montrer aucun ressentiment : tout ébranlement dans l'armée cessa;
contents et non enivrés de leurs succès, les officiers opposants se rallièrent
autour du Protectenr, qui, malgré son échec, demeura, jusqu'à son der-
nier jour, puissant et redouté.
» Mais le poiivoii', même despotique, ne sufBsait pas à Cromwell ; il
était l'un de ces génies souverains nés pour gouverner, en qui c'est un be-
soin impérieux que leur gouvernement soit grand et dui-able, et qui ont
l'instinct de ses vraies conditions ; l'imperfection de son propre régime,
grossier et fragile, quoique fort et glorieux, l'inquiétait et lui déplaisait ;
sa pensée ne pouvait s'y satisfaire ni s'y reposer ; il voulait être roi, non
pour s'assui-er plus de pouvoir ou plus d'éclat, mais pai-ce que la monar-
chie était le gouvernement naturel, régulier et solide de l'Angleterre; son
ambition ne pouvait se contenter à moins : la lui reprocher, c'est lui re-
procher sa supériorité et méconnaître le sceau de sa grandeur.
» Il eut cette autre supériorité de ne se point abuser lui-même, par com-
plaisance pour ses grands désirs; maître de se faire roi, il ne le tit point,
parce qu'il comprit qu'il ne serait pas vraiment roi, comme il le conce-
vait ; il voulait mettre fin, pour lui-même comme pour le pays, à une si-
(1) M. Broderick à sir Edouard Ilyde, 7 mai 1657 ; Clareudon, Slate-
Pajjei-.s, t. lll,p.339.
(2) 29 avril 1657 ; Thurloe, Slale-Papers, t. YI, p. 243.
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 539
tuiition révolutionnaire et précaire; sa passion pour le but ne l'aveugla
point sur les obstacles ni sur la vanité d'un demi-succès; ne pouvant de-
venir roi légitime, il resta Protecteur.
» Admirable leçon donnée, par l'un des plus grands entre les révolu-
tionnaires et lesambitieux, aux ambitieux et aux révolutionnaires de tous
les temps.
)) Cromwell lui-n;ême ne savait pas combien fut juste, dans cette grande
épreuve, son appréciation de sa situation et de sa destinée, ni quelles vé-
rités supérieures planaient au-dessus de cette conduite qu'il ne tenait que
par prudence et par bon sens.
» On discutait naguère à Londres la question de savoir si, parmi les sta-
tues qui doivent orner le nouveau palais du Parlement à Westminster,
Cromwell serait placé dans la série des grands hommes de l'Angleterre ou
dans celle de ses rois. Question vaine : Cromwell l'a résolue lui-même en
refusant d'être roi. »
Le 26 juin 16o7, si Olivier Cromwell se fût fait proclamer
roi, en eût-il été plus avancé? Cela l'eût-il empêché de
mourir quinze mois après, le 13 septembre 1658? Cela eût-
il donné à Richard Cromwell, son fils, la fermeté et l'ambi-
tion qui manquaient à celui-ci, et dont l'absence fit qu'il re-
nonça, le 22 avril 1659, au titre de Protecteur, après l'avoir
solennellement reçu etpassivement porté pendantsixmois?
— Non ; Olivier Cromwell eût posé la couronne sur sa tête
qu'il n'eût pas fondé pour cela l'hérédité monarchique dans
sa famille, ni chassé le gravier dont Pascal parle en ces
termes :
« Cromwell allait ravager toute la chrétienté : la famille royale était
perdue et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se
mit dans son uréthère; Rome même allait trembler sous lui ; mais ce pe-
tit gravier, qui n'était rien ailleui's, mis en cet endroit, le voilà mort, sa
famille abaissée et le roi rétabli. »
Cromwell se fût fait proclamer roi qu'il n'eût réussi qu'à
se montrer plus inconséquent avec lui-même , avec ce
Cromwell qui, élu député de l'Université de Cambridge,
était venu siéger au Parlement en habit déguenillé, et avait
signé l'arrêt de mort de Charles P""! La place de Cromwell
dans l'histoire n'eût-elle pas été tout autre s'il eût appliqué
son génie à fonder, sur des bases indestructibles, la Répu-
blique, à laquelle il devait qu'il y eût tant de distance entre
l'obscurité de son origine et l'éclat de sa fin?
540 iSô«.
Que doit à Cromwell le peuple anglais? Rien ; pas un
bienfait. Que lui doit le genre humain? Rien; pas un pro-
grès. Cromwell, ce débauché se faisant puritain, aurait pu
être un réformateur; il ne fut qu'un ambitieux de la petite
espèce, qu'un scélérat de la grande espèce. Il aurait pu de-
venir une cause; il ne fut qu'un effet, qu'un accident, il ne
fut que la glorification de la Royauté par le martyre et que
l'abaissement de la République par l'arbitraire.
Tout s'expie. Le châtiment d'un père ambitieux est de
n'avoir pour lui succéder qu'un fils incapable. Richard
Cromwell fut le châtiment d'Olivier Cromwell. Rien ne
manqua à ce châtiment, car Charles II succéda à son père
Charles P"", décapité.
XXI Y.
9 août 1852.
VAssemblée nationale continue de faire défiler en colon-
nes innombrables I'histoire inédite de la république d'an-
GLETERRE ET DE CROJiwELL. Si ccttc nouvclle publication de
M. Guizot ne détermine pas le président de la République
française à troquer ce titre contre celui de connétable, et à
rendre à Henri V le trône de son grand-père Charles X, elle
n'en aura pas moins une incoiiteslable utilité, ce sera de
mettre fin aux plaisanteries de John Rostbeef contre Jac-
ques Bouilli, ce sera de rappeler à l'Angleterre qu'elle aussi
a courbé la tète sous la domination d'un seul homme, Oli-
vier Cromwel, que l'on appelait Votre Altesse, quoi(iu'il fût
la personnification de la République. Celte inconséquence
a-t-el!e fait perdre à l'Angleteri'e son rang de grande na-
tion devant l'histoire et de grande puissance devant l'Eu-
rope ? Non ; l'Angleterre, il est vrai, a retourné de la Répu-
blique î» la Monarchie, mais pour aboutir ii quoi ? — A une
Convention nationale qui ôte la couronne au beau-père
Jacques II pour la donner au gendre Guillaume d'Orange,
et instituer, sous la Royauté nominale, la République eHèc-
tive. Qu'est-ce que la Royauté en Angleterre?
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. Ui
* XXV.
11 août 1852.
LMsS(?w6/e'<3 nationale est une ruine de l'aspect le plus
triste : ni rédacteurs, ni lecteurs. Quel cliàtiuient ! quelle
expiation ! quelle leçon ! quel exemple ! Un journal vit de la
liberté des autres journaux ; donc, ôler aux autres journaux
la liberté, c'est s'ôter à soi-même la vie. Le jour où les feuil-
les révolutionnaires ont cessé de pai'aîlre, les feuilles con-
tre-révolutionnaires ont perdu leur raison d'exister. M. De-
lescluze était la raison d'être de M. de Lavalette ; M. Prou-
dhon légitimait M. de Cassagnac.
XXVL
15 août 1852.
VAssemblée nationale ne fait qu'une réponse évasive à
la lettre de M. de Lourdoueix où se trouve ce passage :
« C'est déjà quelque chose d'assez KÏngulier que de voir des hommes
dont la carrière politique a commencé dans les luttes de la presse, susciter
d'autres hommes pour dire ce qu'ils n'osent pas avouer publiquement,
faire du journalisme sans vouloir être journalistes; guider la main qui
tient la plume afin de pouvoir dire qu'ils n'écrivent pas ce que d'autres
signent; il ne faut pas qu'on puisse leur reprocher d'abuser de cet inco-
gnito pour faire une guerre déloyale à des écrivains consciencieux qui se
sont jetés bravement dans l'arène pour défendre leurs convictions, qui
combattent à visage découvert, et qui ne veulent personne que leurs im-
primeurs entre eux et le publie, entre eux et le pouvoir.
» Je ne suis pas le seul à m'étonuer que, dans la situation où se trouve
la société, les hommes de première ligne ne passent pas devant au lieu de
rester derrière ; qu'ils se bornent à donner à leur journal des fragments
de livres anciens ayant quelque rapport indirect avec les circonstances,
au lieu d'aborder directement et franchement les épineuses questions du
moment, d'éclairer leurs concitoyens, de discuter doctriualement les
points de dissidence qui existent entre les partis monarchiques, de tâcher
de réparer les lésions faites à l'édifice social par les anarchistes.
542 1858.
» Les hommes d'État du gouvernement de 1830 se trompent s'ils croient
pouvoir se dispenser de faire connaître à la France le travail qui s'est ac-
compli en eux depuis 1848; ce n'est pas en faisant défaut au tribunal de
l'opinion qu'ils se réhabiliteront. Tôt ou tard, il faudra qu'ils purgent
leur contumace, et qu'ils plaident leur procès devant la France, s'ils veu-
lent avoir action sur ses destinées.
» Mais ce qui sera encore moins compris, c'est que, voulant s'enfermer
dans un silence mystérieux sur ce qu'ils veulent, ils aient fondé un jour-
nal quotidien. Avoir un organe pour se taire n'est pas une pratiqve com
mune. A la vérité, si cet organe n'exprime aucune conviction, il ne se
refuse pas d'attaquer ceux qui en ont. Ces messieurs, à ce qu'il paraît,
ont voulu avoir une bouche, non pour parler, mais pour mordre.
» Armer en guerre un vaisseau pour courir sus aux navigateurs et ne
lui donner ni drapeau ni lettre de marque, c'est pis que de fréter un cor-
saire, car un corsaire arbore son pavillon.
» A quelle cause appartenez-vous ? La France sait que je suis légiti-
miste : l'êtes-vous? Blâmez -vous l'usurpation de 1830? blâmez-vous l'in-
surrection? blâmez -vous la position prise par les princes d'Orléans depuis
1848? Reconnaissez-vous le principe d'hérédité légitime dans la transmis-
sion du pouvoir? En d'autres termes, êtes-vous restés révolutionnaires ?
êtes-vous devenus royalistes ? Nul ne le sait. Tant que vous ne l'aurez pas
dit, vous ne serez rien dans la cause royaliste, et vous n'ai;rez aucun ca-
ractère pour faire connaître à la France les sentiments du prince exilé sur
la politique suivie par ses défenseurs. — DeLourdoueix. »
Il va sans dire que V Assemblée nationale s'esl Lien gardée
d'insérer ce passage de la lettre de M. de Lourdoueix, n'y
pouvant rien répondre.
En effet, que pouvait répondre V Assemblée nationale?
Est-ce que M. Guizot n'a pas été ministre de la Révolu-
tion de 1830, du roi des Français, qui était au roi de France
ce que le pape de Genève fut au pape de Rome ?
Est-ce que M. Guizot, sous le règne de S. M. Louis XIV,
n'eût pas été, pour le moins, chassé de France en qualité
d'hérétique?
Vaine leçon du passé ! Cet enseignement de l'histoire n'a
pas appris la tolérance à M. Guizot, car VAssemblée natio-
nale fulmine un réquisitoire contre le dernier ouvrage de
M. Proudhon, ouvrage dont la vente a été ordonnée peu de
jours après l'envoi et la réception de la lettre datée du 24
juillet 18521, signée Proudhon, lettre qui prouve que le
président de la République est moins intolérant que ne le
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. o43
serait M. Gubzot s'il redevenait encore une fois ministre.
Mais si VAssemblée nationale ne répond qu'évasivement à
la Gazette de France^ la Gazette de France répond victorieu-
sement à VAssemblée nationale :
« Demander au pouvoir de sévir contre l'auteur, de lui mettre le bâillon
et la camisole de force, c'est déclarer que la liberté est impuissante à com-
battre l'erreur, et que la société ne peut être sauvée que par la majorité,
quels que soient son titre et sou origine; c'est légitimer l'arbitraire, et,
pour des écrivains de journaux, c'est abdiquer. La fable du cheval vou-
lant se venger du cerf est-elle effacée des souvenirs ? Et pourtant jamais
hérésiarque n'a exposé plus nettement sa doctrine que ne le fait M. Prou-
dhon dans ce livre de la Révolution sociale démontrée. Non-seulement ses
propositions sont formulées avec une hardiesse qui cherche le scandale et
qui' ne recule pas même devant le blasphème, mais il les appuie sur un
système de philosophie tout aussi précis et sur une interprétation des faits
contemporains tendant à fortifier ses conclusions. Aucun général n'a si
peu craint de donner prise en se développant devant l'eunemi. M. Prou-
dhon présente à ses adversaires son front de bataille, son flanc et sa
queue. Il tire à boulets rouges sur leurs idées, sur leurs croyances. Pour-
quoi donc n'exécutent-ils pas une charge à fond contre le téméraire ?
Pourquoi ne confondent-ils pas le sacrilège et le sophiste? Une doctrine
n'est point détruite parce qu'on met le docteur en prison. Si cela était, le
socialisme de M. Proudhon serait anéanti ; car personne n'a été mieux et
plus longtemps incarcéré que lui, et nous le voyons reparaître avec un
livre où son système est exposé avec plus de hardiesse, plus de foi dans
son triomphe prochain, qu'il ne l'était dans ses précédentes publications.
C'est que dans la prison la pensée fermente, les idées se coordonnent, l'es-
prit développe et perfectionne ses arguments, qui se défendent les uns par
les autres, et c'est ainsi que l'erreur, sans cesser d'avoir les pieds d'argile,
devient un colosse puissant par les muscles et par les bras. Quand un li-
vre e>t fait, on ne le défait pas par les réemprisonnements de son auteur,
par les imprécations et les condamnations. On le défait par l'analyse et
la dissection. Ce qui détruit une doctrine, c'est l'examen sérieux, appro-
fondi de toutes ses parties ; c'est la mise en lumière des faux principes
qui lui servent de base, des contradictions, des impossibilités, des non-
sens où l'auteur est conduit; c'est le spectacle offert au public d'un so-
phisme poussé dans l'absurde et pris en flagrant délit de folie et de diva-
gation. On conçoit que si tous les journaux du soi-disant parti de l'ordre
voulaient ou pouvaient remplir cette mission, la masse des souscripteurs
qu'ils représentent collectivement propageant ces réfutations des mauvais
livres, notre civilisation de cinq mille ans ne serait pas troublée au pre-
mier vent de doctrine venant à souffler de l'abîme ; mais nos intelligences
révolutionnées ayant perdu le? principes de l'ordre, la logique et la dia-
544 185».
k'ctique de l'ordre, elles sont désarmées devant les tentatives extrêmes de
l'esprit de désordre, parce que ces tentatives partent pour ainsi dire du
même fonds d'erreurs et de mauvaises passions que celui qu'elles ont en
elles. Ces intelligences ne sont i)as à vrai dire attaquées de front par le
socialisme, elles sont débordées par lui. Et n'a-t-ou pas vu, il y a quelques
années à peine, quand une coalition se forma au nom de l'ordre entre tous
les partis représentant les phases diverses de la révolution, une souscrip-
tion s'ouvrir pour donner à un comité les moyens de faire faire de bons
livres? Les banquiers et les capitalistes apportèrent aussitôt leurs sacs
d'écus à ce comité, et la souscription s'éleva en quelques jours à plus de
cent mille francs? Quels bons livres ont été faits avec cet argent? Quelle
réfutation victorieuse est venue couper dans ses racines la théorie socia-
liste? Ce comité n'a propagé qu'un ou deux petits écrits sans doctrine,
sans portée philosophique et politique, contenant les lieux communs de
morale et de raison à l'usage des paysans restés moraux et raisonnables,
mais n'allant point au fond des questions, posées. Un journal hebdoma-
daire, mort de uiaiserie au bout de quelques mois, a voilé tant bien que
mal aux sousci'ipteurs leur mystification. Et la caisse a servi en réalité
k payer les frais de correspondance des comités électoraux et les intri-
gues des coalisés. — De Lourdoueix. »
La Gazette de France n'a pas peur de la liberté et s'en
trouve bien ; ce journal est à peu près le seul qui ait con-
servé de la sève ; les autres journaux ressemblent à des ar-
bres morts sur pied.
XXVII.
19 août 1852.
Oui, cela est vrai, les journaux sont ternes; la vie s'est
retirée d'eux ; mais h qui la faute? Nous le demandons aux
directeurs et rédacteurs pseudonymes de VAssemblée na-
tionale : N'est-ce pas la vôtre?
Ce qui existe n'est-il pas votre œuvre ?
Ne vous en moquez donc pas, car lorsque vous raillez les
journaux sur leur silence, vous ressemblez au bourreau qui
soufflette sur les joues la. tète qu'il vient de décoller.
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 545
xxvin.
20 août 1852.
VAssemblée nationale, s'emparant d'une phrase du Siècle,
la relève en ces termes de père fouetteur :
« Pendant trente ans, la presse soi-disant libérale n'avait cessé de dire
que les Bourbons avaient été ramenés par l'étranger, et qu'ils avaient été
reçus avec répugnance par la nation. — Vous mentiez donc, messieurs?...
Nous le savions bien, mais nous sommes charmés que ce soit vous qui le
déclariez naïvement aujourd'hui. »
Est-ce donc bien au journal de M. Guizot qu'il appartient
de s'exprimer ainsi? Ce journal aurait-il donc oublié la part
active que prit M. Guizot à la formation de la fameuse so-
ciété : AIDE-TOI, LE CIEL t'aidera ? Faut-il que nous repla-
cions sous les yeux de MM. de Saint-Albin, de Saint-André
et de Saint-Ernest, l'extrait suivant de la troisième livrai-
son du Dictionnaire de la conversation :
a NOMS DES PRINCIPAUX MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ Aide-tOi, le ciel
t^ aidera :
» MEMBRES ASSOCIÉS,
» MM. Ferdinand Barrot, Odilon Barrot, Barthe, Bavoux tils, Boin-
villiers, Corcelles, Desclozeaux, Tanneguy-Duchâtel, le général Dumas,
Maurice Duval, Duvergier de Hauranne, Frayknaud, Gauja, Gisquet,
Guizard, directeur des Beaux-Arts ; guizot, Haussmann, comte Jaubert,
Larabit, de Lavalette, Lavocat, Lerminier, Liadières, Montebello, Qui-
nette, de Rémusat, Taschereau, Vitet.
» MEMBRES CORRESPONDANTS,
» MM. Bauchart, Broglie, Léon Ducos, Silvaiu Dumont, Fiéron, Génie,
Augustin Giraud, Aristide Guilhem, Hernoux, Lefèvre-Durutlé, Victor
Suin.
» La réunion ou la formation de la société fut déiidée s'est tenue chez
M. Ch. Paravey, aujourd'hui conseiller d'Etat : M. GUTZOT présidait cette
réunion ; M. de Montalivet y assistait. La raison sociale ou devise fut pro-
posée par M. Vitet. »
Quelle société contribua plus activement à faire naître les
circonstances qui devaient aboutir à la chute de la monar-
chie traditionnelle et à l'établissement de la monarchie con-
stitutionnelle?
X. 36
546 1853.
Un peu d'indulgence, messire Jean Calvin, pour Michel
Servet ! Assemblée nationale, ne condamnez pas le Siècle au
feu du bûcher ! Souvenez-vous !
— ^^ Mais pourquoi, nous dit-on, attaquer ainsi à outrance
ce pauvre journal qui se nomme V Assemblée nationale ? Ne
pouvez-vous donc le laisser tranquillement rejoindre au
fond de l'eau la fusion définilivement coulée ? A cette ques-
tion, voici notre réponse : — Parce que ce journal est celui
qui contribue le plus à attiser le foyer d'intolérance qu'il
serait de l'intérêt du gouvernement de laisser s'éteindre.
En poussant, comme ils le font, à la répression et à la com-
pression, les rédacteurs pseudonymes deVAssemblée natio-
nale travaillent infatigablement à créer des points de com-
paraison qui affaiblissent les désastreuses impressions lais-
sées par les cours prévôtales et par les procès de tendance
de la Restauration. Comment le gouvernement ne voit-il
pas ce travail perfide et n'en calcule-t-il pas toute la por-
tée? Ce qu'on a fait, en 1849, 1850 et 18ol, pour miner la
Constitution, on le fait aujourd'hui non moins activement
contre la Présidence et avec le même espoir de succès. Dé-
truire pour roconstruii'c, tel est le mot d'ordre des travail-
leurs de l'atelier monarchique. Ce mot d'ordre est ponc-
tuellement exécuté, liaison de plus pour que nous contre-
minions VAssemblée nationale, car le pire des régimes se-
rait celui qu'elle ramènei'ait, si elle pouvait jamais réussir
à nous rendre une nouvelle édition de M. Guizot-1847, con-
sidérablement diminué et nullement corrigé par la Révolu-
lion de 1848.
XXIX.
22 août 1R52.
VAssemblée nationale interpelle en ces termes le Pays :
« Nous nv. voudrions vieil dire de désiigréublo au /'ai/s, ni lui rnppeler si
vite les séduisantes promesses de sou prospectus ; mais nous lui ferons
une simple question : Croit-il réellement donner douze journaux dans un,
parce qu'il écrit en gros caractères : Marine, adminislralion, tracaux pu-
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. 547
blirs, commerce^ armée^ etc., en tète des articles plus ou moins longs qu'il
consacre à ces matières ? Ainsi , par exemple, il écrit : Travaux publics,
et il fait suivre ce titre de la convention du ministre pour la concession du
cliemin de fer de Bordeaux à Cette, et voilà tout le journal des travaux pu-
blics ! ADMINISTRATION, suit Une circulaire du ministre de l'intérieur aux
préfets, sur l'admission des malades dans les hospices ; et voilà tout le
journal administratif!... Nous savons bien qu'un prospectus promet beau-
coup, mais encore faut-il qu'il tienne au moins l'ombre de ce qu'il
promet I »
La première condition de la justice est l'impartialité.
VAssemblée nationale avait promis la fusion; a-t-elle
« tenu l'ombre de ce qu'elle avait promis? »
S'il n'y a rien dans le Pays, pas une pensée généreuse,
pas une idée féconde, qu'y a-t-il donc de plus dans l'yls-
semblée nationale, lorsqu'il ne s'y trouve pas un réquisitoire
qui rappelle le bon temps de 1815, ce bon temps des alliés,
des cours prévôtales, des billets de confession et de la cen-
sure ? L'Assemblée nationale ne se borne pas à interpeller
le Pays, elle s'adresse au Siècle en ces termes :
« Si le Siirte croit que l'esprit de l'Evangile animait les révolutionnai-
res de Février, nous ne nous chargeons pas de lui pi'ouver le contraire.
Mais nous nous bornerons à hii dire que VEvangile condamne toutes les
révolutions et tous les révolutionnaires. »
Si VEvangile condamne toutes les révolutions et tous les
révolutionnaires, ainsi que l'affirment M. de Robillardet
VAssemblée nationale, que VAssemblée nationale nous dise
donc ce qu'elle pense des termes de la circulaire suivante,
publiée dés le 29 février 18^8 par M. le cardinal de Ronald,
archevêque de Lyon :
« Lyon, le 29 février 1848.
» Mes chers coopérateurs,
» Les changements politiques survenus en France vous sont connus. Ce
n'est pas nous, toujours occupés des intérêts éternels, qui nous étonnons
d'entendre dire que la main de Dieu renverse les trônes et brise les cou-
ronnes.
» Au milieu des émotions de ces premiers jours, conservez le calme,
et mettez toute, votre confiance en la divine Providence. Donnez aux
tidèles l'exemple de l'obéissance et de la soumission à la République.
» Vous formiez souvent le vœu de jouir de cette liberté qui rend nos frè-
res des Etats Unis si heureux ; cette liberté, vous l'aurez.
us 4858.
» Si les autorités désirent arborer sur les édifices religieux le drapeau
de la nation, prêtez-vous avec empressement aux désirs des magistrats.
Le drapeau de la République sera toujours pour la religion un drapeau
protecteur.
» Poursuivez avec zèle, mes chers coopérateurs , votre sainte mission.
Occupez-vous des pauvres, concourez à toutes les mesures qui pourront
améliorer le sort des ouvriers. Il faut espérer qu'on montrera, enfin, un
intérêt sincère et efficace à la classe laborieuse.
» Vous lirez en chaire cette lettre aux fidèles assemblés.
» Agréez, mes chers coopérateurs, l'assurance de mon sincère attache-
ment.
» 7 L.-J. M. Card. DE BONALD,
0 Arch. de Lyon. »
Non seulement celle circulaire paraissait dans la Répu-
blique et dans le Censeur, de Lyon, mais encore elle était
placardée à profusion sur tous les murs et lue en chaire
dans toutes les églises.
VAssemblée nationale vient de v^oir en quels termes la
révolution, condamnée par TEv^angile, était sanctifiée par
M. le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon. Voici main-
tenant en quels termes non moins fervents elle était sanc-
tifiée par M. Afl're, archevêque de Paris :
« Qui de nous, lorsqu'il a entendu cet épouvantable coup de tonnerre,
qui, sans signe précurseur, a biisé en un instant un trône entouré de tant
de puissance, n'a reconnu aussitôt le dessein mystérieux de celui qui se
plaît à montrer aux rois que toute leur majesté est empruntée?
» Nous ne voulons pas vous flatter, nos très-cliers frères, mais nous ne
pouvons nous empêcher de vous bénir, vous qui, sur les débris encore fu-
mants du pouvoir qui vient de tomber, avez montré un respect si profond
pour les droits de ce maître souverain qui apprend aux rois, d'une manière
si digne de lui, qu'ils doivent user de leur puissance comme il l'a fait lui-
même pour le bien du monde.
» Vous connaissez le sort de nos libertés sot;s le gouvernement consti-
tutionnel qui nous régissait depuis trente-quati'e ans
» Tout le monde protestait de son amour pour la liberté ; mais, nous
vous le demandons, avait-on pour elle un amour sincère? l'aimait-on avec
un parfait désintéressement? Ceux qui tenaient les rênes du gouvernement
se plaignaient toujours qu'elle était trop étendue et s'efforçaient de la res-
treindre, tantôt par la jurisprudence, tantôt par de nouvelles lois. Les di-
verses oppositions, une fois arrivées au timon des affaires , s'empressaient
à leur tour de circonscrire dans d'étroites barrières cette même liberté
qu'ils voulaient naguère sans limites, tandis que ceux que la fortune avait
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 549
))ri'cipitt'» tlu haut Je la roue iuvoquaicut le druit qu'ils venaient de mau-
dire et qu'ils avaient voulu enchaîner.
» L'égoïsme n'a pas été moins funeste aux libertés commerciales; elles
ont toujours été en guerre : les unes pour demander, les autres pour re-
pousser des entraves au libre échange.
» Peuple de Paris, nouveau Suvison, il t'a suffi de secouer un instant les
colonnes d'un immense édifice pour en faire im monceau de ruines. Sou-
viens-toi qu'il te faut encore plus de force morale pour conserver la paix
et la liberté de ton illustre cité. Souviens-toi que ton incomparable courage,
que nul peuple n'a égalé, ne saurait te sauver sans le secours de Dieu.
Invoquons-le donc, ce Dieu qui a fait à la Frauce une si belle part dans
le monde. »
Eh bien ! que pense VAssemblée nationale de ces deux
mandements ou circulaires des deux archevêques de Paris
et de Lyon"? Oui ou non, VAssemblée nationale condamne-
t-clle le langage des deux illustres prélats? Si elle le con-
damne, sur quoi se fonde-t-elle? Si elle ne le condamne
pas, à quel titre réprouve-t-elle, au nom de l'Évangile, une
révolution que l'épiscopat français a sanctifiée ?
VAssemblée nationale dira-t-elle pour se justifier que le
langage de l'épiscopat varie selon les circonstances, qu'il
renie ce qu'il a adoré et qu'il adore ce qu'il a renié, qu'il
n'y faut dès lors attacher aucune importance? Ahl si l'^s-
semblée nationale disait cela, que faudrait-il penser de la
piété dont elle se pare ? Que faudrait-il penser des minis-
tres de Dieu sur la terre ?
Si, comme l'affirme M. le cardinal de Ronald, « c''est la
main de Dieu qui renverse les trônes et brise les couronnes ; »
si, comme le disait M. l'archevêque de Paris, il faut, dans
les révolutions, reconnaître « le dessein mystérieux de ce-
lui qui se plaît à montrer aux rois que toute leur majesté
est EMPRUNTÉE, » à gcnoux devant la révolution, messieurs
de VAssemblée nationale^ h genoux !
A genoux devant la révolution, comme vos prédécesseurs
s'y mettaient lorsque, le 16 mars 1848 notamment, au Club
républicain^ ils criaient : Bravo ! bravo ! bravo ! à ces paro-
les de M. de Lamartine :
M. DE LAMARTINE : « Nous voulons Une République qui se fasse aimer
5oO 1858.
et respecter de tous, craindre par personne, excepte par les ennemis de la
patrie ou des institutions. (Bravo !)
» Nous voulons fonder une République qui soit le modèle des gouverne-
ments modernes, et non l'imitation des fautes et des malheurs d'un autre
temps ! Nous en adoptons la gloire, nous en répudions les anarchies et les
torts! Aidez-nous à la fonder et à la défendre ! Votez selon vos conscien-
ces, et si, comme je n'en doute pas, ce sont des consciences de bons ci-
toyens {\), la République se consolidera par vos votes, comme elle s'est fon-
dée d'abord par les mains du peuple de Paris ! (Bravos unanimes-) »
Retenez ceci, messieurs, et faites-en votre profit : Qui-
conque, pour empêcher le triomphe d'une révolution, n'a
pas rivalisé de courage avec ceux qui l'ont emporté au péril
de leur vie, a perdu le droit de médire des révolutions. Mé-
dire de l'ennemi devant lequel on a fui, c'est ajouter l'op-
probre à l'opprobre.
Oui ou non encore :
Ceux qui, le 23 février, étaient ministres du roi Louis-
Philippe, ont-ils fui? En est-il un seul parmi eux qu'on ait
vu à l'assaut d'une barricade ? En est-il un seul parmi eux
qui ait fait à la royauté un rempart de son corps, et qui
puisse montrer la cicatrice de la plus légère blessure reçue
en défendant la monarchie ?
Non, non! ceux qui médisent des révolutions ne savent
pas les prévenir. Ceux qui sauraient les prévenir n'en mé-
disent pas.
XXX.
29 août 1852.
V Assemblée nationale, qui ne répondra pas, demain, aux
questions que nous lui avons posées relativement aux deux
(1) La députation se composait de MM. Adrien de Lavalette, secrétaire
géntjral du club Républicain; Bernard, propriétaire; docteur Barrachin,
Carnaud, Odiot, Leflocii, hommes de lettres; E. de Lavalette, Maurice
Meyer, secrétaire du club; Paul Terrier, banquier, délégué; et de MM. lîo-
din, de Chamoy, de Froissard, Lamy de Saint-André, de Lubersac,
M. Masson, Perthuzon fils, etc., qui s'étaient joints à la députation.
Dans la séance du 15 mars, le bureau était provisoirement présidé par
M. Vieunet, qui avait bien voulu accepter le fauteuil en attendant qu'on
ait été l'offrir à M. Goudchaux, absent en ce moment de chez lui.
LA PRESSE SANS LA LIBEKÏÉ. ool
mémorables cii'culaires de M. l'archevêque de Lyon et de
M. rarchevèque de Paris, portant la date de février et mars
J848, nous répond aujourd'hui :
« Mais il faut être logique, monsieur, vous le dites vous-même. Dites-
nous donc pourquoi la Presse existe ? »
Nous répondons à VAssemblée nationale :
Parce que h\ Presse^ qui comple au nombre de ses pro-
priétaires des veuves, des mineurs et d'ardents approba-
teurs de la pohtique qui a prévalu le 2 décembre, a été
condamnée par jugement du tribunal civil de la Seine,
rendu le 11 décembre 1851, à la re(]uétc de plusieurs des
propriétaires, représentés par M® Boncompagne, à repren-
dre sa publication qu'elle avait volontairement discon-
linuée ;
Parce que la Presse, n'ayant pu réussir à décider tous les
journaux de Paris, —à l'exceplion, bien entendu, des feuil-
les élyséennes, — à suivre l'exemple de suspension volon-
taire qu'elle avait donné pendant douze jours, a dû subir
la loi du nombre. C'est ainsi, qu'impuissante à entraîner les
journaux, elle a été remorquée par eux, VAssemblée natio-
nale en tête; car c'est une justice qu'il faut rendre au Pays,
pendant trois jours, les 2, 3 et 4 décembre 1851, il a renoncé
héroïquement à paraître, et très probablement il eût per-
sisté dans cette héroïque résolution, prise d'accord avec la
Presse, si le Journal des Débals elV Assemblée nationale eus-
sent fait ce que firent le Pays, la Presse et le Siècle.
Ceci est une note déposée en passant pour servir à l'his-
toire contemporaine. — A chacun selon ses œuvres.
Ces deux parce que sont-ils une réponse suffisamment
catégorique au pourquoi de la feuille impitoyable?
XXXI.
31 août 1852.
Voici tout ce que VAssemblée nationale trouve à nous ré-
pondre :
a Puiàque la Presse ue parait que contrainte et forcée par justice, et que
552 185».
M. de Girardin est une victime infortunée de îa sentence du 11 décembre
1851, nous n'insisterons pas. Respect au mallieur ! n
Quel respect mérite la conduite de ce journal s'appelant
VAssemblée nationale^ et qui était le premier à solliciter de
M. de Morny l'autorisation de paraître, lorsque MM. Berryer,
Benoît d'Azy, Vitet, Jules de Lasteyrie et autres légitimistes
et fusionnisles étaient conduits au mont Valérien en ^'oi-
lures cellulaires; lorsque le générai Changarnier et le gé-
néral Bedeau étaient transportés à Ham, et lorsque M. Thiers
était enfermé à Mazas?
L'histoire .appréciera la conduite des rédacteurs de VAs-
semblée nationale, de ce journal qui n'a pas même eu la pu-
deur de changer de titre.
#
1852.
LE JOURNAL DES DÉBATS.
10 avril 1852.
Le Journal des Débats est à ce qu'il fut ce qu'un vaisseau
rasé est à un vaisseau appareillé. Ce n'est plus qu'un pon-
ton. Tout semble l'embarrasser, jusqu'à son titre. S'appeler
le J oiirnal des Débats, quund il n'y a plus de débats, est, en
effet, embarrassant, à moins d'y ajouter : britanniques. Il
n'y a qu'une liberté attaquée qui ait le pouvoir de le tirer
du mutisme dans lequel il s'est renfermé, pour cacher que,
s'il ne dit rien, il n'en pense pas plus. Il a raison lorsqu'il
repousse le protectionnisme industriel; mais sur quel argu-
ment se fonde-t-il pour justifier le protectionnisme politique?
Ni protectionnisme industriel, ni protectionnisme politique ;
sous aucune forme, aucune intervention arbitraire de l'Etat:
voilà ce que demande la logique et ce que réalisera l'avenir.
II.
7 mai 1852.
Le Journal des Débats, dont le sommeil est, à ce qu'il
554 1§53.
paraît, un sommeil soninambulique, parle tout haut et s'ex-
prime ainsi :
0 De nos jours, les enfants ont déjà vu plusieurs révolutions. Ih eu ver-
ront encore bien d'autres, car l'humanité ne s'arrête pas. »
Oui, cela est vrai. Tljumanité ne s'arrête pas; mais de ce
qu'elle ne s'arrête pas, il n'en faut point conclure qu'elle
soit errante. Elle marche droit à son but : ce but, c'est la
liberté en tout et la justice partout. C'est un fait : où la li-
berté arrive et demeure, la révolution s'en va et ne revient
plus. Qui songe aux Etats-Unis à faire une révolution? Qui
donc y gagnerait ? Qui n'y perdrait pas? Les esclaves eux-
mêmes des États du Sud savent que Iheuie de leur libéra-
tion est marquée au cadran de la civilisation, et que cette
heure sonnera plus vite pour eux en respectant la pendule
qu'en la brisant. Ils attendent. Ils ont raison. Ce n'est pas
en outrant la vitesse de la locomotive qu'on arrive, c'est
en laissant la vitesse se mesurer sur la puissance. Aussi,
disons-nous à tous ceux qui nous lisent : Point de politique
à outrance! Plus de révolutions !
m.
16 mai 1852.
Nous le reconnaissons : le Journal des Débats nous a de-
vancé, dès 1846, sur une question de liberté où nous ne
l'avons rejoint qu'en 1850. Il défend avec intrépidité, et sou-
vent avec talent, la liberté du commerce.
Mais pourquoi cette liberté est-elle la seule qu'il défende?
Qu'est-ce que la liberté du commerce?
— C'est la réciprocité des échanges.
Qu'est-ce que la liberté de la presse?
— C'est la réciprocité des idées.
Qu'est-ce enfin que la liberté improprement appelée : li-
berté illimitée?
— C'est la liberté limitée par la réciprocité.
Liberté limitée par la réciprocité au lieu de liberté limitée
LA PRESSE SAîîS LA LIBERTE. 5^
pair la légaJîilé ^ vmlà duiM; finaJeni^it à qui se rédkiiseiQl les
temies de ce débat i(|u''ai!> peu de btuiioe iknii suflGirait pf(Hir
cliore inévQieàbiemenl.
C^ompreodre et expliquer aiim la liberté Ei''eo}ij!>êdbe pas
d'être aeeioeé de xmtimr labsolutlgoiie.
Oni^ lÈmis Taviouioos, immis fionsmes atis^lattsle, car iMm$
adimeltiwis :
L'autorité ahsbilne de la f^DÎ :
L'autiorilé alïtsdiue de la ficseckee ;
Siious admettKMQis tic^nSe aulioirisé abstiilne qui est €mmpa.tàMe
aree la «onmifisisHi «lol'Siataîre.
Oà e&ÊBmnsœe te dowile^ ûmt f antorilé de la hi.
On cmamesiee: TenBar^ fiiait f aat«wîté de la sâeaee.
Que la foi eombatle le dmnie l
Que la sâeiaee détnuû^ Teneur I!
Que la fm pev^suade I!
Que la sdesaee déiaiîiœiflffe !!
Smtmmsmm, mhmSmre et mâ&rité aèmSmiR : daias ses naioits
se résume %ms!Lw^ise pm^gracsuaienelt ee pt^t^naouaaeQ iMxys Se
cn»|^«iiiSn seia eidui de f aweiair.
IV
Le C&mlitwimimd smid au J&mrmd des DémSs le serwÂse
de lui d^îHEuoiter la pairole. Le C&imtMMimmmd, attaque Se lisine-
édbiiiD^, le J&mwd dm Déimt'S le dêfendira. Eit^ aps^s ce
débats laqnestâsia la^aura pas avasMié d'umpas. Pioniirqu^ ?
Faute d%iQ prÛËidipe supérieur. Le priiaidpe de la Literté
a t«art; le priflacâpe de TAuimi'ié adiaafe, le Jmunmll <fes l>-s-
4wr#« a tel, et ieCsmsSiimiimmd a raasMiL Ce npe le lenéaiteJiar
a £aiL la ciréatuire doiit-ele egatirepineiadir® de 3e iieËsénëf CTest
daiQcs e£S temsstes qmlêSait p^tsèe^ on lîi®^ Sa questÂso par
TaîLibé de Chmsf- fl amit ra>S(t»L.T(SiRiffi Teamsz que ee me sera
etsieme qnœ psr faSiisdhm qm\(m pi^sainra
556 1853,
de réciprocité des échanges, comme ce n'a été que par le
suffrage universel qu'on en a fini avec les questions de cens
et de domicile.
Absolu, ton vrai nom est : Le simple !
11 n'y a de simple que ce qui est grand.
Il n'y a de grand que ce qui est simple.
V.
22 mai 1852.
Le Journal des Débats pose à ses lecteurs les questions
qu'on va lire ;
« En quoi consiste une nouvelle fausse? Une simple erreur de fait,
comme il en échappe nécessairement à tous les journaux, constitue-t-elle
un délit? L'erreur, la surprise, sont-elles un délit? La reproduction du
bruit le plus insignifiant, le plus étranger à tout intérêt politique, le plus
innocent aux yeux du public, sera-t-elle coupable aux yeux de l'autorité ?
Par exemple, un journal des départements annonçait hier matin que
M. Proudhon vient d'obtenir une remise de sa peine, et qu'il s'est embar-
qué pour les États-Unis; un journal de Paris démentait hier soir cette
nouvelle. Le journal qui l'a publiée a-t-il violé la loi? »
Le Journal des Débats commencerait-il donc à reconnaître
qu'il est imposible de i^églementer la liberté ? Qu'on a la li-
berté ou" qu'on ne l'a pas? Que si on a la liberté, c'est pour
l'exercer, et que si on ne peut l'exercer, c'est la preuve
qu'on ne l'a pas. Que toute liberté qui n'est pas entière est
un péril, et que la lil)erté légalement supprimée est préféra-
ble à la liberté légalement réprimée? La libellé de tout dire
est une loi qui porte en elle-même sa sanction :— la liberté
de tout contredire. En a-t-elle besoin d'une autre? — Non.
C'est là ce qui constitue la différence entre la liberté de tout
dire^ qui est générale^ et la liberté de faire, qui est spéciale.
La liberté de tuer, de voler, de violer, n'existe nulle part;
elle n'existe ni en plus ni en moins; la liberté de dire doit
être entière ; mais la pleine liberté de faire une chose n'im-
plique pas la lil)erté de faire toutes choses.
Avez-vous la liberté de penser?
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. 557
- Oui.
Eh bien ! Pensez ce que vous voudrez.
Avez-vous la liberté de parler?
- Oui.
Eh bien! dites tout ce que vous voudrez, sauf à n'être
plus cru si vous meniez et à être méprisé si vous n'avez pas
le respect de vous-même. Telle est la sanction.
Avez-vous la liberté d'écrire, de publier, d'imprimer?
— Oui.
Eh bien! écrivez, publiez, imprimez tout ce que vous
voudrez, au risque d'être réfuté et convaincu d'ignorance
ou de mauvaise foi. Telle est encore la sanction.
Avez-vous la liberté de tuer, de voler ou de violer?
— Non; ni un peu ni beaucoup, ni souvent ni rarement.
Est-ce (jue le Journal des Débats commencerait à épeler
dans l'alphabet de la liberté?
VL
25 mai 1852.
Sous le régime de la liberté pour soi et de la compres-
sion POUR LES autres, chacuu a son tour. En 1831, le Jour-
nal des Débats disait aux socialistes et à M. Proudhon :
Qu'il soit anatlième ! En 1852, c'est VUnivers qui dit au
Journal des Débats et à M. John Lomoinne : Qu'il soit ana-
thème î 0 Liberté ! tu es comme le mouvement ! Tu ne te
définis pas, tu te démontres. Tu as raison.
VIL
11 juin 1852.
Le Journal des Débats préfère la liberté limitée par la loi
à la liberté hmitée par la réciprocité. C'est une liberté que
nous lui laissons pleinement exposer ainsi qu'il suit :
« Nous ne connaissons pas de principe sans restriction, ni de liberté
558 1858.
sans limites légales. Jusqu'à ce que M. Emile de Girardin ait fait triom-
pher sa fameuse théorie, jusqu'à ce qu'il ait établi le règne de l'absolu sur
la terre, il en sera de la liberté individuelle comme de toutes les autres
libertés : elle sera nécessairement soumise à des restrictions plus ou moins
étendues, dans l'intérêt de Tordre et de la sûreté publique. »
Le Journal des Débats ne connaît pas. de principe sans
restriction ; nous, nous ne connaissons pas de règle que les
exceptions n'aient détruite. Alors à quoi bon d'établir des
règles ?
VIII.
12 juin 1852.
LeJownal des Débats n'est pas conséquent : hier il pre-
nait le parti des restrictions contre le principe; aujouid'hui
il défend le principe contre les restrictions, et reconnaît que
les exceptions détruiraient la règle. Il s'agit, il est vrai, de
l'observation du dimanche. 11 dit :
« Nous croyons que la nature oppose des obstacles insurmontables à ce
que le repos du dimanche devienne une. règle générale et rigoureuse en
France. Qaand on réussirait à faire accepter cette règle à certaines bran-
ches de commerce ou d'industrie, il serait très difficile de la faire accepter
par toutes. Quand elle pourrait s'observer sans inconvénients dans les gran-
des villes, il faudrait renoncer à l'appliquer dans les petites villes et dans
les campagnes. Les partisans les plus décidés de la mesure admettent qu'il
y aurait des exceptions nécessair(^s. Mais il est probable que les excep-
tions seraient plus nombreuses que la règle. »
0 négateurs de la Liberté! tel est est ton empire que te
nier la veille n'est qu'une façon de le l'econnaître le lende-
main !
TX.
19 juin 1852.
Le Journal des Débats, voué h l'étude des questions ex-
térieures, fait la comparaison sm'vante sur la manière dont
la hberté individuelle est comprise et pra!i(|uée en Angle-
terre et en France :
« La loi anglaise entoure l'individu de garanties que la loi française ne
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. 559
connaît pas; et une fois en Angleterre, un étranger, même coupable d'un
crime, passe sous l'autorité de la loi anglaise. Un Français, eût-il commis
un crime ou un délit contre la loi de son pays, s'il est sur le sol anglais,
ne peut être livré que si la loi anglaise autorise sa mise en accusation. Or,
en Angleterre, avant de procéder à l'arrestation d'un individu , il y a à
passer par une longue procédure de dépositions, d'inten-ogatoires et de
constatation d'identité. De là il est arrivé que tandis qu'en France il suffit
d'une simple demande des autoi-ités anglaises pour que le coupable ou le
prévenu qu'elles réclament leur soit immédiatement rerais par la police,
en Angleterre, au contraire, sur quatorze mandats d'arrêt décernés par
les autorités françaises en vertu du traité de 1843, treize n'ont pas reçu
d'exécution, parce qu'il a été impossible de les faire concorder avec la pro-
cédure anglaise ; un seul a été exécuté, et encore parce que c'était à Jer-
sey, où la législation est différente.
» Le lord cluef-justice, lord Campbell, a dit, à l'occasion de la nouvelle
convention conclue avec la France, présentée par le ministre des affaires
étrangères, et longuement et sérieusement discutée par la chambre des
lords :
« Je trouverais la convention sans inconvénients, si elle exigeait qu'il
)> fût d'abord donne au ministre de l'intérieur des preuves suffisantes que
» l'individu réclamé soit réellement coupable et doive être livré ; mais si le
» parlement donnait au pouvoir exécutif la faculté de livrer sans ces preu-
» ves tout citoyen français réfugié dans ce pays, alors l'Angleterre cesse-
» rait d'être cet asile qu'elle avait été jusqu'à présent. Supposons, par
B exemple, que, par suite de quelque nouvelle perturbation en France,
» le président (si je puis parler ainsi sans manquer de respect) fût
» obligé de chercher un refuge dans ce pays : son extradition pour-
» rait être demandée par le gouvernement qui succéderait, sur la produc-
» tion d'un simple mandat d'arrêt d'un juge d'instruction. Ce qu'il y a
» de mieux à faire, c'est de retirer le bill et de faire une nouvelle con-
» vention. »
» Tous les efforts du gouvernement ont échoué devant la résistance des
lords, et lord Malmesbury a été forcé de retirer son bill. Nous disons que
c'est un très bel exemple du respect qu'on professe en Angleterre pour la
liberté individuelle, parce qu'il est bien clair, en effet, que les Anglais ne
peuvent avoir aucun intérêt ni aucun penchant à garder chez eux des cri-
minels et des délinquants forcés de fuir la justice de leur pays. Toutes les
sociétés civilisées ne peuvent que gagner à échanger le plus vite possible
ces classes de fugitifs. Mettant même de côté cette considération super-
flue, nous ajouterons que la chambre des lords n'a pas non plus une pré-
dilection très vive pour les réfugiés politiques, qui apportent sur le terri-
toire anglais les variétés révolutionnaires de tous les pays du monde. A
coup sûr, ce n'est point par goût pour les révolutions et pour leurs adeptes
que lord Aberdeen, et avec lui les dispensateurs les plus élevés de la loi,
ont combattu le bill d'extradition. Mais ils l'ont fait par respect pour le
o60 185«.
principe de la liberté individuelle et celui du droit d'asile ; et, venant
d'eux, l'exemple n'en est que plus honorable. »
0 Jacques II ! si lu sortais tle la tombe où tu dors depuis
1701, que dirais-tu de cette nation que tu appelais une
NATION EMPOISONNÉE ?
Empoisonnée, en effet, puisqu'elle subordonne la Néces-
sité qui passe, à la Liberté qui reste.
X.
27 octobre 1B52.
Le Journal des Débats a longtemps et souvent raillé la li-
berté qui se règle et qu'on ne règle pas; combien de fois
n'a-l-il pas pris la défense de la Uberté légalement limitée
contre la liberté naturellement limitée ? En quelle circon-
stance n'a-t-il pas subordonné la Liberté à la Nécessité, le
principe éternel aux considérations éphémères? De quoi
donc, en 1852, s'étonne, s'émeut et se plaint le Journal des
Débats^ qui trouvait tout simple qu'en 1840 MM. Thiers et
Guizot fissent, l'un condamner, l'autre incarcérer M. La-
mennais ? Ce qui a lieu en Toscane, où deux sujets toscans,
les époux Madiai, ont été condamnés ])ar la cour royale de
Florence, l'un à quatre ans et demi de prison avec travaux
forcés, l'autre à trois ans et demi de prison, pour avoir
embrassé la religion protestante et pour avoir cherché à
opérer des conversions, est parfaitement simple, parfaite-
ment logique; c'est l'application de ces célèbres paroles de
Bossuet :
« Ceux qui ne veulent souffrir que le prince use de rigueur en matièro
de religion, parce qu'ils veulent que la religion soit libre, sont dans une
erreur impie. Autrement, il faudrait souffrir, dans tous les sujets et dans
tout l'État, l'idolâtrie, le mahométisme, le judaïsme, toute fausse reli-
gion, le blasphème, l'athéisme mPrae, et les plus grands crimes seraient
les plus impunis. »
En 1851, alors que I'Assend)Iéo législative existait encore
en France et retentissait en Europe, le Journal des Débats
o-t-il pi'olesté conti'o la délibération (ju'on va lire ?
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. 561
E.rirait du recjisire des drlibcralions du ronseil de prcf'i-turc du déparlement de
Florence.
Si'anco du 10 mai 1851.
(I Attendu qu'il est constant que, dans la soirée du 7 mai courant, les
nommés Fidèle Betti, le comte Pierre Guicciardini , César Mngrini, Au-
giolo Guarducci, Charles Solaini, Sabatino Borsieri et Joseph Gucrra ont
été surpris assis autour d'une table chez ledit Fidèle ;
» Attendu qu'il résulte de la déclaration des prévenus eux-mêmes qu'en
cet instant le comte Pierre Guicciai-diui lisait et commentait un chapitre
de l'évangile de saint Jean, sur la traduction italienne attribuée à Jean
Diodati ;
» Attendu qu'il y a des preuves suffisantes que cette lecture et ce com-
mentaire n'avaient d'autre but que d'inspirer des sentiments et des piùn-
cipes religieux contraires à ceux de la religion catholique, apostolique et
romaine ;
» Vu l'article 2 du décret du 25 avril 1R51, le conseil ordonne l'em-
prisonnement pour six mois du comte Guicciardini à Volterra, de César
Magrini à Montieri, d'Angiolo Guarducci à Ciuncarico, de Fidèle Betti à
Orbitello, de Charles Solaini à Cinigiano, de Sabatino Borsieri à Rocca
Strada, et de Joseph Guerra à Piombino.
)) Pour copie conforme. Pour le secrétaire,
» A. SAMBCCHi , premier commis. »
Non; à cette époque le Journal des Débats faisait cause
coutmune avec la majorité parlementaire, qui avait pour
chefs MM. Berryer, de Broglie, Changarnier, Coquerel, de
Falloux, Mole, de Montalembert et ïhiers. Alors la liberté
de croyance lui ins])irait peu de souci ; il avait bien autre
chose à faire : ce vaillant Don Quichotte, imposant silence
à Sancho Pança, avait à guei'royer contre les moulins à
vent, du socialisme.
Pourquoi donc, s'il vous plaît, la liberté de croyance se-
rait-elle une liberté privilégiée? A quel titre aurait-elle
donc plus de droits et serait-elle plus inviolable, plus res-
pectée que la liberté de la presse ou la liberté de l'enseigne-
ment, que la liberté de réunion ou la liberté d'association?
Si l'État peut supprimer, restreindre, réglementer la liberté
des croyances politiques, pourquoi ne pourrait-il pas sup-
primer, restreindre, réglementer la liberté des croyances
religieuses? Toutes les libertés sont égales entre elles
comme sont égaux entre eux tous les rayons d'un cercle. Il
X. 36
562 I8&3.
faut être logique, et reconnaître que Bossuet a raison con-
tre M. Joim Lemoinne.
Si la liberté n'est pas un principe supérieur à toutes les
considérations et h toutes les circonstances, si la liberté
n'est pas le droit divin de l'homme , si la liberté n'est pas
tout, la liberté n'est rien !
1852.
LE PAYS.
8 avril 1852.
L'article que publie M. de La Guéronnière sous ce titre :
NI ALiBAUD ! NI MERKNO ! iious a rcmis en mémoire la curieuse
réponse que le Pays fit le 6 juillet 1851 à la Presse^ réponse
intitulée : la porte enfoncée.
La Presse avait publié la veille un article intitulé : la
PORTE OUVERTE. Cet article avait éveillé les scrupules de
M. de La Guéronnière ; il ne trouvait pas que la porte ou-
verte à deux battants au suffrage universel et à la liberté
absolue respectât assez la lettre de la Constitution de 1848.
Sur ce point, M. de La Guéronnière a singulièrement changé
d'avis, puisque nul n'a approuvé plus ardemment que lui
l'acte du 2 décembre 18ol.
M. de La Guéronnière est l'homme du lendemain ; il n'est
pas l'homme de la veille ; il changera donc également d'avis
si les faits viennent encore une fois de plus donner raison
aux prévisions de la Presse. M, de La Guéronnière ne croit,
c'est lui qui le déclare, ni aux Aiibaud ni aux Merino. En
effet, Merino et Alibaud sont des personnages imaginaires ;
Henri IV" n'est pas mort frappé par Ravaillac, ni Marat par
Charlotte Corday. L'attentat du .3 nivôse, qui tua huit per-
564 tHS'i.
sonnes et en blessa vingl-huit grièvement, est une créa-
lion d'Alexandre Dumas, qui lui a donné le nom de Ma-
chine infernale^ et qui a supposé que le fait s'était passé
rue Saint-Nicaise, pi'ès des Tuileries, quelques minutes
après le passage du premier consul. Le duc de Berry n'est
pas mort assassiné par L'iuvel, et Fieschi n'a jamais existé.
Tous les procès instruits par la cour des pairs, sous le règne
de Louis-Plu!ipi)e, sont des romans aux détails desquels il
ne faut pas croire.
Sans doute, il se peut que la conservation du nom de la
Républitjuene suflise pas à abriter derrière le maintien du
suffrage universel la vie du président réélu le 20 décembre
I80I ; mais n'est-ce donc rien que d'avoir sa conscience
pour cuirasse ? N'est-ce donc rien que de justifier le meur-
trier à ses propres yeux, et que de raffermir peut-être sa
main tremblante? Si c'est beaucoup d'être sans-peur, n'est-
ce donc rien d'être sans reproche ?
Si l'acte du 2 décembre a sauvé la société, h quoi servi-
rait l'Empire, et si l'acte du 2 décembre ne Ta pas sauvée,
comment l'Empire la sauverait-il?
II.
29 avi-il 1852.
Le Pays fait un article sous ce titre : pacifier polr gou-
VERNER.
Excellent titre ! Pourquoi ne pouvons-nous pas dire : Ex-
cellent article! C'est que dans cet article il n'y a que des
mots creux et sonores.
Pacifier^ c'est faire disparaître les causes ou les prétextes
de guerre ; c'est régler'd'accord un dillérend. Ce n'est pas
là ce que le Pays a voulu dire ; il a voulu dire pardonner.
Pardonner quoi ?
Il y a quatre régimes :
La foi, qui croit ;
Vexamen, qui dispute;
LA PRKSSE SANS LA LIBERTÉ. 565
La force, qui impose ;
La science, qui déuionli'o.
Auquel de ces régimes jtppni'lienl le Pays, pour condam-
ner ou pour absoudre ses adversaires ?
Que de choses qui, depuis 1789, sont réputées des véri-
tés, et qui, avant 1789, étaient réputées des erreurs !
m.
10 mai 1852.
Le Paijs. qui avait besoin d'un titre pour faii'e un article,
oppose les villes aux campagnes.
Dans cet article, intitulé les villes et les campagnes, il
dit que l'opinion, dans les départements, lui paraît obéir à
une double impulsion; qu'elle est, sous bien des rapports,
opposante cl révolutionnaire dans les villes, et puissamment
conserrati'ice dans les campagnes.
Le Pays, surnommé le Journal des Titres, n'oublie qu'un
détail, c'est qu'en décembre dernier, il n'a éclaté de sou-
lèvement que dans les campagnes, et aucun dans les villes ;
cela a été surtout remarquable dans les villes de fabrique,
où il existait d'immenses agglomérations d'ouvriers.
Le Pays ajoute que Vinstinct conservateur s^est déplacé,
et qu'il est maintenant dans les masses.
S'il en est ainsi, de quel danger sérieux !a France était-
elle donc menacée et de quel péril a-l-elle été sauvée?
Le seul danger sérieux que la France ait couru, c'est ce-
lui auquel l'avait exposée la loi du 31 mai 1850, abrogée le
2 décembre 1851.
IV.
30 mai 1852.
Les articles de M. de La Guéronnière sont des bulles
d'encre au bout d'une plume. Quand il veut faire un arti-
cle, il souffle dans sa plume comme l'enfant dans un chalu-
566 185«.
meau de paille; l'encre dont il se sert a la vertu du savon.
L'article qu'il publie h l'adresse de M. de Cassagnac et du
Constitutionnel est inlituté : la presse gouvernementale.
Une manque à cet article, écritavec talent, qu'une chose :
de la consistance.
Le vrai titre de cet article eût clé ; la presse idéale.
Sous tous les gouvernements et sous tous les ministères
qui se sont succédé en France depuis soixante années, on
a entrepris de résoudre le problème d'une presse gouver-
nementale, et sous tous les gouvernements on a échoué.
On a échoué sous l'Empire.
On a échoué sous la Restauration.
On a échoué sous la Monaichie de 1830.
On a échoué sous le ministère Villèle.
On a échoué sous le ministère Guizot.
On a toujours échoué; on échouera toujours.
— Pourquoi ?
C'est que la presse vit de liberté comme l'homme vit
d'air. Supprimez l'air à l'homme , il s'éteint asphyxié ;
supprimez la liberté à la presse, elle a le même sort et la
même fin.
Mais est-ce h dire que la presse ne peut être a la fois libre
et gouvernementale ? Oui et non.
Oui, la presse peut être à la fois libre et gouvernemen-
tale, mais à la condition qu'il y aura ou qu'il pourra y avoir
une presse qui sera libre de n'être pas gouvernementale.
Non, il ne peut pas y avoir de presse à la fois gouverne-
mentale et libre, si la liberté d'attaquer tous les actes du
gouvernement n'existe pas.
Une presse officielle est encore possible ; une presse gou-
vernementale ne l'est déjà plus.
Cela crève les yeux de qui regarde. M. de La Guéron-
nière ne lirait-il donc jamais le journal qu'il dirige et rédige?
Peut-il y en avoir une preuve plus convaincante que le
journal le Pays ?
En(re des efforts lenlés et des difficultés vaincues, il y a
toute; la distance qui existe entre lo ballon fpii s'enlève et
LA PRESSE SANS LA LIliEIlTE. o67
\e i);illon qu'on jispii'e à diriger. M. de La Guéronnière, en
matière de presse gouvernementale, en est encore où l'on
en est en matière de navigation aérienne.
C'est le Pélin de la presse aérienne ; je me trompe, je
voulais dire de la presse gouvernementale.
V.
l"juin 1852.
Le /'oî/.s continue son cours. Sa première leçon avait pour
titre : la presse golyernememale; sa seconde leçon est in-
titulée : LA GRANDE ET LA PETITE OPPOSITION. Il flétrit la pe-
tite opposition lorsque la grande a élé rendue impossible.
Le vrai tilie aurait donc dû être : Plus d'opposition!
Mais quand le Pays n'aurait pas de contradicteurs, en
aurait-il plus d'idées? C'est toujours la question de l'abbé
Maury disant à ceux qvù criaient : A la lanterne ! Quand
vous m"y aurez pendu, y verrez-vous plus clair?
Il n'y a pour tout pouvoir, quel qu'il soit, d'opposition re-
doutable que celle qu'il se fait à lui-même. Ce qu'il doit
craindre, ce ne sont pas les critiques injustes, ce sont les
fautes inévitables, car la responsabilité augmente comme 4
quand le pouvoir croît comme l.
C'est la différence de la progression géométrique à la pro-
gression arithmétique. Donc, le moyen de durer plus long-
temps, c'est de prendre le moins de pouvoir possible. On
en a toujours trop pour ce qu'on en sait faire.
VL
2 juin 1852.
Le Pays discute le projet de loi qui a pour but d'autoriser
l'administration d'interdire à certains individus de séjour-
568 t86«.
ncr cUms le dépiulement de la Seine el dans les comaïunes
de l'agglDmération lyonnaise. C'est trop ou trop peu. Le
grand tort de ce temps-ci, c'est de toucher à tout et de
n'aller au fond de rien, de s'en prendre aux effets au lieu
de s'en prendre aux causes. Sous ce rapport, il faut conve-
nir que si les ministi'cs sont faibles, les publicisles ne sont
pas plus forts, et qu'à cet égard docteurs royalistes et doc-
teurs iépul)licains sont, ceux-ci relativement h ceux-là.
comme 0 est à 0.
VII.
11 juin 1852.
La vérité se fait jour au travers des plus épais l'ideaux.
Le Pays, sans qu'il s'en soit rendu compte, dunne pleine-
ment raison à la Presse. Parlant des élections de Belgique,
il dit :
j La tentative inipolitique et avortée de Risquons Tout ne souleva dans
ce pays qu'une réprobation générale. Pourquoi cela ? Pourquoi cette tran-
quillité au milieu des commotions universelles ? C'est que la Belgique
possédait à cette époque toutes les libertés, tous les droits politiques que
d'autres peuples revendiquaient encore les armes à la main. C"est que
l'insurrection qui a toujours besoin d'une cause juste ou d'un préteste spé-
cieux pour lui servir de drapeau, n'en trouvait point dans ce pays, où,
grâce à l'abaissement extrême du cens électoral, on peut considérer le suf-
frage universel comme fonctionnant en fait, quoique non écrit dans la loi.
En cet état, quel but pouvait être donné à une révolution? Quel principe
aurait à réclamer ou à défendre le parti républicain? La suppression du
trône? C'est beaucoup sans doute nominalement; mais lorsqu'une royauté
s'appuie aussi évidemment que la Belgiqne sur des institutions démocra-
tiques, lorsqu'elle donne en progrès plus que ne lui en donnerait une Ré-
publique, le.s révolutionnaires trouvent peu d'écho dans les masses pour
l'attaquer et la détruire. C'est ce qui a eu lieu en effet. »
Logiciens de la presse gnuvernemenlale, concluez donc!
Répétez donc au président de la l{éj)ul)!ique ce (jue déjà
nous lui avons dit :
« Le niDyen d'cMiipècher la Rcsl.uirali ii aînée, le moyen
y> d'empêcher la Hestauralion cadelle. c'esl (|(> constiluer
» un pouvoir dural)le, inébranlable, c'est de faire que la
LA PRESSE SA.'SS LA LIIJERTÉ. o69
» France nait h envier à la Belgique aucune des liherlés
» dont jouit celle-ci et aux(iuelks elle doit d'èlre inacces-
» sible aux révolutions! »
Vin.
11 août 1H52.
Aujourd'liui, par exception, le Paijs n'est pas satisfait. Il
est mécontent de la presse britannique et particulièrement
du Times. Ce mécontentement s'exprime en ces termes
comminatoires :
« Certes , nous ne désirons pas voir restreindre la liberté dont la presse
jouit dans plusieurs grands Etats de l'Europe; mais lorsqu'elle use du
droit illimité qui lui est départi pour calomnier des gouvernements et des
peuples amis, à défaut de la loi impuissante, il faut au moins que la
conscience publique se révolte et proteste. A'oiw ne potivom permettre que,
lorsque, pour la troisième fois, le peuple tout entier, dans toute sa spon-
tanéité et dans la liberté do son omnipotence, vient de constituer sa repré-
sentation départementale, le Tinies^ auquel sa position commanderait plus
de réserve, rabaisse en termci méprisants la manifestation de ce grand
acte de souveraineté, en l'appeliuit une farce à laquelle aucun homme ho-
noraire ne peut se soumettre iinlced no mari of emincnce or rc>:jic-ctability
wo'ild submit lo thc farce of au élection on sin-li ternis).
» Xous ne laisserons pas insulter à la dignité des conseils généraux, que
l'on représente comme dégradés des fonctions qu'ils ont remplies depuis
■ 1848. {Tlie se provincial bodies ichich hare acqu'red considérable indépendance
and importance especialhj since 1848, are noie dcgraded, into niere tools of tlie
central executive.)
» Nous ne laisserons pas renouveler contre le gouvernement de la France
des outrages que l'on aurait à peine compris à l'époque de nos guerres
internationales, et dont , comme autrefois , la Corse est le thème
favori. »
Un mot h MM. les rédacteui's du Paijs : Comment vous y
prendrez-vous, messieurs , pour empêcher ce que vous
dites : a Ne pouvoir pas permettre ? « Déclarerez-vous la
guerre à l'Angleterre pour vous venger du Times ? Em-
prunterez-vous au général Changarnier son fameux projet
de débarqueiuent avec 10,000 hommes d'élite transformés
en 10,000 incendiaires de la ville de Londres? — Non ; vous
570 f85S.
vous boniorez a faire ce (jue vous faites, ii conli'edire ce
que dit le Times^ à nier ce qu'il affiiine. Eh bien ! pourquoi
donc ne pas universaliser celle loi naturelle de la presse
périodique, pourquoi la fausser? Pourquoi ne pas admettre
Je droit de tout dire naturellement limilé, réciproquement
contenu par le droit de ^oî/i contredire? Pourquoi ne pas
admettre pour tous et contre tous le droit exercé par le
Pays contre le Times ? Nous faut-il donc rappeler à iMM. de
La Guéronnière et Cohen en quels termes M. de Chateau-
briand s'exprimait, le 11 juillet 1828, à latribune de la Cham-
bre des pairs, où se discutait une nouvelle loi sur la presse?
M. DE CHATEAiiBiîiAND : « L'ou e^t forcé de convenir que tous les cri-
mes, que toutes les corruptions dont on accuse la liberté de la presse ne
sont point le fait de cette liberté; car l'imprimerie ne peut pas être cou-
pable de ce qui s'est passé dans le monde avant qu'elle fût découverte, et,
depuis sa dccouvei-te en 1438 jusqu'à 1789, elle n'a jamais été à même de
produire les crimes qu'on lui impute, puisqu'elle n'a jamais été libre. Si
l'on répondait que tous les crimes, que toutes les corruptions du dernier siè-
cle et des deux siècles précédents sont l'œuvre de l'imprimerie, qui s'est
fait jour malgré les lois répressives, les tribunaux, les supplices et la cen-
sure, le noble pair s'emparerait de l'objection.
» A quoi bon, dirait-il, les mesures coërcitives, puisque le gibet, le car-
can, les galères, le donjon de Vincennes, la Bar-tille, la censure et le pou-
voir absolu n'ont pu arrêter l'essor delà pensée , puisque, en condamnant
au feu le chevalier de la Barre, on n'a point épouvanté l'impiété ? Es-
sayons de la liberté de la presse, ne fût-ce que comme un remède, puisque
l'inefficacité de l'oppression pour étouffer l'indépendance de l'esjirit de
l'homme est reconnue.
» Les actes des martyrs ne sont que le recueil des procès intentes au
ciel par la terre, le catalogue des condamnations prononcées contre la li-
berté de la pensée et de la conscience... Non, le christianisme ne cherche
point l'obscurité ; il n'a pas besoin de pactiser avec l'ignorance ; craindre
pour lui la liberté de la presse, c'est lui faire injure, c'est n'avoir aucune
idée de sa grandeur, c'est méconnaître sa puissance. »
Le 31 mai de la même année, à l'occasion de la même loi,
M. de Martignac, ministre de l'intérieur, parlait ainsi au
nom du gouvernement :
M. DE M AnTlGSAC, ministre de Vitilcricur : » Dans l'état de notre société,
dans un gouvernement comme le nôtre, où tous les citoyens prennent
part aux affaires publiques, cette revue journalière des actes de l'autorité
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 571
est un besoin que je reconnais. Cette publicité menaçante empêche les
abus, contient les fonctionnaires dans les limites de leurs devoirs; elle
éclaire le prince, elle avertit l'autorité supérieure.
» Les journaux sont donc un besoin, et par les journaux j'entends les
journaux libres. »
En 1852, après deux révolu lions nouvelles, celle de 1830
et celle de 1848, sous le gouvernemenl de la République et
d'un président élu par le sulïïage universel, en sommes-
nous où la France et la presse en étaient en 1828, sous le
gouvernement de la Restauration et d'un roi héréditaire?
L'examen journalier des actes de l'autorité est-il libre?
La question vaut la peine que le Pays y réponde. Et lors-
que nous posons cette question, nous sommes assurément
de ceux qu'elle intéresse le moins, car nous trouvons par-
faitement logique, parfaitement juste, par exemple, que.
MM. Rocher, Odilon Barrot, Chasseloup-Laubat, etc., soient
atteints par le régime dont ils ont préparé et assuré le
triomphe. Ils se sont défiés de la Hberté ; la liberté a cessé
de les protéger. Réciprocité. De décembre 1848 à décembre
1851, VAsseinblée nationale et le Constitutionnel n'ont cessé
d'adresser les plus pathétiques invocations à la faux qui ne
discute pas avec l'ivraie : leurs invocations ont été écou-
tées, leurs vœux ont été exaucés ; eh bien ! que sont deve-
nus le Constitutionnel et V Assemblée nationale ? — Ils sont
devenus ce que deviennent dans le cimetière les pierres
tumulaires envahies par la ronce et la mousse, celte rouille
végétale.
IX.
21 août 1852.
L'ancien rédacteur en chef de VEpoque, le transfuge du
Constitutionnel^ M. Granier de Cassagnac, prend posses-
sion du journal le Pays par un premier article qu'il nous
est intordfl de discuter, mais qu'il ne nous est pas inter-
dit de conserver. Ce sera un article non moins curieux à
relire que les articles frénétiques dans lesquels VEpoque^
o72 fl852.
en 1847. portait i\u\ nues la politique immobile du roi
Louis-Philippe et du président de son conseil. M. Guizol. A
peine un an s"étail-il écoulé depiuis la publication de ces
fameux articles de M. Granier de Cassagnac, que le trône
« inébranlable « du roi Louis-Philippe était emporté par le
nuage de poudre d'un coup de fusil tiré, on ne sait encore
ni par qui ni comment, et (jue M. Guizol, contraint de se
cacher, ne sortait de sa cachette que pour s'enfuir à Lon-
dres. Preuve que ce n'est pas par les flatteries qu'un gou-
vernement s'affermit, c'est par ses œuvres!
Beaucoup d'œuvros fécondes et point de flatteries stéri-
les : — telle est la condition d'existence de tout gouverne-
ment qui veut durer. Beaucoup de flatteries stériles et peu
d'œuvres fécondes : — telle est la condition de mort de tout
gouvernement qui cherche à s'abuser.
Nous avions annoncé que le Pays, dans les douleurs d'en-
fantement de la montagne, accoucherait d'une souris. Le
malheureux n'est pas même accouché d'une souris. De quoi
donc a accouché le Pays ."^ — If a accouché de douze com-
partiments. Il aui'ait pu élever à quarante-huit le nombre
de ses compartiments. Cela ne lui aurait coûté qu'une dé-
pense de filets et de titres. C'est un suicide ridicule. Et voilà
ce que ces messieurs, (jui n'ont pas LVorgueil, appellent
a ranimer la presse expirante, légénéier la ])resse dégénc-
» rée et accomplir dans le jou)-na!isme français une nou-
« velle révolution. » 0 conservateurs ! vous vous êtes calom-
niés! non, vous n'êtes pas des révolulioiuiaires.
X.
2<) août 1852.
M. Amédée de Céséna, qui est, avec M. de La Guéron-
nière et M. Gi'anier de Cassagnac, l'un des trois consuls qui
président au\ destinées du Pays, y dénonce à toute l'indi-
gnalion des honnêtes gens ce qu'il a|)pellc c. l'infamie de la
contrefaçon étrangère. »
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 573
Si l(<ul ce que dil M. Aniédéo de Céséna est vrai, alors il
faut cjue la France renonce au plus lot, sous peine d'infa-
mie, à la contrefaçon des livres anglais et espagnols qu'elle
réimprime sur une assez grande échelle, car ce qu'il est
mal de faire en Belgique, il ne peut être bien de le faire en
France. Mais peut-être y a-t-il un peu d'exagération dans
l'article de M. Amédée de Céséna ; on sait qu'il y est enclin.
N'y avait-il pas un peu d'exagération dans cette lettre en-
thousiaste qu'il adressait, le 13 mai 1848, au Représentant
du Peuple^ et qui se terminait ainsi?
« La Banque, d'échange, dont le possibilisme égale le simplisme, reste
pure de toute violence, de toute contrainte, de toute injustice et de toute
spoliation. Elle détrône le capital. Mais, en détrônant le capital, elle ne vole
pas les capitalistes, ni avec, ni sans la complicité de la loi. Elle ne fait
qu'écarter du chemin de l'industrie une douane devenue un obstacle à la
circulation de la richesse publique. ,
» Il est vrai qu'en écartant cette douane, elle supprime le commission-
naire et le banquier. Mais ce sont là deux parasites du commerce. I.a
création de la lettre de change ruinera leur empire. C'est la loi du talion
appliquée aux juifs, ces vrais rois de l'époque. Je ne sache pas que per-
sonne, sous quelque drapeau d'ailleurs qu'on marche, puisse pleurer la
chute de l'agiotage.
» Avec la banque d'échange,
» La concurrence se règle ;
» La liberté se développe ;
» Le mouvement d'expansion de la société s'étend ;
» L'impôt diminue ;
» Vadministraiion du pays se siniplijie;
» La production augmente;
» La qualité s'améliore ;
» Le prix baisse;
B La consommation s'accroît ;
» La condition du citoyen s'égalise ;
» La réciprocité réalise le dogme de la fraternité ;
» Le despotisme devient impossible ;
» Le gouvernement devient facile.
» Ce vase-là ne ressemble pas aux vases du Socialisme, qui sont miel au
bord, lie au fond.
« Et voilà pourquoi il est utile de répandre la liqueur qu'il contient sur
les plaies du peuple des travailleuri.
» Salut et fraternité. » AMÉDÉE de céséna. »
Cette lettre de M. Amédée de Céséna n'était peui-ètre
574 I85«.
pas inutile à rappeler, parce qu'elle prouve une fois de plus
qu'il y a socialisme et socialisme, comme religion et reli-
gion, monarchie et monarchie, république et république.
Le socialisme qui a toujours été le nôtre est celui que
M. de Céséna confessait si chaleureusement en 1848, et qui
se définissait ainsi : échange des services, des produits et
DES idées.
La loi d'échange, c'est la loi de réciprocité ; la loi de ré-
ciprocité, c'est la loi de liberté suivant naturellement son
cours comme le fleuve prend naturellement le sien.
LE SIÈCLE.
7 avril 1852.
Le Siècle a soutenu en 1848 l'état de siège, la suppression
sans motif des journaux, et la transportation sans juge-
ment des citoyens ; il a tout justifié au nom de la nécessité.
Ce que la France a récolté en 1831 et 1832, qui l'a semé
en 1848 ?
— M. le général Cavaignac, aidé par le journal le Siècle.
Si M. de Girardin a conservé des rancunes contre M. le
général Cavaignac, en tout cas, ces rancunes n'ont jamais
eu d'autre motif que l'inqDardonnal)le tort d'avoir, au len-
demain d'une révolution, mis l'arbitraire à la place de la
liberté.
Le Siècle convient que M. le général Cavaignac fait partie
du conseil sous la surveillance duquel il est placé ; le Siècle
déclare même qu'il ne cessera de témoigner au général Ca-
vaignac sa juste déférence.... Est-ce pour avoir transporté
sans jugement 12,000 Français et supprimé sans motifs et à
diverses reprises plus de vingt journaux? Enfin, le Siècle
ajoute malicieusement que ses « convictions » ne changent
pas au gré des circonstances.
576 tH^'i.
Qu'esl-ee donc quo le Siècle iippelle ingénument ses con-
victions ?
Serait-ce de rester attaché à un homme, quels que soient
les excès qu'il commette?
Si c'est là garder ses conviclions, oui, en effet, le Siècle
n'a pas changé, il est resté fidèle au général Gavaignac ;
mais pour rester fidèle au dictateur de 1848, il lui a fallu
renier toute son opposition de douze années, il lui a fallu
déserter tous les principes de la Justice et trahir luutes les
garanties de la Liberté.
Oui, cela est vrai, k' Siècle et la P)-essc ont deux manières
opposées de rester fidèles à leurs convictions.
Le Siècle immole les principes aux hommes; la Presse sa-
crifie les hommes aux principes.
La Presse s'est séparée de M. L.-N. Bonaparte dès qu'elle
a vu qu'il tombait dans l'ornière creusée par M. le général
Gavaignac, et qu'il délaissait la liberté pour continuer l'ar-
bitraire ; le Siècle, s'il eût été conséquent, aurait dû alors,
se rapprochant de M. L.-N. Bonaparte, Punir dans le môme
culte qu'il a voué à M. le général Gavaignac, car l'un et
l'autre avaient les mêmes titres à la même juste déférencfi.
Mais qu'a fait le Siècle? — Ce qu'il avait approuvé, ap-
probation dans laquelle il déclare qu'il persiste encore .
sous le général Gavaignac , il l'improuve sous M. L.-N.
Bonaparte. Ge qu'il avait trouvé excellent venant de l'un,
il le trouve exécrable venant de l'autre. Il a deux poids et
deux mesui'es, selon qu'il s'agit de peser M. L.-N. Bona-
parte ou M. le général Gavaignac. Voilà ce que le Siècle ap-
pelle avoir des « concictiois. »
Ah! si c'est là ce qu'on appelle « avoir des convictions et
of avoir pas de versatilité. « non, en effet, la Presse n'a pas
de; convictions; oui, en effet, elle est et restera de tous les
journaux le plus versatile.
Ne pas changer au gré de ceux qui changent, ne pas
changer au gré de ceux- qui, dès le lendemain du jour qu'ils
ont le pouvoir aux mains, foulent aux pieds les principes et
les idées ;^i nom desfjuels ils ont recruté des auxiliaires et
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. 577
se sont emparés du gouvernement, voilà ce que la servilité
appelle versatilité! 11 i'aul convenir que cela est ingénieux
et bien trouvé.
En France, pays de domesticité, on ne comprend pas
qu'un homme se voue à une idée et qu'il en poursuive le
triomi)he et la réalisation au ti'avers de tous les régimes
inconséquents qui peuvent se succéder ; mais ce que l'on
comprend sans effort, c'est qu'un homme se voue à un
homme, qu'il en porte fièrement la livrée et la cocarde, quoi
que fosse cet homme et quehpie démenti qu'il se donne.
Oh! ceci paraît tout simple. D'un homme qui s'aplatit tou-
jours, on dit : 11 ne change jamais !
Traduisez donc : Indépendance par versatilité et servilité
par conviction.
Avant de tenir tant à M. le général Cavaignac, le Siècle
tenait, étroitement à M. Barrot; jamais, sous M. Guizot
comme sous M. L.-N. Bonaparte, la Presse n'a tenu qu'à la
liberté, et elle l'a prouvé en ne l'abandonnant en aucune
circonstance, ni avant ni après le 24 février., ni avant ni
après le 10 décembre 1848, ni avant ni après le 2 décem-
bre 18ol.
Le Siècle prétend que la guerre que fait la Presse est
sans danger; cela se peut, et, s'il en est ainsi, tant mieux ;
mais, avant de railler, que le Siècle montre donc ses états
de blessures ! L'a-t-on arbitrairement emprisonné et sup-
primé en 1848, l'a-t-on arbitrairement exilé en 1852?
Ah! nous allions manquer de justice et de mémoire; il y
a une action d'éclat dont le Siècle peut se vanter : il a, le
29 février, appuyé à outrance la candidature du général
Cavaignac.
Le jouinal infidèle à la liberté est resté fidèle à l'homme.
II.
11 avril 1852.
Le Siècle, qui a eu l'irréparable tort d'abandonner la li-
tS18 t85«.
berlé quand ii était le plus utile et le plus urgent de la dé-
fendre, s'attire de la part de la Patri'} celte rude apostro-
plie, sous laquelle il lui faudra de nouveau eourber la tète :
« Pourvoir uno sévérité impitoyable dans respulsion des six mille indi-
vidus les plus compromis, il faudrait tout au moins n'avoir pas approuvé
la transportation de dou:e mî7/e individus à la suite des journés de juin.
El c'est précisément le cas de ce très-bon , très miséricordieux et très
excellent Siècle, qui nous jette ironiquement aujourd'hui l'épithète de cha-
ritables ! »
On ne trahit pas impunément la liberté. Quiconque l'a
abandonnée ne la retrouve plus au moment où il aurait le
plus besoin d'elle. C'est une expérience qu'ont récemment
faite MM. Cavaignac, Montalembert,Dupin, Bocher, etc., etc.
Le jour où l'un d'eux a voulu livrer à la publicité les lettres
les plus simples, il ne l'a pas pu : M. Bocher, qui avait voté
la loi contre le colportage, a été condamné comme colpor-
teur. De tels enseignements resteront-ils donc toujours
stériles en France? Les avertissements les plus sincères
seront-ils donc toujours méconnus? Assurément, ce ne sont
pas les avertissements qui ont manqué au gouvernement
provisoire, à M. Cavaignac, et plus tard h la majorité de
l'Assemblée législative : quel compte tous en ont-ils tenu?
Aussi, où sont-ils? Où sont les membres du gouvernement
provisoire? Qu'est devenu M. Cavaignac? Où sont les chefs
de la majorité de 1849? Quelle plus grave matière de ré-
flexions, mais aussi quel sujet d'espérance plus grand pour
ceux qui ont foi en la liberté !
Le Siècle parle souvent des « principes » qu'il a défendus.
Lesquels donc? Nous ne connaissons que ceux (ju'il a aban-
donnés.
III.
23 avril 1S52.
Le Siècle, sous le titre de Jurisprudence administrative
de la presse, pose les fondations d'un répertoire spécial ([lu
promet d'être riche en arrêtés de préfets exerçant le droit
(Vuvertissements et de suspensions. Le Siècle se fût épargné
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. 579
la peine qu'il se donne aujourd'imi, si, en juin et août 1858,
il eût pris parti pour la liberté des journaux suspendus,
contre l'arbitraire du général qui eonipte aujourd'hui au
nombre des membres de son conseil de direction. Le dic-
tateur du 24 juin 1848 a été le laboureur; le dictateur du 2
décembre 1851 n'a été que le moissonneur. Le second est
venu récolter ce que le premier avait ensemencé. C'est ce
qu'il importe de ne pas oublier, afin d'être juste pour tous
et contre tous.
IV.
3 mai 1852.
Le Siècle signale les poursuites nombreuses dirigées con-
tre les éditeurs et libraires, conformément à Vindex publié
par le Moniteur dans son numéro du 25 octobre 1850. Dans
l'ordre d'idées qui préside à la rédaction du Siècle, l'unique
reproche qu'on devrait adresser à cet index, c'est de ne pas
être la réimpression textuelle de Vindex tel qu'il est publié
par la cour de Rome. Entre l'autorité et la liberté, entre la
foi et l'examen, il n'y a pas de milieu. Ce doit être ou tout
l'un ou tout l'autre. Le Siècle était plus conséquent avec
ses doctrines lorsqu'il réclama, il y a deux ans, qu'on in-
terdît la représentation de Catilina, d'Alexandre Dumas.
La scène se passait à Rome entre Catilina et Cicéron.
V.
4 mai 1852.
Le Siècle, il aurait dû s'y attendre, s'est attiré, de la part
de VAssembléc nationale, une verte, mais juste réprimande.
Quand on attaque Pigault-Lebrun, quand on trouve juste
que les tribunaux aient condamné plusieurs de ses livres,
il ne faut pas défendre Béranger et trouver inique que les
tribunaux aient condamné certaines de ses chansons. La
liberté, ainsi entendue, est une interminable question de
limite. Ce que le Siècle admet, V.lsssemhlêe nationa'e le lé-
80 185».
prouve. Comment les accorder? comment expliquer et jus-
tifier ce fait d'écrivains condamnés par des jurés au nomijre
de douze au plus, et glorifiés ensuite par des électeurs au
nombre de cent mille et au-delà? Qui avait tort? Qui avait
raison? Étaient-ce les jurés? Elaient-ce les électeurs?
Entre les électeurs et les jurés, qui prononcera ? La liberté
limitée, on ne saurait trop souvent le répéter, c'est l'arbi-
traire illimité; c'est la contradiction sous toutes les formes
les plus variées et les plus imprévues. Pauvre Siècle! Il a
véritablement droit aux égai'ds accordés à toute infirmité.
Lui reprocher d'être illogique, c'est reprocher à un boiteux
d'avoir une jambe plus courte que l'autre. Le Siècle est lié
avec le raisonnement boiteux; c'est une infirmité de nais-
sance.
Ainsi se pose-t-il, sans les résoudre, cela va sans dire,
les questions suivantes :
" Qu'est-ce qiie VEtal?
II Que doit-il être ?
Il Entre ceux qui disent qu'il doit être tout et ceux qui veulent le ré-
duire à un simple protectorat, n'y a-t-il pas de milieu? Ses droits sont-ils
bornés ? Où s'arrêtent-ils ?
" S'ils ne s'arrêtent nulle part, le particulier est-il donc complètement
destiné à disparaître devant l'EtatV
II Par exemple, l'Etat doit-il devenir en presque toute chose à la fois le
juge et la partie principale?
" Tels sont les problèmes qui nous frappent avec une force que nous ne
saurions exprimer, et dont l'examen nous attriste quand nous jetons les
yeux sur l'avenir de notre pays. »
Rien cependant n'était plus facile que de répondre aux
questions que le Siècle se posait si tristement ;i lui-même.
Qu'est-ce que l'État?
Que doit-il être?
L'État est un être abstrait et collectif.
Il n'a le droit de régir et de réglementer que ce qui est
essentiellement collectif, nécessairement indivis, exclusi-
vement public et impersonnel.
Donc, tout ce (pii est individuel est libre.
La liberté mutuelle est la loi commune.
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. 581
Maintenir la libtM'lc mutuelle et l'indépendance récii)ro-
que : voilà la raison d'èlre, au dix-neuvième siècle, des
Etats civilisés; ils n'en onl plus d'autre.
VL
6 mai 1852.
Le Siècle implore l'amnistie. Sera-t-il plus heureux, en
mai 1852, que la Presse en juillet, août, septembre, octo-
bre, novembre et décembre 1848? Sa voix sera-t-elle plus
écoutée par le Dictateur du 2 décembre 1851. que la nôtre
par le Dictateur du 24 juin 1848? Jusqu'au dernier jour,
jusqu'au 10 décembre, nous avons supplié, mais en vain,
M. le général Cavaignac d'accorder une amnistie : puisse le
regret qu'il doit éprouver d'avoir été sourd à la prière ins-
pirer et conseiller son successeur !
VII.
8 mai 1852.
Le Siècle doit être satisfait : il vient de remporter sur le
Pays la même victoire que celui-ci avait remportée sur la
Presse, il y a peu de temps. Le Siècle vient de faire donner
au Pays un avertissement. Cet avei'tissenient n'a pas l'ap-
probation de M. de Rianccy, qui a cependant le goût des
rigueurs salutaires, ainsi qu'il l'a prouvé en juillet 1850,
dans la discussion de la loi qui apportait de nouvelles li-
mites à la liberté de la presse. A cette époque, il faut le
dire, M. de Riancey était membre de l'Assemblée législa-
tive; maintenant il est rédacteur du journal VUnion!
0 journalisme, ta destinée serait-elle donc d'être le refuge
public ou ténébreux de tous tes persécuteurs, de tous tes
prescripteurs, qu'ils s'appellent Guizot, Thiers, Cavaignac
ou de Riancey ! Le Constitutionnel est de l'avis de VUnion.
11 déclare « qu'il ne saurait dissimuler Vétonnement profond
que lui cause la mesure qui vient d'atteindre le Pays. »
582 1S5».
Ce qui nous étonne, nous, c'est cet étonnement.
Dès qu'on proclame (jue l'Etat, que le Gouvernement,
que la Loi a le droit public de tracer une limite à l'exercice
du droit individuel, à moins d'être souverainement incon-
séquent, il convient d'admettre que l'État peut poser la
limite où il croit utile de la placer. Lorsque nous lisons
Vlndex qui se publie à Rome, ce qui nous étonne toujours,
ce n'est pas d"y trouver les noms de tels auteurs et les litres
de tels ouvrages, mais c'est de n'y pas trouver, au con-
traire, et en très grand nombre, les titres de tels ouvrages
et les noms de tels auteurs. Lorsque nous assistons à une
pièce de théâtre, quel que soit le théâtre et quelle que soit
la pièce, ce qui nous étonne toujours^ ce n'est pas la sévé-
rité de la censure, c'est au contraire son extrême indul-
gence. Dès que l'autorité est responsable de tout, puis-
qu'elle peut tout, ce qui nous étonne, c'est qu'elle autorise
encore tant de choses qu'elle pourrait aisément et devrait
logiquement interdire.
Sortant de ces considérations générales pour rentrer dans
l'examen du cas particulier, nous louons hautement M. le
ministre de la police générale de son arrêté, parce qu'il ne
laisse subsister aucune limite incertaine et variable.
La prohibition est absolue.
Non-seulement elle est absolue, mais elle est logique.
Puisqu'il y a un procès-verbal officiel des séances légis-
latives, pourquoi des articles sur les discours prononcés ?
A quoi bon ?
Dès que la prohibition est absolue, dès que l'alignement
est tracé, dès que cet alignement est connu, tout danger
d'avertissement disparaît pour les journaux.
De quoi VUnion, le Constitutionnel et autres se plaignent-
ils donc ?
En vérité, il n'y a que deux journaux qui comprennent
l'un l'autorité, l'autre la liberté; le premier de ces deux
journaux s'appelle VUnivers; le second se nomme la
Presse.
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. 583
vm.
10 mai 1852.
Le Siècle s'enlcte à pafler des principes qiCil représente.
Encore une fois, lesquels?
En 1818, dans toutes les circonstances graves qui se sont
présentées du 23 juin au 10 décembre, n'a-t-il pas aban-
donné la liberté, soutenu l'arbitraire et appuyé la rigueur,
toujours au nom de la Nécessité ?
Depuis quand donc la Nécessité, qui est l'immolation des
principes, est-elle un principe?
IX.
IL mai 1852.
Le Siècle, s'adressant à l'Aigle, fait une invocation à la
Liberté.
Nous avons le droit de lui demander ce qu'il entend par
ce dernier mot, car le temps est venu pour les journaux où
ils ne pourront plus parler pour ne rien dire. I^e régima
des lieux-communs est fini.
Mirabeau disait :
« Tant que les hommes n'auront que des mots pour s'exprimer, il fau-
dra peser ces mots. »
Mirabeau avait raison.
Pesons donc le mot Liberté, c'est le mot qu'il importe le
plus de bien définir, afin qu'il cesse désormais de signifier
Révolution.
Jusqu'à ce jour, la Liberté n'a été, en France, que le nom
sous lequel s'est caché l'arbitraire, changeant souvent de
formes, mais restant, au fond, toujours le même.
Nous engageons le Siècle à lire le Messager du Midi, où
il trouvera l'article suivant :
(I M. de Girardin dit dans la Presse:
" Continuera-t-on toujours à accuser la France et a prcitendre qu'il ne faut pas
5S4 1S5«.
>' la comparer a l'Angleterre ? que la liberté, qui est possible en Angleterre, n'est
" pas possible en France ? Est-ce que la liberté n'est pas un pain dont tous les
Il peuples civilisés ont également besoin ? La liberté est l'échelle sur laquelle se
>i mesure le degré de civilisation. C'est a la plénitude de la liberté dont ils jouis-
>' sent que les Etats-Unis d'Amérique doivent la rapidité de leur fortune. La liberté
>' est le multiplicateur de la richesse, r
)) La question que soulève M. de Girardin dans ces quelques lignes est
bien importante, et c'est la seule qui n'ait jamais sérieusement occupé les
politiques français de tous les partis.
B La liberté, qui est possible en Angleterre et aux Etats-Unis, n'est
pas possible, ou du moins n'a jamais pu exister en France. C'est ce que
soixante années de révolution et d'efforts stériles ne rendent que trop évi-
dent.
» Nous avons été appelés en 184R à élire une Assemblée de 900 repré-
sentants chargés d'organiser la liberté-, ils ont été impuissants comme
leurs prédécesseurs. Quelle est donc la cause de cette impuissance ?
» La Renaissance, c'est-à dire un engouement sans raison et sans limi-
tes pour la civilisation païenne, a eu pour effet de modifier peu à peu les
idées, les sentiments, les mœurs, les goûts des princes, des savants, des
prêtres, des hommes d'Etat, de tous ceux qui régnent par l'intelligence ou
par la puissance; elle les a insensiblement conduits, depuis Machiavel, à
rétablir dans le monde les principes de la politique pa'ienne, à prendre
pour base du pouvoir la notion injuste de l'Etat, telle que l'avaient conçue
les Romains ouïes Grecs, et par suite à imiter les formes et jusqu'aux
noms de leurs gouvernements
» L'Angleterre a pu se soustraire en grande partie à cette influence; il
Suffit d'y vivre huit jours pour s'en convaincre. Elle est restée chrétienne
dans ses arts, dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses sentiments; elle
a erré dans la foi, mais elle a conservé une instinctive répulsion pour le
si/stème païen de la domination de l'Etat ; elle'a gardé ses institutions muni-
cipales et provinciales ; elle est demeurée inébranlableraent attachée aux
vieilles traditions, aux antiques coutumes du moyeu âge, qu'elle s'est bor-
née à améliorer progressivement.
» Les peuples de l'Europe qui, depuis Charlemagne, suivaient la même
voie, se sont séparés au seizième siècle : les uns , ce sont les peuples du
continent, pour remonter le cours des siècles et revenir à la civilisation
d'Auguste et de Périclès ; les autres, ce sont les Anglais, pour continuer à
suivre la route que le christianisme leur avait tracée.
» Les premiers ont revu des jours de gloire militaire, de conquête, de
splendeur artistique, comme ceux de Rome ou d'Athènes; mais ils ont
revu aussi les agitations, les désordres , les vices et les malheurs des so-
ciétés pa'iennes. Les seconds ont eu une destinée moins brillante, mais ils
n'ont pas perdu la liberté, la vraie liberté.
» Voilà toute l'explication de cette différence entre les nations française
et anglaise. Voilà la réponse à la ([uestion que pose ]\L de Girardin, de-
LA PRESSE SANS LA [JBEUTE. 585
mandant pourquoi la liberté, qui c,>t possible en Angleterre, ne le serait
pas en France. »
L'explication que donne M. Danjou est celle ([n'avaient
déjà donnée avant lui le R. P. Ventura, s'élevant avec force
contre l'omnipotence de l'Etal, et M. l'archevêque de Paris
dans son avant-dernier mandement de juin 1851, mande-
ment remarquai)le au plus haut degré, et où le despotisme
de l'État était attaqué avec autant de vigueur que le droit
de la Liberté était soutenu avec profondeur.
Oui, cela est vrai, la domination de l'État est une idée
païenne, mais ô Siècle! demandez donc au général Cavai-
gnac s'il est de cet avis et dites-nous donc le vôtre, afin
que nous sachions et que vos lecteurs sachent ce que vous
voulez dire quand vous vous écriez : ô Liberté !
X.
15 mai 18o2.
Le Siècle constate qu'on s'est borné à modifier la contex-
ture du budget, mais sans en alléger le poids. Si, dès le
4 mai 1848, au lieu de perdre six mois à élaborer et à discu-
ter une Constitution qui ne devait pas naître viable , l'As-
semblée constituante se fût mise immédiatement, ainsi que
nous le demandions, à la grande œuvre de la réforme ra-
tionnelle du budget des recettes et des dépenses, mainte-
nant l'impôt serait ce qu'il devrait être, et le budget des
dépenses, qui s'élève pour 1852 à 1,486 millions, eût été ré-
duit de moitié au moins.
Mais, pour opérer de telles réformes , il ne se rencontre
qu'une heure par siècle dans la vie des peuples les plus l'a-
vorisés. Qu'ils sont donc coupables les incapables qui lais-
sent échapper cette heure précieuse, alors surtout qu'aucun
avertissement ne leur a manqué !
En 1848, quand M. Gavaignac était dictateur, le Siècle
était tout-puissant. Quelle réforme du budget a-t-il de-
mandée? quelle réforme du budget a-t-il obtenue? Même
586 tS58.
en 18o2, quelle rélnrine propose-l-il ? Le Siècle i\ commencé
un travail sur rimi)ôt : il en est resté au premier article, ne
pouvant aller plus loin et n'osant se décider entre l'impôt
jnultiple, l'impôt siu" le revenu et l'impôt sur le capital.
XI.
26 mai 1B52.
Le Siècle pul)lie deux bulletins contradictoires sur l'état
de santé de la Constitution espagnole. Dans le premier de
ces deux bulletms, il en représente l'état comme désespéré:
dans le second, il a une lueur d'espérance,
Le Siècle croit encore aux Constitutions. Ah ! s'il eût par-
tagé sur ce point, en mai J848, l'incrédulité de la Presse,
l'Assemblée constituante n'eût pas perdu cinquante jours à
voler la Constitution, qui, le 23 octobre 1848, le jour môme
du vote, nous inspirait cette réflexion prophétique :
« Au lieu d'un président responsable, qu'a-t-on fait?
» On a fait iiu roi temporaire, une royauté de troisiènae degré.
» Ce qu'une telle royauté durera, on le verra! »
On Ta NU.
Xll.
3 juin 1852.
Le Siècle publie un article qui a pour titre : de l'exagé-
ration DU PRINCIPE d'autorité. Le Siècle eût été mieux avisé
(le copier tout bonnement ce passage de la pétition aux deux
cuAMBREs , adressé le 10 décembre 181G, par P.-L. Courier,
vigneron :
a L'autorité, messieurs, voilà le grand mot, en France. Ailleurs on dit la
loi, ici l'autorité. Oh ! que le père Canaye serait content de nous, s'il pou-
vait revivre un moment ! Il trouverait partout écrit : Point de raison ; l'au-
torité. Il est vrai que cette autorité n'est pas celle des Conciles ni desPères
de l'Eglise, moins encore des jurisconsultes, mais celle des gendarmes, qui
eu vaut bien nue autre.
» p.-L. COL'KIER, vigneron. »
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. o87
Accoupler le mot d'exagération avec le mot d'autorité,
c'est comme si l'on disait l'erreur de la vérité ou la vérité
de Verreur, à moins qu'ici autorité ne soit pris dans le sens
de domination. Mais, dans ce cas encore, le S/ec/e aurait
tort, car on ne peut exagérer ce qui ne doit pas exister. La
domination est une prétention du paganisme condamnée
par le chrislianismc. ,
Le Siècle contlamne ce que le gouvernement fait en
France , et approuve ce que le gouvernement fait à Fri-
bourg; la Patrie cl V Univers coiuhnnnonl ce que le gou-
vernement fait à Fribourg, et approuvent ce que le gouver-
nement fait en Erance.
C'est riiisloire de toutes les dominations.
Xlll.
4 juiu 1852.
Le Siéc/e attaque « la politique de souveraineté du but,
» de ruse, de tromperie, de nécessité et de raison d^Etat. »
Tout ce que dit le Siècle à cet égard est excellent; seule-
ment, cela est en retard de quatre ans ; c'était en juin 1848,
et non en juin 1852, qu'il fallait dire tout cela , avant que la
politique de nécessité et de raison d'Etat immolât la poli-
tique de liberté et de raison des choses.
XIV.
5 juin 1852.
Le Siècle expose comme quoi la Monarchie est désormais
impossible en France : ce n'est pas nous qui le contredirons
sur ce point; mais, qu'il nous permette de le lui dire, ce
qui importe, ce n'est pas de démontrer ce qui est évident,
c'est d'éclaircir ce qui est douteux ; c'est de faire voir com-
ment, en France, la République est possible, quoique en-
588 t85«.
lourée de Monarchies puissantes et qui ne déguisent plus
leur hostililé.
Les Monarchies qui élèv'ent si haut, en 1852, le ton qu'elles
avaient baissé si bas, en 1848, peuvent être fortuitement
exposées à le baisser de nouveau ; c'est un motif de plus
pour que tous les hommes sérieux, non seulement en France
mais en Europe, cherchent sans relâche par quels moyens
efficaces les peuples, lorsqu'ils seront parvenus à se sous-
traire aux excès de la compression militaire , pourront
échapper aux périls de l'explosion révolutionnaire et fonder
irrévocablement la liberté telle que nous l'entendons, non
la liberté qui est un mot, mais la liberté qui est un fait, non
la liberté qui est une antre forme de la tyrannie, mais la
liberté qui est l'abolition de la tyrannie sous toutes les for-
mes et sous tous les noms.
Si cette heure qui paraît éloignée sonnait tout-à-coup, le
Siècle, cette fois, saurait-il ce qu'il veut, ce qu'il doit vou-
loir? Il ne suffit plus de dire ce qu'on ne veut pas.
XV.
8 juin 18,52.
Fidèle à tous ses pi'écédenls et à ce qu'il appelle « ses
principes, » le journal le Siècle prend parti, dans la ques-
tion de Fribourg. pour le gouv'ei'nement contre le peuple,
pour le pouroir contre la souveraineté, pourlaConstilulinn
contre la Liberté. Il refait relativement au canton de Fri-
bourg, en juin 1852, les mêmes articles qu'il faisait relati-
vement h la France, en 1851, articles dans les([uels il com-
battait la révision de la Constitution, votée par l'opposition,
moyennant l'abrogation préalable de la loi du 31 mai 1850,
proposée par le gouvernement.
Celte opposition aveugle du Siècle, entreprise de compte
à demi avec le National , est ce qui a le plus contribué à
i'mpècher M. Ihllault d'accepter pleinement alors la mission
(|ui lui fui (illérte de composer un cabinet qui succédùt à
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. o89
MM. Léon Faucher, Bnroclie, Roulicr el Fould. Ne se voyant
soutenu par aucune des fractions de l'opposition démocra-
tique , M. Billaull lîésila, et c'est alors que fut composé à
toute extrémité le ministère Thorigny, dans lequel entra si
malheureusement M. Daviel comme ministre de la justice.
L'expérience n'a rien appris au Siècle.
Toujours, des deux pans, la même vieille politique : les
uns déblatérant contre les socialistes, les autres déblaté-
rant contre les jésuites. Est-ce qu'on n'en finira donc ja-
mais avec cette vieille politique éclopée, édentée, aveugle,
sourde et abénée? Est-ce qu'on n'en arrivera donc jamais
h ne plus regarder à la couleur de la robe ou du drapeau,
et à rechercher uniquement de quel côté sont les principes,
la raison, le droit, la justice, la logique? Si les socialistes
ont pour eux les principes, ne voyez que les principes ! Si
les jésuites ont pour eux les principes, ne voyez que les
principes ! Repoussez impitoyablement tout ce qui se
nomme considération, nécessité , et qui n'est jamais qu'ex-
pédients condamnables et que précédents funestes.
Il est incontestable que dans le canton de Fribourg le
droit, la hberté, la souveraineté sont du côté du peuple et
ne sont pas du côté du gouvernement , retranché derrière
la Constitution, l'intolérance et l'arbitraire. Est-il vrai que,
sur les 22,592 citoyens actifs qui composent le canton de
Fribourg, 16,349 soient venus protester à Posieux, ainsi
que l'a affirmé le Constitutionnel, ou bien est-il vrai que le
peuple n'ait été représenté à cette réunion que par 8,000 ou
9,000 personnes, ainsi que le prétend le Siècle ? Peu ira-
porte ; ce n'est pas en ces termes que doit se poser la ques-
tion. La question est celle-ci : Les Fribourgeois ont-ils, oui
ou non, droit à la liberté ? S'ils ont droit à la liberté, ont-ils
droit même à celle d'aimer les jésuites, si tel est leur goût?
Nous répondons oui, sans hésiter, et nous ajoutons que, s'il
y a une liberté qui doive être avant tout respectée, c'est la
liberté de croyance , car la liberté de croyance c'est la li-
berté-mère ; c'est la hberté génératrice de toutes les autres
libertés.
590 1858.
Toujours, en tout temps et en tous lieux, la même his-
toire : l'histoire de Calvin , dit le pape de Genève , voué au
bùeher par le pape dé Rome ^ et faisant brûler à Genève,
en 1558, Michel Servet !
Persécution mutuelle et universelle est le résumé de l'his-
toire de tous les partis ; tolérance mutuelle et universelle est
le résumé de la seule politique capable d'en finir avec tous
les partis sans en proscrire aucun. Cette politique, nous le
savons, n'est pas celle du Siècle, mais c'est celle de la
Presse. Nous comprenons la liberté, non seulement en pa-
roles mais en action, comme la comprenait Chateaubriand
s'exprimant ainsi :
« La liberté n'existe point exclusivement dans la République, où les
publicistes des deux derniers siècles l'avaient reléguée d'après les publi-
cistes anciens. Les trois divisions du gouvernement : Monarchie, Aristocra-
tie, De'mocratie, sont des puérilités de l'école en ce qui implique la jouis-
sance de la liberté. La liberté se peut trouver dans une de ces formes
comme elle en peut être exclue. Il n'y a qu'une Constitution réelle pour
tout Etat : Liberté, rCimporte le mode.
» La liberté est de droit naturel et non de droit politique, ainsi qu'on le
dit fort mal à propos; chaque homme Ta reçue en naissant sous le nom
d'indépendance individuelle. Conséquemment et par déviation de ces prin-
cipes, cette liberté existe en proportions égales dans les trois formes de
gouvernement. Aucun prince, aucune assemblée ne sauraient vous donner
ce qui ne lui appartient pas, ni vous ravir ce qui est à vous.
» D'où il suit encore que la souveraineté n'est ni de droit divin ni de droit
populaire : la souveraineté est l'ordre établi par la force.
)i La liberté est un principe qui ne se perd jamais; s'il se perdait, la
société serait dissoute ; mais la liberté , bien commun , est souvent
usui'pée.
» Chez les anciens, la Liberté était une religion; elle avait ses autels et
ses sacrifices.
» Ciiez les modernes, la liberté est la raison; elle est sans enthousiasme :
on la veut parce qu'elle convient à tous : aux rois, dont elle assure la cou-
ronne en réglant le pouvoir; aux peuples, qui n'ont plus besoin de .^e pré-
cipiter dans les révolutions pour trouver ce qu'ils possèdent. »
Chateaubriand, en s'exprimant ainsi, n'était lui-même
que l'écho de Fénélon, disant:
« La loi naturelle étant fondée sur la souveraine raison, elle est immua-
ble, éternelle, universelle comme cette raison même. Si les hommes étaient
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. 591
en état de connaître et de suivre toujours cette loi, on n'aurait pas be.-oin
de lois civiles; chacun aurait su loi lui-dedans de lui-mvme. »
Laissez donc h cliacun sa loi au dedans de lui-même !
Laissez donc les Fni)ourgeois être catholiques, et même,
s'ils le sont, jésuites ! Laissez donc les Français , qui atta-
chent plus d'importance au fond des choses qu'à la forme
des gouvernements, laissez-les donc être, s'ils le veulent,
socialistes ! Siècle, n'anmistiez pas le Constitutionnel en l'i-
mitant; si vous tenez à imiter un modèle, ne prenez pas
M. Cauvain, prenez plutôt Marc-Aurèle rendant ce décret :
« Si un chrétien est attaqué comme chrélien, que l'accusé soit renvoyé
absous, quand même il serait convaincu d'e'tre chrétien, et que l'accusateur
soit poursuivi. »
Le Siècle restât-il sourd à cette exhortation de la Presse,
que celle-ci n'en préférerait pas moins Marc-Aurèle à
M. Cauvain.
XVL
9 juin 1852.
Le Constitutionnel répond à l'avertissement qu'il vient de
recevoir :
« Un avertissement, c'est-à-dire une réprimande publique et menaçaute
pour l'existence du Constitutionnel, faite au nom du gouvernement de
Louis-Napoléon, doit nous inspirer de respectueux et bien vifs regrets.
» Je n'ouvrirai plus les colonnes du Constitutionnel aux articles de
M. Granier de Cassagnac, qui a pu compromettre le chef de l'Etat. C'est h
cette extrémité que je suis réduit par le textemême deV avertissement qu'on
nous inflige. »
Ces explications réitérées et ces avertissements donnés,
sont-ils favorables au régime qui est le pôle opposé à celui
qu'on sait être le nôtre ?
Commence-t-on à croire que la liberté qui se règle nuit
moins, même au pouvoir, que la liberté qu'// règle ? L'ex-
périence est commencée, il est nécessaire qu'elle s'accom-
plisse. C'est en n'épargnant ainsi personne qu'elle acquerra
592 1858.
le caractère d'une épreuve décisive et non d'une persécu-
culion capricieuse.
A la guerre, on ne perd pas son temps à s'apitoyer sur
les blessures- de ses compagnons d'armes; chacun l'emploie
à panser la sienne. M. Véron méritait de recevoii' sa bala-
fre ; il l'a reçue : il a reçu la sienne connue nous avons reçu
la nôtre, sans défaillir. Nous ne lui dirons i)as : Pitié ! nv)us
lui dirons : Courage !
Nous avons en dédain et en dégoût toutes les hypocri-
sies ; que penser de celle-ci ?
Le Siècle, qui esta M. Cavaignac ce que le corps palpable
est h l'àme invisible, \e Siècle commence par imprimer en
grosses lettres ce qui suit :
« Un avertissement est donné au Constitutionnel et vient contiimer le
désaveu d'avaut-hier.
« En présence de cet acte , que la loi de la presse ne nous permet pas
de discuter, nous retirons nos observations sur l'article de M. Véron.
» Le directeur politique du Siècle,
» L. H A VIN. »
Apiès cette déclaration solennelle vient ce qu'on va lire :
-(( Le Constitutioiuicl de ce jour est monumental. M. le docteur Véron,
qui avait abandonné depuis quelques mois l'article politique, et qui bou-
dait, retiré sous sa tente parlementaire, repi'cnd la plume ce matin pour
répondre à la note communiquée du Moniteur^ et venger l'honneur atta-
qué de M. Granier de Cassagnac. Tel Achille revêtant ses armes depuis
si longtemps délaissées, lorsqu'il apprit la mort de Patrocle.
» Nous ne dirons que peu de mots de cette sortie du docteur ; nous nous
bornerons à déclarer que IVL Véi'on dément le démenti du journal officiel.
L'artic'.e de M. le docteur Véron est suivi de trois lignes signées : Granier
de Cassagnar, et conçues en ces termes :
" On rem.irquera que le communiqué du Moniteur ne désavoue en rien la poli-
II tique que nous cioyons dans rintérêt du gouveruement de suivre vis-k-vis de
)' la Belgique. »
» Si le communiqué ne désavoue en rien la politique de M. Granier de
Cassagnac, que désavoue-t-il doncV Eh ! mon Dieu! au dire de M. Gra-
nier de Cassagnac, il ne désavoue que la pei-sonne de M. Granier de Cas-
sagnac. Avouons que jamais journaliste n'a tendu la joue avec plus d'hu-
milité évangélique. Ou M. Granier n'a pas compris le sens des trois li-
gnes qu'il a écrites, ou il a poussé l'abnégation de sa personne jusqu'à
l'héroïsme. — E. Texier. »
LA PRESSE SANS LA LIBEBTÉ. 593
Ou il ne fallitit i)as imprimer la déclaration signée Ilavin,
ou il fallait relranchcr les railleries signées Texier. Celles-
ci jurent avec celle-là; le tout rappelle ces mois de juillet
à décembre 1848, où régnait aussi une politique à deux vi-
sages et où le Siècle était tout-puissant.
XVIL
13 juin 1852.
A la bonne heure ! le Siècle détend la Liberté en des ter-
mes dignes d'elle :
(I La liberté, dit-on, n"a t-elle pas son vice elle-même dans la licence?
Qii'appelez-vous licence? Probablement l'oppression d'un parti sur un au-
tre parti. Or, l'essence de la liberté est d'être la liberté partout. Elle ne
peut exister pour celui-là sans exister pour celui-ci également. Tontes les
t'ois qu'il y a licence, c'est-à-dire oppression, la liberté a cessé d'être la
liberté. Elle a précisément cédé la place à son implacable adversaire, la
tyr;innie; car par elle-même et sous son nom, elle ne peut jamais faillir.
Faites que la liberté soit tellement passée, par l'éducation et par la prati-
que, dans le sang et dans le cœur de chacun, que personne ne soit tenté
de toucher au droit d'autrui, et vous verrez que la liberté ne deviendra ja-
mais ce que vous appelez la licence et ce que j'appelle l'oppression. Car,
enfin, une chose ne peut être à elle-même son propre contraire et une affir-
mation son propre démenti. »
Ces lignes sont une abjuration publique de tout le passé
du Siècle.
Nous le félicitons d'avoir ainsi reconnu et confessé son
erreur.
Maintenant, espérons-le, il ne mettra plus la Nécessité au
dessus de la Liberté, et quand le Siècle parlera désormais
(lèses principes nous saurons ce que cela voudra dire.
Mais il faut qu'il le sache : liberté oblige.
On ne saurait admettre la liberté sur un point et l'ex-
clure sur un autre point.
La liberté, c'est l'homme.
C'est l'esclavage de la force aboli pai" Tintelligence.
C'est la souveraineté nationale réduite à n'être plus que
l'administration publique.
X , '" 38
594 t85,«.
C'est l'administration publique réduite elle-même h
n'être plus que l'administration des choses indivises.
C'est l'abolition du gouvernement de l'homme par
l'homme.
C'est l'idée païenne de domination remplacée par l'idée
chrétienne de fraternité, qui exclut tout maître et n'admet
qu'un SERVITEUR de tous.
xvni.
22 juin 1852.
Le Siècle prend partie contre V Uni vers pour M. l'évoque
d'Orléans. Le Siècle esl toujours le même journal donnant
le pas aux considérations sur les principes! En matière de
hiérarchie ecclésiastique, nous ne sommes pas moins abso-
lu qu'en matière de discipline militaire, oii nous n'avons
jamais admis que l'obéissance passive, contrairement à
Tabsurde illusion des baïonnettes intelligentes ; nous com-
prenons donc parfaitement qu'un évêque retire ses pouvoirs
à un prêtre de son diocèse ; c'est son droit et ce peut être
son devoir; mais est-ce que M. Veuillot est ecclésiastique?
Est-ce qu'il est ecclésiastique dans le diocèse d'Orléans?
Est-ce que ce qu'il a écrit dans le journal qu'il dirige, il
n'avait pas le droit de l'écrire ? Aussi, dans ce débat, faut-il
le reconnaître, l'avantage est resté au rédacteur en chef de
VUnivers. et quand nous nous exprimons ainsi, nous ne de-
vons pas être suspect de partialité; car, si nous n'écoutions
que la voix de nos sympathies, elh^ n'hésiterait pas entre le
frénétique ap!»logisle de rin(iuisilii)n et N^ ])ieu\ auteui- de
la Pacification relijiicKsc.
Xl\.
12 juillet 1HÔ2.
S lUS ce litre : LKs siiRVicEs oi: i.a presse, le Siècle l'ail un
article jissiircnicnl diclc \):v: les plus louabh's inleniious.
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. 595
mais auquel il ne manque que de n'èli'e pas le plus usé des
lieux communs.
La Presse', qu'est-ce que cela veut dire? — Rien. Cela
est tout aussi vide de sens que les mats : la France, le Pays,
le Peuple, l'Opinion publique, la Volonté nationale, tour à
tour employés par le légitimiste, l'orléaniste, le bonapar-
tiste ou le républicain, chacun d'eux croyant fermement
que la France, c'est lui, ou tout au moins son parti.
Il y a la presse qui est dans la vérité : celle-ci rend un
service, le service de dire la vérité ; mais il y aussi la presse
«pii est dans l'erreur : celle-là rend-elle un service ?
Que le Siècle réponde !
Ce qu'Esope disait de la langue : C'est la pire et la meil-
leure chose, » est aussi vrai de la presse que de la langue.
Donc, parler des services que rend la presse sans délinii-
ces services, c'est ne rien diie absolument, et c'est ne i-ien
faire de plus que noircir du papiei' blanc.
Est-ce que les services rendus par la Patrie sont de môme
nature que ceux rendus par le Siècle'^ Est-ce que M. Adrien
de La Valette et M. Granier de Cassagnac ne sont pas pro-
fondément convaincus qu'eux aussi rendaient des services
par la voie de la presse, lorsqu'ils variaient sous toutes les
formes, en 1849, 1850 et 1851, à l'envi l'un de l'autre, ce
thème commun a La faux ne discute pas avec Vi vraie? »
Est-ce que le Siècle, lui-môme, ne croyait pas qu'il rendait
des services par la voie de la presse lorsqu'il exaltait le 4
septembre 1848, en ces termes enthousiastes, le régime de
l'état de siège et de la suspension des journaux ;
« Ab! nous n'avons pas besoin qu'on nous rappelle tout ce qui a été
écrit depuis dix-sept ans, depuis trente, pour savoir combien les droits de
la liberté sont sacrés ! Nous n'avons pas besoin qu'on fasse étalage de
grandes maximes pour saAoir qu'une assemblée doit être libre lorsqu'elle
délibère sur la Constitution ! — Mais cette assemblée serait-elle libre au
milieu des débordements de l'anarchie? Etait-elle donc libre le 15 mai? —
L'était-elle le 28 juin et les jours suivants? Répondez! — Vous dites qu'à
présent l'état de siège peut être levé sans inconvénient. C'est possible ;
mais qui le garantit ? C'est vous, c'est votre sagesse. Eh bien! nous ai-
mons mieux nous en rapporter aux déelnrations du gi^ui'-ral Caviiignac,
596 1853.
dont la loyauté iioixs est connue, et aux lumières des 529 représentants
qui ont approuvé les conclusions du comité de la justice. C'est une fantai-
sie étrange, n'est-ce pas ? mais nous y cédons. Il n'est pas, selon nous, un
seul de ces honorables représentants qui n'eût été heureux de pouvoir vo-
ter immédiatement la levée de l'état de siège, s'ils avaient été complète-
ment rassurés sur la situation du pays. Sont-ils donc des ennemis de la
liberté parce que des factions impitoyables les ont placés sous le joug
d'une nécessité cruelle ? Et leur persuaderez- vous aisément qu'ils soient
moins libres pour discuter sur les bases delà Constitution, parce que lé-
tat de siège se maintient par leur volonté, par leur ordre, pour leur pro-
tection et pour le salut du pays tout entier, que si des bandes désordon-
nées pouvaient venir encore leur apporter des pétitions menaçantes ou en-
vahir en armes l'enceinte législative ? Nous ne condamnons pas, nous, les
scrupules dos quelques hommes appartenant aux opinions modérées ou au
parti légitimiste qui se sont joints aux montagnards dans le vote de sa-
medi ; mais nous disons que le Peiqde français insulte à la vérité et au bon
sens quand il cite les cent quarante représentants qui ont voté avec M.Le-
dru-Rollin comme les seuls amis de la liberté, et nous répétons très lihrc-
vieiU, quoique sous l'empire de l'état de siège, que les affirmations, les dé-
nonciations, les incriminations de la Presse n'ont pas à nos yeux la moin-
dre valeur devant la simple parole du général Cavaignac. »
En 1848, le Siècle pliirnit la Nécessité au-dessus de la Li-
berté; en 18-)2, il place la Liberté au dessus delà Nécessité.
A laquelle de ces tleux époques était-il dans la vérité, à la-
quelle de ces deux épof|ues rendaii-il des services?
XX.
18 juillet 1852.
Le Siècle enlre|)reiid une série d'articles sous ce litre : lf.
PROBLÈME DE LA MisÈKE ; UKiis CCS articles il les relègue h la
tin de sa feuille. Quel plus important sujet peut cependant
occuper plus dignement la première page d'un journal?
Constater la misère est-aisé; le difficile c'est de l'abolir.
Dans une série de lettres adressées à M. Tlu'ers, et publiées
en 1850, nous avons indicpié comment la misère pouvait
être abolie par l'élévation du salaire, et comment Vassis-
tance impuissante pouvail être l'cmplacée par rcmsiirance
efficace.
LA IM{I-:SSI<: SA.NS LA LIBKKTK. ;i<)7
Nuiis e'speruiis que sur la question de la Misère le Siècle
sera moins pusillanime que sur la ([uestiun de l'Impôt, au-
tour de laquelle il eonlinue toujours de tourner. Mille sa-
bords! montez donc une bonne fois à Tabordagc! Uassielte
de hmpôt csl mauvaise; dites donc comment elle serait
bonne! Si elle est une des causes de la misère, dites donc
comment celle cause peut disparaître !
Le Siècle est rédigé en 1852 comme la France était gou-
vernée en juillet 1848 sous M. le général Cavaignac Toutes
les questions posées, aucune question résolue.
XXI.
lit août 1852.
Si ce n'était la date mise en tôle de chaque feuille, on
risquerait souvent de prendre le Siècle pour le Pays, et le
Pays pour le Siècle: ils se ressemblent à prendre l'un
pour la contrefaçon de Fautre. Le Pays d'août 1852 est
exactement décalqué sur le Siècle d'août 1848. Il n'y a qu'un
nom de changé : le nom de Louis-Napoléon à la place de ce-
lui d'Eugène Cavaignac. Même absence de doctrine, même
usage dos mêmes arguments : Le salut du peuple et la né-
cessité ! C'est là ce qui explique pourquoi la Presse d'août
1852, combattant le Pays, ressemble si parfaitement à la
Presse d'août 1848, combattant le Siècle.
On pourrait appeler le Siècle le journal intermittent île la
liberté : un jour il l'affirme, un jour il la nie.
Le Siècle, qui l'a si bien servie, dénonce M. Proudhou
comme l'un des plus redoutables ennemis de celle révo-
lution. En efî'et , M. Proudhon couibat pour la Liberté,
qu'il place au dessus de la Nécessité, tandis que le Siècle
tient toujours pour la Nécessité, qu'il place au dessus de la
Liberté. Dans cet article du 19 août 1852, nous avons re-
connu le Siècledu 21 août 1848, qui approuvaitla suppression
du Picprèsentant du Peuple. C'est à qui sera pape et aura sa
congrégation de Vlndex. Ce n'est pas la Liberté qu'on vise;
c'est rinfaillibililé. M. Proudhon à tort; c'est le Siècle qui a
598 -1858.
l'aisun. C'est ce qui resuite ineontestablemeul de la bulle
signée Léon Piée. Que les lecteurs du Siècle se le tiennent
pour dit, et surtout qu'ils ne se hasardent pas à lire Pécrit
de M. Proudhon ; ils encourraient la même peine que tel
ecclésiastique dans tel diocèse s'il s'avisait de s'abonner à
VUnivers.
Nous comprenons que le Siècle n'aime pas la liberté; car
si le généi'al Cavaignac Teût emporté en décembre 1848.
celui-ci n'eût laissé subsister en France que deux jour-
naux : \e Siècle et le Xational. Tous les autres journaux eus-
sent successivement disparu : Presse, Constitutionnel. Jour-
nal des Débats, Assemblée Nationale. Union. Gazette de
France, etc., etc.
La Gazette de France le reconnaît implicitement en ces
termes :
a Lîi Presse rappelle que, daus ce même mois d'août où nous sommes,
lu Gazette fut suspendue en 1848 par le général Cavaignac. Le fait étaitbou
à noter, et nous remercions la Presse d'en avoir gardé souvenir. Nous non
plus, nous n'avons pas oublié la sympathie que nous i-encontrâmes alors
dans toute la presse indépendante, et l'initiative que prit alors M. de Gi-
rardin contribua beaucoup, nous sommes heureux de le dire ici , à sau\er
la liberté. »
Supprimer tous les journaux et ne laisserque le Siècle et
le National, c^élail en effet, le moyen d'assurer l'élection du
général Cavaignac. Sans la chute de l'état de siège et sans
le rétablissement de la lil)erté de la presse, grâce aux ef-
forts opiniâtres de trois hommes, Crespel de la Touche qui
est mort, Xavier Durrieu qui est à Londres, Victor Hugo
qui est à Jersey, efforts couronnés de succès le 13 octobre
1848, qui eût oser voter le 10 décembre pour Louis-Napo-
léon Bonaparte ?
Si la France est saucée, c'est donc la Liberté qui Ta
sauvée !
Liberté, sois donc rendue à tous ceux ((uionl coniballu
en ton nom, et ne sois jamais ùtée mémo à tes plus impla-
cables ennemis! Ta plus grande force est dans le respect
de toi-même ; dès que tu n'es pas la liberté pour tous, lu
n'es plus la Liberté, lu es la l'oliti([ue, tu es l'Arbili-airc 1
1852.
\:UMON.
\.
H avril 1852.
VUnion relève cette phrase de lu Presse :
<( La République, c'est le droit; la Royauté, c'e.st le fait. »
VUnion reproche à la Presse d'avoir affirmé sans prou-
ver. Que VUtiion prouve donc que la Monarchie, c'est le
droit ! Que VUnion prouve donc que quelques vassaux et
quelques suzerains ont eu le droit, en 987, de lier la France
jusqu'à l'extinction de la maison de Bourbon ou la consom-
mation des siècles! Que VUnion prouve donc que le droit
des héritiers de Hugues Capct a survécu à la Révolution de
1789 et à la Révolution de 1830!
VUnion déclare « qu'il y a et qu'il y aura toujoui's une
maison de Bourbon. » Est-ce que la maison des Stuarts,
qui, elle aussi, a monta sur les échafauds et fut précipitée
dans l'exil, » n'est pas morte et n'est i)as finie, malgré le
magnifique accueil fait à Jacques II par Louis XIV, malgré
la bataille de la Boyne, malgié la France qui reconnut, en
1701, roi d'Angleteri'e le fils de Jacques II, malgré trois ten-
tatives : l'une en 1715, l'autre en 1716, la troisième en 1745,
et enfin, malgré la victoire de Falkirk, où Charles Edouard,
petil-fils de Jacques II, s'avança triomphalement jusqu'à
trente lieues de Londres ?
600 fS5«.
H.
8 avril 1852.
L'Union dcinjinde à la Presse la recette pour conserver la
République ; la recette est fort simple : il suffit de demeu-
rer dans les termes de la Constitution du 14 janvier 1852,
qui a pour base le suffrage universel, et pour faîte le gou-
vernement élu et temporaire. A son tour, la Presse a le
droit, et elle en use, de demander à VUnion sa recette pour
rétablir la Royauté.
Allons, dites-nous donc comment la Royauté se réta-
blira, surtout s'il est vrai, ainsi que l'affirme M. Lauren-
lie dans VUnioti. qu'il n'y ait plus de partis, et qu'il n'y ait
plus ifuc des opinions! Comment la Monarchie de 1830
a-l-clle succédé à la Monarchie de 987? — Par une révolu -
lion. Comment, à son tour, la Monarchie de 1830 est-elle
allée, en 1848, rejoindre dans l'exil la Monarchie de 987? —
Par une révolution. Ce n'est pas volontairement que
CharlesX s'est embarqué pour l'aire place à Louis-Philippe:
ce n'est pas volontairement que Louis-Philippe, à son tour,
s'est embarqué pour faire place à la République.
Ce ne sera pas volonfaii'cment, n'y comptez pas, que le
président de la République s'embarquera pour faire place
à S. M. le roi de France. Expliquez-vous. Souhaitez-vous
donc une nouvelle l'évolution? Espérez-M)us une conspira-
tion? Comptez-vous sur un attentat? Il faudrait cependant
bien en finir avec des phrases creuses telles que C(>lles-ci :
« Nous avons voulu l'union des partis, en ce (ju'ilsonlde
'> vrai, et nous voulons \àpai-v des opinions, en ce qu'elles
« ont déraisonnable: voilii la fusion i)()lili(|ue! voila le
« salut! »
La paix des opinions! Qu'est-ce que cela veut dire sous
la plume d'un rédacteur de journal? C'est une naïveté de
la force de colle recommandation d'uncMuèi'e ;i son fils:
« Mon enfant, J!»ue du tambour, mais ne lais pas de, bruit. »
Si VUnion veut si fermement la ci paix des opinions, » pour-
LA PRliSSIi SANS LA LIBKRTÉ. (iOl
f|uoi donc ['Union cunliiuic-t-elle à paraître? Ne pai-le-
l-elle donc que pour ne rien dire? Eli bien! alors, (ju'ellc
ail la rrancliise de le déclarer à ses abonnés.
IIL
13 avril lH.52.
Les journaux légitimistes n'admettent la liberté et l'im-
punité que pour eux. C'est ce qui résulte de la distinction
suivante établie pai" VUnion :
(! Les journaux qui sèmenl la discorde, les journaux de passion et de
haine, de révolte et de scepticisme , ceux-là ne méritent point le regret ;
qu'ils s'en aillent et qu'ils laissent eu paix la conscience et l'opinion des
peuples. Mais en est-il ainsi des journaux qui appellent les hommes au
respect des lois? Les journaux légitimistes ont pu, comme les autres, par-
ticiper aux passions de la politique ; mais ils ont eu ce grand effet de sau-
ver les principes de société. »
Ces grandes phrases, absolument vides, sont signées
Laurenlie.
Il faudrait cependaiit bien en linir avec les phrases
creuses.
S'il y a des journaux qui « sèment la discorde, » ce sont
ceux-là surtout qui, au lieu (l'accepter franchement le suf-
frage universel, nient ses droits, persistent à placer le ré-
gime héréditaire au-dessus du régime électif, et continuent
a rêver la restauration d'un passé condamné trois fois |)ar
trois révolutions.
Ou la foi monarchique n'existe que dans le langage, ou
elle existe dans le cœur ; si elle existe dans le cœur, elle
ol)lige à tenir la conduite (jue ['Univers déclarait un jour
qu'il tiendrait si une loi civile se trouvait en opposition ma-
nifeste avec sa foi religieuse.
Il n'y a que deux conduites possibles à l'égard des gou-
vernements de fait : ou s'y soustraire, ou s'y soumettre.
S'y soumettre, sans réserves ou sous bénéfice d'améliora-
tions, c'est les reconnaître ; les reconnaître, c'est abandon-
ner et désavouer la théorie erronée des gouvernements de
droit.
mi i85«.
IV.
26 avril 1852.
L'Union pousse un de ces sons plaintifs el inaiticulcsque
l'on appelle, dans les bureaux de ce journal, une Laiiren-
fiade. Point n'est besoin d'ajouter que laurentiade vieni de
Laurentie, comme jérémiade vient de Jérémie.
L'i//i/o/i demande un peu de parlement, un peu de li-
berté, un peu d'autorité. Elle demande ce qu'elle a. Quelle
autorité lui faut-il donc de plus? Quelle liberté avait-on en
avril 1789 qui nous manque en avril 1855? Esl-ce qu'un
Corps législatif qui se réunit tous les ans pour voter le bud-
get ne vaut pas des États-Généraux qui se réunissaient de
cent soixante-quinze ans en cent soixante-quinze ans? Al-
lons donc, monsieur Laurentie, vous reniez le bienheureux
passé que vous adoi'ez ! Soyez conséquent !
27 avril 1852.
L'Union conteste aux préfets Pusage qu'ils font du droit
d'avertissement aux journaux. Cette observation a lieud'e-
tonner de la part de M. Laurentie, cjui doit savoir que, sous
le régime d'autorité, il n'y a pas d'observations à faire. Il n'y
a qu'à obéir; «il n'y a qu'à se taire sans murmurer.» Est-ce
qu'un soldat réprimandé par son chef, celui-ci eùl-il tort el
celui-là eût-il raison, peut hasarder la plus simple justifica-
tion? N'en est-il pas ainsi du matelot, de l'écolier et du
prêtre? Inconséquents défenseurs du régime d'autorité,
sera-ce donc à nous à vous en apprendre les lois ? Com-
ment! voilà quatre années que vous implorez, les mains
jointes, le rétablissement de ce régime; on le rétablit, et
vous ne vous y soumettez qu'en murmuranl.
LA PRESSE SA.NS LA LIBERTE. 603
VL
28 avril 1852.
L'Union, qui voit comme on voit quand on a le vertige,
ose dire que « l'autorité sans la liberté, c'est la force bru-
tale. » Où donc est la liberté du soldat dans un régiment,
du matelot à bord d'un navire, et de l'écolier sur son banc?
En vérité, en vérité-, VUnioii ferait mieux de ne plus pro-
noncer les noms d'autorité et de liberté ; elle ne sait pas ce
(jue veulent dire ces deux mots. Où le pouvoir de comman-
der existe et doit exister, est-ce que jamais la liberté de
désobéir plus ou moins a coexisté et pu coexister?
Vil.
M avril 1852.
Selon {'Union et M. Laurentie :
<i L'unité ne peut se faire que par l'union. »
Selon la Gazette de France et de M. Lourdoueix :
n L'union ne peut se faire que par l'unité. »
Les deux pi'opositions sont également vraies et de la
même force.
Elles rappellent la touchante complainte de M. de La-
l)alisse :
a Un quart d'heure avant sa mort,
» Il était encore en vie. »
Lorsque des phrases si hardies peuvent impunément
s'imprimer, qu'on dise donc que la liberté de la presse, que
la liberté de discussion n'existent pas!
VIIL
3 juin 1852.
Ce qu'on va lire donne la mesure de la profondeur de
VUnion el du plus éiniiKMil de ses rechiclours. M. Liiu-
renlie :
« Voici ce qui arrive ; c'est que la preste de Paris ne pouvant tout dire,
l'opinion s'inquiète et l'imagination s'égare; et il s'ensuit des rumeurs
étranges peu propres à donner de la confiance aux populations et delà sé-
curité aux affaires. La publicité, assurément, a ses inconvénient.'!^ mais le mu-
tisme a ses périls, ne fût-ce que de laisser du crédit aux absurdités et aux
caquctages. »
El ceci s'iiiipriiiK' en France Tan de progrès 1852. le
l®"" juin.
— Jean ! — Monsieur ! — Allez acheter un tamboui'; vous
le porterez rue de Valois, 18; vous le renriettrez à M. Lau-
rentie de ma j)ail, et vous lui direz d'en jouer sans faire de
bruit. —Oui. monsieur.
IX.
ôjuin 1852.
L'Union exhale celle nouvelle plainte :
(( La presse, en quel'iue svrle, n'est libre ipie pour les journauc du (jouverne-
menl. Il en résulte pour nous une situation qu'il nous faut subir, mais
dont nous devons chaque jour faire ressortir aux yeux de nos amis toute
la ditRculté. »
Cette difficulté dont vous paraissez vous [)laindi'e, n'est-ce
pas vous qui l'avez créée en reniant imi)udenunent la li-
berté et en montant à Tassant de la tribune contre la li-
berté de la presse '' Ne \ ous plaignez donc pas, vous n"en
avez pas le droit, ^'ous n'en avez pas le droit, première-
nieul, j)arce qu'après 1848 vous avez été les Judas de la li-
berté (|ui s'était confiée à vous! Vous n'en avez pas le
dioit, deuxièmemenl, pai'ce que, sous la Restauration, la
libci'lé fui non moins élroilenient garrottée qu'elle l'est
aujoiirtriuii ! Vous n'en avez pas le droit, Iroisièmemenl,
[larce (jue le jiremier ade du neveu de Iviuis XVIII, à son
retour en France, serait le lélablissenienl de la censure!
Osez dire le contraire!
LA PRESSE SANS LA LIHEHTÉ. COo
X.
7 juin 1HÔ2.
VUnion, ce j()urn;il qui, (]o juin 1848 h 1852, a déserjé
une il uno loules les liherlés, el qui l'oule aujourd'hui aux
pieds la Révolution du 24 lévrier, portée par lui aux nues.
ose réponflre au Siècle :
« Que le Siècle ne pousse pas plus loin son blâme mérité ; qu'il ne nous
reproche pas, par exemple, d'avoir tenu un autre langage sur sa chère
et immaculée révolution Je Février. Ce serait faillir à la vérité, ce serait ré-
véler une complète ignorance de nos principes, de nos doctrines, des idée~
sans lesquelles ces doctrines et ces principes ne sauraient exister. »
Ouvrez donc votre collection, et vous y lirez ce (yui suil.
Le 2o février, vous disiez :
« L'épée du peuple est rentrée au Iburreau. La grande voix de Ions a
cessé de gronder; la justice de Dieu a achevé soti œuvre. C'est la première
halte après ti'ois jours de lutte ; c'est, après de cruelles angoisses, l'es-
pérance de voir la France, rendue à elle-même, reprendre ses conditions
nécessaires de liberté, d'ordre et de grandeur. La conduite du peuple, après
la victoire, égale son héroïsme pendant le combat. Tant de modération
dans les vingt-quatre heures qui suivent un triomphe complet dispense de
tout éloge. La population de Paris a bien mérité de la France et de l'hu-
manité. »
Le 26 février, vous repreniez :
« La France est le seul parti qui soit debout. Tout ce qui est artificiel
est mort ! Plus de tromperie ! plus de factions ! La France va être appelée à
x\n vaste comice. Tous ceux qui ont une pensée , une intelligence, une
âme libre, vont pouvoir énoncer leur opinion sur la constitution politique
du pays. Nous avions demandé la réforme! elle va se faire. La nation,
consultée, dira son dernier mot. Tout le vœu que nous avons à exprimer,
c'est que ce dernier mot soit la consécration définitive de la liberté hu-
maine dans son acception la plus large et dans ses applications les plus
vraies. »
Le 27 février, vous ajoutiez :
M Cette obstination de Louis-Philippe, cet aveuglement, ce vertige, ces
plans de stratégie savante, formés depuis dix ans, cet emprisonnement de
Paris sous vingt citadelles, ce vaste camp de 70,000 hommes jetés autour
de la cité, ce déploiement d'artillerie, cette défense effrayante et .uéditée,
f)OG IS.Vi.
cette conKiince dans la force matérielle, cette sécurité bravache, cette ma-
jorité inexplicable, ce ministère esclave, tout cela emporté, évanoui en
deux jours, sous la volonté d'une population armée de bâtons, de bou-
teilles ou de balais! Quel sujet de méditation. Nul enseignement n'aura
manqué aux temps présents. Les révolutions ne sont pas seulement des
drames, elles doivent surtout être des levons. »
Le 28 février :
« Non, la société n'est pas constituée, et la partie de la nation qui a le
plus souffert, qui souffre le plus de cet état irrégulier, injuste, impossible,
ce sont les classes laborieuses, c'est le peuple. Une société est-elle consti-
tuée quand le peuple n'y vit pas même de la vie municipale ? Est-elle
constituée quand tous les droits politiques s'y mesurent à la quotité de
l'impôt? Quand, par la détestable assiette de ces droits, nu seul intérêt
domine, celui delà médiocrité? Quand l'administration pénètre jusque
dans le foyer de la famille et s'y fait l'arbitre suprême de tous les be-
soins ? Quand le système tinancier peut n'être réglé que d'après des con-
ditions purement fiscales ? Quand l'impôt n'est établi ni pour favoriser le
travail, ni pour développer le bien-être, ni pour contenir et ranimer le sen-
timent moral du peuple ? Quand la liberté de la religion est 0))primée,
l'autorité du père de famille enchaînée, la puissance de la commune asser-
vie? Quand les citoyens ne peuvent s''associer ni pour l'étude, ni pour l'en •
seignoment, ni pour la charité, ni pour le travail? C'est pour nous une
conviction déjà ancienne et que nous avons souvent exprimée : que le sa-
lut du pays ne peut venir que de la réconciliation des citoyens, du rap-
pi'ochement des idées, de concessions réciproques, d'abandons volontaire.'»
et mutuels ; qu'ainsi on ne constituera rien, on n'organisera rien de bon,
de sage, de durable, que par la liberté. »
Le 2 mars :
« Il y a huit jours aujourd'hui que le peuple de Paris, en armes, ex-
pulsait la famille d'Orléans, et abattait du même coup toutes les concep-
tions intermédiaires qui avaient tenté d'arrêter l'insurrection. Cette révo-
lution fut un miracle. La communauté, la solidarité d'intérêts qui unit
tous les membres de la société franç-aise, ce sentiment ravivé et agrandi
par la majesté ttei circonstances, anime les travailleurs de la commission dit
Luxembourg. La commission du Luxembourg aura bien mérité de la pa-
trie, si elle élabore à l'avance quelques-unes des questions capitales dont
l'étude définitive appartient à l'Assemblée nationale. »
Le 4 mars :
<t Aujourd'hui, la Révolution a payé un juste tribut aux dépouilles des
citoyens morts pour la liberté. Les hommes dévoués au bien public, que
cette révolution a portés au pouvoir, ont conduit le deuil de la France à
travers les flots d'nni> pojnilation enthonsiaste. C'était un noble spectacle.
LA PRESSE SANS LA LIBIÎUTH:. COT
c'était un grand et religieux devoir. Toutes les lettres que nous rece-
vons témoignent de raJiniration et delà gratitude pour les hommes qui se
sont chargés du gouvernement provisoire, dans les conjonctures où Paris
s'est trouvé. »
Le 7 mars :
« La masse du peuple nous connaît et connaît nos amis, autrement que
ne nous connaissait la race d'exploiteurs et de mangeurs qui, depuis 1814,
avait dressé contre nous toutes les lois électorales sans exception. Allons
donc au peuple avec confiance. Nous ne lui apporterons pas des théories,
des utopies et des chimères ; nous lui apporterons la pratique de la fra-
ternité chi'étienne, source réelle des hiens que poursuivent les hommes îîiii-
cères de la République . Fions-nous aux instincts de la nation ; ce n'est pas
elle qui faussera la liberté. »
Cependant VUnion fait entendre ce son plaintif:
iT Le génie expansif de la France est enchaîné. Il n'exerce pins son ac-
tion au delà des frontières, par l'éloquence, par la discussion de la presse,
par les œuvres de la littérature, des arts, de la science. La tribune est
muette et ne passionne plus les peuples par le spectacle de ses grands dé-
bats où la vérité et l'erreur, le droit et l'injustice, l'ordre et l'anarchie, se
livraient ces mémorables batailles de la parole gagnées ou perdues en
France pour l'Europe entière. La polémique, devenue impossible dans la
presse, ne permet pas ce choc fécond d'idées qui a illustré la plume de
Chateaubriand, de Lamennais, de Ronald, de Guizot, de Benjamin Cons-
tant, d'Armand Carrel. u
S'il est vrai que le génie expansif de la France soil com-
primé, à qui la faute, si ce n'est à ceux qui ont voulu la li-
berté pour eux quand ils s'appelaient Berryer, et qui ne
l'ont pas voulue contre eux quand elle s'appelait Proudhon?
Mais que nous parlez-vous, en la vantant et en la regret-
tant, de cette liberté accordée aux uns et refusée aux au-
tres! Est-ce que, sous la Restauration, M. Guizot, profes-
seur d'histoire, ne fut pas destitué? Est-ce que, sous
M. Guizot, M. Lamennais ne fut pas emprisonné ? La belle
liberté, et comme elle vaut bien qu'on en porle le deuil !
XL
4 juillet 1852.
M. Laurentie a la parole. Le célèbre apologiste dt'<. a r'i-
608 1858.
gueurs salutaires, » compare dans VUnion^ qui lui sert de
tribune, la liberté dont la Fi'ance jouit présentement, sous
la République nominale et le régime électif, à la liberté
dont la France jouissait autrefois sous la Monarchie féodale
et le régime héi-édilaire. Si l'on en croyait le docte M. Lau-
rentie. la liberté était moins resti'cinle sous la Monarchie
dont il déplore la chute.
Croyez donc ce que vous dit M. Laurentie!
Ce qu'on va lire est un chapitre retranché, par les cen-
seurs de Louis XIV, d'un livre de morale chrétienne, dû h
M. Antoine Godeau, évèque de Vence et de Digne, l'un des
fondateurs de l'Académie française, et l'un des plus illus-
tres pi'élats du dix-septième siècle :
DE LA BESTITtlTION A LAQUELLE LES ROIS ET LES GRANDS
SONT OBLIGÉS.
« Je sais bien que je vuis toucher une matière fort délicate, et quo je
n'agréerai pas ni aux courtisans ni à quelques nouveaux casuistes qui ne
cherchent qu'à mettre sous la tête des princes des coussinets pour les en-
dormir, mais je crois être obligé de dire la vérité qu'ils dissimulent ; et qui
la dira, si un évêque a peur de la dire ?
n II faut mettre pour un fondement certain, selon l'Evangile, qu'un roi
n'est pas le maîti-e absolu des biens de son peuple, mais le conservateur et
le dispensateur ; qu'il ne peut s'en servir que pour le bien et le salut de
son royaume ; qu'il ne lui est pas permis de le prendre pour l'employer à
des dépenses excessives et tout à fait superflues; qu'il doit garantir ses
.sujets d'oppression, et que s'il la leur fait souffrir, ou s'il permet que ses
officiers la leur fassent endurer, il est obligé de restituer, le mieux qu'il
pourra, les dommages qu'ils ont soufferts.
» Ces maximes ne sont pas selon la politique du temps, mais elles sont
conformes à la loi de nature, et aux bonne? lois de la société civile, et à
rÉcriture-SaintP.
» Les rois ne sont pas de l'imitilulion de la nature; elle nom engendre tous
libres; mais comme les hommes n'étaient pas capables de bien user de
cette liberté, et que les uns opprimaient les autres qui ne pouvaient se dé-
fendre, il a été nécessaire de venir à l'élection d'un particulier que les au-
tres ont chargé de cette défense et du soin public. Ain^i la royauté, dan^
son commencement, vient du choix des peuples. Or, il n'est pas raison-
nable que des hommes aient voulu choisir un d'entre eux pour les oppri-
mer et les tyranniser. Celte royauté, en plusieurs endroits de la terre,
s'est continiu'c par la niêm<! élection, ou ti passé do père eu fils, ce qui est
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. 609
le plus ordinaire ; mais c'a été toujours pour la même fin, qui est le salut
du peuple.
» Il est vrai que peu de rois en ont été soigneux comme ils le devaient
être, et que bientôt ceux qui ont eu entre les mains la puissance souve-
raine en ont abusé, et qu'ils se sont aisément persuadés qu'ils n'étaient
sujets à aucune loi , mais que leur volonté était la règle de la justice ; et
c'est ce qui a fait les tyrans, qui n'ont point d'autres règles de leurs ac-
tions que leur volonté.
» Il y a des peuples plus naturellement disposés à souffrir la tyrannie
que les autres, comme ont été les Orientaux, parmi lesquels les rois ont
traité leurs sujets comme des bêtes. Mais les Occidentaux, et surtout les
Septentrionaux, ne se sont pas sitôt accoutumés à porter le joug , et nous
en voyons encore beaucoup, comme les Anglais, les Danois, les Suédois et
les Polonais, qui retiennent leur ancienne liberté, sinon tout entière, au
moius pour la plus grande partie.
» Les Français, sous les deux premières races, en ont usé de la même
sorte. Ils avaient la gloire d'être plus fidèles à leurs princes qu'aucune au-
tre nation; ils les aimaient avec plus d'ardeur; mais aussi n'étaient-ils
pas des esclaves dévoués à toutes leurs volontés, et qui souffrissent le joug
tel qu'ils eussent voulu le leur imposer ; ils leur obéissaient, mais comme
ceux qui étaient francs; aussi c'avait été leur premier nom, et celui des
Français, qui en vient, signifie la même chose.
» En ces temps-là, ils ne laissaient imposer sur eux que les tributs
dont ils convenaient et demeuraient d'accord; et cela se faisait dans les
Etats-Généraux pour les nécessités de l'Etat, (j'est une vérité de fait dont
tout le monde demeure d'accord. Philippe de Comines dit clairement que
nul prince ?i'tt pouvoir de mettre sur ses sujets un denier, sans octroi et consen-
tement de ceux qui le doivent payer ^ si ce n^est par tyrannie, et quHl est excom-
munié s'il le fait. (Philippe de comines, liv. 5, chap. 17.)
1) Comme les États-Généraux cessèrent de se tenir et que les rois de la
troisième race les appréhendèrent, les parlements, qui s'étaient rendus
fixes, d'ambulatoires qu'ils étaient, les représentèrent, et leur autorité fut
nécessaire pour la véi-ification des nouvelles impositions sur le peuple,
qui est censé y avoir donné son consentement quand les parlements en
ont vérifié l'édit. Mais il faut que le consentement soit libre, et que le
prince laisse une entière liberté d'approuver et de refuser l'édit s'il est
injuste. Autrement, la vérification n'est point libre, et le peuple n'est
censé y consentir, sans quoi le prince ne peut en conscience prendre le bien
public.
» Il faut toutefois excepter certains cas où la nécessité de l'imposition
serait si visible et si pressante qu'il n'y aurait pas lieu à ce peuple de la
refuser, quoiqu'elle n'eût point été vérifiée. C'est l'opinion de tous les ca-
suîstes qui ne sont pas de la cour : ils demeurent d'accord que le prince
ne doit imposer sur ses sujets de nouvelles gabelles que pour lo bien ds
l'Etat ; et que les imposant sans cette raison, il est obligé à reslilulion.
X. :)y
filO 1853.
)) Ler.v raison est Lien évidente : Les- }ticiu (1rs fujols 7i'iip}>nrtiennpnt
pninl an jirinre ; mai^ ih sont à rharpie parlirulier nui les possède à juste li-
tre. Le prince doit les conserver et non les prendre à sa fantaisie ; autre-
ment il n'est plus pasteur, mais il devient un loup qui, au lieu de garder
les brebis, les mange.
» On peut compter neuf causes pour lesquelles un roi peut mettre un
nouveau tribut sur un peuple :
X lo Pour la défense véritable de son royaume ;
j) 2» Pour une guerre juste et raisonnable ;
» 3° Pour payer la rançon d'un prince pris dans une juste guerre; car
si elle était injuste, il devrait se racheter de son patrimoine;
» 4° Pour quelques édifices publics et nécessaires, mais non pas seule-
ment voluptueux et magnifiques ;
» 5° Quand le prince n'a point de patrimoine pour la dépense de sa
maison; mais il faut qu'elle soit raisonnable, dit saint Louis dans son tes-
tament;
» 6° Pour le mariage des fils dit roi ;
» 7° Pour la rançon de ses enfants ;
» 8o Pour satisfaire aux dommages de ceux qui ont sonfVort dans une
guerre injuste ;
» 9° Pour réparer les grands chemins , les ponts et fortifier les
places.
n II y a un contrat réciproque entre le souverain et les sujets; ceux-ci
doivent la fidélité, et celui-là la protection. Il a raison d'exiger d'eux
qu'ils soient fidèles, et c'est une grande infidélité à lui, dit saint Thomas,
de ne leur garder pas la foi. Comme le sujet serait un traître s'il pre-
nait son seigneur et lui faisait quelque mal, ainsi le seigneur proditor eut
[est un traître) s'il fait du mal à sou sujet qu'il n'a pas mérité par quel-
que faute,
» Les païens ont eu le même sentiment, et l'emperetir Julien avait une
si grande horreur de ces impositions faites par violence sur les provinces,
que le préfet Florentins lui ayant donné des avis pour être payé des tri-
buts par des moyens extraordinaires, il dit qu'(7 mourrait plutôt que de le
permettre.
» Je conclus donc que les rois qui mettent des tributs sur leurs peu-
ples, sans nécessité et sans leur consentement, pèchent, et sont obligés à
restitution. »
Ce bel et bon temps où un pieux et siunnt évêque ne
pouvait faire imprimer les pages qu'on vient de lire, est ce-
lui que voudraient ramener l'L7r/o?i, la Gazette de France
et V Assemblée nationale. Non, messieurs, non ; vos efforts
seront vains ; nous ne changerons pas contre le régime que
\()us regi'el!<'Z le r(''gini(> fpic nous avons, si p(Mi en rapijor;
]A PHKftSE SANS I. A [JBI'HTK. G!I
(Iiril s;)i( a\('c les espérances que nous n\ ions ToihUm's sur
l'élection (lu 10 décenibrc 18'i8: devant nous, nous avons
l'avenir, el nous ne lui tournerons pas le dos pour revenir
au passé que \ous voudri(>z ressusciter, l'eine peidue.
XTI.
»; juillet 18ô2.
Ce n'est plus seulement « la liberté d'in)piinier » qui a
été limitée, c'est aussi la « liberté de ti'anscrire, » ainsi ([ue
cela résulte de rarticle suivant du journal \'ll}ion :
« La police de Valence (Drûme) savait, ilepui.s quelques jours, qvie la
lettre écrite par le colonel Charras au préfet du Puy-de-Dôme, p'oiir mo-
tiver son refus de serment, était colportée dans la ville, et que les passions
politiques essayaient d'en tirer parti, et qu"il en était fait des cojiies dans
certains cafés et cabarets, et que même elle avait été lue à haute voix dans
plusieurs réunions. Avant-hier, enfin, elle a procédé à l'arrestation de
deux individus, les sieurs R... et M..., de Valence, soupçonnés d'avoir été
les instruments les plus actif- de cette propagande. »
Tout cela est parfaitement logique, non moins logiciue qu(>
rinterdiction du colportage -appliquée aux dis(\iurs des
membres du Corps législatif. Qu'importe que l'impression
d"un discours ait été autorisée par un vote! Est-ce que ce
vole paralyse la loi? Non. Donc, M. de Moniale mbert est
libre de faire imprimer son discours, mais il n'est pas libre
de le faire distribuer. Il a provoqué et voté la loi sur le col-
portage, il est juste qu'il la subisse. A la condition que la
même loi soit égale pour tous, ce n'est pas nous qui nous
plaindrons jamais qu'elle soit trop sévère. Qu'il n'y ait au-
cune exception : voilà tout ce que nous demandons.
1852.
L'UNIVERS.
12 juin 1832.
En août 1848, M. Eugène Veuillol, représentant VUnivers
et répondant h l'appel de M. Emile de Girardin, qui repré-
sentait la Presse, s'assceiait à la protestation des journa-
listes ; il faisaitphis,il concourait avec M. de La Valette à la
rédaction de cette pièce, et était l'un des cinq membres
désignés à cet effet, ainsi que le constate le procès-verbal
se terminant ainsi :
« M. EMILE DE GIRARDIN Commence pai- dire que si tous les journaux
étaient représentés à la réunion, il n'y aurait pas à hésiter sur le parti à.
prendre. Pour l'honneur de la presse, pour sa propre dignité, plus encore
peut-être que pour sa liberté, il n'y en a qu'un : la suspension volontaire,
le silence absolu !
» Les mêmes objections s'opposent à l'adoption de la seconde proposi-
tion, bien qu'elle ait l'avantage de concilier la dignité de la presse avec le
respect dû aux engagements contractés envers le public et les tiers.
» En conséquence, il se rallie à la troisième proposition, sans toutefois
se faire illusion sur le sort d'une pi-ote,-tation. Ce qu'il veut, c'est que,
pour la dignité de la presse devant l'histoire, au revers de la page qui
proscrit, se trouve la page qui proteste.
» La clôture a été prononcée. Il a été décidé à l'unanimité qu une pro-
testation allait être rédigée par une commission composée des membres du
bureau définitif et de cinq membres de la réunion, qui sont : mm. capo
DE FEUILLIUE. DK T,.V V\I,r.TTr., AT-KICnTMATRlN, PAUL VÉVAT,. EUGÈNE
VEUIIXOT. »
LA PRESSE SANS LA LIIJLIITE. (iLi
En 1849, en 1830 et 1831, la liberté de la presse nVivait
pas d'adversaires plus déclarés que MM. Veuillot et de La
Valette. Eux qui l'avaient si inti'épidement défendue, en
août 1848, quand elle avait été scandaleusement abandon-
née, désertée, trahie par le National^ le Siècle, le Bien pur-
hlic, VUnion, le Journal des Débats et le Constitutionnel, ils
avaient, dès le lendemain du 10 décembre 1848, tourné
leurs armes contre elle. Sous tant de coups réunis et re-
doublés, la liberté de la presse devrait succomber; elle a
succombé, en effet. Qu'est-ce que la liberté de la presse
quand ce n'est plus la liberté des opinions et la guerre aux
abus ?— C'est ce qu'on voit. Les journaux ne sont plus que
des tombeaux ; les partis ne sont plus que des fantômes.
Après avoir ainsi répudié la liberté, VUnivers vient d'en-
courir la censure de M. l'évoque d'Orléans, qui a publié le
mandement dont voici le dispositif :
« Attendu que le journal VUnicers et d'autres journaux, en attaquant
nommément et directement les lustruetions données par nous aux bupé-
l'ieurs, directeurs et professeurs de nos petits séminaires, ont commis un
acte manifeste d'agi-ession et d'usurpation contre notre autorité ;
» Attendu que tolérer une pareille agression et usurpation, ce serait,
eu ce qui nous concerne, admettre et reconnaître, dans l'Eglise, une sorte
de gouvernement eu dehors du Saint-Siège et de l'Épiscopat, un gouverne-
ment laïque ou presbytérien, ce qui serait le renversement des principes
les plus certains et des règles les plus incontestées de la biérarcliie;
» Attendu, en particulier, qu'il est de notre devoir épiscopal de préser-
ver nos séminaires diocésains de l'influence d'un enseignement illégitime
et dangereux ;
» Le saint nom Je Dieu invoqué, et ayant présentes à l'esprit ces gra-
ves et fortes paroles du pape saint Célestin aux évêques des Gaules (1) :
« Si des esprits novateurs sèment la dissension dans vos églises, en soulevant
» des questions indiscrètes, et «i dogmatisant, au mépris de votre autorité, sans
!• que vous y mettiez obstacle, c'est à vous que nous devrons en faire un juste re-
I' proche. 11 est écrit que le disciple n'est pas au-dessus du maître , c'est-à-dire
" que personne ne doit s'arroger le droit d'enseigner, contre le droit de eaux a qui
>i l'enseignement appartient. Je crains que se taire, en pareil cas, ce ne soit conni-
" ver. Timeo ne connivere sil hoc tacere... « '
(1) Célest.pap., 1. Epist. ad Episc. GuU. Concil. Gall. édit. BB. Paris,
1789, col. 427. Cité dans la lettre des archevêques et évêques de France
au pape Grégoire XVI, au sujet dis erreurs de M. de Lamennais et de
ses entreprises confre l'épiïcopat,
611 1859.
*> Avons arrêté et arri-toiis ce qui suit :
ARTICLE FKEMIKK.
» Nous protestons, autant qu'il est en nous, contre les témérités, agres-
sions et usurpations de certains journaux reiiijieux, principalement du
journal VUnivers, en ce qui touche les choses de la religion, les affaires de
l'Église et l'autorité des évêques.
AKTICLE LeDXIÈME.
)' Nous défendons à tous les supérieurs, directeurs et prolesseurs de
nos séminaires diocésains de s'abonner au journal VUnii-ers, et leur en-
joignons de cesser, dès ce jour, la continuation des abonnements déjà
laits.
M Dieu sait avec quelle tristesse de cœur nous avons fait ce que nous
>enous de faire, et combien il nous en a coûté pour prononcer, avec une
si douloureuse sévérité, des noms que nous aurions été heureux de ne re-
dire jamais qu'avec l'accent de la louange et de l'amitié. Mais il n'a pas
dépendu de nous qu'il en fût autrement! On nous a réduit à la triste né-
cessité de défendre des droits sacrés et l'autorité même de notre ministère,
outragé dans ce qui tient le plus à notre cœur sur la terre : l'éducation de
la jeunesse. Puissent du moins ceux qui nous ont attristé ne pas fermer
l'oreille à tant et de si graves avertissements!
» Seigneur Jésus ! vous qui êtes le prince de la paix et le Chef suprême
et immortel de votre Eglise, pacifiez les cœurs, rapprochez les esprits, in-
spirez-leur la modération, la sagesse, l'humilité chrétienne, qui sont les
conditions essentielles du vrai zèle, et qui seules peuvent rendre le dé-
voûment à l'Eglise utile et glorieux !
» Sera notre présent Mandement transmis par notre vicaire-général, ar-
chidiacre d'Orléans, à MM. les supérieurs, directeurs et professeurs de nos
séminaires, et à MM. les rédacteurs en chef du journal VUnivers et du
journal le Mesmijer du Midi.
» Donné à Orléans, en notre palais épiscopal, sous notre seing, notre
sceau et le contre-seing de notre secrétaire-général, le 30 mai 1852, saint
jour de la Pentecôte.
>i FÉLIX, évêque d'Orléans.
» Par mandement de monseigneur,
» RABOTIN, chanoine honoraire, secrétaire-général.»
VUnivcrs no publie pus le mandemenl (pii le rr;i|)pe. Il
n'en dit l'ien. 11 répond à la eensure qui le eondainue \n\v le
silence, (|ui est la eensure delà censure. Il a raison.
Ce mandement atteste que M. Tévèque d'Orléans est en
dissentiment formel avec M. le cardinal Gousset, arche-
vè(|ue de Reims. De ce dissentiment qui éclate comme la
foudre entre deux prélats et qui retombe comme elle sur
LA PRESSE SANS LA LIliEllTE. (jlo
i'i'niccrs. (iiicile coiiclusiuii l'auL-il tirer? — Nous eu lirons
celle conclusion que M. I'é\èque d'Orléans eût mieux fait
(le rél'uler VUuicos que de l'interdire. Gela eût été plus
conforme à ce précepte de Jésus-Christ :
« SI j'ai mal PAKLÉ, KIÎPONDKZ-MOI ; si j'ai BJli.N PAULK, rOCUQCOI
ME KUAFl'JÎZ-VOUS V >^
Toute la loi de la liberté de la presse est dans cet admi-
rable précepte.
Liberté pour tous 1
LUiERTÉ pour VUnicers de tuli duxu. puistpie .\L l'évè(iue
dOrléans a la liberté de tout cotredire.
Ce principe s'applique à tout, et en toutes circonstances
sa supériorité se manifeste sur le principe contraire.
IL
13 juin 1852.
L'Univers prend parti pour le Peuple fribourgeois contre
le Couvernemenl cantonal, pour la Souveraineté contre le
Pouvoir; il est vrai qu'à Fribourg, derrièi'c le peuple, il y a
les jésuites. Peu nous importe, à nous, quelle forme et
quelle couleur de robe porte la lil)erté, si elle est coiffée
d'un bonnet phrygien ou d'une calotte! Est-elle, oui ou
non, la liberté mutuelle ? — Cela nous suffit ; (lu'elle passe !
Liberté en tout et partout, pour tous et conti'c tous.
IlL
30 août 1852.
VUnivers dit, en parlant d'un ouvrage de M. Nicolas, in-
titulé : Du protestantisme et de toutes les hérésies dans leur
rapiwrt avec le socialisme, précédé de Vexamen d'un écrit
de M. Guizot :
« L'cfril de M- (jiuii^ot iloiu il est ici c^ucstion est la préface de» Mcdi-
616 185«.
talions et Éludes momies, daus laquelle l'émineut historien, préoccupé du
péril de la société, invite tous les chrétiens, catholiques et protestants, à
réunir tous leurs efforts contre les erreurs dont l'ensembleforme la grande
hérésie politique et religieuse connue aujourd'hui sous le nom de socia-
lisme. Mais M. Guizot peut prendre avec sa foi des libertés que nous ne
saurions nous permettre avec la nôtre, et l'accord, ou pour mieux dire la
fusion qu'il propose aux catlioliques, loin d'opposer une barrière aux er-
reurs qui l'épouvantent, ne ferait que leur ouvrir entièrement le chemin. »
Ces réflexions de M. Veuillut sont suivies de cette cita-
lion de M. Nicolas ;
(( Le socialhme n'est que le protestantisme contre la société, comme le
protestantisme n'est que le socialisme contre l'Eglise.
» M. Guizot dit, avec un grand sens, que ce n'est que par la soumis-
sion à l'ordre surnaturel que la société pourra être refaite. C'est là une
de ces hautes et simples vérités dont la profession fait d'autant plus hon-
neur à l'âme et au caractère de M. Guizot qu'il les proclame au péril de
la logique de sa doctrine.
» Le protestantisme, en effet, n'est que Tinsoumission à l'ordre surna-
turel, puisqu'il en fait dépendre la notion de cette raison humaine qui
doit s'y soumettre ; il en est, par suite, la négation ; et il devait aboutir
au naturalisme, qui est un des deux grands affluents du socialisme. I,'ex-
position de cette vérité fait l'objet de la première partie de mon travail.
Mais il ne dépend pas de l'homme de se .soustraire à l'ordre surnatu-
rel et de le supprimer. Cet ordre existe ; quoi qu'il fasse, il en est enve-
oppé, il le porte au dedans de lui-même, il le respire, il s'y ment, il en
vit ; en le niant, il ne peut faire qu'une chose : c'est d'en pervertir le rap-
port avec sa nature, et, pour se refuser à correspondre avec lui par le
christianisme, qui en a seul le secret, d'y être pi-écipité par le panthéisme
et le fatalisme; le panthéisme, qni est le second affluent du socialisme,
et qui a été le premier comme il est le dernier mot du protestantisme.
» En cola même j'ai été amené à reconnaître et à montrer que le pro-
testantisme comme hérésie, et par conséquent toute hérésie, était voué,
dès sa naissance et par sa naissance même, au panthéisme et par consé-
quent au COMMUNISME, qui n'est qu'un panthéisme social, comme,le pan-
théisme n'est qu'un communisme religieux ; ce que j'ai démonti'é en fait
par l'examen des principales hérésies qui ont paru dans le monde, et ce
qui s'explique théoriquement de la manière la plus admirable par cette
glorieuse prérogative de la foi catholique d'être la seule voie de communi-
ation avec l'intiui, le seul pont jeté sur l'abime. »
Voilà donc M. Guiz)t accusé cl convaincu de pantiiéisnic.
que disons-nous ?— De socialisme; que disons-nous encore ?
— De communisme.
LA PU ESSE SANS LA LIBERTÉ. (il 7
Que répundra-l-il ? Que pouria-l-il répondre? Qui j)ré-
lend limiter aux autres leur part de liberté ne saurait se
plaindre que les autrcs_Iui limitent la sienne Sous le ré-
gime où chacun se croit infaillible et s'érige en pape, cha-
cun s'expose au risque d"ètre excommunié par un pape
rival, usant du même droit d'infaillibilité.
1852.
LA BOURGEOISIE.
18 avril IHÔ2.
Apivs avoir fléclaré (jue la Bjui'geoisie a ces:-é d'exister
poliliquomcnt. le Pays cheivlie à la ramener en même
Icmp.^; (ju'il constate (jiie « le sutîrage universel a eu pour
» but de replacer la société tout entière dans ses conditions
-» d'unité originelles. ^> Si la B jurgeoisie n'existe plus, poui-
<luoi donc le Pmjs s'adresse-l-il ;i elle? C'est demander son
rhcmin en frappant à la porte dune maison déserte, c'est
perdre son tenjps. Oui. en ellél, devant le siifirage universel,
ce précurseur de rim[>ôl unique, iln"y a plus, en France, de
Bourge(!isie,il n"yaplus (pie des Français: les uns majeurs,
les autres mineurs'; il n'y a plus que des consommateurs :
les uns oisifs, les autres travailleurs. Diminuer le nombre de
ceux (pii consomment sans produire , et augmenter le
nombre de ceux qui produisent en consommant trop peu :
voilà ce que fera tôt ou tard le sull'rage uni\ersel, et en
(juoi il est le poini de départ d'une politique nouvelle! Le
grain est semé, il ny a plus qu'à attendre la récolle.
Le Paijs. <pii jjlace si liaul le suffrage universel, iroublie
([u'un pelil délail, c'esl (pi'il a défendu coiilre la P)'('ssc. et
a pUisieui's reprises, le iiiaiiilieii de la loi du :il mai. (pii
LA MOLHGEOISIE. f.lO
aviiil suh.sliluc ;m suHrniçc universel le suil'rai,'e i-eslu-iiil.
De tous les jimnijuix existiiiits, I;i Pfesse est le seul qui ail
cousliuiiiucMil pi'dicsié cuntre le sull'rage reslreinl et cnn-
staiiunenl maiiUeiui le suflraj^e u!ii\'ei\sel ;i la Iiaiileur où il
a élé replace après le ;> décembre 18-31 .
11.
Ui asril 1852.
Le Siédc se conslilue le déreiiseur de la Bourgeoisie.
Sous le régime de Légalité devant la loi civile et politique,
devant le jury électif et devant Lurne électorale, que veut
dire ce mol : La Bourgeoisie ? Il n'y a plus en France que
des administrateurs et des administrés, des électeurs et des
élus, des riches et des pauvres, des oisifs et des travail-
leurs. Toute autre dénomination est fausse. Sans la fortune,
que devient la noblesse ? Sans l'ordre, que devient la
fortune '?
111.
2 août 1852.
La discussion sur la Bourgeoisie entamée entre le Siéde
et l'Assemblée nationale, discussion dans laquelle sont in
tervenus le Pays et la Gazette de France, se poursuit sans
avancer et sans conclure.
Cela devait être.
La Bourgeoisie, comme la Nol)lesse, n'existe plus, en
France, qu'à l'état de parti déchu : l'une représentant le
privilège du suffrage, le droit d'aînesse électoral ; l'autre
le privilège de la naissance, le droit d'aînesse patrimonial.
La Bourgeoisie, c'était le cens électoral, c'était le droit
de suffrage à Lélat de privilège.
La Bourgeoisie est morte, en France, le jour où le suffrage
universel y est né ; elle est morte comme y mourut, il y a
620 1S5«.
soixjHile ans. la nuljlesse, dans celte fameuse nuit du 4 août
1789 où naquit l'égalité de tous les Français devant la loi,
l'impôt et l'héritage.
Sieyès se demandant : qu'est-ce que le tiers-état ? se
répondait :
« Une loi commune et une représentation commune : voilà ce qui fait
une nation. »
Le suffrage universel, c'est l'unité de nation.
Où la nation est une, il n'y a plus de Noblesse, il n'y a
plus de Bourgeoisie ; il y a des riches qui s'appauvriront par
l'oisiveté et des pauvres qui s'enrichiront par le travail.
Le suffrage universel, c'est le droit d'aînesse acheté par
le peuple au prix de son plat de lentilles; mais patience,
c'est la semence qui précède la moisson : le peuple a semé,
il n'a plus pour récolter qu'à attendre.
LA REVOLUTION DE 1789.
21 avril 1852.
VUnivers met en regard ces deux opinions sur la Révo-
lution de 1789 et la première Assemblée constituante :
OPINION DE M. GTJIZOT.
• Janvier 1852.
« Elle a foulé aux pieds la justice et le bon sens, la morale et la poli-
tique; elle a été en même temps ingrate et insensée ; elle a méconnu et ou-
tragé et les lois éternelles de Dieu, et les conditions vitales de la société,
et tous les bons instincts de ce peuple même au nom de qui elle s'accom-
plissait... Si la révolution ne fut pas maintenue ou ramenée dans la bonne
voie, cène fut la conséquence d'aucune uécestité, d'aucune force insur-
montable, mais la faute de ses auteurs , chefs et soldats, à qui manquè-
rent non les occasions et les moyens, mais les lumières et le courage, le
bon sens et la vertu. »
OPINION DE M. MIGNET.
Avril 1851.
a Aucune Assemblée ne s'est i-endue plus digne du respect et de la re-
connaissance des hommes. Elle a consacré ces belles notions de justice et
de liberté que le dix-huitième siècle avait présentées au monde comme son
droit et qu'elle lui a données comme sa règle. Ce sera sa gloire immor-
telle d'avoir fait entrer dans les lois les principes épars que la raison des
âges avait disséminés dans les livres. Ces principes sont devenus le patri-
moine inaliénable du genre humain. »
Le Constitutionnel, qui ne sait trop ce qu'il faut accepter
et rejeter de l'héritage de 1789, s'en tire en disant « qu'une
» restauration complète du passé ne serait pas sans dangers.»
Une restauration incomplète serait bien plus dangereuse
encore si elle était possible ! On ne (ait pas un vivant avec
la moitié d'un nioi't.
1852.
NI PROSCRIPTIONS NI CONJURATIONS.
I.
2r, avril 18t2.
On accuse de veihalililé ceux qui, voulant ](^règne de la
justice et de la liberté pour tous et contre tous, marchent à
li'ur l)ut, tantôt avec ceux-ci et tantôt avec ceux-là, sans
s'inquiéter de savoir avec qui ils marchent, qui les a quittés
ou qui les a rejoints, et Ton n'accuse pas de versatilité ceux
qui, fidèles aux ]iersonnes ou aux dynasties, sont toujours
pi'èts à leur immoler tous les principes de justice et de li-
berté !
Or, voici en quels termes s'exprimait M. Thieis, dans la
séance du 23 mai's 1831, à l'occasion de la proposition Baude,
laquelle consistait ;i dénationaliser la branche aînée des
Bourbons, en lui appliquant l'article 17 du Code civil, ainsi
c:)ncu : « La qualité de Français se perdra par. . . enfin j)ar
» tout établissement fait, on pays élrani^cr. sans espoir de
» retour. >i
« Je crois qu'il famlrait poser dnnslaloi le principe que la bi'aiiche ainée
des Bourbons ne pourra plus posséder de biens en France , car il est in-
contestable qu'elle en possède, à moins qu'on ne les lui enlève, ce qui
pourrait se faire sans confiscation. (Vives réclamations à droite.) Il n'y
aurait pas de confiscation à l'égard do la maison de Bourbon, parce
qu'elle est linrs iln droit nmimun. (Nouvelles réclamations.) Si elle n'i'tait
pa-^ bors du droit couiniun. vous ne prononceriez pas son eNclusion à per-
NI PROSCRIPTIONS NI CONJURATIONS. (J2:\
pi'-Uiitii du tenitoive frano.'iis. Or, si hs princes iléohus sont hors du droit
commun pour leur liberté individuelle, comment ne seraient-ils pas dans
la même position p:ir rMpprrt à leurs biens? (Mouvements divers.) »
[Moniteur du 25 mars 1831, p. 6lô.)
Lorscpie M. Thi(M-s s'exprimait ainsi, en 1831, assurénienl
il ne prévoyait pas que. vingt années après, en 18-il.
M. Berryer aurait ii défendre les biens de la branche ca-
dette des B.)url)()ns conlre l'application des principes (pii
paraissaient alors, à M. Tliiers. les ]ilus conformes ;i la li-
berté et à la justice.
Cet enseij^nemenl mutuel des réNolutions ne formera-l-il
donc jamais à son école un seul liomme d'Etal qui mette lin
à l'existence des ])artis en les faisant tous* passer sous le
niveau inflexible de la justice absolue !
28 avril 1852.
Nous avons rappelé les paroles de M. Thiers appuyant la
proposition de M. Baude, qui avait p;:,ur but et pour effet de
dénational liier tous les membres de la branche ahiée de la
maison de Bourbon, le roi Charles X, son fils le duc d'An-
goulème, Madame duchesse d'Angouléme, le duc de Bor-
deaux, et sa mère la duchesse de Berry; qu'il nous soit
permis, pour efïjicer la douloureuse impression causée par
ces paroles, d'en citer d'autres marquées au double coin
de la justice et de la liberté, telles que nous les avons tou-
jours comprises, honorées et défendues.
Aujourd'hui, ce n'est pas M. Thiers qui va parler, c'est
M. Pages (de l'Ariège), combattant en ces termes la propo-
sition de M. de Briqueville, d'appliquer à la branche aînée
des Bourbons la peine du bannissement c[u'i1s avaient pro-
noncée contre la famille Bonaparte :
M. PAGES « : Pans la route de l'arbitraire, il faut prendre p;Mrde au
premier pas; c'est le seul qui coûte : lui seul est volontaire ; les autres
«ont ensuite de nécessité. Qu'un note il'oppvi^ .-ion frnjpe un palai- ou lUC
624 i85«.
chaumière, un monarque ou un citoyen, cet acte ne saurait être solitaire;
et lorsqu'on pense sauver le pouvoir par l'injustice, on perd la liberté.
Pour s'opposer à leur retour, la République aussi proscrivit les Bourbons,
et bientôt, sous l'empire de la même terreur, il fallut proscrire ceux qui
les aimaient : le clergé, la noblesse, les émigrés et leurs familles; et bien-
tôt, la terreur croissant encore, il fallut proscriie ceux qui ne les haïs-
saient pas : les fayettistes, les fédéralites, les girondins. Danton fat sus-
pect de pitié et Carnot de royalisme. Lorsque la tyrannie entre dans la
politique, c'est l'Océan qui déborde, et il n'est pas de voix assez puissante
pour lui dire : « Tu n'iras pas plus loin. » (Sensation.)
[Moniteur du 16 novembre 1831.)
Tout le discours de M. Pages (de l'Ariége), est à cette
hauteur. Eh bien ! maintenant que les situations ont changé,
maintenant que la branche cadette partage l'exil de la bran-
che aînée, que l'on compare, en avril 1852, les paroles de
M. Pages prononcées le 15 novembre 1831, à celles de
M.Thiers prononcées le 23 mars de cette même année 1831.
et que l'on dise de quel côté étaient la prévoyance et la vé-
ritable politique.
La véritable politique, ce n'est pas la petite, c/est la
grande, ce n'est pas celle qui est défiante, c'est celle qui
est généreuse.
Les Bourbons de la branche aînée ont mérité leur chute
et le bannissement parce qu'ils ont proscrit la famille Bona-
parte ; les Bourbons de la branche cadette ont mérité leur
sort et leur exil parce qu'ils ont banni à la fois et la famille
Bonaparte et la branche aînée des Bourbons; le Gouverne-
ment provisoire de 1848, continué parla Commission execu-
tive, a mérité l'expiation qu'il subit parce que, sans]droit et
sans justice, il a ajouté, le 25 mai 1848, à la proscription de
la branche aînée des Bourbons et de la famille Bonaparte,
le l)annissement de la famille d Orléans.
On récolte ce qu'on sème; senuv. de la proscription, il
pousseivi de la proscription.
Ce n'est pas moi qui parle ainsi, c'est l'histoire.
C'est l'histoire, cet enseignement mutuel, qui dit à tout
parti, à toute cause f|ui triomphe : —Point de proscriptions !
NI PROSCRIPTIONS NI CONJURATIONS. G2o
m.
Nous venons d'écrire : point de proscriptions.
Maintenant écrivons : point de conjurations.
S'il était vrai qu'il y eût encore des insensés ou des traî-
tres qui méditassent une échauffourée qui serait plus qu'une
folie, qui serait un crime, car elle étendrait la solidarité de
sa tentative jusqu'à ceux qui y seraient restés le plus com-
plètement étrangers et qui l'auraient le plus sévèrement
blâmée, que ces insensés. ou ces traîtres le sachent, la dé-
mocratie, qui représente la liberté dont ils ont déjà tant de
fois compromis la cause, les désavoue et les flétrit !
Elle les appelle, non ses soldats, mais ses ennemis; elle
ne verrait en eux que les agents soldés des partis déchus !
X.
\sm.
L'EMPIRE.
1.
P"- mai 1852.
LiT présidence de la Uépul)lique pour dix ans, voilà ce
que l'on se eontenlait de demander, il y a peu de mois ;
maintenant l'on demande que le titre de Président de la
HépuljJiipie disparaisse, pour faire place au titre d'Emjte-
reur des Français. Dans cette voie on ne s'arrête pas, on ne
pourra pas s'arrêter; dès qu'on aura l'ombre, on voudra, on
devra vouloir la proie.
2 mai 1P52.
Constatons le silence al)Solu que gardent le Constititlio)i-
nel, le Pays, le Siècle, le Journal des Débats, l'Assendilcc na-
tionale, VUnion et la Gazette de France sur les ])rovocations
réitérées et passionnées de journaux auxiiuiMs il ne suffit
pas d'une prorogation de la présidence de la riépvd)!i(|ue
de mai 1852 iv mai 18G2, et d'une dotation annuelle de
1,800,000 fr. élevée à 12 millions.
Ces journaux demandent l'Kmpire; ils le veulent! Si l'on
attend (jue l'i^^mpire ail pris rang parmi les faits acc(.mplis.
L'EMPIRE. 027
il sera Irop tard pour présenior aucune observation, et
toute observation tardive aurait le caractère d'une agres-
sion personnelle. C'est donc maintenant qu'il faut que cha-
cun dise franchement ce qu'il en pense. Se taire, c'est ac-
quiescer par son silence, car c'est laisser monter sans
opposition, sans protestation les voix bruyantes qui s'élè-
vent en faveur de l'Empire. Si ce n'est pas pour dire, à
leurs risques et périls, ce qu'ils pensent, si ce n'est pas
pour avertir, lorsqu'il en est temps encore, pourquoi donc
les journaux continuent-ils de paraître? Où les postes sont
vides on relève les sentinelles. Le lendemain du jour où
l'Empire serait un fait accompli, si la France l'avait accepté,
nous le considérerions comme tel et nous nous y soumet-
trions sans résistance ; mais, jusque-là, nous regarderons
comme un devoir impérieux de conscience et de prévoyance
de jeter le cri d'avertissement de la sentinelle qui veille.
Utile remarque à faire : ceux qui conspirent ne discutent
pas ; ceux qui discutent ne conspirent pas.
La discussion est la seule arme que nous ayons jamais
employée; nous l'appelons se battre à l'arme franche.
— Comment, après avoir tout dit pour empêcher qu'on ne
proclame l'Empire, le lendemain du jour où l'Empire serait
un fait accompli, un gouvernement de fait, vous l'accepte-
riez passivement! quelle inconséquence! Nous reprenons
et nous répondons : C'est précisément parce que nou^ au-
rions dit en vain tout ce qu'il était possible de dire avant.,
qn^après nous accepterions ce que nous n'aurions pu em-
pêcher. Contre un gouvernement qui a succédé à un autre
plus ou moins légitimement, plus ou moins glorieusement,
avec l'assentiment plus ou moins tacite ou plus ou moins
formel d'une nation, qu'y a-t-il à faire? — Trois choses,
toutes trois parfaitement connues ; or, de ces trois choses, il
n'en est aucune à notre usage. Quand la discussion est
close, notre droit est épuisé. Nous ne le poussons pas au-
delà. La violence nous paraît moins sûre que la patience.
Patience et longueur de temps
Font plus qiae force ni que rage.
m 1850.
m.
11 mai 1852.
Depuis que la remise des aigles à Tarmée était annoncée
et fixée au 10 mai, il ne s'était pas écoulé un seul jour où
l'on n'eût affirmé, malgré les dénégations les plus formelles,
que le 10 mai l'Empire serait proclamé, et qu'ainsi dis-
paraîtrait sous TEmpire de fait la Répiil)lique de nom.
Ces affirmations ne se sont pas vérifiées: la Répuhliiiue
nominale existe encore.
Essaiera-t-on de dire que ce qui n'a pas eu lieu le 10 mai
n'est que différé et ajourné au 15 août?
Pourquoi le 15 août plutôt que le 10 mai?
Est-ce vraisemblable?
Non ; le plus sage est donc de s'en tenir au discoui's du
29 mars 1852, où il était dit: Conserconsla République !
Qu'il ne soit plus question de l'Empire.
IV.
15 mai 1852.
Le PayR oxpli(jue ainsi pourquoi l'empire n'est pas fait :
« L'Empire eût été proclamé il y a trois jours , qii'anrions-nous de
plus? un empereur au lieu d'un président, un trône à la place d'un fau-
teuil ! Voilà tout. Aurions-nous un pouvoir plus fort, une autorité plus
concentrée, des institutions mieux réglées? Non. Pourquoi donc l'Empire
aurait -il été fait ? »
Mais comment concilier ce passage parfaitement sensé
avec le passage suivant du môme article :
« L'Empire, s'il se fait un jour, ne peut sortir que du sentiment intime
du pays. Il ne sera jamais un caprice ou une prétention; il sera une né-
cessité ou un résultat légitimé par la volonté nationale, qui légitime tout.
A ce titre, il est permis de prévoir, d'annoncer, de désirer même une éven-
tualité qui est dans tous les esprits. Mais il n'est pas permis de devancer
d'une niiiinte rin'ure de la Nécessité. »
L'EMPIRE. 620
Los deux passages où se (rouvenl ainsi oui el non sonl
signés : A. de La Guéronnière.
Avant M. de La Guéronnière, l'empereur avait dit : Qu'est-
ce que le trône? — Un morceau de bois recouvert d'un
morceau de velours. Il avait ajouté :
« Ce que c'est pourtant qu'un trône et ses poisons ; à peine y est-on
iissis qu'on en ressent la contagion. Les Brunswick , amenés par les idées
libérales, élevés parla volonté du peuple, sont à peine assis, qu'ils ne re-
cherchent que l'arbitraire et la toute-puissance ; il leur faut absolument
rouler dans l'ornière qui a fait culbuter leurs devanciers , et cela parce
qu'ils sont devenus rois ! De même, cette belle tige des Nassau , les pa-
trons, en Europe, d'une noble indépendance, eux dont le libéralisme devait
être dans le sang et jusque dans la moelle de leurs os; ces Nassau, enfin,
qui ne sont qu'à la queue par leur territoire, et qui pourraient se placer à
la tête par leurs doctrines, on vient de les asseoir sur un trône. Eli bien !
vous les verrez infailliblement ne s'occuper que de se rendre ce qu'on ap-
pelle aujourd'hui légitimes ; en prendre les principes, la marche, les tra-
vers, etc. Et moi-même, après tout, ne m'a-t-on pas fait le même repro-
che ? Et peut-être n'est-ce pas sans quelque apparence de raison ; car, en-
fin, peut-être bien des nuances se seront dérobées à moi-même. J'ai pour-
tant déclaré, dans une circonstance solennelle, qu'à mes yeux la souve-
raineté n'était point dans le titre, ni le trône dans l'appareil. »
Quel fruit porteront ces mémorables paroles ?
V.
27 mai 1852.
Si la Fusion se fait, l'Empire se fera; l'un sera la consé-
» quence de l'autre; et si l'Empire se fait, la Fusion ne
» devra l'imputer qu'à elle-même. » Ainsi raisonne le Pays,
sans prendre la peine d'examiner la question de savoir si
précisément ce n'est pas sur cette conséquence, sur cette
probabilité que la Fusion a compté et compte encore pour
sortir du cercle étroit d'une réconciliation de famille, et
donner à un acte privé la valeur et l'importance d'un con-
cert politique.
C'est toujours un mauvais calcul que de supposer l'ineptie
dans ses adversaires, et rarement l'on gagne à les rapetis-
ser aux proportions d'un petit dédain.
630 18S«.
Nous raisonnons autrement que le Pays, cl nous disons :
Si la Fusion est faite, c'est qu'il est dans le jeu de l'Europe
absolutiste que l'Empire se fasse ; or, s'il est dans le jeu de
l'Europe absolutiste et contre-révolutionnaire que l'Empire
se fasse, il est alors incontestablement dans le jeu de la
France démocratique et révolutionnée que l'Empire ne se
fasse pas.
Après?
Fusion dynastique, invoquercz-vous la Coalition étran-
gère ?
Restauration impériale, déchirerez-vous les traités de
1815?
Si la Fusion dynastique n'était que la préface d'une Coa-
lition étrangère, si la Fusion déclarait qu'elle ne s'est faite
qu'afin de rendre à la France les libertés et les garanties
dont celle-ci jouissait avant le 24 février 1848, si la Coalition
déclarait qu'elle ne s'est reformée qu'afin de pouvoir réduire
considérablement l'effectif militaire dont le poids pèse si
lourdement sur tous les peuples, réduction qui ne saurait
avoir lieu qu'en rétablissant entre tous les gouvernements
l'unité de principe et la communauté d'origine, quelles
bonnes raisons contraires le journal le Pays aurait-il à allé-
guer, et derrière quels motifs et quels intérêts l'Empire
menacé pourrait-il se retrancher sûrement? A quelles idées,
à quelles passions, à quels mobiles, enfin, pourrait-il faire
appel avec la certitude d'être entendu et soutenu? Le Pays
s'est-il posé cette question ? l'a-t-il examinée ? l'a-t-il
creusée ?
Ce sont les illusions qu'on accueille.
Le 20 mai 1815, le duc de Wellington écrivait à Blucher :
« L'établissement de tout autre gouvernement (que les Bourbons légi-
times), soit dans la personne du duc d'Orléans, soit d'une régence au nom
du jeune Napoléon ou de tout autre personnage, ou bien d'une républi-
que," doit conduire au « maintien d'un grand Etat militaire qui serait la
ruine de tous les gouvernements d'Europe.» [Recueil de dépêches, W 9i0.) (1).
Si le même langage était lenu vl qu"à l'appui de ce lan-
{l) Histoire de la Restauration^ par M. de Vaulabelle, t. III.
L'EMPIRE. G;J1
gage un fît le relevé et le compte de ce que, depuis 1830,
ont coûté de milliards, à tous les peuples de l'Europe, la
paix armée et la défiance internationale, qu'y aurait-il à ré-
pondre et que répondrait le journal le Pays?
Qu'il nous en croie : les ennemis le plus à redouter ne
sont jamais ceux qu'on s'apprête à combattre; ce sont les
illusions par lesquelles on se laisse aveugler. Ce sont elles
qui égarent les gouvernements et les peuples, les partis et
les hommes. Ce sont elles qui ont préparé l'élection du 10
décembre 1848 par la Constitution du 4 novembre; ce sont
elles qui ont préparé l'acte du 2 décembre 1851 par la loi du
31 mai 1850.
Il ne faut donc pas s'abuser ; or, ce serait s'abuser que de
croire que si la Fusion est faite ou près de l'être, elle s'est
accomplie ou s'accomplira comme un acte isolé et sans le
concours d'une haute pression. Comment le croire, lorsque
cette haute pression ne se donne même pas la peine de se
dissimuler? Ce serait encore s'abuser que de s'imaginer que
la Fusion et la Coalition se donnant fraternellement la main
parleraient à la France un langage qui blesserait ses sus-
ceptibilités ; non, c'est à ses intérêts qu'on s'adresserait; le
langage qu'on tiendrait serait celui de la conciliation non de
la menace, de la paix non de la guerre, de la liberté non de
la tyrannie. Les gouvernements éviteraient de parler d'eux;
ils se relégueraient dans l'ombre ; ils ne parleraient que des
peuples, et ce serait sur eux qu'ils feraient habilement
rayonner toute la lumière.
On doit s'y attendre, conséquemment s'y préparer.
Le plus sûr moyen de déjouer cette manœuvre, renou-
velée de 1813, c'est de ne fournir à l'Europe contre-révolu-
tionnaire aucun prétexte de se venger sur la révolution de
1848 de la révolution de 1789.
183^.
LE SUPPLICE DE LA FPxANGE.
li II est plus facile d'établir une république sans anar-
chie qu'une monarchie sans despotisme.
I) La nation française est la plus facile à gouverner
quand on ne la prend pas a rebours. »
l'empekeur napoléon.
" L'élection et l'hérédité se sont, depuis des sibeles,
disputé le pouvoir. »
L.-N. BONAPARTE.
2 mai 1852.
Le supplice de la France, supplice mortel, c'est d'èlre ti-
rée en tous sens :
Par deux formes de gouvernement diamétralement op-
posées ;
Par trois dynasties obstinément rivales ;
Par quatre partis également exclusifs dont chacun a deux
tendances inverses.
Les deux formes de gouvernement diamétralement oppo-
sées sont :
L'hérédité : — tous irrévocablement gouvernés par wn;
L'élection : — un périodiquement nommé par tous.
Les trois dynasties obstinément rivales rangées par ordre
chronologique, sont :
La famille des Bourbons, qui représente la souveraineté
féodale ;
La famille des Bonapartes, qui représente la souveraineté
nationale ;
LE SUPPLICE DE LA FRANCE. G33
La famille d'Orléans, qui représente la souveraineté mixte .
Chacune de ces trois dynasties a son parti également ex-
clusif :
Le parti légitimiste , qui repose sur le droit exceptionnel
de naissance, sur la conquête, sur l'aristocratie héréditaire;
Le parti impérialiste , qui repose sur le droit universel de
suffrage, sur le prestige, sur la démocratie souveraine ;
Le parti orléaniste, qui repose sur le droit restreint d'é-
lection, sur l'épargne, sur la bourgeoisie prépondérante.
A ces trois partis dynastiques il faut ajouter le parti répu-
blicain , qui repousse l'hérédité du pouvoir sous toutes les
formes et sous tous les noms : monarchie féodale, monar-
chie populaire, monarchie constitutionnelle.
Chacun de ces quatre partis à deux tendances inverses :
Légitimistes voulant l'autorité absolue ;
Légitimistes admettant la liberté limitée ;
Impérialistes admettant la liberté limitée;
Impérialiste voulant l'autorité absolue ;
Orléaniste voulant la liberté stationnaire ;
Orléanistes admettant la liberté progressive ;
Républicains admettant, avant tout, la liberté ;
Républicains voulant, avant tout, la dictature.
Telle est la situation de la France , en l'an de révolu-
tion 1852.
Voici par quel supplice cette grande nation est condam-
née à périr si une main ferme ne se hâte de l'y soustraire !
Le moyen de l'y soustraire, c'est d'abolir les partis. Le
moyen de les abolir, c'est de rentrer dans les principes pour
n'en plus sortir.
Il faut opter définitivement entre ces deux formes de gou-
vernement, dont l'une exclut l'autre logiquement : — l'hé-
rédité ou l'élection.
Logiquement, il ne peut pas plus y avoir deux héritiers
d'une couronne indivisible que deux élus du suffrage uni-
versel.
Le prince Louis-Napoléon Bonaparte, héritier de l'empe-
reur Napoléon, n'a pas plus de droits à la couronne reven-
634 flS.î-<g.
diquéo par le comte de Chambord, héritier de Gluirles X et
descendant de Hugues Gapet, que le général Gavaignac,
qui a réuni , le 10 décembre 1848, quinze cent mille voix,
n'a de droits à la présidence de la République, occupée par
M. Louis-Napoléon Bonaparte.
Le général Gavaignac est, relativement à M. Louis-Napo-
léon Bonaparte, élu du suffrage universel, ce que le prince
Louis-Napoléon Bonaparte est relativement au comte de
Chambord comme héritier de la couronne indivisible.
En matière d'hérédité royale, le droit est au premier qui
a hérité ; en matière d'élection nationale, le droit est au
dernier qui a été élu.
L'hérédité n'est pas et ne saurait être une question de
nonil)re.
L'hérédité est un pi'incipe inilexible; il peut être brisé, il
ne peut être ployé; il ne peut disparaître qu'absorbé par
le principe supérieur.
Le principe supérieur à Thérédité, c'est Téleclion.
Chacun de ces deux principes a la loi d'existence qui lui
est propre; ainsi Félection ne peut pas plus se léguer que
l'hérédité ne peut se mettre aux voix.
Le prince Louis-Napoléon Bonaparte, posant la couronne
sur sa tète , ou laissant entrevoir qu'il pourra un jour l'y
poser, entretient les espérances et légitime les prétentions
des deux dynasties rivales.
M. Louis-Napoléon Bonaparte, mettant son honneur à
fonder le régime électif en France, brise le trident monar-
chique, supprime d'un seul coup trois partis rivaux et ab-
sorbe le principe inférieur.
C'est le moins qu'il (l(!i\e au suffrage universel, qui l'a
rappelé de l'exil et (jui lui a fait une position uni([ue dans le
monde entier.
Alors il n'y aurait plus, en Fiance, qu'un seul ])rincipe,
l'élection ; alors le suffrage universel ne larderait ])as à
passer son niveau sur les dynasties , et à fonder l'unité de
partis, connue la l'oyaulé séculaire a (ini jiar passer le sien
sur l(>s suzerainetés, et à fonder Punité de territoires; alors
LE SUPPLICE DE LA FRANCE. 035
il n'y aurait pins que ces deux tendances, ce flux el ce re-
flux de l'espril humain , qui existent en Angleterre, où ils
se nomment vvhigs et tories, et aux Etats-Unis, où ils s'ap-
pellent whigs et radicaux.
Toute autre politique, toute autre conduite aura pour el-
fet de prolonger le supplice de la France, et tle la conduire
soit à la ruine pai- la guerre, soit à la décadence par la dis-
corde.
Lorsque je parle ainsi, je ne suis pas, ou du moins je ne
devrais pas être suspect, car si, logiquement et patrioti-
quement, je considère connne un devoir de dire, avant que
la résurrection de l'empire soit un fait accompli, tout ce qui
peut prévenir cette faute et écarter ce péril, rétrospective-
ment et personnellement, je n'ai aucun motif particulier de
vouloir à tout prix le maintien de la République.
On le sait : je n'étais pas républicain le 24 février, et les
républicains de la veille ne m'ont pas tenu plus de compte
de mes efforts pour essayer de les relever, en 1849, que de
mes avertissements pour les empêcher de tomber en 1848.
Quand je me suis rallié à la République, je m'y suis rallié
sans entraînement, sans illusion, et déterminé par les
mêmes motifs que ceux exposés en ces termes par M. de
Lamartine dans le préambule de VHistoire de la Restau-
ration :
« La seconde République est née. C'est pendant une lon-
» gue période au moins la seule base qui puisse rallier et
y> porter le peuple. Les monarchies se sont écroulées tour à
» tour sur lui, quelles que fussent les modifications qu'elles
» eussent essayé de faire à leurs principes pour vivre. Les
» dynasties, en guerres civiles pour le trône, ne sont plus
» elles-mêmes que des occasions et des causes de guerres
» civiles entre leurs partisans dans la nation. Les droits à la
» couronne sont devenus des factions. La nation seule est
y> unie, ses prétendants sont divisés. Le pays seul peut régner.
» Il y a de plus h faire, pour la défense des fondements
» de la société, de ces eftbrts qui veulent la force et l'unani-
» mité d'un peuple. Enfin, il y a à opérer dans ses lois, dans
636 1853.
» ses idées, dans ses rapports de classe à classe, dans sa rc-
» ligion légale, dans son enseignement, dans sa philosophie,
» dans ses mœurs, des transformations énergiques que la
» main d'aucune monarchie n'est assez forte et assez dé-
» vouée pour accomplir.
» Les révolutions se font par les républiques. C'est le
» gouvernement des peuples debout dans leurs grandes cx-
» périences sur eux-mêmes. Ce siècle a de trop grandes
» choses à faire et de trop grosses questions de civilisation
» et de religion à remuer pour ne pas rester longtemps, ou
» pour ne pas revenir souvent en république. Je suis donc
» républicain par intelligence des choses qui doivent naître
» et par dévoùment à l'ordre de mon temps.
» Sans me dissimuler aucun des inconvénients de la dé-
» mocratie, je crois qu'il faut les accepter héroïquement pour
» tâche. Elle est l'instrument qui blesse et qui l)rise la main
» de l'homme d'Etat, mais elle est l'instrument des grandes
» choseç. Il faut renoncer aux grandes choses, il faut se re-
» coucher dans le lit des habitudes et des préjugés, ou il faut
» hasarder la République. »
Je suis donc aussi désintéressé qu'on peut l'être dans !a
question qui se débat entre la République nominale et
l'Empire restauré.
Si j'insiste ilérativement, c'est que je ne vois pas d'autre
moyen que celui que j'indique pour clore la périodicité des
révolutions et dissoudre les partis sans que l'un prosci'ive
les autres, et que tous, moins le dernier, s'exterminent ré-
ciproquement et successivement; c'est que le sort des mal-
heureux qui ne peuvent consommer qu'autant qu'ils peu-
vent travailler a toujours été la première de mes préoccu-
pations.
Une récolte insuffisante, comme en 1847, une complica-
tion extérieure , comme en 1840, peuvent survenir ; si de
telles épreuves, qu'on doit prévoir pour les atténuer, sinon
pour les prévenir , si de telles épreuves étaient encore ré-
servées à la France, ces épreuves seraient d'autant plus
liéiiiblcs et j^ius |)érilieuses à traverser qu'elles la trouve-
LE SUPPLICE DE LA FRANCE. 037
rai(Mil plus afTaiblie par des divisions intestines, par trois
dynasties rivales et par quatre partis exelusifs.
Ce que lisait, le 26 janvier 1844, M. Hébert, à la tribune
de la Chambre des députés, ne doit pas être oublié! (1)
Manifeste est rinipossibilité de mettre d'accord les partis
dynastiques que trois révolutions ont l'ait naître. Une révo-
lution de plus n'en supprimerait aucun ; une restauration
nouvelle les laisserait tous subsister; le suffrage universel
offie seul un moyen de les absorber dans sa masse ; mais
c'est à la condition expresse que l'élection restera l'élec-
tion, et n"aspirera pas à se transformer en hérédité qui la
dénaturerait. Que l'Élu de sept millions de voix se contente
du litre électif dont il est redevable au suffrage universel,
qu'il ne subsiste plus de doutes à cet égard, qu'il impose
silence à d'imprudents journaux, et l'urne électorale ne
lardera pas à devenir l'urne cinéraire des partis.
Leur fin méritée sera l'heureux terme du long supplice
de la France !
(1) Le 26 janvier 1844, ]M. Hébert, soutenant le paragraphe de l'adresse
relatif à la flétrissure des visiteurs de Belgrave-Square, et voulant donner
une preuve de l'esprit qui anime les légitimistes , lit l'extrait suivant du
Journal militaire d'un chef de l'Ouest, contenant la vie de Madame en Vendée,
par le baron de Cliarette, publié en 1842 :
" Un ordre arriva aux provinces de VOuest de prendre les armes; le moment
était habilement clioisi, le choléra vexait d'éclater et répandait partout la
TERREUR. Le premier ministre, Casimir Pe'rier, e'tait frappé par la maladie; choisir
ce moment favorable pour agir, ce n'était pas spéculer sur la misère publique,
mais SDR les embarras du gouvernement. >'
1852.
[A FRANGE ACCUSEE PAR M. GUIZUT.
2 mai 1852.
L'événement du jour est le discours prononcé par M. Gui-
zot dans la réunion annuelle de la Société pour l'encourage-
ment de l'mslruction primaire parmi les protestants de
France. On peut dire des discours de M. Guizot que c'est
l'impuissance des actes élevée à la plus haute puissance des
mots. M. Guizot accusant la France d'avoir abusé de tout,
delà civilisation, de la liberté, tlu bonheur, du progrès, de
l'espérance, c'est la fable du mulet accusant la jument d'ê-
tre infidèle.
Monsieur, vous avez été ministre du 29 octobre 1840 au 24
février 1848. De ces sept années et de ces quatre mois, qu'a-
vez-vous fait? De quoi les avez-vous remplis? De quels
l)rogrès vous sont redevables la civilisation et la liberté?
i'endant les sept années de votre ministère, la suppression
du certificat d'études a passé pour une question immense,'
pour une question insoluble. Par cette question que vous
avez laissée en suspens, on peut juger de toutes les autres
questions et de votre aptitude à les résoudre. Les mauvais
tuteurs accusent toujours leurs pupilles.
Ouvrez le tome II des œuvRES de m. l.-n. Bonaparte, vous
LA FRANCE ACCUSEE PAR M. GUIZOT. G30
y lirez, page 107, (jue Jacques II, dans ses mémoires, nom-
mait l'Angleterre : une nation empoisonnée.
« Supposons, enfin, qu'au lieu d'assurer la cause de la Révolution de
1688, il l'eût trahie ; qu'au lieu de relever le nom anglais, il l'eût avili;
qu'au lieu de soulager le peuple, il l'eût accablé d'impôts, sans augmen-
ter ni sa gloire, ni son commerce, ni son industrie; qu'il eût restreint la
liberté sans même garantir l'ordre public. Certes, une nouvelle révolution
serait devenue une impérieuse nécessité. Car les sociétés ne subissent pas
ces bouleversements qui compromettent souvent leur existence pour chan-
ger de chef seulement ; elles s'ébranlent pour changer de système, pour
guérir leurs souffrances; elles réclament impérieusement le prix de leurs
efforts , et ne se calment que lorsqu'elles l'ont obtenu
» Guillaume III satisfit aux exigences do son époque et rétablit la tran-
quillité publique; mais, s'il eût suivi la politique des Stuarts, il eût été
renversé, et les ennemis de la nation anglaise, en voyant encore de nou-
veaux besoins de changement, eussent accusé le peuple d'inconséquence et
de légèreté, au lieu d'accuser les gouvernements d'aveuglement et de per-
fidie; ils eussent dit que l'Angleterre était une nation ingouvernable;
ils l'eussent appelée, comme Jacques II la nomma dans ses Mémoires, une
NATION EMPOISONNÉE. »
Si l'Angleterre, sous Jacques II, était une nation empoi-
sonnée, comment, depuis, a-t-elle cessé de l'être ?
Lisez l'ouvrage intitulé : les hommes d'état sous la res-
tauration D'ANGLETERRE, OU le xMiRoiR, par T.-B. Macaulcy,
traduit par M. Maurice Mervoyer, et vous y trouverez, cha-
pitre 11, page 72, ce qui suit :
« Il n'y eut guère de rang ou de profession qui échappât à la conta-
gion de l'immoralité dominante ; mais les hommes qui faisaient leur mé-
tier de la politique étaient peut-être la partie la plus corrompue de cette
société dégradée ; car ils étaient exposés non seulement aux influences dé-
létères qui minaient la société en général, mais encore à une influence
particulière de la plus maligne espèce. Leur caractère s'était formé au fré-
quent spectacle de révolutions et de contre-révolutions violentes. Dans le
cours d'un petit nombre d'années, ils avaient vu le régime ecclésiastique
de leur pays changer coup sur coup; ils avaient vu une Église épiscopale
persécuter les Puritains, une Église puritaine per.sécuter les Épiscopaux,
puis une Église épiscopnle persécuter de nouveau les Puritains. Ils avaient
vu la monarchie héréditaire abolie et restaurée. Ils avaient vu le Long-
Parlement trois fois tout-puissant dans l'État, et trois fois dissous au mi-
lieu des imprécations et des huées de la multitude. Ils avaient vu une
nouvelle dynastie élevée rapidement au fait de la puissance et de la gloire,
puis précipitée du trône sans résistance. Ils avaient vu un système repré-
640 1853. '
sentatif de nouvelle invention mis à l'essai, puis abandonné. Ils avaient vu
une nouvelle chambre des lords créée et dispersée. Ils avaient vu des pro-
priétés en quantité immense transférées violemment des Cavaliers aux
Roundheads et des Roundhcads aux Cavaliers. Durant le cours de ces évé-
nements, l'homme qui n'était point prêt à changer avec la fortune de cha-
que matin ne pouvait se promettre aucun succès de ses efforts dans l'arène
politique. Ce n'était que dans la retraite qu'on pouvait conserver longtemps
le caractère de républicain ou de royaliste constant. Quiconque, dans de
pareils temps, veut absolument arriver aux hauts emplois de l'Etat, doit
renoncer à toute idée de principe. Au lieu de se poser comme invariable
au milieu d'interminables changements, il doit toujours être à l'affût des
indices précurseurs de la réaction. Il lui faut saisir le moment précis de
délerter le parti qui va tomber. Après s'être montré le champion ardent
d'une faction au moment de sa toute-puissance, il faut qu'il s'en dégage
tout à coup aux premières difficultés naissantes, puis qu'il l'attaque, qu'il
la persécute, et qu'il entre dans une nouvelle carrière de pouvoir en com-
pagnie de ses nouveaux associés. Sa position développe naturellement en
lui au plus haut degré un genre particulier de talents et de vices. Il de-
vient prompt observateur et fécond en stratagèmes. Il prend sans effort le
ton de toute secte ou de tout parti qu'il rencontre sur sa route. Il dis •
cerne les indices des temps avec une sagacité qui paraît merveilleuse à la
multitude, sagacité assez semblable à celle qui met un vieux agent de po-
lice sur la piste des plus faibles indications du crime, ou à celle qui guide
le guerrier Moliawk à travers les bois sur la trace de son ennemi. Mais
nous ne rencontrerons que bien rarement chez un homme d'Etat élevé à
une telle école l'intégrité, la constance, ou aucune autre des nobles vertus
qui ont la vérité pour mère. Il n'a foi en aucune doctrine ; il n'a de zèle
pour aucune cause. Il a vu tant d'anciennes institutions emportées par
l'orage, qu'il n'a pas de respect pour la prescription. Il a vu tant de nou-
velles institutions dont on s'était promis merveille, ne produire que décep-
tion et désappointement, qu'il n'a nul espoir d'un avenir meilleur. Il prend
également à dédain la résistance des conservateurs et les efforts des ré-
formateurs. Il n'est rien dans l'État qu'il ne soit prêt à défendre ou à at-
taquer sans scrupule comme sans honte. La fidélité aux principes et aux
amitiés n'est, à ses yeux, qu'absurdité, que travers. La politique est pour
lui, non une science qui a pour objet le bonheur de l'humanité, mais un
jeu fiévreux de chance et d'adresse, où im joueur nerveux peut gagner
un domaine, un duché, un royaume même, et où un seul mouvement té-
méraire peut conduire à la perte delà fortune et de la vie. L'ambition, qui,
dans des temps et chez des hommes meilleurs, est presque une vertu, dé-
nuée chez lui de tout sentiment élevé et philanthropique, n'est plus qu'une
cupidité égo'iste aussi dégradante que l'avarice. Parmi les hommes d'Etat
qui, depuis la Restauration jusqu'à l'avènement de la maison de Hanovre,
se trouvèrent à la tête des grands partis de l'Etat, on en rencontre bien
peu qui ne se soient pas souillés parce que nous qualifuM-ions aujonrd'liui
LA FRANCI-: ACCUSEE PAU M. GUIZOT. G41
de perfidie ou de corruption révoltante. On pent dire sans exagc'rer que, si
les diplomates les moins couscieucieiix qui ont pris part aux affaires de
notre temps étaient jugi'-s par le critérium qui était à lami'de dans la der-
nière partie du dix-septième siècle, ils mériteraient d'être regardés comme
des hommes scrupuleux et dé-intéréssés. »
Après avoir lu cela, coiUinuera-l-on toujours à accuser la
France et à prétendre qu'il ne faut pas la comparer à l'An-
gleterre? Que la liberté qui est possible en Angleterre n'est
pas possible en France? Est-ce que la liberté n'est pas un
pain dont tous les peuples civilisés ont également besoin?
La liberté est l'échelle sur laquelle se mesure le degré de
civilisation. C'est à la plénitude de la liberté dont ils jouis-
sent que les États-Unis d'Amérique doivent la rapidité de
leur fortune. La liberté est à la richesse ce que le multipli-
cateur est au multiplicande.
8 juin 1852.
Nouveau discours de M. Guizot ; il n'y a de digne de men-
tion dans ce discours qu'une phrase-, et dans cette phrase
qu'un mot, le mot « noN^EUii, « ainsi placé : « J'ai eu I'hon-
» NELRde tomber le premier dans le désastre de mon pays.»
L'hokneur d'avoir fait crouler un trône et une dynastie, dy-
nastie qui régnerait encore, trône qui ne se fût pas écroulé
si vous vi^us fussiez rcln-é quand I'bonxelr vous le com-
mandait non moins impérieusement que la prévoyance.
Quel honneur ! Mais la France n'est plus dupe des grands
mots ; elle ne laissera pas passer celui-là. Ce que lui a coûté
IS'iS, c'est M. Guizot qui en est la cause, comme M. Thiers
est la cause de ce que 1840 a coûté au budget et aux con-
tribuables.
1852.
L^ÉCOLE DU PASSE.
4 mai 1852.
L'un des travers des gens de ce temps, où tout ce qui
s'élève est fils de ses œuvres, c'est de vouloir être, non le
fils de son père, mais le fils de son trisaïeul. Peut-être est-
ce une manière de se faire accroire à soi-même qu'on a eu
des ancêtres? On saute ainsi à pieds joints par-dessus trois
générations ; on se vieillit d'un siècle ; on se transporte en
1744, époque à laquelle M"® Poisson, fille d'un boucher des
Invalides, devint, par la grâce du roi, marquise de Pompa -
dour. Tentures, étoffes, meubles, toilette, porcelaines, ca-
dres, tableaux, miroirs, vaisselle, enfin tout ce qu'on a, tout
ce dont on se sert, est du plus pur Louis XV. Ces parvenus
du passé ne supportent et ne trouvent bien que ce qui date
de ce bienheureux règne, où le roi et la cour spéculaient
sur la famine et la faim du peuple. Ces marquis de l'ana-
chronisme n'ont pas d'assez gros mots contre la liberté et
point d'assez joyeux propos contre le progrès. Qu'est-ce que
c'est que cela?... Le Progrès! la Liberté!! Cela n'existe
pas, mon cher, ou, si cela existe, cela ne doit plus exister.
Le plus spirituel de ces anachronismes vivants est assu-
iément M. Nestor Roqueplan, directeur de l'Académie na-
tionale de Musique et Tun dos chels de V École du passé.
Mais pourquoi, ici, le non) de M. Nestor Roqueplan? —
C'est que ce grand nciratciir du progrès \\o\\l d'éciire et de
I/ECOLE DU PASSE. C43
signer une lettre où il lui rend, ô force suprême des choses !
le plus éclatant hommage. A propos de quoi donc ?— A
propos de la représentation du Juif-Errant. Eh! qui le
croirait? c'est le Constitutionnel qui a inséré cette lettre pi-
quante où se trouve cet arrêt du passé :
« Il y a environ vingt-cinq ou trente ans , les étalages des marchands
de gravures contenaient une lithographie représentant un gros monsieur
portant sur le ventre et battant une grosse caisse, agitant avec les mou-
vements de la tête plusieurs drapeaux chinois, et par le choc de ses genoux
un appareil compliqué de cymbales et de timbres. Ce monsieur, c'était
Rossini; on disait de Rossini, parce qu'il avait tisé plus largement des
instruments éclatants, que sa musique faisait trop de bruit, comme on l'a-
vait dit dans le dernier siècle de toutes les musiques qui avaient remplacé
les dix- huit violons de la chambre de Louis XIV. Il n'y a pas de règles
fixes pour l'intensité des sons. Cela me paraît être une question de goût
et de temps : il faut bien remarquer que, dans chaque époque, tous les dé-
tails de mœurs arrivent à s'équilibrer, à prendre un niveau commun.
Est-C3 que l'éclairage de nos maisons et de nos lieux publics n'est pas
vingt fois plus brillant qu'il y a soixante ans? On a dû dire de la pre-
mière lampe Carcel : Cela éclaire trop ! On a dû le dire du premier bec de
gaz. On a dit certainement en Egypte, en voyant la première pyramide :
C'est trop haut !
» L'agrandissement est une des formes du progrès. Nous avons vu s a-
loiiger les journaux, s'élargir nos trottoirs, le gaz égaler le soleil, les che-
mins de fer centupler la vitesse, les télégraphes lutter avec la parole ;
nous avons des magasins plus grands que des casernes, nos armées sont
nombreuses comme des peuples : c'est un paroxysme général qui aveugle-
rait, étourdirait, tuerait raide un ancien bourgeois qu'on ressusciterait
pour le régaler des bienfaits de la civilisation moderne. Qu'on en revienne
au format du Journal des Débats en 1^12, aux petites rues de la Cité, à la
chandelle, aux pataches et aux coucous, aux boutiques des piliers des
halles, que les armées soient réduites à l'effectif de la campagne du ma-
réchal de Saxe, qu'on modère tous les paroxysmes, alors je conviendrai
que tous les instruments de Sax font trop de bruit. »
L'éloge du progrès dans la bouche de Nestor Roqueplan !
quelle dissonnance ! 0 Romieu ! pardonnez-lui! L'éloge du
progrès dans le Constitutionnel, quelle autre dissonnance !
0 Romieu! pardonnez-leur! C'est la faute de M. Sax. Mais
que va devenir VEcole du passé? Que fera-t-on du sofa des
réfiactaires de 1848, qui avait rcrnpiacé le canapé des doc-
trinaires de 1828? C'est ce qu'on se demande avec anxiété.
1852.
L\\MOrR FRATERNEL.
8 mai 1852.
M. l'arehevê(]ue de Paris vient fie faiie paraître un seeond
mandement. L'objet de ce second mandement est de déve-
lopper et confirmer le décret du concile de Paris contre les
erreurs qui renrersent les fondements de la justice et de la
charité.
La charité y est rappelée, définie et célébrée en ces
termes :
« Cette unique loi de l'amour, avec son double objet, Dieu et l'homme,
est la source de toutes les obligations morales, le fondement de tous
les préceptes, dit saint Thomas. Moralia in prœcepHs Charitatis fun-
danlur (1).
» Qui ne connaît le magnifique traité de Domat, où ce savant juriscon-
sulte montre d'une manière si éminemment philosophique, par des déduc-
tions si simples et si claires, si logiques en même temps, comment de l'a-
mour de Dieu, souverain bien et dernière fin de notre existence, découle
l'amour du prochain, c'est-à-dire de toute créature semblable à nous, et
destinée à la même béatitude ; et comment, ensuite, de l'amour de Dieu
et du prochain, cette première et double loi de notre nature, découlent tou-
tes les lois naturelles et civiles sur lesquelles repose toute société hu-
maine, et l'ordre de la religion, et la police des Etats, les devoirs et les
droits de chacun,- les obligations de l'individu et de la famille, la sain-
teté des serments, l'inviolabilité des contrats. Tout le monde moral, se-
lon notre grand jurisconsulte , roule donc sur ce pivot unique, lu
CII.\RITÉ.
(1) S.TIIOM. 3 p. q. 17, art. 2 ad primum.
LAMOUli FnATtKNEL. Uo
» Bacon, nvant Domat, l'avait ('j^alt ment compris : w I,a Religion chré-
» tienne, d'un seul trait, d't ce célèbre philosophe (Ij, forme les hommes
» à toutes les vertus, en imprimant dans leur ame la charité, qui est
» appelée convenablement le lien de la perfection, Vincuhnn perl'ectionis[2],
n parce que, effectivement, cette vertu rassemble et enchaîne toutes les
>> autres. Il n'est pas douteux que si l'âme d'un homme brûle du feu de
» la véritable charité, cet homme np soit dans un degré de perfection au-
» quel il ne pourrait jamais parvenir avec tous les préceptes et toutes les
" ressources de la pliilosophie morale...
" Toutes les qualités^ humaines que nous admirons le plus, continue Ba-
>•• con, et qui donnent le plus de dignité à notre nature, sont sujettes à
» des excès; la charité seule n'en est point susceptible. » Les anges, en
ambitionnant une puissance égale à celle de Dieu , ont prévariqué et
sont tombés. « Je monterai, dit Satan, et je serai semblable au Très
» Haut (3). » L'homme, en aspirant à une science égale à celle de Dieu,
est aussi tombé. » Vous serez comme des dieux, sachant le bien et le
> mal (4). » Mais en aspirant à une bonté semblable à la bonté ou à la
charité de Dieu, ni l'ange ni l'homme n'ont couru et ne courront jamais
aucun danger. Nous sommes même formellement invités à l'imitation de
cette charité infinie : « Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui
)' vous haïssent ; priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient,
i> afin que vous soyez les enfants de votre Père céleste, qui fait lever son
» soleil sur les bons et sur les méchants, et fait pleuvoir indistinctement
)i pour les justes et pour les injustes (5). »
n Kc'outez enfin le témoignage de l'illustre autour du Génie du Christia-
nisme : « Quant à la charité, fille de Jésus-Christ, dit le philosophe
» poète, elle signifie, au sens propre, grâce et joie. La Religion, voulant
» réformer le cœur humain et tourner au profit des vertus nos affections
» et nos tendresses, a inventé »une nouvelle passion; elle ne s'est servie,
n pour l'exprimer, ni du mot d'amour qui n'est pas assez sévère, ni du
» mot d'amitié qui se perd au tombeau, ni du mot de pitié trop voisin ds
» l'orgueil ; mais elle a trouvé l'expression dti charitas, charité, qui ren-
» ferme les trois premiers, et qui tient en même temps à quelque chose de
» céleste. Par là, elle dirige nos penchants vers le Ciel, en les épurant et
» en les reportant au Créateur ; par là, elle nous enseigne cette vérité
» merveilleuse que les hommes doivent, pour ainsi dire, s'aimer à travers
» Dieu, qui spiritualise leur amour, et ne laisse que l'immortelle essence,
» en lui servant de passage.
(1) De avgm. Scient., 1. vu, vers. fin.
(2) COLOSS. m, 14.
(.3) IS AIE, XIV, 14.
(4) GÊNES, n.
.5; 5IATTH. V. 41, 4-3.
646 1858.
» Mais si la charité est une vertu chrétienne directement émanée de
» l'Eternel et de son Verbe, elle est aussi son éternelle alliance avec la
» nature. C'est à cette harmonie continuelle du Ciel et de la terre, de
» Dieu et de riiumanité, qu'on reconnaît le caractère de la vraie reli-
» giou. Souvent les institutions morales et politiques de l'antiquité sont en
)) contradiction avec les sentiments de l'âme. Le christianisme, au con-
» traire, toujours d'accord avec les cœurs, ne commande point des vertus
)) abstraites et solitaires, mais des vertus tirées de nos besoins et utiles à
» tous. 11 a placé la charité comme tui puits d'abondance dans les déserts
» de la vie (1). »
» Le modèle de notre charité est Jésus-Christ lui même , qui nous a ai-
més jusqu'à donner sa vie pour nous. En sorte que vous devez aimer votre
prochain non-seulement jusqu'au sacrifice de vos biens, de votre repos, de
votre santé, mais, si son salut l'exige, jusqu'au sacrifice même de votre
vie, avec un total désintéressement, soit de fortune pour votre fiimille,
soit de gloire pour votre nom, uniquement pour l'amour de Dieu et de
votre frère.
» Votre courage se trouble! votre cœur hésite!... Voyez Jésus-Christ,
votre modèle! il vous donne, avec l'exemple, la grâce de l'imiter. Dilatez
donc votre âme au souffle de la sienne. Ah! son amour ne se borne pas
aux Juifs, aux sages, aux hommes de bien. Il s'étend à tous les hommes,
aux pécheurs comme aux justes, aux impies comme aux pieux fidèles, à
ses ennemis les plus acharnés comme à ses amis et à ses disciples. Ses en-
nemis ! après les avoir vainement prévenus de ses plus douces paroles,
comblés vainement de ses bienfaits, il inimole pour eux la plus précieuse
de toutes les vies. Mais, plutôt, voyez-le sur la croix !... Avant d'expirer,
il prie avec une tendresse infinie pour ses bourreaux, offrant à son père,
en expiation de leurs crimes, ce même sang que versent leurs mains sacri-
lèges !
» Ainsi crie de toutes ses forces au monde nouveau l'apôtre saint
Jean : « Nous avons reconnu l'amour de Dieu envers nous, en ce qu'il a
» donné sa vie pour nous; et nous de même, nous devons donner notre vie
)) pour nos frères (2). »
I) Voilà l'esprit de sacrifice, inconnu à l'ancien monde ! le voilà poussé
jusqu'aux dernières limites! c'est le triomphe, c'est la perfection de la
charité. »
Admirables paroles condamnées à rester stériles !
Oui, stériles, aussi longtemps que la foi et la loi, la loi di-
'1) Génie du Christianisme^ liv.ii, oh. m.
.'2 Joann.. m. Ifi.
L'AMOUR FRATERNEL. 6i7
vine et la loi humaine, parleronl deux langages difTérenls et
tiendront deux conduites opposées.
La loi est la seule porte par laquelle la foi sortie des cœurs
pourra y rentrer. Que la loi soit donc pleine de miséricorde !
Qui doit Texeniple aux gouvernés ? Ne sont-ce pas les
gouvernants?
Eh bien ! « à la rigueur des supplices, substituent-ils la
douceur de la persuasion, » selon le conseil et l'expression
du pieux mandement ?
1852.
LA PAIX ET LA LIBERTE.
I.
10 mai 1852.
Tant que la Paix ne sera pas troublée en Europe, nous
n'aurons pas d'inquiétudes sérieuses pour la Liberté en
France. Une éclipse de soleil ne fait que rendre plus vive
la clarté qui succède à l'obscurité d'un moment.
La Liberté, cet astre du monde nouveau, aura eu son
éclipse; c'est un rapport de plus qu'elle comptera avec le
soleil qui vivifie tout ce qu'il échauffe. On dit du soleil, et
c'est le plus grand éloge qu'on en puisse faire :
Il luit pour tout le monde.
Un jour, ce qu'on dit du soleil, on le dira de la Liberté ;
on dira :
E.'le luit pour tout le monde.
Conservons la Paix, et la Liberi^^ nous sera donnée par
dessus le marché.
IL
Le Constitutionnel éprouve, à l'occasion de la fêle de ce
jour 10 mai 1852, qui doil réunii" 50,000 hommes armés dans
LA PAIX ET LA LIBERTE. 6i9
le Champ-de-Mars, le même enthousiasme qu'éprouvait le
National le matin du 20 avril 1848.
Cet enthousiasme, il Texprime presque dans les mêmes
termes.
Quant à nous, ee que nous écrivions le 20 avril 1848, nous
n'avons pas cessé de le penser le 10 mai 1852.
Le 20 avril 1848, h la vue de ce défilé de baïonnettes qui
dura d& dix heures du matin jusqu'à dix heures du soir
autour de TArc-de-Triomphe de TÉtoile, une seule voix
dans toute la presse parisienne s'éleva et dit : « C'en est
» fait aujourd'hui de la République en France et en Europe.
» La Force a reparu; donc la Liberté ne tardera pas à dis-
» paraître. »
Cette voix isolée, douloureu.'e et suspecte, c'était la nôtre.
Soixante-cinq jours après le 20 avril 1848, Paris était mis
en état de siège ; nous avions perdu la Liberté.
Nous avons perdu la Liberté ; puissions-nous conserver la
Paix !
4852.
LE RÉTABLISSEMENT DU SERMENT.
1.
11 mai 1852.
M. Thiers, dans son Histoire du Consulat et de VEmpire,
définit le serment : « Une vexation du vainqueur qui im-
» pose le parjure au vaincu. » M. de Laurentie déclare dans
VUnion « qu'il ne lui appartient pas de dire ce qu'on eût
» dû faire pour raviver la foi du serment. » Il ajoute :
« Il est seulement remarquable que l'on ne fait jamais plus d'effort
pour lier les hommes que dans les temps où les hommes ne croient pas aux
devoirs publics. C'est donc l'idée des devoirs qu'il faudrait d'abord faire
revivre; c'est l'unique moyen de raffermir le lien social. »
Devoirs ! Qu'entend VUnion par ce mot ?
Lien social ! Lequel ?
IL
Le Siècle insère la lettre suivante de M. François Arago :
« Paris, le 9 mai 1852.
» Monsieur le ministre,
» Le gouvernement a reconnu lui -même que le serment prescrit par
l'article 14 de *la Constitution ne devait pas être exigé des membres d'un
corps purement scientifique et littéraire tel que l'Institut. J'ignore pour-
quoi on a rangé dans une autre catégorie le bureau des longitudes, aca-
LE RETABLISSEMENT DU SERMEiNT. 651
demie astronomique où, en cas de vacance, on =e complète par voie
d'élection. Ce simple rapprochement eût suffi, peut-être, pour m'engager
à refuser le serment; mais des considérations d'une autre nature ont
exercé, je l'avoue, une influence décisive sur mon esprit.
» Les circonstances me rendirent, en 184H, comme membre du gouver-
nement provisoire, un des fondateurs delà République; à ce titre, et je
m'en glorifie encore aujourd'hui, je contribuai à l'abolition du serment
politique. Plus tard , je fus nommé par la Constituante président de la
Commission executive; mes actes, dans cette dernière situation, sont trop
connus du public pour que j'aie besoin de les rappeler ici. Vous compren-
drez, monsieur le ministre, qu'en présence de ces souvenirs, ma cons-
cience m'ait commandé une résolution que, peut-être, le directeur de l'Ob-
servatoire eût hésité à prendre,
" J'avais toujours cru qu'aux termes de la loi, un astronome du bureau
des longitudes était inamovible. Vos arrêtés m'ont détrompé. Je viens
donc vous demander, monsieur le ministre, de me fixer le jour où je de-
vrai quitter un établissement que j'habite depuis bientôt un demi-siècle.
Cet établissement, grâce à la protection que les gouvernements qui se
sont succédé en France depuis quarante années lui ont accordée, grâce sur-
tout, qu'il me soit permis de le dire, à la bienveillance des assemblées lé-
gislatives à mon égard, est sorti de ses ruines et de sa nullité, et peut être
offert maintenant aux étrangers comme un modèle.
» Ce n'est pas sans une profonde douleur que je me séparerai de tant de
beaux instruments à la construction desquels j'ai plus ou moins directe-
ment concouru; ce n'est pas sans de vives appréhensions que je verrai des
moyens de recherches, créés par moi, tomber dans des mains malveillantes
ou même ennemies; mais ma conscience a parlé, et j'ai dû passer outre.
» Je désire, dans cette circonstance, que tout ait lieu au grand jour;
aussi je m'empresse de vous prévenir, monsieur le ministre, que j'adresse-
rai aux grandes académies de l'Europe et de l'Amérique, car j'ai depuis
longtemps l'honneur de leur appartenir, une circulaire qui leur apprendra
mon éloignement d'un établissement avec lequel mon nom s'était en quel-
que sorte identifié, et qui était pour moi une seconde patrie.
») Je veux qu'on sache partout que les motifs qui ont dicté ma détermi-
nation n'ont rien dont mes enfants puissent jamais avoir à rougir. Je dois
surtout ces explications aux savants de première ligne qui m'honorent de
leur amitié, aux Humboldt, aux Faraday, auxBrewster, aux Melloni, etc.
Je veux aussi que ces illustres personnages ne se préoccupent pas trop
du changement considérable que ma détermination va apporter dans mon
existence. Ma santé s'est sans doute fort compromise au service du pays. On
n'a pas passé une partie de sa vie, allant de pic en pic, dans les contrées les
plus sauvages de l'Espagne, à la, recherche de la figure de la terre; dans
les régions inhospitalières de l'Afrique, comprises enti'e Bougie et le
chef-lieu de la Régence; sur des corsaires algériens: dans les prisons de
Mayorque, de Rosas, de Palamos, sans qu'il en reste de profondes traces ;
652 1853.
mais je rappellerai à mes umis qu'une main sans vigueur peut encore tenir
une plume, et que le quasi aveugle trouvera toujours des personnes em-
pressées qui voudront bien recueillir ses paroles.
» Agréez, monsieur le ministre, tons mes sentiments.
" F. AE.\GO. 3)
Celte lettre est une preuve nouvelle que la Politique a des
limites d'où elle doit se garder de sortir, et qu'elle ne doit
pas plus empiéter sur la Science que sur la Justice et la Foi.
Cette lettre nous a rappelé celle qui se trouve en tète du
3® volume des oeuvres de m. l.-n. boaparïe, et qui porte
la date du 6 décemi^re 1842.
Elle est adressée à M. ïhayer, et précédée de ces lignes :
« M. Arago ayant fait demander au prisonnier de Ham, par M.Tliayer,
son collègue au conseil municipal de Paris, des renseignements sur les
études mathématiques de Napoléon, le prince Napoléon-Louis écrivit à
M. Tbayer la lettre suivante... »
Dans cette lettre se trouve ce passage :
« Ce qui distinguo, je crois, les grands hommes , ce qui enflamme leur
amliition, ce qui les rend absolus dans kurs volontés, c"est l'amour de la
vérité qu'eux seuls ci'oient connaître ; aussi l'empsreur devait-il dans son
jeune'âge préférer aux autres sciences celle qui donne toujours des résul-
tats incontestables et inaccessibles à la chicane et à la mauvaise foi. Mais
son esprit tout poétique avait dès le principe retenu surtout cette portion de
math(»matiques qui sert à résoudre tous les problèmes d'un usage géné-
ral. Dans la science comme en politique, il repoussait les théories ou les
principes dont i! ne voyait pas une application immédiate, et c'est peut-
êti'e pour cela qu'il préférait le génie pratique de Monge au génie trans-
cendant de Laplace. Il estimait, certes, beaucoup le second ; mais il n'ai-
mait pas qu'un savant se renfermât toujours en lui-même et ne fût abor-
dabl'^ ([u'aux initiés. Faire avancer la science était sans doute un grand
mérite, mais la répandre dans le peuple était à ses yeux un mérite plus
grand encore. Aussi, combien n'eût-il pas apprécié M. Arago, votre illus-
tre collègue, qui possède à un si haut degré ces deux facultés si difficiles à
rencontrer dans le même homme : être le grand-prêtre de la science et sa-
voir initier le vulgaire à ses mystères. »
Cette lettre, extrêmement remarquable, comme presque
tout ce qui se trouve dans les trois volumes intitulés œuvRES
DE Louis-NAVOLÉON bon.AlParte, 86 termine par ces mots :
'< Si cette lettre ne répond pas entièrement aux questions que vous m'a-
vez adressée', vous y verrez cependant, je l'espère, un désir de faire quel-
que chose qui soit agréable avons et à M. Arago, dont personne pins que
moi n'admire le génie scientifique. »
LE RETABLISSEMENT DU SERMENT. 6j3
Ou nous nous trompons fort, ou M. Arago ne déménagera
pas de l'Observatoire. L'exception se justifiera par l'excep-
tion même.
in.
Le Moniteur publie la lettre suivante :
« Monsieur,
« En vous excusant, le 9 mai, rur l'état de votre snnté, de ne pouvoir
vous rendre, avec vos confrères du bureau des longitudes, à la convoca-
tion que j'avais faite pour la prestation du serment, vous m'aviez autorisé
à penser que vous ne déclineriez pis raie obligation imposée par la Cons-
titution à tous les fonctionnaires publics.
)> Votre seconde lettre, qni porte la même date, et que j'ai reçue posté-
rieurement, ne me laisse pas cette esp^M'nnce. Sans m'arrêter au change-
ment de langage qu'il m'est impossible de n'y pas remarquer, et ^ux ter-
mes peu mesurés que j':ii été surpris de rencontrer cette l'ois sous votre
plume, j'ai dû prendre les ordres du prince avant d'accepter votre démis-
sion. Le président de la République m'a autorisé à admettre une exception
en faveur d'un savant dont les travaux ont illustré la France et dont son
gouvernement ne veut point attrister l'existence. La publicité donnée à
votre lettre ne change rien à la résolution que je m'honore de vous trans-
mettre.
» Recevez, monsieur, l'assurance do ma considération distinguée.
» H. FORTOUL. »
Ainsi se trouve vérifiée l'opinion que nous avions émise
dans la Presse. L'exception du serment s'est justifiée par
l'exception du savant. La lettre du 6 décembre 1842, que
nous avons rappelée, n'a pas été contredite.
IV.
M. Granier de Cassagnac, dont le Constitutionnel n'avait
pas publié d'articles depuis longtemps, y fait une sorte de
rentrée ; c'est pour railler impitoyablement M. Arrgo. Cette
raillerie v.a jusqu'à l'injure. Si M. Franc ns AragD ne méritait
pas l'exception unique dont il a été r(;l)jet, pourquoi donc
la lui a-t-on faite?
1852.
STABILITE : LIBERTE.
16 mai 1852.
Notre ligne, la même en mai 1832 qu'en mai 1831, en mai
1848 qu'en mai 1847, est droite comme un axe entre ses
deux pôles.
Nos deux pôles sont Stabilité el Liberté ; c'est en cela que
nous avons toujours différé de l'ancienne presse démocra-
tique, dont les deux pôles étaient : Révolution et Pouvoir.
C'était pour s'emparer du Pouvoir que cette presse vou-
lait la Rërolution, tandis que nous voulions, nous, la Sta-
bilité pour fonder la Liberté.
Acceptant tous les gouvernements de fait qui se sont suc-
cédé, à tous et à chacun nous avons également demandé
la Liberté. Aucun ne l'a donnée, mais aussi aucun n'a
duré.
Demander aux gouvernements d'où ils viennent? — C'est
le passé. Demander aux gouvernements où ils vont?— C'est
l'avenir.
Nous n'avons jamais demandé à aucun gouvernement
d'où il venait, mais où il allait?
Voici notre ari'èt en matière de gouvernements, quels
qu'en soient le nom et la forme :
Tout gouvernement incapable est coupable.
Tout gouvernement qui n'a su ni prévoir lù pré\ enir sa
chute, ne fait en tombant qu'expier son imprévoyance, son
STABILITÉ : LIBERTÉ. 655
erreur, son incurie, son optimisme, comme toute maison
qui s'écroule devait tomber.
Tout gouvernement qui a succombé était illégitime.
Un gouvernement est pour nous ce qu'est, pour le pas-
sager, le navire qui le conduit d'un port à un autre. Peu
nous importe le nom, même le pavillon du navire ! Ce qui
nous importe, c'est qu'il nous conduise sûrement et rapi-
dement. Un gouvernement rasé n'est à nos yeux qu'un
ponton. Nous mettons notre honneur à rester fidèle à la
Liberté, et non pas à rester fidèle aux gouvernements qui,
l'ayant trahie, ont mérité d'échouer.
En une seule occasion, sous prétexte de quelque péril que
ce fût, imaginaire ou réel, nous a-t-on jamais vu placer la
Nécessité au-dessus de la Liberté ? Nous a-t-on jamais vu
réclamer la Liberté pour les uns et ne pas la réclamer pour
les autres ?
Nous a-t-on jamais vu admettre à la Liberté une seule
exception, qu'elle s'appelât Jésuites et liberté de l'ensei-
gnement, ou Socialistes et liberté de réunion? Le langage
que nous tenons aujourd'hui, n'est-ce pas le même langage
que nous tenions le 23 et le 2o février 1848, la veille et le
lendemain de la révolution? Le langage que nous tenons
aujourd'hui, n'est-ce pas le même que nous tenions sous la
dictature du général Gavaignac, lorsqu'il supprima, le 20
août, la Gazette de France, et qu'agissant comme l'un des
syndics de la presse, nous convoquâmes aussitôt tous les
journaux dans la salle Lemardelay? A cette époque, qui
était le doyen des syndics de la presse? N'était-ce pas le
rédacteur en chef de V Union? Que fit-il? Vint-il à la réu-
nion convoquée par l'un de sescollègues?— Non; il prit parti
pour l'arbitraire contre la dictature, pour le A^a^iona/ contre
la Gazette de France. Il déserla son poste et sa cause, son
droit et son devoir.
Jamais on ne nous a trouvé, jamais on ne nous trouvera
ni derrière une barricade, ni derrière un complot, ni der-
rière un attentat; mais tcujours on nous a trouvé, comme
l'artilleiu^ à sa i)ièce. où rhonnonr et le devoir comman-
656 1852.
ditient que nous fussions, afin de défendre l;i Liberté et de
protéger la faiblesse des vaincus contre l'enivrement des
vainqueurs.
Le 24 février, nous avons crié : Co«/?ance/ parce que crier :
Confiance ! c'était crier : Liberté ! Le 5 août 18i8, dès que la
Presse, suspendue pendant 42 jours par le général Cavai-
gnac, put reparaître, nous avons crié : Amnistie I parce que
crier : Amnistie! c'était crier Liberté! Le 29 mars 1852, à
peine de retour de l'exil, et reprenant la |)lume pourla pre-
mière fois, nous avons' répété : Conservons la Républiqve !
parce que c'était crier encore : Liberté ! Dans le temps où
nous vivons, rien, malheureusement rien, n'est absolu,
tout est relatif.
Ainsi, l'Empire lui-même, s'il avait été accepté, voté, ra-
tifié par le suffrage universel, seitiit encore incontestable-
ment la Liberté, relativement h la Monarchie ramenée pour
la troisième fois par l'étranger, seule chance que le neveu
de Louis XVIIl ait de rentrer en France et de coucher aux
Tuileries.
Il est, nous le savons, des républicains de la veille qui
disent : — Plutôt le neveu de Louis XVllI ramené dans un
fourgon par l'étranger, que le neveu de TEmpereur élevé
sur un trône par la France. Nous qui ne comptâmes jamais
qu'au nombre des républicains du surlendemain, nous di-
sons : — Plutôt le neveu de l'Empereur adopté par la
France, que le neveu de Louis XVIII ramené par l'étranger.
1852.
L'ESPRIT DE PARTI ET I/ESPRIT PUF.LK;.
" La piix est impossible tant que les classes diverses,
les grands partis politiques que renferme notre société,
nourriront l'espoir de s'annuler mutuellement et de
posséder seuls l'empire. C'est la depuis 89 le mal qui
nous travaille et nous bouleverse périodiquement. Tan-
tôt les éléments démocratiques ont tenté d'extirper
l'élément aristocratique, tantôt l'élément aristocratique
a tenté d'étouffer les éléments démocratiques et de res-
saisir la domination. Les Constitutions, les lois, la pra-
tique du gouvernement ont été dirigées tour a tour
comme des machines de guerre vers l'un ou l'autre des-
sein. Guerre à mort dans laquelle ni l'un ni l'autre des
combattants ne croyait pouvoir vivre si son rival restait
debout, r
C.UIZOT.
20 mai 1852,
L'esprit public, en France, est à l'élat de chrysalide. Ce
qu'il faut souhaiter, c'est que l'esprit de parti cesse enfin de
ramper et que l'esprit public déploie bientôt ses ailes.
L'esprit de parti ose tout et ne peut rien.
L'esprit public n'ose rien et peut tout.
L'esprit de parti divise.
L'esprit public unit.
L'esprit de parti fomente Paj^itation.
L'esprit public stimule l'activité.
L'esprit de parti perpétue l'arbitraire.
L'esprit public consolide la liberté.
L'esprit de parti a besoin du mensonge.
L'esprit public ne peut se passer de la vérité.
-X. 42
().")8 1S58.
L'espril public esl niissi l'avonihle ii i'onlro ])nr la iihorlé
que l'esprit de parti lui est contraire.
L'esprit départi rend auxgiTiivernements leur tâche aussi
difficile que l'esprit pul)Iic la leur rend aisée.
L'esprit de parti est aussi ingénieux à multiplier les oh-
slacles et les rivalités que l'espi'it jiuhiic est habile à les
détruire.
L'esprit de parti complique tout.
L'esprit public simplifie tout.
L'esprit de parti, c'est l'impuissance descendue à son ni-
veau le plus bas; l'esprit public, c'est la force de propulsion
élevée à sa plus haute atmosphère : l'un est le génie de
la guerre civile, l'autre le génie de l'activité nationale.
Malheureusement, et depuis trop longtemps en France,
l'esprit de parti y comprime l'esprit public; c'est à cette
compression qu'il faut attribuer ce désir infini de change-
ment qui use également vite les institutions et les hommes.
Le manque d'esprit public est la plus grande des cala-
mités qu'un pays puisse avoir à combattre en temps de paix
aussi bien qu'en temps de guerre.
Le manque d'esprit public entretient l'esprit de parti ; il
retarde les progrès sociaux; il éternise les dissensions civi-
les; il aggrave le malaise général; il rend stériles les hom-
mes capables ; il afTaiblit les nations les plus fortes, et ferait
douter, par le présent qui languit, de l'avenir qui doit trans-
former le vieux monde, l'n pays dépourvu d'esprit public
n'a pas d'ennemi plus redoutable que lui-même.
L'esprit public d'une nation, c'est là ce qui constitue son
type, sa valeur, sa supériorité; dès qu'il s'altère, elle a dé-
généré ; elle n'engendre plus que la médiocrité et l'égo'ïsme,
le provisoire et la perplexité; dès qu'une nation n'a plus
d'esprit public, l'esprit de tous s'abîitardit; collectivement
et individuellement on vaut moins; une nation qui n'a plus
d'esprit public est un faisceau rompu qui n"a plus de lien.
On s'étonne it tort que la France, autrefois si féconde en
grands honnnes, soit maintenant si stérile. Rien de plus
simple il e\j)li(iuer : l'esprit de ])a!'li. (|Mel((ue couleur ([u'il
L'ESPRIT DE PARTI ET T/ESPRIT PUBLIC. O-iO
porte, rejette tous les hommes qui dépassent de la tt>te,
sans vouloir la courber, le niveau auquel il mesure ses mi-
lices ; l'esprit de parti ne tolère pas que les hommes supé-
rieurs ou consciencieux aient une opinion qui diffère de
celle de ses fauteurs, qu'ils s'expriment en d'autres termes
que ceux convenus, qu'ils conservent, enfin, le relief de leur
caractère.
Si, par occasion, l'esprit de parti embauche ou compte un
moment dans ses rangs un homme supérieur, la capacité
de cet homme, que ne protège plus l'indépendance, s'efface:
si, au contraire, désabusé il se retire, aussitôt il devient
suspect à toutes les opinions : on dit de lui qu'il est flottant.
Il est déconsidéré.
Voilà le mal que produit dans un pays l'esprit de parti.
Il isole, il décourage les hommes indépendants ; il crée Vvi-
différence en matière de gouvernement.
Dans le conflit des ambitions, les intérêts du pays s'ou-
blient, les révolutions se préparent, car les peuples, à leur
insu, obéissent à une loi éternelle de progrès, loi invisil)le,
qui renverse les gouvernements qui la méconnaissent.
Le 20 déceml)re 1851, l'esprit de parti a reçu un violent
coup qu l'a terrassé, et sous lequel il n'est pas désirable
qu'il se relève, si la place qu'il a laissée lihredoit ètreoccupée
désormais par l'esprit public.
Ce n'est pas nous qui abattrons jamais l'esprit public pour
relever l'esprit de parti.
L'esprit public, c'est tout ce qui est grand et beau,
tout ce qui est vrai et juste ; c'est l'intérêt de tous, c'est le
droit de tous, respecté et reconnu par tous.
L'esprit de parti regarde derrière lui, c'est le passé.
L'esprit public regarde devant lui, c'est l'avenir.
Notre choix ne saurait être douteux.
Nous n'avons pas à venger la défaite de l'esprit de parti.
Nous n'avons qu'à préparer la victoire de l'esprit public.
8i l'esprit public veut tout ce qu'il peut, la pacification
des esprits ne tardera pas ;t restituera la France la liberté,
que lui a fait perdre la dixision des partis.
185^.
BELGIQUE ET FRANCE.
28 mai 1852.
Sous lo litre : de l'état présent de la Belgique par rap-
port A LA FRANCE, lo Constitutionnel publie un article com-
minatoire signé Granier de Cassagnac. où cet écrivain mêle
deux choses qu'il n'aurait pas dû confondre : ce qui appar-
tient à la liberté de la presse en Belgique, et ce qui appar-
tient à l'intérêt réciproque de la Belgique et de la France.
Qu'y a-t-il de commun entre des opinions de journaux et
des prohibitions de tarifs? S'il est utile à des industries de
la France de maintenir ou de supi)rimer ces prohibitions,
d'élever ou de rédun^e certains droits, le gouvernement
français doit les maintenir ou les supprimer, les élever ou
les réduire, sans y mêler la question de savoir si tels jour-
naux belges sont favorables ou contraires à la personne du
président de la République. En matière de douanes et de
commerce, il ne faut admettre aucun alliage ; il ne faut voir
ni les bons ni les mauvais procédés, il ne faut voir que la
supériorité ou l'infériorité relative des produits rivaux.
M. Granier de Cassagnac confond toutes choses : produits
et injures, peuples et individus, nations et gouvei"ncments.
Les notions les i)lus élémentaires sont méconnues par lui. Il
Combat en Belgique ce qu'il défend en Fiance. Kst-ce que
le gouvernement belge peut se refaire, à moins d'une usur-
paliitn du pouvoir ou d'une ré\(iliilion du soin erain ? Est-ce
lJEL(il(jLl£ Eï FRANCE. GOl
que k' gou\eriieiuenl belj2;e ii'exisle pas en serlu d'une
Constitution votée le 7féVrier 1831 par un Congrès national,
et imposée le 21 juillet suivant à S. A. R. Léopold-George-
Chrétien Frédéric, prince de Saxe-Cobourg '? Est-ce que
ce prince, devenu roi des Belges, a le pouvoir de changer
la Constitution, qui déclare libres la presse et l'imprimerie?
Est-ce que le gouvernement peut être responsable de ce
qu'a voulu la nation? Est-ce que la nation peut être respon-
sable de ce que pense l'individu ? Est-ce que le produit in-
dustriel peut être responsable de la difiamation imprimée?
Esl-cc que le ballot de laine peut avoir à payer les frais du
ballot d'injures? Est-ce que la houille peut être interdite
pour cause d'invectives?
Ne confondez donc pas ce qui doit l'ester distinct. Dans
les questions de liberté, il ne faut voir que la liberté; dans
les questions de produits, il ne faut voir que les produits ;
dans les questions de rapports, il ne faut voir que les rap-
ports. Gouvernement français, êtes-vous mécontent de vos
rapports avec le gouvernement belge ? rappelez votre mi-
nistre plénipotentiaire, M. de Bassano, et la Belgique rap-
])ellera le sien, M. Rngier; mais ne mêlez pas à ce débat,
auquel elles sont étrangères, les industries des deux pays,
soit qu'elles aient intérêt à s'isoler ou à se rapprocher.
D'ailleurs, vous av^z écrit de votre propre main votre
condamnation dans votre article où, en même temps que
vous vous plaignez <i'èlre attaqué par V Indépendance^ VOb-
servateur et la Xation^ trois journaux belges, vous placez
fort au-dessus de ces trois journaux le Journal de Bruxelles
eiVEmancipation. qui, de votre aveu, vous défendent. De
(juoi donc alors vous plaignez-vous, puisque vous recon-
naissez vous-même que la balance s'établit par la liberté ?
Si vous êtes attaqué , vous êtes défendu ; voudriez-vous
donc être défendu sans être attaqué? N'admettriez-vous
donc que la liberté de la louange?
Il n'y a, en Belgique, qu'un seul journal qui puisse bles-
ser la France et dont elle ail le dioit de se plaindre. C'est
le Moniteur belge.
85.^.
LA DOMINATIOiS LEGITIME.
1" juin 1852.
Il y a peu do iiuius qui soienl [jIus smivenl cités que celui
(le saint Vincent de Paul, et peut-être y a-l-ii peu d'hom-
mes dont la vie soit moins connue. Certainement il n'y en
a aucun dont la vie soit plus utile à connaître. C'est la ré-
flexion qu'on fait et la conviction qu'on acquiert en lisant
un discours prononcé il y a douze ans, et qui vient d"ètre im-
primé sous ce titre : panégyrique de s.vim yincenï de paul.
PAR M. l'abbé tu. MITRAUD.
Ce n'est pas à 2,000 ou 3,000 exemplaires au plus que
cet écrit devrait être imprimé, mais à 200,000 ou 300,000
exemplaires au moins, alin qu'il lut entre les mains de
tous les ecclésiastiques , et que chacun d'eux pût en-
suite le répandre et le faire lire autour de lui, pour y se-
mer l'émulation. Cet écrit montre et atteste à quel degré
peut s'élever la puissance individuelle sous la double pres-
sion de l'amour du bien et de la haine du mal.
Voilà la véritable domination ainsi que nous la compre-
nons, ainsi qu'il serait à souhaiter que celle-ci fût moins
rare : domination légitime, (jue tous peuvent conquéi'ir, que
nul ne peut usurpei! Poun|uoi donc, hélas! y a-t-il si peu
de véritables ambitieux? N'y a-l-il donc d'enviable (pie la
dernière des royautés : la l'oyaulé héréditaire et territu-
riale ? Au-dessus de la rovaulé héréditaire et territoriale.
LA DOMINATION LEGITIME. (m
([iii ivj^m' par la lorcc ou la duplicilc, iry a-l-il (|(jiu;
j)as la royaulé volonlaii'c ol iimiialérielle, qui rèyno par la
hieuraisancc ou la science, uiude de conquête qui a souvent
empêché le sang de couler, ([ui jamais ne l'a versé? La j)lus
jx'lie des couronnes n"est-elle donc pas celle ({ue nul ne sau-
rait jamais vous l'aire tomber du front, celle qui a pour perles cl
pour diamants des pleurs taris, des Ncrités découvertes, des
pi'ogrès accomplis, des chefs-d'œuvre nouveaux? Y a-t-il
une autre légitimité que la supériorité, soit qu'elle vienne
du cœur ou soit qu'elle vienne de l'esprit ? Saint Martin
n'a\^ail-il pas raison de dire : « Les hommes d'une inlelli-
» gence supérieure, ces vrais rois de la terre? » Campa-
nella avait-il tort de s'exprimer ainsi :« Le prince illégitime
« cherche à détruire la race de ceux qui sont nés pour ré-
» gner ? Les plus méchants ici-bas furent de faux princes
» armés contre les véritables. » Le R. P. Ventura n'était-il
pas inspiré de Dieu quand il disait : « Quelle royauté plus
» belle que celle qui n'a d'autre épée que la plume, d'autre
» artillerie que la parole, d'autre cortège que les pauvres? «
Quoique né dans la condition la plus humble, et peut-être
pa)-ce que. Vincent de Paul fut un de ces rois légitimes, un
de ces vrais élus qui ne doivent qu'a eux-mêmes leur
royaume, qui régnent sur leur temps et se survivent dans
Thistoirc.
Nul peut-être n'était plus apte à retracer la vie de saint
Vincent de Paul, qui, à douze ans, donnait des leçons afin
de pouvoir continuer ses études, que le savant et pieux di-
l'ecteurdu collège de Billom, M. l'abbé Mitraud, vm de ces
fervents ecclésiastiques qui ont entrepris la résurrection
de la foi pai' la liberté.
1852.
LOBSEaVATION DU DIMANCHE.
I-
29 mai 1852.
VUnion demande (lu'uiie loi inlervienne fjour obliger les
journaux à fêler le sainl jour du dimanche, ce qui les dis-
penserait de paraître le lundi. Voici l'article :
« S'il est un travail qui, pour ne pas user promptement le pliysitiue et le
moral, exige un repos périodique, c'est le travail quotidien du journalisle. Ce
serait donc rendre un éminent service à la presse que de l'obliger à V ob-
servation des dimanches et des jours de grandes fêtes. Dans l'Angleterre
l).-otestante et l'Espagne catholique, aucun travail de presse ne se fait le
dimanche. Il faut que nous imitions cet exemple, si nous voulons vérita-
hlement devenir une nation morale. Pour être sérieuse, efhcace, cette me-
sure doit être générale ; elle ne peut être générale que par la force de la
loi. En atler.dant la loi, qui empêche le gouvernement de décider que fadini-
nistration des postes, dans toute la France, ne recevra, ne transportera, ne
distribuera, le dimanche, aucun écrit imprimé, autograjihié, lithographie?
» .Je dis le dimanche, parce que, depuis l'exécution des lignes de fer, le
service des journaux s'exécute, le soir, dans un grand nombre de villes.
Cette mesure ne ferait pas encore complètement et partout cesser le tra-
vail du dimanche dans les bureaux des journaux et correspondances, mais
elle préparerait utilement les prescriptions les plus absolues de la loi. Les
journalistes de toutes les opinions applaudiront à l'interdiction du travail,
les uns par conscience religieuse, les autres dans l'intérêt de leurs plaisirs,
tous dans l'intérêt d'un repos indispensable. »
Ne vous en déplaise : ceci ne scrail encore qu'une dcini-
mesure.
Après avoir ialerdil la disliibulion des imprimés le di-
L0JiSEll\'AT10N DU DIMANCHE. G6o
niiinche, pourquoi ne pas interdire la (lislril)ulion des let-
tres? La distribution des lettres n'est-elle pas un travail de
même nature que la distribution des imprimes ?
Après avoir interdit la publication des journaux le di-
manche, pourquoi ne pas prescrire la fermeture, le diman-
che, de tous les théâtres ?
Il faut être conséquent et allei'Jus(iu"au bout dans cette
voie qui n'a pas de bout !
H.
7 juin 1852.
VUnioii et VLInivei-s insistent sur la nécessité de la célé-
bration du dimanche ; prêcher, c'est bien ; donner l'exem-
ple, c'est mieux encore. Pourquoi donc l'Union et VUnivers
n'observent-ils pas le dimanche en s'obstinant à paraître le
lundi? Qui les force à paraître ? Journaux religieux et mo-
narchiques, si, eu effet, vous êtes monarchiques et reli-
gieux, prouvez-le donc : soyez de votre religion et de votre
opinion. Ne pouvez-vous donc vous passer de la contrainte
de la loi? Avant d'allumer le bûcher, au moins ayez la foi !
Est-ce donc trop vous demander ?
Quoique ce fût dimanche, VUnion, VUnivers et VAssem-
blée nationale^ qui ont entrepris une croisade en faveur de
la célébration du dimanche, ont donné à leurs lecteurs l'im-
pardonnable scandale de paraître. Ces journaux catholiques
en paroles ne peuvent-ils donc être catholiques en action
sans l'intervention d'une loi? Parce qu'ils voudront faire
maigre les vendredi et samedi, jours de vigile et fêtes, at-
tendons-nous h ce qu'ils requièrent une loi qui nous oblige,
ce qui n'impliquera pas qu'ils l'observeront, eux!
III.
14 jtiiii 1852.
L'Union persiste à prêcher sept jours par semaine l'ob-
servation du dimanche et à paraître le lundi. VUnion prê-
666 i^52.
cho yinsi le conlraire de ce qu'elle l'ail el lait le contiaire de
ce qu'elle })rèchc. Le prédicateur est M. Henri de Kiancey.
ce qui ne juslilie rien, mais ce qui explique tout.
IV.
21 juin 1852.
Aujourd'hui dimanche, on ne lil i)a.s. en lèle de rj.vit'y/?-
blée nationale :
(( Aujourd'luii diiiKiuclie, nos ateliers étant fermés, VA>isernblée natio-
nale ne paraîtra pas demain kuidj. «
Aujourd'hui dimanche, on ne lilpao. eu léle de l'Union :
(t Aujourd'hui dimanclie, nos ateliers étant termes, VUnion ne paraîtra
pas demain lundi. »
Aujourd'hui dimanche, on ne lil pas, en lèle de VUnicers :
« Aujourd'hui dimanche, nos ateliers étant fermés, ITti/cers ue paraî-
tra pas denuiin lundi. »
Que faul-ii donc penser de la piété de ces journaux <]ui
insistaient si fortement pour que le gouvernement prescri-
vît par une loi l'observation du dimanche ?
Celte piété ne serait-elle donc pas sincère ?
Cette ])iété ne serail-elle donc pas à l'épreuve du plus
mince intérêt de boutique ?
Comment! ces feuilles édiliantes invitent, encouragent
d(îs marchands t» fermer le dimanche leurs magasins, el,
entre deux exemples à donner, l'un bon. l'autre mauvais,
c'est le mauvais qu'elles donnent!
Croyez donc à la dév^otion de ces journaux, ({ui font k-
contraire de ce (ju'ils prêchent !
V.
15 août 1852.
{"ne léuniun de c;)nun(M(;a-.ils du !la\re demande au ré-
(l.icleiir en cherde la Pi'cssc de se j jiiidreà eux el de [)ren-
LOBStlRVATION DU DIMANCHE. 6(37
dic paili cuiitre la ligue ({ui s'est lorniée en l'aveui' de Tol)-
servation du dimanche.
Ce n'est pas la première exhorta lion de ce genre que
nous recevons ; mais, puisqu'un insiste, nous répondrons,
eu toute franchise, que nous trou\ ons parlaitement légi-
time toute œuvre de prosélytisme (pu s'accomplit en dehors
de l'action de l'État ; que celte œuvre de prosélytisme ait
pour mobile un scrupule ou un intérêt, et pour objet une
pratique religieuse ou une rélorme économique.
Nous savons tout ce qu'on peut dire de vrai et de Taux
contre le jésuitisme, mais nous savons aussi tout ce qu'on
a dit de Taux et de vrai contre le socialisme. A nos yeux,
jésuites et socialistes existent en vertu du même droil : du
■ droit qu'ils puisent dans leurs convictions, fussent-elles
suspectes et erronées. Lorsque nous revendiquons la liberté
I)Our ceux-ci, ce n'est pas pour la refuser ou pour la mar-
chander à ceux-là. C'est un des points par lesquels nous
dilî'érons de VUnicers et de V Assemblée nationale, qui ad-
mettent la liberté pour les jésuites, mais qui ne l'admettent
pas pour les socialistes. Parce que le parti du passé est
dans l'ornière, est-ce donc une raison pour que le parti de
l'avenir y verse? Nous ne comprenons pas que, sous pré-
texte de rétablir l'équilibre, par voie de représailles, l'on
imite ce qu'on blâme.
Après les déclarations d'abstention qui ont paru dans le
Moniteur, déclarations formelles et réitérées, ce serait man-
quer de tolérance que de crier à l'intolérance contî'e ceux
qui nouent une ligue pour l'observation du dimanche, puis-
que chacun demeure parfaitement libre de refuser d'eu
faire partie. Entre ceux qui adhèrent et ceux qui protes-
tent, nous sommes sans titre pour intervenir.
D'accord sur ce point avec le gouvernement, mais par
d'autres motifs, nous sommes contre Vobservation légale et
pour Vobservation volontaire du dimanche, el nous l'a-
vouons, dussions-nous, à nos dépens, apprendre à nos lec-
teurs que la lilierté n'a pas deux mesures, et qu'elle n'est
6G8 1852.
plus la liberté dès qirollo n'est pns égale poui' tuus et con-
tre tous.
VI.
5 octobre 1852.
On lit dans V Univers :
n II ne faut pas attendre le sahit de la société uniquement de rinitia-
tive du gouvernement : chacun est obligé (ïtj coopérer de tout son pouvoir.
A l'occasion du repos du dimanche, c^est aux catholiques à témoigner de leur
zèle, à le respecter et à le maintenir. Le gouvernement, sur ce point, a
manifesté l'intention de se borner à donner l'exemple -, il s'attachera à le
donner d'autant plus exactement que nous metti-ous plus de prix à obser-
ver nous-mêmes et à faire observer cette loi divine. Les catholiques ont pour
devoir de respecter la loi de Dieu et de la faire respecter ; aussi, de concert
avec tous ceux qui comprennent que les mœurs publiques sont intéressées
au respect du dimanche, ont-ils déjà, dan.s diverses vil'es, formé des asso-
ciations oii les négociants et les artisans d'une même industrie s'enga-
gent vis à-vis les uns des autres à respecter la loi du Seigneur, à ne point
travailler, à ne point vendre ni exercer leur métier les jours consacrés au
repos. Les associations pour l'observation du dimanche sont une des
meilleures et des plus ingénieuses inspirations du zèle apostolique. Rien
n'est plus simple ni plus facile ; il y a lieu d'espértu" qu'elles se propage-
ront partout'; elles se modifieront, connue font les inspirations de la cha-
rité catholique toutes les fois qu'elles sont laissées à la liberté de leurs
allures ; elles se modifieront selon les exigences des villes et des localités,
mais elles seront toujours unies dans un même esprit, et marcheront vers
un même but de glorifier Dieu et de régénérer la patrie. »
Ces réflexions portent la date du dimanche^ octobre 1852.
« Si les catholiques ont pour devoir de respecter la loi de
« Dieu, et si à l'occasion du repos du dimanche c'est à eux
» à témoigner de leur zèle et à le maintenir. » comment
donc VUnicers explique-t-il qu'il paraisse le lundi en in-
fraction de la loi de Dieu sur Tobservation du dimanche ?
Qu'est-ce aui oblige VUnivcrs, journal catholique, à pa-
raître le lundi? L'Univers ne serait-il donc qu'un Tarlulle
de catholicisme ? Qu'il explique, s'il le peu!, la contradic-
tion (pu' existe entre ce (pi'il |)rèrlie el ce (ju'il prali(|ue !
\sm.
LES PROCESSIONS.
9 juin 1852.
VL'nicers s'indigne de ce que l'autorité interdise à Lille
la sortie dans les rues de la procession pour le jour de
la Fête-Dieu. S'appropriant un article de la Liberté, de
Lille, il combat à outrance la loi de germinal an X, qui,
nnodifiée plus tard par le tlécret du 11 germinal an XI, in-
terdit les cérémonies extérieures du culte catholique dans
les communes où il existe une église consistoriale ; il fait
observer que l'article 16 de la loi touchant l'organisation
du culte protestant est ainsi conçu : Il ii'ij aura cVégUse
consistoriale que par six mille âmes de la même communion.
Or, comme la ville de Lille ne compte pas 6,000 âmes
appartenant à la même Confession prolestante, l'Univers
proteste contre l'établissement d'une église consistoriale à
Lille, et le trouve « illégal ! »
Donc, ce que 6,000 schismatiques ont le droit de faire est
un droit que 5,999 n'ont pas ! Ils n'ont pas le droit de se réu-
nir pour prier ! S'il n'y avait à Paris que 5,999 luthériens et
calvinistes, M. le pasteur Athanase Coquerel n'aurait plus
le droit de faire entendre sa parole à M. Guizot, président
de la société biblique protestante ! Ce qui n'aurait pas lé-
670 185«.
galomonl lo droit do blesser la croyance do 6,000 réformés,
a logalonioiit le droit de la blesser s'ils ne sont qirau nom-
J)re de 5,999 !
0 liberté réglée par la loi !
En 1844, sous le ministère de M. Guizot, interpellé par
M. Thiers, tu expulses de France les jésuites, tu les con-
trains, au nom du salui public, de fermer leurs établisse-
ments, lu leur enjoins de les vendre, et, en 18o2, ce ne
sont plus les jésuites que tu frappes, ce sont les protestants
que tu menaces !
En 1844, nous défendions les jésuites contre M. Thiers et
M. Guizot ; en 18-32. et toujours par les mêmes motifs, nous
défendons les protestants contre MM. Dayoz et Yeuillot.
Nous défondons les jésuites à Fribourg et les protestants à
Lille. Mais non, ce ne sont pas les pi-otostants que nous dé-
fendons ; ce n'étaient pas les jésuites que nous défendions.
C'était, et c'est encore et toujoui's la Liberté.
IL
11 juin 1852.
JJAssemhlée nntionaJc. ce journal à qui la République
avait laissé l'entière liberté de l'attaquer, et qui est devenu
le terrier de tous les lièvres à la tête desquels Henri V doit,
l'un de ces matins, emporter d'assaut Paris, sa bonne ville,
ne craint pas de donner un échantillon de sa bonne foi en
imprimant que « nous ne voulons pas de la liberté du culte
» catholique, et que la liberté sauvage dont nous sommes
)> l'apôtre ne peut pas s'accommoder de la liberté de croire
« en Dieu et de lui rendre un culte public. »
Ah! ceci est par trop fort! Est-ce un jésuite, est-ce un
protestant qui parle de la sorte? Nous lo demandons: car
loiscpron discute avec VAssemblée nationale, on ne sait ja-
mais avec qui l'on discute, si c'est avec Calvin ou avec
Loyola, tous les deux accouplés à cette (Puvre d'alchimistes
(ju'ils nomment : La Fusion.
LKS PnOCESSTONS. 071
Précisons la quoslioii. ([iii vaut d'aillcMirs la poincMPôlro
exposée.
Il s'agit premièroment dos processions, à la sortie des-
quelles s'oppose M. le maire de Lille ; deuxièmement, de
l'existenee d'une éi.'Iise eonsisloriale à Lille.
Avons-nous dit que M. le maii'e de Lille eût tort, ou avons-
nous dit qu'il eût raison d'interdire dans les rues de Lille
la sortie de la procession pour le jour de la Fête-Dieu ?
Nous n'avons exprimé à cet égard aucun avis, laissé percer
aucune opinion. La me fait partie de ce qui constitue la
propriéié et la puissance collectives ; c'est à celui qui repré-
sente la puissance et la propriété collectives à prendre les
arrêtés et à faire les règlements qu'il juge utiles ; mais
comme la rue appartient avant tout à la circulation, notre
avis est qu'il est toujours dangereux de la détourner de sa
destination spéciale, car ce qu'on accorde à l'un comment
le refuser à l'autre ? Ou il faut tout tolérer, ou il faut tout in-
terdire. Interdire toutes les manifestations extérieures, sans
exception aucune, nous paraît le parti le plus prudent à
prendre ; il est absolument juste.
C'est cette interdiction qui est écrite en ces termes for-
mels dans l'article 4o de la loi du 18 germinal an X :
« Aucune cérémonie religieuse n'anrn lieu hors des édifices consacrés
au culte catholique dans les villes où il y a des temples destinés aux dif-
férents cultes. »
Cette loi, comme on le voit, ne spécifie aucun chiffre.
Cela dit. est-il possible d'établir une comparaison entre
(les processions dans la rue qui n'appartient à personne,
et des prières dans Véglise consistoriale qui appartient au
culte de ceux qui s'y réunissent pour y élever leur âme?
Est-il interdit aux catholiques de faire des processions
dans l'intérieur de leur église?— Non. Est-ce qu'ils ne
jouissent pas à cet égard de la plus entière liberté? — Oui.
Est-ce que cette liberté leur est contestée par un seul pro-
testant? — Non.
A quel titre des catholiques viennent-ils donc invoquer
l'article 16 de la loi relative à l'organisation générale des
672 1858.
églises réformées, et prétendre que l'existence d'une église
consistoriale h Lille est illégale, attendu que la ville ne
compte pas 6,000 protestants ? Exiger que des protestants
soient au nombre de 6,000 pour avoir droit à une église de
leur culte, nous le comprenons parfaitement au point de
vue du budget, lorsque l'Etat s'impose la dépense des
cultes, mais nous ne le comprenons pas au point de vue de
la liberté des croyances.
L'article 16 de la loi du 18 germinal an X est conçu en
ces termes :
« Il y aura une église consistoriale par six mille âmes de la même com-
munion. B
Lorsque l'égalité entre toutes les croyances existera en
droit et en fait, c'est-à-dire lorsque cliatfue culte rétribuera
ses ministres et qu'il n'y aura plus de budget des cultes
salariés par l'Étal, il y aura ou il pourra y avoir autant
d'églises consistoriales que les diverses confessions pour-
ront en entretenir. L'Etat n'aura rien à payer. La question
de liberté se résoudra ainsi par elle-même et tout naturel-
lement.
VAssemblée nationale prétend que nous avons lait tenir
à la Liberté et à V Univers le contraire du langage qu'ils
tiennent, et qu'il n'est pas vrai que ces deux journaux pro-
testent contre Viilégalité d'une église consistoriale à Lille.
VAssemblée nationale croit-elle donc que des artifices de
langage nous aveuglent et nous empêchent de lire ce ((ni
est non-seulement transpar<Mi! mais eiK-ore formel ?
Nous allons transcrire :
<i M. de Persigny, qui s'était donné le temps d'iJtudier la question à
fond, avait parfaitement compris que si quelque chose d'iLLÉGAL existait
à Lille, c'était l'établissement d'une église consistoriale; dès-lors, sa
loyauté ne pouvait permetti'e qu'on vînt se faire une arme de cette illé-
galité contre le culte catholique, et arguer d'un acte de toléraî^ce pour
se montrer intolérant. »
Est-ce assez clair? Est-ce assez formel ?
lions aiH)tres (nii, (m» Tan de lib(>rté de 18o'2, imprimez
(pu! c'est |)ar loli-raiici' (pi'on perniet ;i des |irotestants de
LES PROCESSIONS. G73
se réunk- pour prier, si l'on vous ^laissait* faire, vous tran-
cheriez bien vite la question : vous remplaceriez l'Église
consistoriale par une chambre ardente, et ce ne serait plus
la liberté de prier que vous ôteriez aux hérétiques, ce serait
la liberté d'exister ! Est-ce qu'un arrêt de juillet 1562 no
prescrivait pas de tuer partout les huguenots? Est-ce que
cet arrêt n'était pas lu tous les dimanches au prône de
chaque paroisse ?
Vous confondez sciemment deux choses distinctes ; VÉ-
glise catholique ou réformée, et la rue.
La rue n'appartient ni aux catholiques, ni aux protes-
tants, ni aux israéliles ; elle appartient aux passants. C'est
précisément parce qu'elle appartient à tous qu'elle n'ap-
partient à personne. Cessez donc de parler de votre tolé-
rance qui n'existe pas!
Mais quel nom d-jnner à cette intervention d'un journal
dirigé par l'ancien ministre qui, en 1844, proscrivit les jé-
suites, et qui, en 1852, proscrirait volontiers ses coreligion-
naires : aujourd'hui déserteur, hier prescripteur?
On nous répond :
« La circulation de la voie publique est une affaire municipale que
l'administration doit régler dans l'intérêt général de la cité. »
Eh bien! donc, pourquoi protestez-vous contre l'arrêté
de l'autorité municipale? Soumettez-vous-y sans recher-
cher s'il y a à Lille moins de 6,000 protestants; car discuter
ce chiffre, c'est reconnaître que, s'il y avait 6,000 protes-
tants, la décision de prairial an XI serait applicable aux
processions dont vous voulez la sortie dans les rues !
Y a-t-iL, oui ou non, une église consistoriale à Lille? S'il
y a à Lille une église consistoriale, le ujaire de la ville est
dans les termes de l'article 45 de la loi du 18 germinal
an X, et vous n'avez qu'à vous taire, vous tous qui, d'une
large question de liberté, faites une étroite question de lé-
galité, laquelle même est contre vous.
43
674 185«.
m.
13 juin 1852.
VAsseinblée nationale continue à être le plus plaisant des
journaux funèbres.
Elle persiste à nous ranger parmi les adversaires de la
liberté de conscience et à se mettre au nombre de ses
défenseurs.
Où donc et quand donc avons- nous jamais attaqué, seu-
lement essayé de rf^streindre la liberté de conscience ?
Est-ce parce que nous n'avons pas donné raison aux ré-
dacteurs de la Liberté et de VUnivcrs contre M. le maire de
Lille, usant de son droit d'interdire la sortie des processions ?
Prenez garde que si la rue appartient à la religion, elle
n'appartienne bientôt aussi à l'opinion, et qu'elle ne soit
revendiquée par la liberté de conscience politique au môme
titre que par la liberté de conscience religieuse !
La prétention que vous soutenez est celle que soutenaient
les promoteurs de la Manifestation du 15 mai 1848 et de la
Manifestation du 13 juin 1849, que M. Granier de Cassagnac
a caractérisée en ces termes : «Une colonne de clubistesqui
» marchaient bras-dessus, bras dessous, et que M. le géné-
» rai Changarnier a coupée en deux sans coup férir sur le
» boulevard. »
IV.
14 juin 1852.
La Gazette de France soutient en ces termes la Nécessité
des processions se déployant dans les rues le jour de la
Fête-Dieu :
(( Si les consistoires, si les synngogues avaient des rites, des cérémonies
analogues aux rites, aux cérémonies du culte catholique, vous trouveriez
sans doute trës mauvais que les catholiques s'opposassent à leur célébra-
tion. Vous nous accuseriez d'intolérance. Mais il est par trop fort que, au
nom de la tolérance, nous soyons obligés de supprimer nos cérémonies, et
LES PROCESSIONS. 675
de renoncer à notre culte pour... ne pas offusquer... ne pas scandaliser les
sectes qui ont voulu s'en passer, qui ont voulu établir cette différence en-
tre elles et nous. Toute la question est de savoir si le culte extérieur ne
fait pas partie essentielle, intégrante du culte catholique ? Or, vous ne
pouvez pas dire le contraire. Donc, avec la loi de germinal an X que vous
invoquez, nous sommes gênés, entravés dans la liberté de Vexercice de notre
religion. Et c'est, nous le répétons, M. de Girardin, l'homme de la liberté
absolue, qui vient soutenir une thèse semblable ! »
Oui, c'est M. de Girardin, l'homme de la liberté absolue,
qui vient soutenir que la liberté d'ensemencer son champ
en blé ou de le convertir en prairie n'implique pas la li-
berté de labourer ni la grande route ni le chemin vicinal.
Faut-il donc encore une fois répéter que la rue a été laite
pour les passants, et non pour les croyants, de même que
l'éghse a été construite pour les croyants et non pour les
passants ?
C'est le cas de répéter ici la maxime rectifiée de M. Du-
pin : Chacun chez soi, chacun son droit.
Lorsque les processions se déploieront dans les rues ten-
dues de draps blancs ornés de fleurs, si quelque marchand
religionnaire ne veut pas fermer sa boutique, ou si quel-
que propriétaire voltairien ne veut pas tendre sa maison,
ce qui fera tache et disparate, ce qui détruira l'effet de
l'ensemble, devra-t-on contraindre le religionnaire à fer-
mer sa boutique et le voltairien à draper sa maison ?
Réponse : Oui ou non. •
En Belgique, pays où la religion est pieusement observée,
mais où la liberté n'est pas moins pieusement respectée,
celle-ci est garantie en ces termes par l'article 15 de la
Constitution : ,
« Nul ne peut être contraint, d'ujie manière quelconque, aux actes et
aux cérémonies d'un culte, ni d'en observer les jours de repos. »
Qui dit liberté telle que nous l'entendons, dit liberté
égale pour tous ; donc, ce ne sera jamais nous qui crierons
à l'intolérance quand la môme interdiction frappera tous les
cultes sans distinction de rites ; ce ne sera jamais nous qui
demanderons pour les protestants ou pour les Israélites ce
676 1S5S.
qui aura été justement refusé aux catholiques, et récipro-
quement.
Maintenant que nous avons fait les réserves que nous
commandait la prévoyance, nous vous disons : — Journaux
si pieux qui ne pouvez vivre sans processions dans les rues,
soyez donc conséquents, et commencez donc par observer
saintement le saint jour du dimanche en fermant vos ate-
liers et vos bureaux !
16 juiu 1852.
Le Pays se joint contre nous à VUnivers et à VAssemblée
nationale ; il s'y joint en ces termes :
« La libertû absolue de M. do Girardin ne va pas jusqu'à permettre à
la religion de la miijorité des Français d'exercer librement son culte. M. de
Girardin est un libéral si fanatique, qu'il voit une abominable lyramiie dans
une cérémonie religieuse extérieure. »
Nous répondons au Pays : M. de Girardin n'a jamais rien
dit de pareil ; il ne voit pas dans une cérémonie extérieure
une abominable tyrannie, mais il y voit une source intaris-
sable de complications et un oubli du passé qui a le carac-
tèi'e d'une grande imprévoyance.
Ainsi, nous avons sous les yeux la lettre suivante :
Le maire de la ville du Nantes.
« Monsieur,
» Par salettreen date du9juin 1852, M. le préfet m'informe que,d'après
l'invitation de Mgr l'évêque, il est dans l'intention d'assister en costume h
la procession solennelle de la Fête-Dieu.
» Il verrait avec satisfaction que la mairie, ainsi que le corps munici-
pal, voulussent s'y rendre également, en faisant observer, toutefois, que
cette invitation n'a pas un caractère obligatoire.
» L'administration se dispose à accompagner M. le préfet, et j'ai l'hon-
neur de vous prévenir que je convoque, en conséquence, le corp.s munici-
pal pour dimanche prochain 13 juin 1852, à dix heures très précises, à
l'hôtel-de-ville.
» Agréez, monsieur, etc.
» Le ])remier adjoint, faisant les fonctions de maire,
» Si(jné : E.-G. tkencheven. »
LES PROCESSIONS. 677
Si des préfets assistent en costume aux processions et
que d'autres préfets n'y assistent pas, que penscra-t-on de
ces derniers '? Si tels conseils municipaux se rendent aux
•convocations du préfet et que tels autres conseils munici-
paux ne s'y rendent pas, les rapports administratifs av^ec
ceux-ci n'en ressentiront-ils pas le contre-coup ?
L'erreur invétérée de la France est de vouloir concilier
ce qui est inconciliable, d'admettre la liberté où il faut l'ex-
clure, et de l'exclure où elle doit exister seule ! Toujours la
même erreur menant toujours au même abîme !
Vouloir que ce qui est libre soit officiel, ou que ce qui est
officiel soit libre, c'est vouloir l'impossible, c'est vouloir que
ce qui est général soit spécial, que ce qui est privé soit
public !
On a vu où la liberté réglementée de la presse, réclamée
à outrance par VAssemblée nationale et le Constitutionnel,
a conduit MM. de La Valette et Granier de Cassagnac; on
verra où les processions conduiront les préfets , les maires
et les fonctionnaires, les uns y assistant, les autres n'y as-
sistant pas !
Comment n'y a-t-il pas unanimité d'avis sur ce point :
que l'Église n'est souveraine que sur son teri'itoire, que dès
qu'elle le franchit elle est sujette de l'autorité locale ! Ne
vaut-il pas mieux être souverain chez soi que sujet ailleurs?
Celui qui s'exprime ainsi n'est pas suspect; car ce n'est
pas dans le Voltaire-Touquet qu'il a puisé le sentiment qui
le fait parler. 11 le puise dans la certitude acquise que toute
réaction en amène inévitablement une autre.
AUX JOURNAUX FRANÇAIS.
29 juin 18.52.
« Les sessions ordinaires du Corps législatif durent trois
mois. »
Ainsi s'exprime l'article 41 de la Constitution du 14 jan-
vier 1852.
Aux termes de cet article, la session législative, qui avait
été ouverte le 29 mars, a été close le 28 juin.
Pendant les neuf mois qui vont s'écouler d'une session à
l'autre, de grands travaux publics, les uns décrétés par le
Pouvoir constituant, les autres volés par les Pouvoirs con-
stitués, vont s'exécuter avec toute la vigueur d'impulsion
qui leur a été donnée.
Le gouvernement, il faut lui rendre cette justice, n'a
rien négligé pour occuper les bras ; c'est à la presse à ne
rien négliger, à son tour, pour occuper les têtes.
Précisément parce qu'elle ne peut se soustraire à la dé-
fiance de la loi qu'en s'élevant au dessus de l'esprit départi,
jamais peut-être conditions plus propices, en même temps
que nécessités plus impérieuses, ne se seront réunies pour
que la presse approfondisse les questions qu'elle se conten-
tait d'effleurer ou qu'elle s'était habituée h ajourner.
Elle discutait tout et n'étudiait rien ; elle va être obligée
d'étudier tout.
Or, étudier conduit souvent beaucoup plus loin qu'on ne
AUX JOUUNAUX FRANÇAIS. 679
pouvait le prévoir; on sait, en effet, d'où l'on paii^ maison
ne sait pas où l'on arrivera.
La discussion divisait les journaux; l'étude les rappro-
chera.
Le règne de la Tradition a fini le 3 septembre 1791, jour
où fut promulguée, en France, la première Constitution ; ce
jour-là le règne de l'Expérience a commencé ; voilà soixante-
et-un ans qu'il dure.
Royauté constitutionnelle, République, Directoire, Con-
sulat, Consulat à vie. Empire, Restauration de 1814, Monar-
chie de 1830, République constitutionnelle. République per-
sonnelle, ne sont que des formes diverses et successives de
la même expérience commencée le 3 septembre 1791.
Le droit d'aînesse et de masculinité était l'axe sur lequel
tournait l'ancienne société monarchique et aristocratique.
Cet axe a été brisé; aussi tous les efforts que tente l'an-
cienne société pour se replacer en équilibre et reprendre
son mouvement de rotation sont-ils vains ; elle ne se relève
avec effort que pour retomber avec éclat. Ou il faut renon-
cer à la prétention de le relever, ou il faut rétablir le droit
d'aînesse tel qu'il existait. Ce qu'on expérimente depuis
soixante ans est aussi insensé qu'il serait insensé de vou-
loir rendre la vie à un corps décapité en y plaçant une autre
tête fraîchement tombée.
L'égahté des partages dans les successions a donné la
naissance à une société nouvelle; mais cette société nou-
velle est aussi incompatible avec l'ancienne forme de gou-
vernement monarchique et aristocratique, que l'ancienne
forme politique est elle-même incompatible avec le nouveau
régime civil.
Voilà ce dont la presse acquerra la conviction lorsqu'elle
plongera par l'étude au fond des questions au lieu de flot-
ter à leur surface. Alors elle ne perdra plus son temps à es-
sayer de coller une vieille forme de gouvernement sur une
jeune société, une vieille tête sur un jeune corps.
Alors elle sortira du monde imaginaire pour entrer dans
le monde réel, et ne croira plus qu'il soit possible de com-
680 185«.
poser un peuple par moitiés égales de monarchie et de dé-
mocratie, d'autorité et de liberté. Les Sirènes et les Tritons
n'ont existé que dans la fable : qui a jamais vu un être vi-
vant qui fût une femme par la moitié du corps et par l'autre
moitié du corps un poisson? Eh bien! un peuple souve-
rain et svjet, un peuple déléguant et conservant sa souve-
raineté, est une création qui appartient au même ordre de
conception. C'est de l'idéal d'écoliers. Cette méprise dans
laquelle la presse est généralement tombée s'explique par
l'opiniâtreté des impressions de collège. Au lieu de prendre
le chemin de la politique, elle a continué, sans s'en aper-
cevoir, à marcher dans la voie de la mythologie. Mais c'est
là une méprise à laquelle il est impossible que la presse ne
soit pas bientôt arrachée par l'évidence.
Aussitôt que cette méprise aura cessé d'exister, les ques-
tions sérieuses se poseront sérieusement, et la discussion
qui ne portait pas de fruits en portera abondamment.
Mais aucune question de quelque importance, — ques-
tion d'enseignement, question de constitution de la com-
mune, question de réforme de l'impôt, question de réduc-
tion du budget, question de simplihcation administrative,
question de crédit foncier, question de capitalisation de l'é-
pargne collective, question du maintien ou de la suppres-
sion de l'assistance publique, etc., etc., — ne pourra se ré-
soudre avant que cette puérile méprise ail été effacée.
Journaux que mine l'inconséquence et que fortifierait la
logique, journaux qui ne voulez pas mourir de consomp-
tion, journaux, enfin, qui voulez vivre, soyez ce que vous
devez être, et choisissez entre Tun ou l'autre de ces deux
camps : — le camp de ceux qui, voulant l'ancienne forme de
gouvernement, doivent vouloir conséquemment l'ancienne
société, fondée sur l'inégalité des partages dans les succes-
sions, l'inégalité des citoyens devant la loi, l'unité d'un culte
exterminateur etc., etc., et le camp de ceux qui, ne voulant
pas de la résurrection de l'ancienne société, doivent vouloir
conséquemment que la nouvelle société découvre enfin sa
forme définitive de gouvernemcnl. f|uellc qu'elle doive être.
AUX JOURNAUX FRANÇAIS. G8I
Journaux, vous ne pouvez plus (Mie un écho : soyez donc
une voix ou soyez le silence !
Journaux, vous ne pouvez plus servir d'instruments aux
partis; servez dune d'araires aux progrès, ou rentrez dans
le néant, d'où vous a fait sortir la Révolution de 1789!
Le Corps législatif a clos hier sa première épreuve. Au-
jourd'hui la vôtre commence !
Ah! n'essayez pas pour vous y soustraire de dire que
la liberté vous manque- « rien n'est obstacle qui ne soit
moyen, «
1832.
QU'EST-CE QUE LE PEUPLE?
I.
F'- juillet 1852.
Le Journal des Débats a jeté dans la discussion éteinte
celte question refroidie : qu'est-ce que le peuple?
Mais M. Saint-Marc a trouvé son maître dans M. Saint-
Albin ! M. Saint-Marc et le Journal des Débats sont de la fa-
mille des Tritons : tête de roi et queue de peuple ; par le
haut du corps, apôtres monarchiques, et par le bas du
corps, complices révolutionnaires ; en résumé, ni hommes
ni poissons; goguenardant le suffrage universel et prô-
nant le cens électoral ; repoussant la souveraineté du
nombre quand elle est l'universalité et l'admettant quand
elle est la minorité ! Aussi faut-il voir comment M. Saint-
Marc et le Journal des Débats sont étrillés par M. Saint-
Albin et V Assemblée nationale :
« Comment peut-on, presque dans la même ligne, protester contre les
docteurs du droit divin et contre les modernes, qui ont voulu à toute
force mettre le droit sur la terre? Aussi arrive-t-on à cette conclusion :
« La souveraineté sur la terre n'est qu'une audacieuse et périssable usur-
» pation.»Piperie de mot. La souveraineté sur la terre est une usurpation,
si l'homme se croit souverain pour son propre compte ; mais si l'homme
se rappelle qu'il a été établi souverain par Dieu , c'est une délégation, et
l'exercice de l'autorité est légitime. Le père lui-même n'a pas un autre
pouvoir sui' son enfant. Bossuet dit bien aussi : « Dieu est le vrai roi. »
QU'EST-CE QUE LE PEUPLE? 683
{Politique tirée de V Ecriture, liv. II, art. l"", Ir» proposition.) Mais il ajoute
presque aussitôt : a C'est lui qui établit les rois. » (2° proposition.)
A la bonne heure ! Voilà du pur droit divin, et nous ne
pouvons qu'applaudir à ce langage, qui est le désaveu de
toutes les doctrines révolutionnaires professées pendant
dix-huit ans à la tribune par M. Guizot! L'illustre orateur
avait donc tort contre nous, en 1844 , quand il appliquait le
fer chaud sur l'épaule des légitimistes, à leur retour de
Belgrav^e-Square, vigoureusement assisté dans cette œuvre
par M. Saint-Marc Girardin, qui s'exprimait ainsi:
M. SAINT-MARC GIRARDIN : <x Cette tentative, faite au nom d'un droit
héréditaire solennement aboli par l'acte de la volonté nationale en 1830,
cette tentative, nous l'avons qualifiée de manifestation coupable, parce
que la commission a vu là une pensée de contre-révolution. La commis-
sion ne pouvait qualifier autrement ce qui s'est passé à Londres sans, j'ose
le dire, abjurer la conscience du droit qui a- été exercé en 1830, et sans
désavouer la révolution de juillet. »
Ainsi parlait en 1844,1e 15 janvier, M. Saint-Marc Girar-
din, glorifiant à la fois la Révolution de 1830, qui avait ren-
versé la Royauté de 987, et la Royauté du 9 août, qui avait
renversé la Révolution du 29 juillet ; ainsi ne parle plus
M. Guizot ; en 1852 M. Saint-Marc Girardin est resté plus
ou moins Triton, mais M. Guizot a renoncé définitivement
au rôle de Sirène; il ne croit plus qu'au droit des rois,
ce droit leur venant de Dieu. Après une telle conversion,
il ne faut désespérer d'aucune. M. Saint-Marc Girardin ne
peut tarder à être converti par M. Saint-Albin , et le
Journal des Débats ne peut manquer d'être prochainement
remorqué par V Assemblée nationale.
C'est ce que nous souhaitons.
Nous souhaitons qu'il se forme deux camps bien dis-
tincts.
D'un côté, ceux qui, d'accord avec V Assemblée nationale,
répondent à cette question : qu'est-ce que le peuple ?
— Rien.
De l'autre côté, ceux qui, d'accord avec la Presse, répon^
dent à cette question : qu'est-ce que le peuple ?
684 1858.
— Tout.
Oui, nous le répétons : Tout. Est-ce que l'unité peut exis-
ter moins une de ses fractions?
Nous ne savons si M. Chapuys-Montlaville, aujourd'hui
préfet, pense encore ce qu'il écrivait en 1839, quand il était
député ; mais ce qu'il écrivait alors, nous le pensons encore
aujourd'hui.
Il écrivait ce qu'on va lire en tête d'une nouvelle édition
de Siéyès : qu'est-ce que le tiers-état ?
« Son titre dit beaucoup ; il n'est ni insignifiant ni banal, et ne ren-
ferme pas une généralité indécise ; il relève, agrandit une idée ; il est la
substance de l'écrit ; c'est le pamphlet concentré ; il pose un principe, an-
nonce une ère nouvelle, jette un défi à la monarchie féodale et à l'aristo-
cratie ; place les deux camps en face l'un de l'autre , dresse ostensible-
ment les deux bannièi-es, engage le combat et dit à l'avance quelle en sera
l'issue.
» Qu'est-ce que le Tiers-État ? tout. --
» Jusqu'à ce jour, le Tiers-État n'avait vécu qu'au profit des deux or-
dres privilégiés, et leur avait été inférieur, soumis, obéissant. Il n'était
pas vêtu des mêmes étoflfes -, il n'avait pas les mêmes sièges ; on dénom-
mait ses membres d'une façon cavalière ; on ne lui demandait son avis que
pour la forme ; le clergé et la noblesse le regardaient d'en haut, et se con-
certaient entre eux pour le contenir dans cette basse région, oùil n'osait ni
s'agiter ni se plaindre.
» Aujourd hui, tout est changé : le Tiers,, dégagé de ses liens, quitte hi
place qui lui a été assignée pour monter à celle qui lui est due. Qui donc
produit cette révolution soudaine ? Quelle cause frappe et abat les pieds
d'argile du colosse féodal? Est-ce une force nouvelle qui surgit et qu'il a
appelée à son aide ? Eh non! seulement, sa force propre lui est révélée. La
vérité se manifeste, et chacun s'étonne de n'avoir pas jusqu'alors senti sa
force et compris son droit.
» Jamais peut-être service plus réel n'avait été rendu à une nation par
un homme! »
Nous pensons que, sous le régime de la paix, rien de
grand, rien de durable ne peut s'entreprendre ni se fonder
si le peuple n'est pas tout, si un autre intérêt que le sien
peut prévaloir et prévaut ; mais est-ce à dire que le peuple
ait le droit de se conduii'e en lyran et de placer l'erreur au
dessus de la science, la violence au dessus de la justice?
Non. le seul droil (jui a[)[)arlicnl au icuple, c'est de choi-
QU'EST-CE QUE LE PEUPLE ? 685
sir radministrateur responsable de la chose indivise, le dé-
positaire dé la puissance publique instituée à l'effet de
maintenir entre tous la loi niatliéniatiquement morale de
la réciprocité.
Ainsi se résout de la manière la plus simple la question
laissée indécise en ces termes par Aristote :
(( C'est un grand problème de savoir à qui doit appartenir la souverai-
neté dans l'État; ce ne peut être ou qu'à la majorité, ou aux riches, ou
aux pauvres, ou aux gens de bien, ou à un seul individu supérieur par ses
talents, ou à un tyran. L'embarras est égal de toutes parts. »
11 n'y a qu'à séparer ce qui est indivis de ce qui est in-
dividuel, ce qui est indivisible de ce qui est divisible, ce
qui est public de ce qui est privé, ce qui est impersonnel
de ce qui est personnel. Est-ce donc difficile ?
Pourquoi donc les journaux qui s'intitulaient conserva-
teurs sont-ils si mornes? Pourquoi donc ne disent-ils rien?
En quoi donc le régime actuel les gêne-t-il? I! les a débar-
rassés de leurs plus véhéments contradicteurs, il les a dé-
barrassés du Représentant du Peuple^ du National, de la
République, etc., etc.; et leur a laissé toute liberté d'expo-
ser leurs idées et leurs doctrines. Que n'en usent-ils donc?
Avant que le régime de la force ne l'eût complètement
emporté, il n'y avait pas d'éloges que ces journaux n'en
fissent tous les matins, et maintenant que ce régime a
triomphé, on les prendrait plutôt pour des vaincus que
des vainqueurs. Est-ce modestie ? Est-ce mécompte ? Vain-
queurs qui baissez la tête, relevez-la donc ; ce serait à nous
qui la relevoiîs à la baisser I
Oui, à nous qui avons toujours nié l'impuissance de la
force et affirmé la puissance de la liberté, tandis que vous
proclamiez le contraire.
Il est vrai qu'en affirmant l'impuissance de la force, nous
étions les échos :
Du premier consul, s'exprimant ainsi dans la séance du
conseil d'État du 14 floréal an X (4 mai 1802), en réponse
au général Mathieu Dumas, qui voulait que la Légion-
d'Honneur fût exclusivement réservée aux militaires :
686 t85t.
a Dans tous les pays, la force cède aux qualités civiles, les baïonnettes
se baissent devant le prêtre qui parle au nom du ciel, et devant l'homme
qui impose par sa science. J'ai prédit, à des militaires qui avaient quel-
ques scrupules , que jamais le gouvernement militaire ne prendrait en
France, à moins que la nation ne fût abrutie par cinquante ans d'igno-
rance. Toutes les tentatives échoueront, et leurs auteurs en seront victi-
mes. — Ce n'est pas comme général que je gouverne, mais parce que la
nation croit que j'ai les qualités civiles propres au gouvernement ; si elle
n'avait pas cette opinion, le gouvernement ne se soutiendrait pas. Je sa-
vais ce que je faisais lorsque, général d'armée, je prenais la qualité de
membre de l'Institut ; j'étais sûr d'être compris, même parle dernier tam-
bour. Il ne faut pas raisonner des siècles de barbarie aux temps actuels ;
nous sommes trente millions d'hommes réunis par les lumières, la pro-
priété et le commerce ; trois ou quati-e cent mille militaires ne sont rien
auprès de cette masse. Outre que le général ne commande que par les qua-
lités civiles, lorsqu'il n'est plus en fonctions, il rentre dans l'ordre civil.
Les soldats eux-mêmes ne sont que les enfants des citoyens. L'armée, c'est
la nation. Si l'on considérait le militaire abstraction faite de tous ses rap-
ports, on se convaincrait qu'il ne connaît pas d'autre loi que la force, qu'il
rapporte tout à lui, qu'il ne voit que lui. L'homme civil, au contraire, ne
voit que le bien général. Le propre des militaires est de tout vouloir des-
potiquement; celui de l'homme civil est de tout soumettre àla discussion,
à la vérité, à la raison; elles sont souvent trompeuses ; cependant la dis-
cussion produit la lumière. Si l'on distinguait les hommes en militaires et
en civils, on établirait deux ordres, tandis qu'il n'y a qu'une nation. »
(THiBAUDEAU, Mémoires sur le consulat, de 1799 à 1804.)
De M. Guizot, expliquant dans' ses Essais sur VHistoire
de France, comment mourut la société de Rome et condam-
nant ainsi le despotisme :
« Depuis Septime-Sévère, le pouvoir central tombait en ruine dans l'em-
pire romain ; ses forces diminuaient en même temps que croissaient ses
charges et ses dangers. Cette situation imposait au despotisme des char-
ges immenses. Pour se créer des ressources, il fut contraint de créer une
machine administrative capable de porter partout son action, et qui de-
vint elle-même une charge nouvelle. Le système de gouvernement n'avait
d'autre objet que d'étendre sur la société un réseau de fonctionnaires, sans
cesse occupés à en extraire des richesses et des forces pour aller ensuite
les déposer entre les mains de l'empereur. . . Les soldats, seule force. . .
et force d'autant plus périlleuse elle-même qu'il fallait l'étendre et lui ac-
corder chaque jour davantage. Le despotisme a ce vice, entre mille autres,
que son exigence croît dans la même proportion que décroissent ses
moyens. Plus il s'affaiblit, plus il a besoin d'exagérer. Plus il s'appauvrit,
plus il faut qu'il dépense. . . La société, hommes et choses, n'est dans ses
QU'EST-CE QUE LE PEUPLE? G87
mains qu'une matière morte et circonscrite qu'il dépense pour se soutenir,
et dans laquelle il est contraint de pénétrer d'autant plus avant qu'elle est
déjà plus épuisée, et qu'il est lui-même plus près de tout perdre. Il
faut bien dater les révolutions du jour où elles éclatent ; c'est la seuleépo-
que précise qu'on puisse leur assigner ; mais ce n'est pas celle où elles s'o-
pèrent. Les secousses qu'on appelle des révolutions sont bien moins les
symptômes de ce qui commence que la déclaration de ce qui s'est passé.
Que deviendrait le despotisme, dès qu'il ne possède pas absolument la so-
ciété? S'il ne règne partout, il n'est nulle part... La plus petite liberté,
s'il la laisse vivre, a de quoi le frapper de mort. »
De M. Rossi, écrivant dans sa Théorie du droit pénal :
« La tyrannie populaire s'étant emparée des mots de salut public et de
bien du peuple, etc., d'autres tyrannies les ont rayés de leur protocole, et
c'est l'expression d'ordre social qui a eu l'honneur de les remplacer. L'or-
dre social, comme jadis le salut public, a été considéré comme quelque
chose en soi, comme un être à part tout à fait indépendant des membres
de la société, qu'on a vexés, tourmentés, pour le bien de l'ordre social qui
devait les protéger. »
De M. de Montalembert, disant en 1833 :
« Nous savons qu'on a tenté d'ériger en maxime philosophique cette
union nécessaire de la justice et de la victoire ; nous savons qu'elle a été
insinuée du haut des chaires académiques dans l'âme de la jeunesse, et
que, parmi nos grands politiques du jour, elle trouve sans cesse des échos
plus ou moins courageux : c'est pour cela même que nous éprouvons un
impérieux besoin de protester contre cette apothéose de la force, contre ce
démenti insolent donné à l'instinct et à la conscience des races humaines.
Qui ne serait tenté, au contraire, de répudier la victoire et ses sentences,
de la mépriser même, aujourd'hui où toutes les causes qu'elle couronne
sont méprisables? Ou si, par hasard, elle plane pendant trois jours sur
une cause noble et juste (comme en juillet 1830), c'est pour la faire con-
duire solennellement au tombeau, et couvrir un roi et deux chambres du
linceul de la honte. Oui, il faut la mépriser au siècle où nous sommes,
car partout, sauf la pauvre et récente Belgique, elle a consacré le triomphe
de la force sur le droit; partout, en son nom, une inexorable oppression a
pesé sur les peuples ; partout le lâche a trôné sur le brave, le plus vil sur
le plus noble, le cœur esclave sur le cœur libre, et l'on a vu, grâce à elle,
s'accroupir comme des vampires, sur leur proie, la Russie sur la Pologne,
la Prusse sur le Rhin, la Diète de Francfort sur l'Allemagne , l'Angle-
terre sur l'Irlande, l'Autriche sur l'Italie , et le juste-milieu sur la
France. »
De Fénelon :
a La force ne peut iaraais persuader les hommes ; elle ne fait que des
hypocrites. »
G88 185«.
De Chateaubriand :
« Tout dégénère, même la tyrannie; des tyrans actifs on arrive atix ty-
rans fainéants. »
De M. Gustave de Beaumont :
« Toutes vos rigueurs pour rétablir l'ordre et la paix seront stériles,
parce que l'ordre que vous prétendez faire régner est la discorde même,
parce que la paix que vous voulez établir est une violence et une oppres-
sion ; cette violence, cette oppression , ce désordre ont amené un état de
guerre, et cet état de guerre sociale n'est pas entre l'honnête homme et le
malfaiteur, entre l'homme laborieux et le fainéant, entre celui qui gagne
sa vie et celui qui vole ; elle est entre le riche et le pauvre, entre le maître
et l'esclave, entre le propriétaire et le fermier; et cette guerre a éclaté
parce que l'égoïsme du riche a été poussé à un excès qui devait révolter le
pauvre. »
De M. Michel Chevalier :
« Les hommes qui sont partisans obstinés des grandes armées et des
grandes flottes ont beau avoir la bouche pleine du nom de liberté, ce sont
les complices ou les dupes des plus grands ennemis que la France ait ja-
mais eus. »
Etc., etc., etc.
Il est vrai qu'en affirmant la puissance de la liberté, nous
étions les échos :
De Tempereur à Sainte-Hélène :
o Dites à mon fils. . . qu'il donne à la nation autant de liberté que je
lui ai donné d'égalité. »
De M. L.-N. Bonaparte :
H La liberté est comme un fleuve ; pour qu'elle apporte l'abondance et
non la dévastation, il faut qu'on lui creuse un lit large et pi-ofond. Si,
dans son cours régulier et majestueux, elle reste dans ses limites natu-
relles, les pays qu'elle traverse bénissent son passage ; mais si elle vient
comme un torrent qui déborde, on la regarde comme le plus terrible des
fléaux; elle éveille toutes les haines, et l'on voit alors des hommes,
dans leur prévention, repousser la liberté parce qu'elle détruit, comme
si l'on devait bannir le feu parce qu'il brûle et l'eau parce qu'elle inonde. »
De Montesquieu :
« Les dieux, qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambi-
tion, ont attaché à la liberté presque autant de malheurs qu'à la servi-
tude ; mais quelque doive être le prix de cette noble liberté, il faut bien
QU'EST-CE QUE LE PEUPLE? G89
le payer aux dieux. La mer engloutit les vaisseaux, elle submerge des
pays entiers, et pourtant elle est utile aux humains. »
De Machiavel :
« Sous un gouvernement libre, il importe de faciliter l'explosion des
ferments internes qui agitent les populations. Si ces ferments ne trouvent
point à s'exhaler, ils s'accumulent jusqu'à ce que, par des moyens extraor-
dinaires et violents, ils renversent entièrement l'Etat. Rien, au contraire,
ne rendra une république ferme et assurée comme de donner aux passions
politiques une issue régulière et prescrite par loi. C'est ce que démon-
trent de nombreux exemples, et notamment celui que Tite-Live rapporte
de Coriolan. »
De Locke :
« Il n'existe aucune vérité qui ne puisse conduire à l'erreur, aucun re-
mède qui ne puisse devenir du poison ; il n'est aucun des dons de la divi-
nité dont nous puissions faii-e usage si l'abus, qui on est possible, pouvait
nous en priver. On n'aurait pas dû publier les Évangiles, car, bien qu'ils
soient le fondement de toutes les obligations morales qui unissent les
hommes, cependant, la connaissance imparfaite et l'étude mal conçue de
ces saiutes paroles a conduit beaucoup d'hommes à la folie ; les armes
nécessaires à la défense peuvent servir à la vengeance et au meurtre; le
feu, qui nous réchauffe, peut nous incendier; les médicaments qui nous
guérissent peuvent nous donner la mort. Enfin, on ne pourrait éclairer
les hommes sur aucun point de gouvernement ; on ne pourrait profiter
d'aucune des leçons de l'histoire, si les excès auxquels peuvent porter les
faux raisonnements étaient toujours donnés comme un motif pour interdire
la pensée. »
De Benjamin Constant :
« Si vous voulez établir la liberté au moyen du despotisme, le fond vous
échappera toujours. Dans un système de liberté, un seul fait de despo-
tisme détruit tout le système, comme, en comptabilité, uue erreur d'un
centime détruit tous les comptes. »
De M"« de Staël :
« Le sophisme des ennemis Je la raison humaine, c'est qu'ils veulent
qu'un peuple possède les vertus de la vraie liberté avant de l'avoir obte-
nue; tandis qu'il ne peut obtenir ces vertus qu'après avoir joui de la li-
berté, puisque l'effet ne saurait précéder la cause. La première qualité
d'une nation qui commence à se lasser des gouvernements exclusifs et ar-
bitraires, c'est l'énergie. Les autres vertus ne peuvent être que le résultat
graduel d'institutions qui aient duré assez longtemps pour former l'esprit
]iublic. En général, dans un pays où il n'y a point de liberté, il ne se
trouve d'énergie que parmi les factieux. Jlais, dans un pays libre, l'appui
X. 44
690 tS5«
de la loi et le sentiment de la justice rendent la résistance des amis de
l'ordre et de la vraie liberté tout aussi forte que pourrait l'être l'attaque des
anarchistes. »
De M. de Broglic :
« Ce droit de compter soi-même et de mesurer son obéissance sur la jus-
tice et la raison, ce droit de vivre et d'en être digne , c'est notre patri-
moine à tous ; c'est l'apanage de l'homme qui est sorti libre et intelligent
des mains de son créateur. C'est parce qu'il existe imprescriptible, inex-
pugnable au dedans de chacun de nous, qu'il existe collectivement dans les
sociétés ; l'honneur de notre espèce en dépend. »
De M. Cousin :
« Le droit naturel repose sur un seul principe, qui est la sainteté de la
liberté de l'homme. Le droit naturel, dans ses applications aux diverses
relations des hommes entre eux et à tous les actes de la vie sociale, con-
tient et engendre le droit civil. Comme en réalité le seul sujet du droit ci-
vil est l'être libre, le principe qui domine le droit civil tout entier est le
respect de la liberté ; le respect de la liberté s'appelle la justice. La justice
confère à chacun le droit de faire tout ce qu'il veut, sous cette réserve
que l'exercice de ce droit ne porte aucune atteinte à l'exercice du droit
d'autrui. L'homme qui, pour exercer sa liberté, violerait celle d'un autre,
manquant ainsi à la loi même de la liberté, se rendrait coupable. C'est
toujours envers la liberté qu'il est obligé, que cette liberté soit la sienne
ou celle d'un autre. Taut que l'homme use de sa liberté sans nuire à la
liberté de son semblable, il est en paix avec lui-même et avec les autres.
Mais aussitôt qu'il entreprend sur des libertés égales à la sienne, il les
trouble et les déshonore, il se trouhle et se déshonore lui-même, car il
porte atteinte au principe même qui fait son honneur et qui est son titre
au respect des autres. Une loi de l'ordre éternel attache la misère au
crime, et le bonheur ou du moins la paix à la vertu. La paix est le fruit
naturel de la justice, du respect que les hommes se portent ou doivent se
porter les uns aux autres, à ce titre qu'ils sont tous égaux, c'est-à-dire
qu'ils sont tous libres. La société est le développement régulier, le com-
merce paisible de toutes les libertés sous la protection de leurs droits ré-
ciproques. La société n'est pas l'œuvre des hommes, c'est l'œuvre même
de la nature des choses. Il y a une société naturelle et légitime, dont tou-
tes nos sociétés ne sont que des copies plus ou moins imparfaites. A cette
société correspond un gouvernement tout aussi naturel, tout aussi légitime
envers lequel nous sommes ohligés, qui nous défend et que nous devons
défendre, et en qui nous avons le devoir de placer et de soutenir la force
nécessaire à l'exercice de ses fonctions. Mais la force qui peut servir peut
nuire aussi. L'art social n'est ^utre chose que l'art d'organiser le gou-
vernement de manière à ce qu'il puisse toujours veiller efficacement
« la défense des institutions protectrices de la liberté, sans jamais pou-
QU'EST-CE QUE LE PEUPLE? G91
voir tourner contre ces institutions la force qui lui a été confiée pour les
maintenir, »
De M. Rossi :
« La liberté fait promptement oublier, par ses bienfaits et par la vive
impulsion qu'elle donne à la puissance humaine, tout ce qu'elle nous a
coûté d'efforts et de sacrifices. »
— Mais il faut s'entendre sur le mot liberté !
Eh bien! nous l'entendons comme l'entendait Siéyès,
la définissant ainsi dans la Déclaration des droits du 221 juil-
let 1789 :
« Celui-là est libre qui a l'assurance de n'être point inquiété dans
l'exercice de sa propriété personnelle ni dans l'usage de sa propriété
réelle. Ainsi, tout citoyen a le droit de rester, d'aller, de penser, de par-
ler, d'écrire, d'imprimer, de publier, de travailler, de produire, de garder,
de transporter, d'échanger et de consommer. »
Nous ne demandons rien de plus ; mais nous ne voulons
rien de moins.
Ce que nous demandons en juillet 1852, c'est ce qui était
demandé en juillet 1789 il y a soixante-trois ans !
IL
17 juillet 1852.
Le mot d'ordre donné sur toute la ligne henriquinquiste
est de paraître s'occuper du peuple. Le peuple compte donc
pour quelque chose? Oh ! la veille beaucoup, le lendemain
peu. Peine perdue, messieurs, si vous espérez que le peuple
français fera jamais une révolution pour ramener une
royauté. L'Union prend son ton le plus patelin , c'est
M. de Riancey qui tient la plume, pour s'apitoyer en ces
termes sur les grèves d'ouvriers :
« Les grèves d'ouvriers se multiplient depuis quelques semaines, et cha-
que jour nous annonce qu'il en a éclaté quelqu'une dans un nouveau dé-
partement. Ce symptôme est grave, et il convient de s'y arrêter, car il
dénote un malaise sérieux dans les classes laborieuses, et il peut finir par
692 1858.
altérer l'ordre et la sécurité publique. C'est là, pour les hommes politi-
ques, un sujet de préoccupations considérables. Est-ce un état normal, sa-
tisfaisant, juste, que celui d'une société où de telles crises sont à crain-
dre et reviennent presque périodiquement? N'y a-t-il rien autre chose à
faire, pour y remédier, que d'appeler la force armée et d'ouvrir les pri-
sons? Et si ces mesures de rigueur deviennent nécessaires, si la cons-
cience publique les exige au lendemain du désordre et de la violence, ne
serait-il pas mille fois plus désirable de pouvoir prévenir le mal que d'a-
voir à le réprimer ? »
Avant M. Henri de Riancey, M. Borryer, plaidant on
1845 pour les ouvriers charpentiers, s'éîait exprimé en ces
termes aux applaudissements redoublés de l'auditoire:
« Comment 1 quand tout participe autour de vous au progrès qui, de-
puis dix ans, a, pour ainsi dire, transformé la société; quand vous agran-
dissez tous les jours votre capitale; quand les rues étroites disparaissent
pour faire place à des voies luxueuses et magnifiques ; quand la prospé-
rité étend partout ses ailes ; quand une force mystérieuse double les facul-
tés de tous, la fortune de tous, le bien-être du pays ! Quand le prix des
subsistances augmente ; quand l'embellisi^ement continuel des maisons
produit nécessairement l'augmentation des loyers ; quand l'ouvrier ne
peut plus se loger à des prix minimes ; quand il est obligé de prendre
sa part de ce mouvement général, d'en profiter, mais aussi de le subir,
de payer ses habitations, ses aliments, ses vêtements plus cher, vous ne
voulez pas qu'il trouve son salaire actuel insuffisant, et qu'il réclame. . ,
quoi?. . , nne misérable augmentation de 10 c. pour ses sueurs par cha-
que heure de travail ! (Profonde sensation.) Et, à côté de cela, vous re-
présentez-vous toutes les misères sociales? J'ai voté avec la Chambre des
députés un crédit pour l'émancipation des noirs ; mais ne savez-vous pas
que nos ouvriers blancs sont beaucoup moins heureux que les noirs dont
on a réglé l'émancipation? Et, en vérité, je comprends qu'on ait parlé
d'enrôler des prolétaires français pour les substituer aux noirs, puisque
les assimiler à ces derniers, c'est leur donner une existence supérieure à
celle qu'ils trouvent en France. (Mouvement.) Quand le génie de mon
pays lui fait créer tant de prodiges, quand la vapeur s'apprête à sillonner
la France en tous sens, quand les efforts de la mécanique se multiplient,
quand l'âme de la patrie s'en va, pour ainsi dire, féconder toutes les bran-
ches du commerce, de la science et de l'industrie, en communiquant à
toutes les veines sociales une circulation immense •, quand de magnifi—
qtles monuments s'élèvent de toutes parts, vous ne voudriez pas que ces
braves ouvriers, sans lesquels toutes ces grandes choses dont vous jouissez
ne se feraient point, recueillent à leur tour le fruit de leurs travaux, par-
ticipent au progrès qu'ils ont réalisé, aient l'espoir d'être plus heureux,
eux aussi?, . .Vous ne voudriez pas qu'au lieu de 5 fr. ils en gagnassent 6,
QU'EST-CE QUE LE PEUPLE ? 693
et même 7 !... (Mouvement prolongé.) Eh! messieurs, c'est la loi ilu pro-
grès. Tout cela est légitime, désirable. Mais pourquoi vous êtes-vou.s atta-
chés exclusivement aux honnêtes charpentiei's que vous avez sous les
yeux? Il fallait nous dire ce qui se passe en dehors de cette audience. Les
compagnons qui sont ici sont... décents, c'est vrai; mais allez donc, ô
messieurs, allez dans ces bouges affreux où tant de misérables gémissent
sans pain, sans habit, sans paillasse... ; allez visiter le pauvre peuple dans
tous ces réduits, et vous nous direz ensuite s'il est trop heureux. (Vive
émotion dans l'auditoire.) »
Eh bien ! depuis 1845, qu'a-t-on fait pour établir dans sa
vérité rigoureuse le rapport nécessaire entre la valeur et le
prix du travail ? — On a fait des phrases retentissantes
comme celles de M. Berrycr et creuses comme celles de
M. de Iliancey.
1852.
L'UNITÉ.
16 juillet 1852.
L'unilé d'impôt amènera, par la suppression des octrois,
l'unité de salaire et plus tard l'unité d'intérêt.
L'unité, sous toutes les formes cl en tous lieux, tend à se
faire et à devenir universalité.
Unité de Dieu. .
Unité de droit.
Unité de justice.
Unité de jurisprudence.
Unité de langue.
Unité de méridien.
Unité de rails.
Unité de poids et mesures.
Unité d'impôt.
Unité de salaire.
Unité d'intérêt.
Unité de collège électoral.
Unité d'administration publique.
Ainsi lèvent la science, cette économie du temps, cet art
d'accroître indirectement la vie humaine , inventé par
l'homme impuissant à l'accroître directement.
Le premier et le plus grand des progrès fut Tunité de
Dieu, célébrée en ces termes par Chateaubriand :
(( Le concile de Nicce a fait ces choses immenses; il a proclamé Vunilé
L'UiNITE. 695
de Dieu. L'esprit luimuin se dégagea de ses langes : la haute civilisation,
la civilisation intellectuelle sortie du concile de Nicëe, n'est plus retombée
au-dessous de ce point de lumière. Vunilé de Dieu est devenue une croyance
populaire ; de cette seule vérité reconnue date une révolution radicale dans
la législation européenne. »
Ailleurs Chateaubriand annonce ainsi l'unité de nation :
a L'ère des peuples est venue : reste à savoir comment elle sera rem-
plie. Il faudra d'abord que l'Europe se nivelle dans une même existence. »
Avant Chateaubriand, Mirabeau avait dit :
« Laissons le commerce aller et venir à l'aise : d'homme à homme, il a
fondé les familles ; de famille à famille, il a fondé les peuples ; de peuple
à peuple il fondera Vwiité du monde. »
»
La même pensée d'unité, sous ses formes diverses, se
reproduit partout; elle se trouve ainsi dans Joseph de
Maistre :
B II faut nous tenir prêts, disait-il, pour un événement immense dans
l'ordre divin vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit
frapper tous les observateurs. Il n'y a plus de religion sur la terre, le
genre humain ne peut rester en cet état. Mais attendez que l'affinité na-
turelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d'un seul
homme de génie. . . L'apparition de cet homme ne saurait être éloignée,
et peut-être même existe-t-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin au
dix-huitième siècle, qui dure toujours ; car les siècles intellectuels ne se
règlent pas sur le calendrier comme les siècles proprement dits. Tout an-
nonce je ne sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grands
pas. B
Dans Ballanche :
« Un grand ressort des temps anciens, qui fut nécessaire à l'organisa-
tion primitive de la société, et qui ne peut plus être pour nous qu'une
grande erreur, le soutien de la nationalité, doit disparaître. Il ne peut
tenir devant les hauts sentiments de l'humanité. Le patriotisme a quelque
chose d'injuste et de factice, outre qu'il est intolérant, terrible, et trop
souvent cruel. >>
Dans Guillaume de Humboldt :
« Une idée qui se révèle à travers l'histoire, en étendant chaque jour
son salutaire empire, une idée mieux que toute autre, prouve le fait si sou-
vent contesté, mais plus souvent encore mal compris, delà perfectibilité
générale de l'espèce : c'est l'humanité. C'est elle qui tend à faire tomber
les barrières que des préjugés et des vues intéressées de toute sorte ont
696 1858.
élevées entre les hommes, et à faire envisager riiumanité dans son ensem-
ble, sans distinction de religion, de nation, de couleur, comme une grande
famille de frères, comme un corps unique, marchant vers un seul et même
but, le libre développement des forces morales. Ce but est le but final, le
but suprême de la sociabilité, et en même temps la direction imposée à
l'homme par sa propre nature, par l'agrandissement indéfini de son exi-
stence (!}. »
Dans les économistes, dans M. Blanqui :
« Les barrières dont l'économie politique déplore encore l'existence, la
législation et les institutions qui gênent les mouvements du commerce et
de l'industrie, les intérêts divers qui séparent les peuples et les tiennent
dans un état perpétuel d'hostilité et de convoitise, tous ces obstacles entin,
dus à l'espi'it de nationalité et des erreurs d'économie politique, ne dispa-
raîtront pas inopinément à la seule voix de la science.
» La famille humaine, dans les deux mondes, est en travail pour se rap-
procher et se réunir. On veut franchir les barrières et les espaces avec la
rapidité delà pensée. La vapeur, les rails de fer, suffisent à peine à trans-
porter assez promptement les peuples, qui semblent impatients d'échan-
ger et de confondre leurs produits, leurs jouissances et leurs destinées. La
terre, les éléments, les capitaux, interrogés chaque jour par la science et
l'industrie, répondent et révèlent des attributs secrets ou des richesses
ignorées (2). »
Dans M. Michel Chevalier :
a Les inventions les plus merveilleuses font disparaître les distances et
amènent les hommes des climats les plus éloignés à se traiter en amis, à
abjurer leurs préjugés et leurs haines, à se jeter dans les bras les uns des
autres. Les montagnes élevant des barrières insurmontables entre les ter-
ritoii-es, le génie de l'homme les perce de part en part.
» La mer qui séparait les contrées les réunit désormais. L'ultîma
Thule est à nos portée ; le peuple que le poète représentait comme relégué
du reste du monde par la mer {toto divisas orbe) est celui qui, à la faveur
de la mer elle-même, a le plus de relations avec toutes les parties de la
terre, dont les essaims se répandent le plus facilement sur tous les con-
tinents, sur tous les archipels.
» Chaque jour, une découverte nouvelle vient relier davantage les États.
La célérité qu'avait donnée la vapeur pour franchir l'Océan et pour
voler sur la surface de la terre est dtjà dépassée dans une proportion
(1) GUILLAUME DE HUMBOLDT. Diversité de la Structure dcs Imiijurs ^ cité
par M. A. de Humboldt dans le l^r vol. du Cosmos^ p. 540.
(2) A. BLANQUI. Histoire de V Économie politique^ t. 2, ch. 22, p. 422.
L'UNITE. G97
inouïe : l'électricité est venue donner à la transmission des idées des ailes
d'une rapidité fabuleuse ; c'est une vitesse qui ne peut plus se comparer
qu'à celle de la pensée. Désormais, une nouvelle pourra faire le tour du
monde dans une fraction de seconde, et déjà le peuple qui a plus que
tout autre le sens et le goût de la vitesse, celui des Etats-Unis, avec l'ac-
tivité qui est son caractère, établit cette communication électrique, à l'u-
sage du commerce, sur un réseau dont le développement total sera de
treize à quatorze raille kilomètres, treize ou quatorze fois le diamètre do
la France (1). »
Unité ! Unité ! voilà ce que cherche la science ; voilà ce
que la presse périodique, sous peine de déchoir, doit l'ai-
der à trouver !
Par l'Unité de collège, on met lin à la guerre des partis
et à la corruption des consciences ; par l'Unité d'impôt, on
restitue au Peuple, dont les forces s'épuisent par le travail,
la liberté qu'il lui importe le plus d'acquérir et de conser-
ver : LA LIBERTÉ DE CONSOMMATION !
(1) MICHEL CHEVALIER. Discours d'ouverturc àu. 22 décembre 1847, —
Journal des Economistes, janvier 1848, p. 134.
1852.
LE COMTE ALFRED DllRSAY.
9 août 1852.
Le comte Alfred d'Orsay est mort ce matin, à trois heures.
La douleur et le vide de cette mort seront vivement res-
sentis par tous les amis qu'il comptait en si grand nombre
en France et en Angleterre, dans tous les rangs de la so-
ciété, et sous tous les drapeaux de la politique.
A Londres, les salons de Gore-House furent toujours ou-
verts à tous les proscrits politiques, qu'ils s'appelassent
Louis Bonaparte ou Louis Blanc, à tous les naufragés de la
fortune, à toutes les illustrations de l'art et de la science.
A Paris, il n'avait qu'un vaste atelier, mais où quiconque
allait frapper au nom d'un malheur à secourir ou d'un pro-
grès à encourager était toujours assuré du plus affable ac-
cueil et du plus cordial concours.
Avant le 2 déceml)re 1851, nul ne fit d'efforts plus réité-
rés pour que la politique suivît un autre cours et s'élevât
aux plus hautes aspirations,
Après le 2 décembre, nul ne s'employa plus activement
pour amortir les coups de la proscrij)liun : Pierre Dupont le
sait et peut le certifier .
Le président de la Répul)Ii([ue n'avait pas d'ami à la fois
plus dévoué et plus sincère <jue le comte d'Orsay; et c'est
({uand il venait de le rapjiroclier de lui par le titre et les
LE COMTE ALFRED D'ORSAY. 699
fonctions de surintendant des beaux-arts qu'il le perd pour
toujours.
C'est une perte irréparable pour l'Art et pour les artistes,
mais c'est une perte plus irréparable encore pour la Vérité
et pour le Président de la République, car les palais n'ont
que deux portes ouvertes à la Vérité : la porte de l'Amitié
et la porte de l'Adversité, de l'amitié qui est à l'adversité
ce que l'éclair est à la foudre.
La justice invisible, la justice égale pour tous, la justice
dont la mort tient les balances, compte les jours quand elle
ne mesure pas les dons. Alfred d'Orsay avait été comblé de
trop de dons, — grand cœur, esprit élevé, goût pur, beauté
antique, force athlétique, adresse incomparable à tous les
exercices du corps, aptitude incontestable à tous les arts
auxquels il s'était adonné : dessin, peinture, sculpture, —
Alfred d'Orsay avait été comblé de trop de dons pour que
ses jours ne fussent pas parcimonieusement comptés. La
mort a été inexorable, mais elle a été juste. Elle ne l'a pas
traité en homme vulgaire. Elle ne l'a pas pris, elle l'a
choisi.
LE PILLAGE ET REGORGEMENT UNHTIRSEL.
A M. Grenier de Cassaçjnac.
1.
31 août 3852,
LE GOUVERNEMENT DU 2 DÉCEMBRE DEVANT LA RAISON ET DE-
VANT LA MORALE : — Tel est le litre d'une série d"articles
que vous publiez.
Non moins que vous je suis opposé à la séparation du
pouvoir en deux branches rivales : pouvoir législatif et
pouvoi)' exécutif, mais sous la réserve expresse et fonda-
mentale de la séparation entre ce qui est collectif et ce qui
est individuel. Oui, il ne doit plus y avoir qu'un seul pou-
voir, le pouvoir exécutif, mais à la condition que ce pou-
voir, révocable, sera étroitement renfermé dans la gestion
de la CHOSE publique et ne pourra jamais restreindre la li-
berté privée, qui est le droit inviolable de tous et la pro-
priété légitime de chacun.
Pour justifier ce que vous appelez le Coup de foudre du
21 décembre, vous dites :
« Considérablement affaibli en 1815, modéré eu 1830, et ayant, malgré
cela, conduit à deux révolutions, le principe de l'initiative des Assem-
blées s'étala triomphalement dans la Constitution de 1848. A quel résul-
tat avait-il conduit la France en deux années? A un système de pillaije et
(Téjorçjeincnt unicenel, dont l'organisation était prête et dont le mot d'or-
LE PILLAGE ET L'EGORGEMENT UNIVERSEL. 701
dre était donm'", lorsque la France fut réveillée au bord de l'abîme par le
coup de foudre du 2 décembre. »
Si la loi du 31 mai n'eût pas été présentée, votée, pro-
mulguée, si elle eût été abrogée, ffui vous donne le droit,
monsieur, de penser et de dire que les élections du 9 mai
1852 eussent été « le pillage et dégorgement universel ? » La
Nation française est-elle donc une nation de pillards et
cVégorgeurs ? La Nation française est-elle donc une nation
de lâches? En admettant que tous les expulsés, tous les
transportés, tous les internés après le 2 décembre, au nom-
bre de 10 MILLE environ, fussent des pillards et des égor-
geurs, de l'autre côté de la balance n'y avait-il pas 10 mil-
lions d'électeurs qui n'eussent pas souffert qu'on les pillât
et qu'on les égorgeât? Que pouvaient 10 mille contre 10
millions? Et encore est-ce là une hypothèse gratuite et in-
jurieuse dont l'histoire fera justice, quand elle dira quels
furent ces transportés, quels furent ces expulsés, au nom-
bre desquels sont quatre généraux : le général Bedeau, le
général Ghangarnier, le général de Lamoricière, le général
Leflô!
Je ne parle pas de Victor Hugo, à qui vous devez tant !
Vous ne vous contentez pas d'insulter dix mille de vos
concitoyens, vous insultez, en les comptant pour 000,000 les
21,759 gendarmes qui composent la gendarmerie, et les
400,000 hommes de troupes qui composent l'armée ! 400,000
hommes de troupes et 22,000 gendarmes, n'était-ce donc
rien? N'était-ce pas une force suffisante pour maintenir le
respect de la loi? Si cette force armée a suffi le 2 décembre
1851, lorsqu'il y avait à prévoir et à craindre un refus uni-
versel ou partiel de concours judiciaire ou administratif,
comment cette force n'eût-elle pas suffi le 9 mai 1852, lors-
qu'il n'y avait qu'à se renfermer dans l'observation scru-
puleuse de la Constitution? Comment le péril eût-il été
plus grand le 9 mai 1852, quand on avait tout pour soi
Constitution, loi, magistrature, que le 2 décembre 1851,
quand on avait contre soi la Constitution, la loi, et qu'on
pouvait redouter la magistrature qui avait siégé à Bourges
702 185».
et à Versailles, où elle avait condamné, à Bourges, Barbes
etBlanqui, à Versailles, Guinard et Ledru-Rollin?
Vous qui siégez aujourd'hui sur les bancs de l'enceinte
législative et autour de la table d'un conseil général, vous
dites, vous osez dire que la Constitution de 1848 avait con-
duit la France à un système de « pillage et (dégorgement
universel! » Vous en avez menti, monsieur; et ce démenti,
ce n'est pas moi qui vous le donne, c'est l'élection du 10
décembre 1848, qui a eu lieu en vertu de la Constitution du
4 novembre 1848, votée par une assemblée constituante ;
c'est l'élection du 13 mai 1849, qui a également eu lieu en
vertu de la même Constitution ; ce sont toutes les élections
partielles qui ont eu lieu en 1849, en 1850 et en 1851 .
Le 10 décembre 1848, qui donc a pillé, qui donc a égorgé?
Le 13 mai 1849, qui donc a égorgé, qui donc a pillé?
En avril 1848, en décembre 1848, en mai 1849, en mars et
avril 1850, en décembre 1851, en février 1852, l'exercice du
suffrage universel, avant et après la Constitution de no-
vembre 1848, avant et après la Constitution de janvier 1852,
a-t-il donc donné lieu à un seul fait de pillage, à un seul
fait d'égorgement?
Pour flétrir ainsi le suffrage universel, qui êtes-vous donc,
monsieur, et faut-il vous rappeler que vous êtes l'un de
ses élus? Faut-il vous rappeler que si vous êtes député et
membre d'un conseil général, vous n'êtes député et mem-
bre d'un conseil général que par le suffrage universel?
Faut-il vous rappeler que si le neveu de l'empereur est
rentré en France, en 1848, et que s'il y est, en 1852, le chef
de l'Élat, il n'est rentré en France que rappelé par l'opiniâ-
treté du suffrage universel, et n'y a été élu président de la
République que par l'immense majorité de cette Nation,
que vous ne craignez pas de représenter devant l'Europe
comme étant une nation de « pillards et d\'gorgeurs?
Honte au journal qui, s'appelant le Pays, peut ainsi ca-
lomnier la France I
Non, non, cent fois non, dix millions de fois non. l'élec-
LE PILLAGE ET L'EGORGEMENT UNIVERSEL. 703
tion du 9 mai n"eût été ni le pillage ni l'égorgement uni-
versel :
Premièrement, parce que la France n'est pas une nation
crégorgeurs et de pillards ;
Deuxièmement, parce que l'immense majorité des élec-
teurs, ainsi qu'elle l'a prouvé en avril 1848, avait le plus
grand intérêt au maintien de l'ordre et à l'affermissement
de la République ;
Troisièmement, parce que c'eût été devant l'Europe et
devant l'Histoire l'honneur de l'Élu du 10 décembre 18i8,
de défendre intrépidement l'ordre public et le suffrage uni-
versel s'ils eussent été attaqués;
Quatrièmement, parce que, dans toutes les communes,
la gendarmerie eût fait son devoir, et qu'aucun péril n'eût
été au-dessus de son courage ;
Cinquièmement, et enfin, parce que l'armée a prouvé à
quel point elle portait l'esprit de discipline militaire et la
pratique de l'obéissance passive !
Armée, gendarmerie. Élu du 10 décembre, administra-
tion et magistrature, suffrage universel et corps électoral
composé de 10 millions d'électeurs, se réunissent donc pour
dire, à l'unanimité, que lorsque vous écrivez que l'élection
du 9 mai 1852 eût été le pillage et l'égorgement univei'sel,
vous les calomniez et vous mentez !
n.
!"■ sei>tcml)re 1852.
« Il existe donc un pays dans notre Europe civilisée où
» la liberté de l'écrivain va jusqu'au droit de diffamation !
» Il existe une presse qui, au lieu de prêcher la concorde
» et la paix, fait métier d'insultes et de calomnies; qui, au
» lieu d'apaiser des haines expirantes, s'étudie à les irriter,
» à les envenimer chaque jour.
» Oui! ce pays existe; il se nomme la France!
» Oui, cette presse existe; elle se produit à Paris!
704 185».
» Chose plus grave! c'est un journal sérieux, Porgane re-
» connu de certain parti politique, c'est le Pays , qui a
» adopté depuis longtemps ce système d'injures perfide-
» ment calculées et audacieusement écrites,
» Il y a peu de jours, la Presse a dû protester au nom de
» la dignité de la France et de son gouvernement contre
» les imputations malveillantes de la feuille française.
» Et hier, nous trouvons dans les colonnes du Pays de
» nouveaux outrages, non seulement contre l'homme que
» le suffrage populaire a proclamé chef de l'État, mais en-
» core contre la nation tout entière. »
Les lignes qu'on vient de lire sont textuellement celles
d'un article publié en tète du journal le Pays.
Nous n'y avons changé que les six mots soulignés.
Où il y avait V Angleterre nous avons mis la France.
Où il y avait Londres nous avons mis Paris.
Où il y avait le Times nous avons mis le Pays.
Où il y avait le Moniteur nous avons mis la Presse.
Enfin, où il y avait britannique nous avons mis française.
Dire que « la Constitution de 1 S4S avait conduit la France
» à un système dex^iUage et d'égorgement universel., » quel
outrage ! non seulement contre l'homme que le suffrage po-
pulaire a proclamé chef de l'État, mais encore contre la
nation tout entière !
C'est faire supposer que le 9 mai 1852, l'Élu du 10 dé-
cembre 1848 eût manqué du courage nécessaire pour faire
respecter la loi et maintenir l'ordre, dans le cas improbable
où l'ordre eût été troublé et où la loi eût été méconnue!
C'est faire supposer que la France se compose, en im-
mense majorité, de pillards et d^égorgeurs, puisque c'est
admettre que 400,000 hommes de troupes parfaitement dis-
ciplinées et 22,000 hommes de gendarmerie eussent été im-
puissants à contenir, à combattre, à réprimer le pillage et
\' éfjorgement universel !
Dire qu'en mai 18o2 la France eût été livrée au « pillage
» et à l'égorgement universel, » est-ce donc prêcher la
LE PILLAGE ET L'ÉGORGEMENT UNIVERSEL. 705
» Concorde et hi Paix? » N'est-ce donc pas f;tire a métier
» d'insultes et de calomnies? ^^ Au lieu « d'apaiser des haines
» expirantes, n'est-ce pas s'étudier à les irriter, à les enve-
» nimer chaque jour? »
Représenter la l¥ance devant l'Europe comme une na-
tion de « pilla)-ds et d'éfjorgeurs, » la France qui a élue, le
10 décembre 1848 et le 20 décembre 1831, Louis-Napoléon
Bonaparte, n'est-ce pas donner au Times et à toute la presse
britannique l'exemple de la difl'amation la plus outrageante?
N'est-ce pas convier l'Angleterre et l'Europe au mépris de
la France ?
Et c'est un journal , traînant chaque matin dans la boue
de sou écritoire le pays dont il a usurpé le nom , qui s'in-
digne emphatiquement contre le Times !
Avant de reprocher aux autres la paille qu'ils ont dans
l'œil, retirez donc du vôtre la poutre qui s'y trouve I
Si vous tenez à ce qu'on respecte la France, votre pays,
commencez donc par cesser, gens du Pays, de la diîï'amer,
de la calomnier, de l'outrager!
III.
3 sept^-mbre 1852.
Le Pays publie un article intitulé : la presse étrangère
ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS. Cet article cst divisé en cinq
paragraphes. Le dernier de ces paragraphes, le paragra-
phe V, se termine par ces mots en vue desquels tout l'arlicle
semble avoir été composé :
« Si une rcHoltition ne s'était pas accomplie par en haut, en décembre
1851, au prix d'un peu de sang, il se serait fait par en bas, eu mai 1852,
une révolution qui aurait sacrifié des milliers de victimes ; il est vrai qu'il
se rencontre, même à Paris, des journalistes pour nier le dar.^-er, aujour-
d'hui qu'il est passé. Ces journalistes-là oublient qu'une armée de 400,000
hommes n'est qu'irne force inerte, lorsqu'il n'y a plus de gouvernement
pour lui donner l'impulsion, et qu'il a suffi, en 1793, d'une poignée de
terroristes pour imposer la domination de l'échafaud :'i des millions de gens
de bien. »
706 «858.
Ouclquc péril qu'il puisse y avoir à défendre Ihonneur
de la Fraueo eunlre les calomnies du journal le Pays et de
ses trois consuls : MM. de La Guéronnière, de Cassagnac et
de Césena, je ne laisserai pas sans réplique une réponse
sans fondement.
Je rép(mds au Pays en lui opposant ces paroles du Mes-
sage du 4 novembre 1831, signé loiis-napoléon Bonaparte:
« La loi (lu 31 niiii, clans son application, a même dépassé le but qu'on
pensait atteindre; personne ne prévoyait la suppression de 3 millions d'é-
lecteurs, dont les deux tiers sont habitants paisibles des campagnes. Qu'en
est-il résulté? C'est que l'immense exclusion a servi de prétexte au parti
anarchique qui couvre ses détestables desseins de l'apparence d'un droit
ravi et à reconquérir. Trop inférieur eu nombre pour s'emparer de la so-
ciété parle vote, il espère, à la faveur de l'émotion générale et au déclin
des pouvoirs, faire naître sur plusieurs points de la France à la fois des
troubles qui seraieiit réprimés sans doute, mais qui nous jetteraient dans
de nouvelles complications. Rétablir le suffrage universel, c'est enlever
à la guerre cii'ile soi} drapeau. »
Je réponds au Pays en lui opposant ces paroles de l'ex-
posé des motifs du projet de loi déposé dans la séance du
4 novembre 1851 , par M. de Thorigny . ministre de l'intérieur :
« Ce serait fermer les yeux à la lumière que de ne pas reconnaître que
la loi du 31 mai a dépassé le but qu'elle se proposait d'atteindre en impo-
sant à l'exercice du droit électoral une condition dont l'excessive rigueur
va bien au-delà de ce que la prudence du législateur a jamais exigé pour
l'accomplissement des actes les plus importants de la vie civile.
» Nous vous proposons, en conséquence, de revenir au principe de la
loi du 15 mai 1849.
» Qu'on ne cherche pas dans cette résolution un prétexte à l'inquiétude.
» Où est en effet le danger? L'Assemblée nationale actuelle n'est-elle
pas née de ce principe, et ne serait-elle pas une protestation contre tonte
vaine crainte? Faut-il rappeler aussi l'élection du 10 décembre, qui re-
pose sur la même base, et la signification éclatante qu'elle portait en elle-
même contre toute pensée de désordre et d'anarchie ?
)v ... Que les esprits se rassurent donc !
)' La seule pensée qui nous anime en vous présentant ce projet de loi,
c'est d'épargner au pays des agitations nouvelles, c'est d'ôter aux mau-
vaises passions tout prétexte même de désordre, c'est d'entourer les pou-
voirs nouveaux de la vénération et de la conliance qui vous sont accordés
h vous-mêmes. C'est enfin de conduire pacifiquement le itny s h l'accomplis-
semeut Ic'gal et régulier de «es destinées.
LE PILLAGE ET LEGORGEMENT UNIVERSEL. 707
» Croycz-le bien : Vordrc nera partout tuergiquement prote.jé, et plus la
liberté régnera aux abords <lo l'urne électorale, plus nous saurons main-
tenir le re>pect dû aux luis c[ui garantissent la paix publique. »
Je réponds au Pays en lui opposant ces autres paroles
prononcées encore dans la séance du 13 novembre 18ol, par
M. de Thorigny, ministre de l'intérieur :
« J'ai parlé do ce qui pouvait se produire, des résultats trop certains
que l'expérience confirme, de tout ce que la loi du 31 mai pouvait exciter
de haine et de défaveur contre le gouvernement, quel qu'il soit ; j'ai pai'lé
de ce qulelle pouvait avoir de contraire au maintien de la paix publique.
Fallait-il que le pouvoir exécutif fermât les yeux sur une situation si
grave? A côté du désordre matériel, facile à réprimer, je le veux, n'y a-t-
il point le désordre moral, plus dangereux peut-être, et sur lequel ne
saurait trop s'étendre la vigilance de l'autorité ? Eh bien ! ce désordre mo-
ral dont je parle, et qui peut se produire plus tard en actes coupables
qui seraient flétris par la loi, domptés par Cautorile, personne ne peut conce-
voir le moindre doute à cet égard : le gouvernement a dû s'en pi'éocciiper. »
Je réponds au Pays en lui opposant aussi cette déclara-
tion faite dans cette même séance du 13 novembre 1851 , par
M. Daviel, ministre de la justice :
c Qu'on oublie les dissidences secondaires; qu'on ne voie que la France,
et par l'exercice du suffrage universel en 1852, comme en 1848, la France
sera sauvée ! »
On le voit, de l'aveu du président de la République et de
ses ministres, le ministre de l'intérieur et le ministre de la
justice, aucune révolution par en bas n'était à craindre
en 1832, car il suffisait de « rétablir le suffrage universel
2>o«?' ENLEVER à la Querre civile son drapeau! » Il suffisait
d'abroger la loi du 31 mai pour « conduire pacifiquement le
pays à l'accomplissement légal et régulier de ses destinées.
l'ordre eut été partout énergiquement protégé, le désor-
dre MATÉRIEL EUT ÉTÉ FACILE A RÉPRIMER. LES ACTES COUPABLES
FLÉTRIS PAR LA LOI EUSSENT ÉTÉ DOMPTÉS PAR l'aUTORITÉ. PER-
SONNE NE PEUT CONCEVOIR LE MOINDRE DOUTE A CET ÉGARD. ^'
Ces paroles ne sont pas les miennes; ce sont celles du
gouvernement telles qu'elles se trouvent consignées dans le
Moniteur universel. Elles nient le danger que le Pays ima-
gine! Elles repoussent l'Iiypothèse que le Pays suppose !
708 485».
Les élections pour le renouvellement de l'Assemblée lé-
gislative devaient avoir lieu au plus tard le 28 avi'il 1852 ;
elles pouvaient être rapprochées. Les pouvoirs du président
de la République n'expiraient que le 9 mai 1852.
Donc, il n'est pas vrai de dire que, « au jour des élections,
il n'y aurait plus eu de gouvernement, » et que l'armée fran-
çaise, ayant à défendre la Constitution et la loi , l'ordre et
la liberté, n'eût été qu'une « force inerte. » Parler ainsi de
l'armée française, la traiter de force inerte, c'est l'injurier !
Prétendre qu'en avril et mai 1852 une « poignée de terro-
ristes » eût suffi pour vaincre 400,000 hommes de troupes
disciplinées et éprouvées et 22,000 hommes de gendarme-
rie, c'est contredire les termes du Message du 4 novembre
1851, signé Louis-Napoléon Bonaparte; c'est contredire les
déclarations réitérées de M. de Thorigny, ministre de l'in-
térieur; c'est contredire le discours de M. Daviel. minis-
tre de la justice, qui s'accordent à donner incontestable-
ment raison à la Presse contre le Pays.
Messieurs, un peu de mémoire !
En avril 1848, alors qu'il n'existait qu'un gouvernement
provisoii'e. sans unité, sans force publique , sans police ré-
gulière, alors que le suffrage universel en était encore à sa
première épreuve, comment la France a-t-elle voté?
A-t-elle voté en désordre ?
Le sang a-t-il coulé ?
La terreur a-t-elle régné ?
Pourquoi donc en avril 1852, avec un pouvoir exécutif
concentré, avec une force publique immense, avec une po-
lice innombrable , et alors que le suffrage universel avait
déjà paifailement functionné trois fois, la France aurait-elle
eu moins de raison , nu»ins de Icrineté , inoins de modéra-
tion (pi'en avril 1848?
Où avez-vous puisé le droit et lrou\é un seul motif de
vous défier d'elle ?
1852.
L'ATTENTAT DE MARSEILLE.
27 septembre 1852.
La machine infernale saisie à Marseille est un nouveau et
honteux plagiat de la machine infernale du 3 nivôse an IX
(24 octobre 1800), dont l'explosion eut lieu, au coin de la rue
Saint- Nicaise, un instant après le passage du premier con-
sul, et de la machine Fieschi du 28 juillet 1833, qui servit
de motif ou de prétexte à la présentation des fameuses lois
de septembre contre la presse et contre le jury, lois qui
eurent pour promoteur le plus ardent M. Thiers, le même
qui, peu d'années auparavant, avait, dnnsV Histoire de la
Révolution française , porté le jugement qu'on va lire sur
les tentatives d'assassinats dirigées contre CoMol-d'Herbois
et Maximilien Robespierre :
« Une opinion comprimée se signale toujours par un coup de poi-
» gnard; ce n'est qn'nne âme exaspérée qni a conçu l'acte; on l'impute
1) cependant h tous les partisans de la même opinion, et on s'autorise ainsi
» à exercer de nouvelles vengeances et à faire un martAr. »
Celte fois, on ne pourra pas, comme en 1835, imputer l'at-
tentat projeté au bouillonnement des mauvaises passions
mises en fermentation par la liberté de la presse ! La presse
est muette, et lorsqu'(»IIe parie, ce n'est plus guère que
pour faciliter au gouvernement l'accomplissement de ses
desseins en y préparant l'opinion publique. Non, celte fois,
on ne pourra pas, comme en 183o, inventer contre la liberté
710 1S5.3.
de la presse de nouvelles rigueurs ; la mesure est comble,
et l'on n'y saurait plus rien ajouter. Avions-nous donc rai-
son, et serait-il donc vrai qu"il n"y a jamais eu et qu'il n'y
aura jamais rien de commun entre l'exercice légitime du
droit de discussion et cette exécrable usurpation d'hommes
s'arrogoant, sans mandat, le droit de vie et de mort, et s'é-
rigeant en juges et en bourreaux d'une inquisition téné-
breuse? En effet, rien de plus opposé à l'idée qui discute
que la pensée qui conspire.
Maintenant que des faits eux-mêmes ressort la preuve
manifeste qu'empêcher de penser tout haut n'empêche pas
de conspirer tout bas, séparera-t-on ce qui n'aurait jamais
dû être confondu? Eclairé par révidcncc, instruit par l'ex-
périence, le gouvernement resliluera-t-il à la lil)erté ce qui
lui appartient, afin de ne pas laisser au crime un déguise-
ment qui lui serve à égarer les consciences? Nous ne le sa-
vons pas et nous l'espérons peu; quoi qu'il en soit, nous
n'en imposerons pas moins silence à toutes les considéra-
lions qui nous oppressent, pour laisser parler uniquement
l'horreur que nous inspirent lous ces attentais renouvelés
du passé et dirigés contre l'avenir qu'ils retardent au
lieu de le hàler. C'est de la barbarie, et nous la repoussons,
quel que soit le nom qu'elle invoque et le drapeau qu'elle
arbore ! Qu'elle s'appelle Alibaud ou Haynau, Ravaillac ou
Damiens, Charlotte Corday ou Geoi'ges Cadoudal, machine
de la rue Saint-Nicaise, machine-Fieschi ou machine infer-
nale de Marseille.
La liberté des peuples par le progrès de la science est la
seule qui avance toujours sans reculer jamais : toute autre
liberté, on l'a vu. ne dure que ce que dure Téclair qui pré-
cède la foudre.
Nous le disons haulemen! : Vn altciilal esl à la f tis uu
crime et une finie.
1852.
LA LIBERTÉ ET LES BONAPARTE,
29 octobre 1852.
Aux doctes partisans de la liberté légalement limitée qui
me raillent sur la liberté ?irt^ure//cme/)l limitée, je demande :
Avez- vous la liberté que vous appelez : Liberté sagement
limitée.
Si vous ne l'avez pas, qu'est-ce donc qui vous empêche
de l'avoir? A qui ou à quoi devez- vous vous en prendre?
Cependant, quel temps plus propice pour l'instituer un gou-
vernement peut-il espérer qu'il aura jamais? Matériellement,
la paix et Tordre ne règnent-ils pas partout en Europe? Si
la liberté légalement limitée est possible, pourquoi donc
n'existe-l-elle pas maintenant qu'il devrait être si facile de
rétablir en France ?
Répondez, doctes partisans de la liberté légalement limi-
tée, qui trouviez si simple et parfaitement juste, sous le
règne de Louis-Philippe, d'emprisonner M. le vicomte de
Conny et M. de Lamennais, M. le duc de la Rochefoucault-
Doudcauville et M. Dupoty, pour s'être rendus coupables
du tort, érigé en délit, de vous avoir contrariés ou alarmés ;
répondez, doctes partisans de la liberté limitée, qui trouviez
non moins simple et non moins juste d'écraser la Tri-
712 1S5S.
bune sous le poids des amendes et d'intenter a la Gazette
de France vingt-deux procès ! Répondez !
La « liberté absolue, » messieurs, est un mol qui vous pa-
raît ridicule et risihh? ; j'en suis fâché pour vous, mais ce
n'est pas moi qu'il l'ai employé le premier, ainsi que vous
pourrez vous en convaincre en lisant la lettre suivante,
adressée, en 1832, à M. de Gormenin, par un ancien sou-
verain, par Joseph Bonaparte, à l'occasion de VAssociation
pour la liberté de la presse :
A M. de Cormenin.
« Londres, 29 octobre 1832.
y J'admire depuis longtemps la vérité de vos opinions, le courage avec
lequel vous n'avez cessé de les exprimer; je me suis dit depuis longtemps
que la France serait forte et heureuse si elle avait eu beaucoup de repré-
sentants comme vous. Il faut avoir habité comme moi les Etats-Unis,
pendant tant d'années, pour être convaincu, plus qxie personne, que vos
théories ne sont pas de stériles abstractions.
» Oui, monsieur, le bonheur des nations est possible comme celui des
individus, avec de la justice; la justice, pour les nations, repose sur la li-
berté religieuse, politique, civile -, sur l'égalité des charges et des avantages,
en proportion des forces de chaque citoyen; mais les citoyens seuls en
sont juges, et point de justice sans le vote universel, seul fondement de
l'impartialité de tous les délégués du pouvoir et de leur nationalité. Nulle
garantie pour la rectitude des jugements s'ils ne sont éclairés; nulle lu-
mière persévérante, égale, éclairant tous les recoins d'un vaste empire,
sans la liberté absolue, sans limite, de la presse.
» Vous avez parfaitement senti et deviné ce que je n'ai eu que le mérite
de voir matériellement dans le pays où j'ai passé dix-sept années d'exil.
Non, monsieur, vos théories ne sont pas de stériles abstractions; je les ai
vues en action, et le bonheur public est le fruit de leur application. La li-
berté ABSOLUE de la presse est le seul souffle qui puisse répandre partout
la vraie lumière de l'esprit ; ce ne sera que lorsque son empire sera étendu
en France comme en Amérique que vous pourrez être logiques et justes
impunément; ce ne sera qu'alors qu'on pourra dire : u Vertu, bonheur pii-
» blic, vous n"ètc? pas des chimères! »
Signé : josErii-NAPOi.iiox bonai'arti;.
Cette Icllre ne faisait d'ailleurs qu'exprimer les mêmes
convictions que celles déjà dépo.sées dans la lettre suivanle,
adressée, le 18 seplembre 18:30. h MM. les membres de la
Chambre des députés :
LA LIBERTÉ ET LES BONAPAKTE. 713
A MM. les membres de la Chambre des dejiutés.
« New-York, 18 septembre 1830.
» Les mémorables événements qui ont relevé en France les coulenrs na-
tionales et détruit l'ordre de choses établi par l'étranger, dans l'ivresse du
succès, ont montré la nation dans son véritable jour: la grande capitale u
ressuscité la grande nation.
» Proscrit loin du sol de la patrie, je m'y serais présenté aussitôt que
cette lettre, si je n'avais lu, parmi tant de noms avoués par la libéralité
de la nation, celui d'un prince de la maison de Bourbon. Les événements
des derniers jours de juillet ont mis dans tout son jour cette vérité histo-
rique : il est impossible à une maison régnante par le droit divin de se
maintenir sur le trône lorsqu'elle a été une fois expulsée par la nation,
parce qu'il n'est pas possible que des princes nés avec la prétention d'a-
voir été prédestinés pour régir un peuple, s'élèvent au-dessus des pi'éjugés
de leur naissance.
» Aussi, le divorce entre la maison de Bourbon et le peuple français
avait-il été prononcé, et rien au monde ne pouvait détruire les souvenirs
du passé. Tant de sang, de combats, de gloire, de progrès dans tous les
genres de civilisation, tant de prodiges opérés par la nation sous l'influence
des doctrines libérales, étaient des brandons de discorde de tous les jours
rallumés entre les gouvernants et les gouvernés ; fatigués de tant de révo-
lutions et désireux de trouver la paix sous une charte donnée et acceptée
comme ancre de salut après tant d'orages, les bons esprits étaient en vain
disposés à tous les sacrifices ; plus puissante que les hommes, la force des
choses était là, et rien ne pouvait mettre d'accord les hommes d'autrefois
restés stationnaires et ceux qu'une révolution de trente ans avait gran-
dis et régénérés.
» En vain le duc d'Orléans aV)jure sa maison au moment de ses mal-
heurs ; Bourbon lui-même, rentré en France l'épée à la main avec les
Bourbons, à la suite des étrangers, qu'importe que son père ait voté la
mort du roi, son cousin, pour se mettre en sa place? Qu'importe que le
frère de Louis XVI le nomme lieu tenant- général du royaume et régent de
son petit-fils? Eu est-il moins Bourbon? En a-t-il moins la prétention do
devoir être appelé au trône par le droit de sa naissance? Est-ce bien sur le
choix du peuple ou sur le droit divin qu'il compte pour s'asseoir au trône
de ses ancêtres? Ses enfants penseront-ils autrement? Et le passé et le pré-
sent ne font-ils pas assez prévoir quel sera l'avenir sous une branche de
cette maison? Le 14 juillet, le 10 août, n'annonçaient-ils pas assez les
derniers jours de iuillet 1830? Et ces journées, à leur tour, ne menacent-
elles pas la nation d'un nouveau 28 juillet, à ime époque plus ou moins
rapprochée ?
» Non, messieurs, jamais les princes institués par le droit divin ne par-
donnent à ceux auxquels ils sont redevables; tôt ou tard ils les punissent
des bienfaits qujls en ont reçus ; leur orgueil ne plie que devant l'auteur
714 1S5S.
du droit divin, parce qu'il est inviiible. Les annales de toutes les nations
nous redisent ces vérités ; elles ressortent assez de l'histoire de notre projiro
révolution ; elles sont écrites en lettres do sang sur les murs de la capitale ;
à quoi ont servi et le milliard prodigué aux ennemis de la patrie et les con-
descendances de tous les genres dont ou a salué les hommes d'autrefois?
» Vous construiriez sur le sable si vous oubliiez ces éternelles vérités ;
vous seriez comptable à la nation, à la postérité, des nouvelles calamités
auxquelles vous les livi'eriez. Non, messieurs, il n'y a de légitime sur la
terre que les gouvernements avoués parles nations; les nations les créent
et les détruisent selon leurs besoins. Les nations seules ont des droits ; les
individus, les familles particulières, ont seulement des devoirs à remplir,
» La famille Napoléon a été appelée par trois millions cinq cent mille
votes ; si la nation croit dans son intérêt de faire un autre choix, elle eu
a le pouvoir et le droit; mais elle seule.
» Napoléon II a été proclamé par la Chambre des députés en 1815, qui
a reconnu en lui rm droit conféré par la nation ; j'accepte pour lui toutes
les modifications discutées par la Chambre de 1815, qui fut dissoute par
les baïonnettes étrangères.
» J'ai des données positives pour savoir que Napoléon II seraifdigne de la
France; c'est comme Français surtout que je désire que l'on reconnaisse les
titres incontestables qu'il a au trône tant que la nation n'aura pas adopté
une autre forme de gouvernement ; seul pour être légitime dans la vérita-
ble acception du mot, c'est-à-dire légalement et volontairement élu par le
peuple, il n'a pas besoin d'une nouvelle élection ; toutefois, la nation est
maîti-esse de confirmer ou de rejeter des titres qu'elle a donnés, si telle est
sa volonté : jusque-là, messieurs, vous vous devez à Napoléon II, et jus-
qu'à ce que l'Autriche le rende aux vœux de la France, je m'offre à par-
tager vos périls, vos efforts, vos travaux, et, à son arrivée, à lui trans-
mettre la volonté, les exemples, les dernières dispositions de son père,
mourant victime des ennemis de la France, sur le rocher de Sainte-Hélène.
»> Ces paroles m'ont été adressées sous la plume du général Bertrand :
0 Dites à mon fils qu'il se rappelle, avant tout, qu'il est Frant/ais; qu'il
» donne à la nation autant de liberté que je lui ai donné d'égalité. 1-a
w gueri-e étrangère ne me permit pas de faire tout ce qu^j'aurais fait à la
» paix générale. Je fus perpétuellement en dictature, mais je n'ai eu qu'un
» mobile dans toutes mes actions : l'amour et la gloire de la grande na-
» tion ; qu'il prenne ma devise : Tout pour le peuple français, puisque tout
» tout ce que nous avons été, c'est par le peuple. »
» Messieurs, j'ai rempli un devoir qui me paraît sacré. ruis>e la ^oix
d'un proscrit traverser l'Atlantique et porter au cœur de ses compatriotes
la conviction qui est dans le sien! La France seule a le droit déjuger le tils
de Napoléon : le fils de cet homme de la nation peut seul réunir tous les
partis dans une Constitution vraiment libérale, et conserver la tranquillité
de l'Europe; le successeur d'Alexandre n'ignore pas que ce prince est mort
flvecle regret d'avoir éloigné le fils de Napoléon.
LA LIBERTE ET LES BONAPARTE. 715
» Le nouveau roi d'Angleterre a uu grand devoir à remplir, celui de la-
ver son règne de l'opprobre dont se sont couverts les geôliers ministériels
de Sainte-Hélène : les sentiments de l'empereur d'Autriche ne sauraient être
douteux ; ceux du peuple français sont pour Napoléon IL
» La liberté de la presse est le triomphe de la vérité ; c'est elle qui doit
porter la lumière dans toutes les consciences; qu'elle parle, et que la vo-
lonté de la grande nation s'accomplisse, j'y souscris de cœur et d'âme.
» Signé : joseph-kapoléon Bonaparte ,
Comte de Survilliers. »
Anciens membres et président de la Société Aide-toi, le
ciel Vaidera, moquez-vous, moquez-vous bien de ceux qui
revendiquent et revendiqueront toujours la liberté pour
tous simultanément, contre tous successivement, et qui
croient fermement, comme moi, que la lilierté aJjsolue et le
pouvoii' absolu peuvent coexister aussi facilement que deux
astres se mouvant chacun dans son orbite ! J'oppose à vos
méprisables railleries, d'abord ces mémorables paroles d'un
souverain qui régna sur deux grands pays :
« La justice, pour les nations, repose sur la liberté reli-
» gieuse, politique, civile. Nulle lumière persévéï^anle, éclai-
» rant tous les recoins d'un vaste empire, sans la liberté
» ABSOLUE, sans limite, de la presse. La liberté de la presse
» est le triomphe de la vérité; c'est elle qui doit porter la
» lumière dans toutes les consciences. »
Puis celte parole suprême d'un auguste mourant à sa
dernière heure :
« Dites à mon fils... qu'il donne à la nation autant de li-
» BERTÉ que je lui ai donné (I'éCiALIté. »
IL
30 octobre 1852.
Nous avons rappelé et cité deux mémorables lettres du
roi Joseph Bonaparte ; l'extrait suivant ne le fera pas moins
bien juger :
«Joseph, doué d'une vaste érudition littéraire, exercé de bonne heure aux
combats de la parole, sachant par cœur les plus beaux morceaux des au-
teurs classiques de France et d'Italie, était fait pour vivre dans un gouverne-
ment constitutionnel, où des opinions patriotiques éloquemment énoncée?.
716 1852.
l'aflabilité des manières, la pureté du caractère, sont les prinoipnles qua-
lités qui distinguent les hommes. Quoiqu'il se conduisît toujours avec
honneur et habileté dans les différentes circonstances de sa vie, s'il ne
brillii pas de tout l'éclat que lui donnaient ses facultés, c'est que, homme
de paix, de constitution, de liberté, le hasard le lit naître à une époque
de bouleversement qui l'obligea à devenir un des principaux instruments
d'une politique de guerre, d'indépendance, de pouvoir absolu.
» Mais ce qui, à nos yeux, nous paraît être un des principaux mérites
de Joseph, c'est qu'il resta toujours, jusqu'à sa dernière heure, un véri-
table patriote de 89. La lutte du peuple contre l'ancien régime avait vive-
ment impressionné son âme ; et ces impressions de jeunesse restent tou-
jours quand on leur a dû des années de gloire et de bonheur. Les couronnes
de Naples et d'Espagne, qu'il avait successivement portées, n'étaient pour
Ini que des événements accessoires; l'Empire n'était pour lui qu'un épi-
sode au milieu du grand drame révolutionnaire qui avait remué tout son
être et pour lequel il avait conservé toutes ses sympathies. Les adulations,
les honneurs, les délices mêmes du pouvoir, dont il avait joui comme tant
d'autres, avaient glissé sur lui sans atteindre, sans entamer son cœur;
et, sous la pourpre comme sous le manteau de l'exil, l'homme était resté
le même, adversaire violent de toute oppression, de tout privilège, de tout
abus, avocat passionné de l'égalité et de la liberté des peuples.
» Joseph, comme tous les acteurs retirc'S de la scène, comme tous les
hommes qui ont un long passé et uu court avenir, aimait à rappeler les
événements dont il avait été témoin , et les épisodes qu'il racontait avec
charme émouvaient par leur touchante simplicité ou par leur palpitant
intérêt.
» Il rappelait avec plaisir l'origine plébéienne et la pauvreté de cette ta-
mille, qui devait compter tant de rois parmi ses membres. Un jour, il ra-
contait que son frère Louis, pour lequel il avait eu, dès l'enfance, tous les
soins et la tendresse d'un père, devait partir de Marseille pour aller faire
ses études à Paris : Joseph le conduisit jusqu'à la diligence, et, au mo-
ment de le quitter, s'aperçut qu'il faisait froid et que son frère n'avait
[iiiint de manteau. Alors, n'ayant pas les moyens de lui en acheter un,
mais ne voulant pas cependant exposer son jeune frère à l'intempérie de
l'air, il se dépouilla do son propre vêtement et en vêtit Louis au moment
du départ. Cette action, qu'ils se rappelèrent mutuellement alors qu'ils
étaient rois, était toujours restée gravée dans leur cœur comme un tendre
souvenir de leur constante iutinu'té. »
Signé : NAI'OI.KON-LODIS lîOK.VrAllTK.
Entre les B (luipnrlcs cl la I.iljcrlr il a pu y avoir niépriso,
il n'y a pas iiH'()in|)atil)ililr. Ils peuvent n'ètrcî pas le che-
min le [)lus court jxMir arriver ii elle, mais ils y citnduiscnl
cerlainemciil.
LA PROMDENGE.
Aide-toi, le ciel t'aideva.
30 septembre 1852.
Si la branche aînée des Bourbons est à Frohsdorfl', au lieu
de régner aux Tuileries; si la branche cadette de la famille
royale est à Clai'emont, au lieu derégner à Saint-Cloud;
si la Monarchie de 1830 s'est assise, le 9 août, sur le Irène
de la Restauration de 1815; si la République a pris, le 24
février, la place de la Royauté ; si l'Empire est sur le point
de prendre la place de la République, c'est que la Pi'ovi-
dence l'a voulu ainsi ; c'est elle qui a tout préparé et tout
accompli. En douter un seul instant, c'est destituer Dieu!
Ainsi parlent les partis déchus, croyant se justifier.
Plutôt que de convenir qu'ils se sont fourvoyés et qu'ils
ne savent plus que dire, ils aiment mieux calomnier la Pro-
vidence, ils aiment mieux lui faire porter le poids de tou-
tes leurs erreurs, de toutes leui's fautes, de tous leurs excès.
Ils se retranchent deriière ces paroles de Bossuet :
<i L'homme s'agite et Dieu le mène. »
Dieu mène l'homme! Est-ce à diie que l'homme n'a plus
son libre arbitre et qu'il peut décliner la responsabilité de
ses œuvres ■? Est-ce h dire qu'il lui a été donné des yeux
pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre, l'in-
telligence pour ne pas comprendre, la réllexion pour ne pas
718 185«.
rédéchir. In mémoire pour ne passe souvenir, la prévoyance
pour ne pas prévoir, le génie pour ne pas découvrir, l'initia-
tive pour ne pas agir, le courage pour ne pas oser? Est-ce
à dire, enfin, que Thomme n'est pas coupable du crime dont
il a profité? Non; cela veut dire que l'homme n'est qu'un
point dans l'immensité, et que, si grandes qu'il estime ses
actions^ elles ne pèsent dans la balance universelle que le
poids de la poussière qu'emporte le vent.
Non, l'homme qui veille ne condamne pas Dieu au som-
meil ; non, l'homme qui s'aide ne destitue pas la Providence ;
l'homme qui la méconnaît, c'est celui qui ne s'aide pas.
11 y a dans ce qu'on appelle « les Événements ^> infiniment
moins d'inconnue que l'on ne se plaît à l'imaginer. L'Impré-
voyance humaine, pour faire sa part de l'esponsabililé plus
petite, a imaginé d'élendre démesurément celle de la Pro-
vidence divine. C'est ingénieux, mais ce n'est pas vrai.
La Providence se mêle beaucoup moins des affaires ter-
restres que l'Imprévoyance n'essaie de le faire croire. Si les
Républicains de la veille n'avaient pas joué leur liberté et
leur vie, il y a lieu de croire que la Providence ne serait pas
descendue sur le l)alcon de l'Hôtel-de-Ville pour y procla-
mer, le 24 février, la République.
Ce n'est pas en se bornant à médire de la Monarchie que
les républicains ont institué la République ; ce n'est pas en
se bornant à médire de la République que les royalistes
blan es ou tricolores renverseront la République
Si elle doit disparaître nominalement, ce sera uniquement
par la faute des républicains qui l'auront mal assise.
Cependant, les avertissements ne leur ont pas manqué,
car dès le 23 octobre 1848, le jour même où la Constitution
était votée après cinquante jours de discussion, la P)'e!^se
s'exprimait ainsi :
« Au lieu J'uu président reponsuhle. qu'a-t on fait? — On a fait un roi
temporaire, une royauté de troisième degré. Ce qu'une telle royauté du-
rera, on le ver\ia. »
Connue le monde jdiysiciue, le monde {)oliti(|ue a ses lois
que nul n'enlVeiiil impunémenl. L'arme à (eu (jui éclate
LA PROVIDENCE. 719
n'éclate pas sans raison ; Tépi qui a poussé n'a pas poussé
sans qu'mi grain ait germé; tout événement est l'ellel (Tune
eauseetcette cause, pour rester souvenlinaperçue, n'en est
pas moins toujours réelle; il est un moyen certain de pré-
voir et (le pi'évenir I"elTet, c'est d'étudier et de découvrir la
cause. 11 y a des ellets, il n'y a pas d'événements, événement
est un mot inventé par l'ignorance, et qui n'a pas plus de
sens que le mot sortilège. Pourquoi ne croit-on plus à la
sorcellerie? Pourquoi y croyait-on si bien, il y a un siècle,
<jue l'on brûlait ceux qui étaient accusés de magie? Sorcel-
lerie est un mot qui l'ait rire et mépriser le Passé ; prenons
garde qu'Événement ne soit un mot qui, dans un siècle, ne
lasse rire et ne fasse mépriser le Présent, ce présent que
comprennent si mal les blasphémateurs qui mettent sur le
compte de la Providence ce qui ne doit être imputé qu'à
l'Imprévoyance.
\sm.
COMMENT ON ENTEND LA LIBERTÉ RÉCIPROQUE.
8 novembre iBôi.
En noveniJjro I80I, une discussion aviiil lieu entre les
défenseurs de la Répul)lique expirante et les partisans des
deux royautés déchues. Ceux-ci soutenaient qu'ils avaient
le droit de revendiquer, sous la République, le rétablisse-
ment de la Monarchie, mais que sous la Monarchie ses ad-
versaires n'auraient pas le droit de revendiquer le rétablis-
sement de la République. C'est ainsi que les royalistes en-
tendaient la réciprocité en novembre 1851, alors qu'ils qua-
lifiaient de « disposition monstrueuse et d'attentat à la
» liberté nationale » l'ait. 111 de la Constitution de 1 84 8,
qui exigeait pour la réviï^ion 500 votants au moins, et les
trois quarts des voix du noiubre des votants !
Eh bien! VUnivers et M. Gondon entendent, en novem-
bre 1852. la liberté récipro(|ue des croyances religieuses
exactement comme VOpi)uon publique et M. Nettement en-
tendaient, en novembre iSol. la libellé des ci'oyances po-
litiques.
On lit dans VUniveis :
0 La nouvelle Conférence formôe à DuLlin pour revendiquer, au nom
de l'Irlande, l'égalité de cultes contre le monopole anglican, est surtout
en butte aux sarcasmes du protejtautisu.e, t\m a fait de la cause de Ma-
diaï sa propre cause. O.a cherche des analogies entre la position des catho-
liques irlandais et celle de? rares protestants qui peuvent se trouver en
Italie. De quel droit les Ii landais di-mandL'raient ils l'égalité des cultes,
185«. 721
quand cette éga]ité n'existe ni en Toscane, ni à Naples, ni dans les Etats
romains?
» Pourquoi les catholiques d'Irlande ne répondraient-ils pas à leurs ad-
versaires : « Nous demandons l'égalité religieuse, parce que nos lois poli-
» tiques ne permettent pas de nous la refuser sans injustice ; nous la de-
» mandons, parce que les principes religieux de nos adversaires nous au-
» torisentà gloritier Dieu selon l'inspiration de notre conscience et comme
» nous l'entendons. En Toscane, au contraire, la loi politique et la loi re-
ï ligieuse s'opposent à ce que le gouvernement reconnaisse l'égalité que
B nous pouvons revendiquer comme droit. Il y a entre les deux pays cette
» différence, que vous ne pouvez, sans blesser vos principes politiques et
» religieux, nous refuser ce que nous demandons, tandis que le gouverne-
» ment toscan ne peut pas, sans violer ces mêmes principes, vous concé-
)) der ces mêmes libertés. »
» Là est toute la question. Quand les catholiques invoquent la liberté
de conscience, ils ne font qu'emprunter les armes que leurs adversaires
leur fournissent ; car l'Église n'admet pas et ne peut pas admettre cette
liberté comme l'entendent les protestants, et elle ne saurait consacrer l'é-
galité des cultes sans se renier elle-même. C'est pourquoi les gouverne-
ments qui tiennent à rester liés à l'Église maintiennent leurs constitutions
politiques en harmonie avec les lois de la religion professée par le peuple
et lesouverain du pays.
» Défendre les lois toscanes n'implique pas que ces lois doivent et puis-
sent être appliquées à des pays qui sont dans des conditions diamétrale-
ment opposées. Un homme dont les protestants ne contesteront pas l'auto-
rité a mis en relief ces différences avec une élévation de vues et une net-
teté de perception que nous nous plaisons à rappeler. Le commissaire du
roi, lors de la discussion de la loi sur la liberté de la presse du 17 mai
1819, l'illustre Cuvier, siégeant à côté de M. Guizot, dans la séance de la
chambre des députés du 15 avril, s'exprimait ainsi sur l'état de la France :
i< L'unité n'existe plus chez nous; le doute s'est fait entendre. L'incrédulité
même a élevé la voix. Quand des lois sévères ont voulu"le réprimer, des troubles
civils, des guerres sanglantes en ont été le résultat, et quand des lois plus douces
leur ont succédé, elles ont été éludées. Le mal est consommé ; les ouvrages publiés
contre les plus saines doctrines sont entre les mains de tout le monde; aucune ac-
tion de la loi ne peut les détruire. La discussion, le raisonnement sont les seules
armes qui nous restent pour le triomphe de la vérité.
>i Je ne crois pas qu'il existe parmi nous , messieurs, quelqu'un qui doute du
bonheur d'un pays oii régneraient la même croyance, la même religion, les mêmes
lois spirituelles et temporelles, et par conséquent les mêmes sentiments. Si cet État
existait, ce serait un grand criminel que celui qui tenterait de le troubler, et,
s'il était possible de le maintenir, on serait tenté de pardonner à saint Louis et à
d'autres monarques, ses successeurs, leurs actes pour maintenir une telle union, n
\\) Moniteur du 16 :,vril 1819.
X. 4C
722 1832. - COMMENT ON ENTEND
Ainsi la question est nettement posée par VUnivers : les
catholiques ont le droit de proscrire les prolestants, mais
les protestants n'ont pas le droit de persécuter les catholi-
ques, parce que les premiers admettent la liberté d'exa-
men, tandis que les seconds ne l'admettent pas. VUnivers
invoque l'autorité de Cuvier; nous lui opposons celle de
saint Athanase disant :
« Le propre Je la vraie religion n'est pas de convaincre, ruais de porsua-
der. C'est ce que Jésus- Christ voulait nous faire entendre quand il disait
au peuple : « Si quelqu'un veut venir après moi, » et à ses apôtres : « Et
» vous aussi, vous voulez donc me quitter ? u
Celle de saint Chrysostomc :
« Si quelqu'un ne veut pas croire, qui est-ce qui peut l'y contraindre V
(i;/ quis nolit credere, qui.s habel cogenJi jus? ) »
Celle de Tertullien :
a 11 n'y a que l'impiété qui ôte la liberté de religion et qui prétende en-
chaîner les opinions sur la divinité, eu sorte qu'on ne puisse adurer le Dieu
qu'on veut et qu'on soit forcé de croire celui qu'on ne veut pas. Que nous
importent les sentiments des autres? La force n'appartient point ;i la reli-
gion ; on doit l'embrasser de plein gré et non pas contraints [ad sca-
pulam). »
Celle de saint Augustin :
« Que ceux-là sévissent contre vous qui ignorent combien il est difScile
de découvrir'la vérité et d'éviter les erreurs. Pour moi, je ne puis sévir
contre vou.-> ; je vous dois les mêmes égards qu'on me devait et qu'on a eus
pour moi , lorsque j'étais comme vous aveugle et insensé. » [Conlrà
Munich.)
Celle de Lactance :
« Il faut défendre la religion, non par le meurtre, mais par le martyre;
non par la persécution, mais par la patience : non par le crime, mais par
la foi... Si vous voulez défendre la religion par les supplices, vous ne la
défendez pas, vous la souillez, vous la transgressez. Rien n'est si volontaire
que la religion... Nous ne demandons pas qu'on adore Dieu malgré soi ;
et si quelqu'un ne le fait pas, nous n'avons pas contre lui de colère... C'est
dans la religion, dit-on ailleurs, ipie la liberté a établi sa demeure. " (Lib.
10, inst.cap. 2 et c. 7.)
Celle do saint llilaire ii rem]>ereur C;)nstance :
« Vous comprenez qu'on ne doit contraindre personne, et vous ne cesse-
LA LIBEUTÉ RECIPROQUE. 72:^
rcz de veiller à ce que chacun de vos sujets jouisse des douceurs de cette
liberté. . . Permettez aux peuples de prendre pour guides ceux qu'ils vou-
dront . Il n'y aura alors ni divisions ui murmures. . . Dieu a plutôt mon-
tré qu'on devait le connaître qu'il ne l'a exigé. . . Il a rejeté tout hommage
forcé. Si l'on employait la violence en faveur de la vraie foi, les évêques
s'élèveraient et diraient : <t Dieu est le Dieu de tous les hommes; il n'a
» pas besoin d'un hommage involontaire; il rejette toute profession forcée;
)) il ne faut pas le tromper, mais le servir. C'est pour nous, et non pour
)) lui que nous devons l'adorer. » Je ne puis recevoir que celui qui veut,
écouter que celui qui prie, mettre au nombre des chrétiens que celui qui
croit. 0 douleur! dit il encore, les hommes pratiquent la religion de
Dieu ! »
Celle de Féneion :
« Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impéné-
trable de la liberté du cœur; la force ne peut jamais persuader les hom-
mes ; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de la reli-
gion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude ; accordez donc à
tous la tolérance civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais
en souffrant avec patience ce que Dieu souffre, et en tâchant de ramener
les hommes par une douce persuasion. »
Si le catholicisme est la vérité, comme doit le croire
VUnivo's, que peut-il avoir à craindre de l'erreur ? La vé-
rité est à l'erreur ce que la lumière est à l'ombre, elle la dis-
sipe. Que la vérité fasse comme fait la lumière : qu'elle
brille et ne proscrive pas.
Il fut un temps où il était interdit, sous les peines pro-
noncées contre l'hérésie, de soutenir que c'était la terre qui
tournait; est-il interdit maintenant de soutenir qu'elle ne
tourne pas ? — Non ; pourquoi ? Parce que ce qui caracté-
rise la vérité c'est de ne pas redouter la controverse.
Jésus-Christ disait, et il avait raison de dire :
« Si j'ai mal parlé, répondez-moi; si j'ai bien parlé, pourquoi me frap-
pez-vous ? »
Après Jésus-Christ, Arnobe,que la controverse avait con-
verti au christianisme, disait, h l'occasion d'un ouvrage de
Cicéron : De naturu Deoruin. dont les Gondon et les Veuil-
lot de cette époque demandaient au Sénat la condamnation
et la suppression :
« Si vous croyez sincèrement à votre religion et à vos dieux, réfutez
724 18&«.
Cicéron ; prouvez qu'il a tort. Mais supprimer ses oeuvres, empêclier de
les lire, ce n'est pas défendre les dieux, c'est avoir peur de la vérité. »
[Interciiiere scripta et publicalum velle submergere lectionem, non est deos de-
fendere, sed veritatis testificationem timere. — aknobe. Traité contre les gen-
tils, liv. 3, pag. 103.)
Si le catholicisme, selon l'expression d'Arnobe, n'a pas
peur de la vérité, pourquoi donc n'admet-il pas la récipro-
cité?
1852.
UNE EPREUVE DÉCISIVE.
16 novembre 1852.
Voici un acte que nous louerons sans restrictions : —c'est
l'acte qui porte à la connaissance de la France tout entière
les quatre proclamations de Londres, de Jersey et de Frohs-
dorf ; c'est l'acte qui, avant le scrutin du 21 novembre 1832,
transfoimant dix millions d'électeurs en dix millions de
jurés, les constitue juges suprêmes de l'accusation ainsi
rendue publique.
Cet acte, qui paraît audacieux, est plus habile encore que
hardi ; mais si cette publicité universelle que vont recevoir
les quatre manifestes insérés au Moniteur n'a pas pour ef-
fet de diminuer le nombre des bulletins de vote sur les-
quels sera écrit ou imprimé le mot Ou/, si celte publicité a
plutôt l'effet contraire, que devra-t-on désormais penser de
l'utilité et de la nécessité des lois restrictives et répressives
en matière de presse ?
Le Moniteur en est implicitement la condamnation écla-
tante.
Condamnation mémorable portée par la raison et que
l'expérience confirmera une fois de plus.
726 1853.
Le Moniteur vient d'entrer résolument dans cette voie
large et sûre où le grand juge des écarts et des erreurs de
la presse libre est la conscience publique.
C'est la un grand acte qui semble devoir inaugurer l'ère
d'une politique nouvelle !
Déjà, le gouvernement a déclaré que les internés politi-
ques auraient liberté entière de prendre part au vote du
21 novembre 1852; le gouvernement ne restera pas à mi-
chemin, il coniplétera la mesure en l'étendant à tous les
exilés. Leur retour en France ne saurait avoir des dangers
que, de l'aveu du gouvernement, leurs manifestes n'ont pas.
On lit dans le Moniteur :
" Des efforts considc'raliles et des manœuvres de toute nature sont tente's pour
re'pandre dans le peuple, au moment du vote solennel auquel il est appelé, les pro-
testations des partis. Le gouvernement n"a pas d'inte'rèt à s'opposer à leur publi-
ation, il veut les faire connaître lui-même ; car, dans ce grand mouvement nationa 1
qui pousse la France au rétablissement de l'empire, il faut que l'crinion du peuple
oit e'clairée, et que sa volonté, manifestée sans contrainte, soit l'expression de sa
conviction.
» Qu'on lise donc les manifestes du comité révolutionnaire de Londres et celui
des proscrits démocrates socialistes résidant à Jersey et réunis en assemblée
générale :
I.
« Citoyens,
» La démocratie a dû s'imposer quelques mois d'atttntc et de souf-
france avant de frapper le brigand qui souille notre pays, afin de se réor-
ganiser malgré la terreur bonapartiste.
» Soyez donc prêts à tout et à chaque instant. Tâchez de vous voir et
de vous rassembler souvent par deux, par quatre, par six, par dix, s'il
est possible ; formez des groupes et des centres qui communiquent entre
eux de vive voix. Conspirez enfin avec courage et prudence, car la per-
sécution doit rendre ardents ceux qu'elle voudrait anéantir. Quand la
grande nouvelle vous arrivera, qu'elle vous trouve tous debout, sans vous
surprendre, comme celle du 2 décembre ; rappelez vous que, ce jour-là,
vous avez attendu en vain un signal de la part des traîtres ou des lâches
qui se disaient vos chefs; ne soyez donc pliis des moutons qu'on mène :
soyez des hommes.
» Aussitôt que vous apprendrez que l'infâme Louis Bonaparte a reçu
son juste châtiment, quel q\ie soit le jour ou l'heure, partez de tous les
points à la fois pour le rendez-vous convenu entre plusieurs groupes, et de
]à marchez ensemble sur les cantons, les arrondissements et les préfcc-
UNE ÉPREUVE DÉCISIVE. 727
turcs, afin d'enfermer dans un cercle de fer et de plomb tons les vendus,
qui, en prêtant le serment, se sont rendus complices des crimes de leur
maitre. Purgez une bonne fois la France de tous les brigands qu'elle
nourrit et qui la rongent. Depuis quatre ans, vous avez appris à les con-
naître ; lorsque luira le jour de votre justice, que ni votre cœur ni votre
bras ne faiblissent, car vos ennemis généreusement épargnés redevien-
draient bientôt vos persécuteurs et voo bourreaux. En punissant les per-
vers, le peuple devient le ministre de la justice de Dieu !...
» N'oublions pas aussi qu3 la France est chargée des malédiction s de la
démocratie européenne, qui attendait de notre initiative son signal de dé-
livrance; malgré nos faiblesses et nos défaillances, les nations lèvent en-
core vers nous leurs mains enchaînées et leurs yeux où brille un der-
nier rayon d'espoir-, niojitrons-nous dignes de la sublime mission de
progrès et d'avenir que le monde entier semble nous avoir confiée; ou-
vrons aux peuples le chemin de la république universelle par la révolu-
tion démocratique et sociale de la France.
» Le comité révolutionnaire. »
IL
A0 PEUPLE.
« Citoyens,
» Lorsque nos pères, il y a près de cinquante ans, laissèrent monter au
irône le soldat d' Aréole et de Toulon, en un seul vote ils consommèrent
tous les crimes contre la patrie, plus tard souillée par deux invasions :
crime contre l'humanité qu'ils jetèrent dans les crises et dans le sang ;
crime contre la pensée libre qu'ils livrèrent à la force insolente ; crime
contre leurs* enfants, par eux dépouillés, et dont le patrimoine à repren-
dre a coûté deux révolutions; crime, enfin , contre eux-mêmes et contre
leur mémoire, car ils se suicidèrent eu se déshonorant.
» Aujourd'hui, citoyens, on vous invite à renouveler ce bail infâme de
la servitude; on vous convie au second empire, et ce n'est pas la victoire,
cette fois, qui lui sert de marraine, c'est la police ; et ses campagnes d'I-
talie s'appellent Mazas, Cayenne, Lambessa.
» Si la France, éblouie par les éclairs d'une grande épée, se déshonora
pourtant et se perdit aux calendes de l'an 4, que dira-t-on de vous par
toute la terre, de votis, citoyens majeurs, c'nevronnés par deux révolu-
tions, et venant aujourd'hui, comparses de la police, couronner le César
du guet-apens ?
» La conscience n'a qu'un nom pour un pareil suicide : lâcheté , et
l'histoire n'aurait qu'une place pour un tel peuple : les gémonies !
» Citoyens,
» L exercice de la souveraineté n'est qu'une abominable trahison et
la plus triste des comédies humaines quand la liberté ne tient pas les ur-
nes ; or, qui les tient aujourd'hui? la dictature de rasr>assinat, le 2 dé-
cembre !
728 fS5«.
» Le vote au scrutin, même secret, n'est que le vol organisé, quand c'est
le mensonge qui dépouille, sous les auspices et sous les faisceaux de la
force. Or, qui les dépouille aujourd'hui, ces bulletins effacés, tombés dans
l'urne sous l'œil des gendarmes ? Le mensonge incarné, le parjure hypo-
crite et sanglant, le système du 2 décembre !
» Un peuple peut voter pour ou contre, sur l'impôt, sur la paix, sur la
guerre et sur les formes relatives de la souveraineté, quand elles n'enga-
gent pas le fond ; mais sur l'existence elle-même de cette souveraineté,
sur le droit inaltérable, éternel, sur le principe et l'essence de la vie, tout
vote est un crime ; on ne doit répondre que par les armes !
» Quelle est, aujourd'hui, la question posée ? L'empire, l'emp're hérédi-
taire! c'est-à dire l'abdication de la souveraineté se couchant dans la ser-
vitude éternelle, comme un soleil éteint dans la mer ; l'aliénation à per-
pétuité de soi-même et da ses enfants, la mort volontaire, sans réveil et
déshonorée.
» Citoyens, vous ne commettrez pas cet attentat horrible : vous n'é-
tendrez pas, comme un suaire, sur la tombe de la République scellée par
vous, la pourpre souillée d'un César de carrefour ; vous ne porterez pas
une main impie sur vos révolutions, sur vos trophées, sur vos espé-
rances, sur la civilisation qui ne vit que de liberté, sur vos enfants et sur
vous-mêmes.
» Vous ne consommerez pas ce grand meurtre de l'honneur et du de-
voir : vous ne voterez pas !
» Laissez la police et les parasites de tous les temps travailler à la
guirlande impériale, et vous, préparez le chanvre vengeur !
» Oui, la nuit, le jour, au milieu des foules comme dans l'ombre, re-
connaissez-vous, organisez-vous, fortitiez-vous : que chacun vive dans
tous et tous dans chacun; une foi commune vous anime, la foi révolu-
tionnaire , implacable , persévérante, hardie comme celle de nos pères de
92, et toujours prête à se lever, à frapper.
» Citoyens, devant un tj'ran, un parjure, un assassin des libertés pu-
bliques, voilà le seul grand devoir à remplir.
» La Société la Révolution. »
IIL
AU PEUPLE.
« Citoyens,
» L'Empire va se faire. Faut-il voter? Faut-il continuer de s'abstenir?
Telle est la question qu'on nous adresse.
» Dans le département de la Seine, un certain nombre de républicams,
de ceux qui jusqu'à ce jour se sont abstenus, comme ils le devaient, de
prendre part, sous quelque forme que ce fût , aux actes du gouvernement
de M. Bonaparte, sembleraient aujourd'hui ne pas être éloignés de pen-
ser qu'à l'occabion de l'empire une manif station opposante de la ville de
UNE EPREUVE DECISIVE. 729
Paris, par la voie du scrutin, pourrait être utile, e tquo lu moment serait
peut-être venu d'intervenir dans le vote. Ils ajoutent que, dans tous les
cas, le vote pourrait être un moyen de recensement pour le parti républi
cain ; grâce au vote, on se compterait.
» Ils nous demandent conseil.
« Notre répouse sera simple ; et ce que nous dirons pour la ville de
Paris peut être dit pour tous les départements.
» Nous ne nous arrêterons point à vous f;iire remarquer que M. Bona-
parte ne s'est pas décidé à se proclamer empereur sans avoir au préalable
arrêté avec ses complices le nombre de voix dont il lui convient de dé-
passer les 7,500,000 de son 20 décembre. A l'heure qu'il est, 8 millions,
9 millions, lO millions, son chiffre est fait. Le scrutin n'y changera rien.
» Nous ne prendrons pas la peine de vous rappeler ce que c'est que « le
» suffrage universel » de M. Bonaparte, ce que c'est que les scrutins de
M. Bonaparte. Manifestation de la ville de Paris ou de la ville de Lyon,
recenï-ement du parti républicain, e^t ce que cela est possible ? Où sont
les garanties du scrutin ? où est le contrôle ? où sont les scrutateurs ? où
est la liberté? Songez à toutes ces dérisions. Qu'est-ce qui sort de l'urne?
La volonté de M. Bonaparte. Pas autre chose. M. Bonaparte a les clés
des boîtes dans sa main, les Oui et les A''o»dans sa main, le vote dans sa
main. Après le travail des préfets et des maires terminé, ce gouvernant
de grand» chemins s'enferme tête à tête avec le scrutin et le dépouille.
Pour lui, ajouter ou r^-trancher des vois, altérer un procès- verbal, inven-
ter un total, fabriquer un chiffre, qu'est-ce que c'est ? un mensonge, c'est-
à-dire peu de chose ; un faux, c'est-à-dire rien.
» Restons dans les principes, citoyens. Ce que nous avons à vous dire,
le voici :
» M. Bonnparte trouve que l'instant est venu de s'appeler Jlff/JM^e. Il n'a
pas restauré un pape pour le laisser à rien faire; il entend être sacré et
couronné. Depuis le 2 décembre, il a le fait, le despotisme ; maintenant
il veut le mot, l'empire ! Soit.
» Nous, républicains, quelle est notre fonction? quelle doit être notre
attitude ?
)' Citoyens, Louis Bonaparte est hors la loi ; Louis Bonaparte est hors
l'humanité. Depuis dix mois que ce malfaiteur règne, le droit à l'insur-
rection est en permanence et domine toute la situation. A l'heure où nous
sommes, un perpétuel appel aux armes est au fond des consciences. Or,
soyons tranquilles, ce qui se révolte dans toutes les conscience arrive bien
vite à ai-mer tous les bras.
» Amis et frères, en présence de ce gouvernement infâme, négation de
toute morale, obstacle à tout progrès social, en présence de ce gouverne-
ment meurtrier du peuple, assassin de la République et violateur des lois,
de ce gouvernement né de la force et qui doit périr par la force, de ce
gouvernement élevé par le crime et qui doit être terrassé par le droit, le
Français digne du nom de citoyenne sait pas, i:e veut p:is savoir s'il y a
730 185S.
quelque part des sémillants de scrutin, des comédies de suffi-age universel
et des parodies d'appel à la nation ; il ne s'informe pas s'il y a des hom-
mes qui votent et des hommes qui font voter, s'il y a un troupeau qu'on
appelle le Sénat et qui délibère, et un autre troupeau qu'on appelle le
peuple et qui obéit; il ne s'informe pas si le pape va sacrer, au maître-
autel de Notre-Dame, l'homme qui — n'en doutez pas, ceci est l'avenir
inévitable — sera ferré au poteau { ar le bourreau; en présence de M. Bo-
napai-te et de son gouvernement , le citoyen digne de ce nom ne fait
qu'une chose et n'a qu'une chose à faire ; charger son fusil et attendre
l'heure.
» Vive la République !
» Les proscrits démocrates socioUstes de France résidant à Jersey, et
réunis en assemblée rjénérale^ /e 31 octobre 1852.
)' Pour copie conforme :
» La commission^
» VICTOR IIL'GO,
» FOMBERTAUX,
» PHILIPPE FAUKE. »
i> Nous n'accompagncroDs ces pièces cVaucune re'ficxion. •>
" En même temps que sont répandues ces abominables provocations, on ne tene
pas moins d'efforts pour faire parvenir sur tous k-s points du territoire une pro-
testation que nous livrons aussi a la publicité.
" Il est regrettable de voir un prince qui supporte noblement son infortune arri-
ver aussi, par un sentiment exagéré de ce qu'il croit être son devoir, a nier le droit
du peuple de choisir son gouvernement :
« Français !
» En présence de» épreuves de ma patrie, je me suis volontairement con-
damné à l'inaction et au silence. Je ne me pardonnerais pas d'avoir pu,
un seul moment, aggraver ses embarras et ses périls. Séparé de la France,
elle m'est chère et sacrée autant et plus encore que si je ne l'avais jamais
quittée. J'ignore s'il me sera donné de revoir un jour mon pays ; mais je
suis bien sur qu"jl n'aura pas à me i-eprocher une parole, une démarche,
qui puisse porter la moindre atteinte à sa prospérité et à son repos. C'est
son honneur comme le mien ; c'est le soin de son avenir, c'est mon devoir
envers lui qui me décident à élever aujourd'hui la voix.
" Français, vous voulez la monarchie, vous avez reconnu qu'elle seule
peut vous rendre, avec un gouvernement régulier et stable, cette sécurité
de tous les droits, cette garantie de tous les intérêts, cet accord perma-
nent d'une autorité forte et d'une sage liberté, qui fondent et assurent le
bonheur des nations. Ne vous livrez pas à des illusions qui tôt ou tard
vous seraient funestes. Le nouvel empire qu'on vous propose ne saurait
être celte monarchie tempérée et durtiblc dont vous attendez tous ces
UNE EPREUVE DECISIVE. 731
biens. Ou se trompe et on vous trompe quand on vous les promet en son
nom.
» La monarchie vu'ritable, la monarchie traditionnelle, appuyée ;-ur lo
droit héréditaire et consacrée par le temps, peut seule vous remettre en
possession de ces précieux avantages, et vous en faire jouir à jamais. Le
génie et la gloire de Napoléon n'ont pu suffire à fonder rien de stable;
son nom et son souvenir y suftiraient bien moins encore. On ne rétablit
pas la sécurité en ébranlant le principe sur lequel repose le trône, et on
ne consolide pas tous les droits en méconnaissant celui qui est parmi
nous la base nécessaire de l'ordre monarchique. La monarchie en France,
c'est la maison royale de France, indissolublement unie à la nation.
» Mes pères et les vôtres ont traversé les siècles, travaillant de concert,
selon les mœurs et les besoins du temps, au développement de notre belle
patrie. Pendant quatorze cents ans, seuls entre tous les peuples de l'Eu-
rope, les Français ont toujours eu à leur tête des princes de leur nation et
de leur sang. L'histoire de mes ancêtres est l'histoire de la grandeur
progressive de la France, et c'est encore la monarchie qui l'a dotée de
cette conquête d'Alger, si riche d'avenir, si riche déjà par les hautes re-
nomméi's militaires qu'elle a créées, et dont la g'oire s'ajoute à toutes vos
gloires.
» Quels que soient sur vous et sur moi les desseins de Dieu, resté chef
de l'antique race de vos rois, héritier de cette longue suite de monarques
qui, durant tant de siècles, ont incessamment accru et fait respecter la
puissance et la fortune delà France, je dois à ma famille et à ma patrie
de protester hautement contre des combinaisons mensongères et pleines de
dangers.
>' Je maintiens donc mon droit, qui est le plus sûr garant des vôtres,
et, prenant Dieu à témoin, je déclare à la France et au monde que, fidèle
aux lois du royaume et aux traditions de mes aïeux, je conserverai reli-
gieusement jusqu'à mon dernier soupir le dépôt de la monarchie hérédi-
taire dont la Providence m'a confié la garde, et qui est l'unique port de
salut où, après tant d'orages, cette France, objet de tout notre amour,
pourra retrouver enfin le repos et le bonheur.
') HENRI.
li Frohsdorf, le 25 octobre 1B52. «
.' Toutes ces pièces sont de'sormais connues du pays; son bon sens et son patrio-
tisme en feront justice. »
732 1858.
II.
RÉSULTAT DE l'ÉPREUVE.
Plébiscite de 1852. — Vote du 20 novemljre 1852.
Inscrits 9,823,078
Votants 8,140,660
Affirmatifs 7,824,189
Négatifs 253,145
RÉSULTAT COMPARÉ.
Plébiscite de 1851. — Vote du 20 décembre 1851.
Inscrits 9,945,086
Votants 8,165,730
Affirmatifs 7,481,231
Négatifs 647,292
Élection irrésidentiellc. —Vote du 10 décembre 1848.
Inscrits
Volants 7,542,936
L.-N. Bonaparte 5,587,759
L.-E. Gavaignac 1,474,667
IIF.
27 novembre 1852.
On sait comment nous définissons VAutorité : nous la dé-
finissons Vinfaillibilité présumée.
On sait comment nous définissons la Liberté : nous la dé-
finissons Vexpérience constatée.
Deux expériences décisives viennent d'être faites, et
toutes les deux ont pleinement confirmé la justesse des
idées que nous avons émises en malièrc de suffrage uni-
versel et de publicité impunie.
A diverses repi'ises, nous avons demandé que l'exercice
UNE EPREUVE DÉCISIVE. 733
du DROIT DE VOTER PARTOUT fùl Tcndu si facile et si simple
que ce fût la carte électorale qui, en réalité, votât. C'est,
en eftét, ce qui a eu lieu pour l'Empire, puisque l'électeur
n'a été tenu, sous aucune forme, de justifier de son identité
avant de déposer son bulletin de vote, et que, muni de sa
carie signée, il a pu déposer son bulletin au lieu où il se
trouvait. Des préfets ont même permis que l'urne électo-
rale allât recueillir dans les hospices les bulletins de vote
des malades hors d'état de se transporter à la section élec-
torale. Tout ce qui facilite l'exercice du droit de suffrage,
sans porter atteinte h sa sincérité, ne peut qu'être approuvé.
Le faciliter, c'est l'universaliser. Cette opinion a pleinement
triomphé.
En toutes circonstances, nous avons soutenu que l'exer-
cice du DROIT DE TOUT DIRE ne pouvait jaiiiais être nuisible
qu'à celui qui en abusait ; qu'il en était de la presse comme
il en serait d'un baromètre menteur qui descendrait quand
il devrait monter. Ce baromètre à contre-temps aurait-il le
pouvoir de changer la sécheresse en pluie ou la pluie en
sécheresse? — Assurément, non ; il ne parviendrait qu'à se
condamner lui-même et qu'à se faire mettre au rebut.
Eh bien! ce que nous avions affirmé s'est vérifié, la pu-
blicité la plus entière a été donnée à quatre manifestes da-
tés de Londres, de Jersey et de Frohsdorf. Les plus modé-
rés de ces manifestes prescrivaient l'abstention ; les autres
étaient, en toutes lettres, un appel aux armes. Comment
cette prescription a-t-elle été obéie? Comment a-t-il été
répondu à cet appel? S'est-on abstenu de voter? A-t-on
chargé son fusil? A-t-on renversé les urnes? A-t-on con-
struit des barricades? — Non. Sur aucun point le plus lé-
ger trouble n'a éclaté, et il a suffi que ces manifestes fus-
sent publiés par le Moniteur, placardés sur tous les murs,
reproduits le soir et le lendemain par tous les journaux,
pour en neutraliser l'effet et en hâter l'oubli.
Une telle expérience n'est-elle pas une expérience déci-
sive? Quelle expérience plus concluante faut-il donc pour
confondre l'erreur et l'incrédulité ?
Le 27 nvril 1852, M. le comte deChambord dnte de Vienne
une lettre adressée ou parti légitimiste. Le journal beige
(|ui l'insère est arrêté à la poste, et le Moniteur du 18 mai
1852 reçoit le communiqué suivant :
a Des journaux ont paru s'étonner que le gonveniement n'ait pas per-
mis de publier la lettre écrite par M. le comte de Ciiambord aux légiti-
mistes pour leur conseiller le refus de serment. Le gouvernement n'avait
aucun intérêt à empêcher cette publication. S'il n'eût obéi qu'à des consi-
dérations d'un ordre supérieur, il se serait empressé de donner à ce docu-
ment une publicité qui ne pouvait lui être qu'avantageuse ; mais, au-
dessus de l'intérêt particulier, il y a le respect de la constitution et du
pi-incipe sur lequel elle repose. Le gouvernement ne saurait autoriser la
publication d'une lettre qui conseille de refuser le serment exigté par la
constitution, en s'appuyant sur un principe essentiellement contraire à
celui de la souveraineté nationale. [Communiqué.) »
Qu'arrive-t-il de cette interdiction ? Il arrive que d'in-
nombrables copies, les unes manuscrites, les autres auto-
graphiées, sont faites de cette lettre et circulent de mains
en mains à Paris et dans les déparlements pendant plus de
deux mois.
Le 25 octobre 1852, ce n'est plus simplement une lettre
que dicte h Venise M. le comte de Cliambord, c'est une pro-
testation qu'il rédige à Frohsdorf.
Mais, cette fois, le président de la République fait ce
qu'avait fait en 1804 l'empereur, contre l'avis de Fouché (Ij:
(1) (( En 1804, lecomtede Lille (Louis XVIII) publiait un maniieste contre
Napoléon. Fouché, qui eut le premier coi'naissance de cette pièce, s'em-
pi'essa delà porter à l'empereur, persuadé que celui-ci lui tiendrait compte
de son zèle et de sa diligence, et qu'il lui donnerait incontinent des ordres
sévères pour empêcher que l'écrit de Louis XVIII ne se répandît en
Prance.
n Fouché se trompait. Napoléon prit la copie de la déclaration du pré-
tendant, la lut et dit froidement au ministre en la lui rendant :
" Ali ! ah ! le comte de Lille veut faire des siennes ! Eh bien ! à la bonne heure.
Jlou droit est dans la volonté de la France, et, tant q'ie j"aurai une épée, je saurai
le maintenir. Los Bourhcms doivent pourtant savoir que je ne les crains pas; qu'ils
me laissent donc tranquille. Vous dites que les badauds du faubourg Saint-Geniiain
vont prendre et colporter des copies de la protestation duoomte de Lille ? Lli ! bon
Dieu ! qu'ils la lisent tout à leur aise. Fouché, envoyez cela au Moniteur Je veux
que cela y soit demain. »
» Et, en effet, le lendemain l^'"' juillet, le .l/oin'/cur publia la protesta-
tion de Louis XVIII. »
[Histoire de VEmpercur Napolioii. Édit. in 4°. 1849, p. 138.)
UNE EPREUVE D1^:CISIVE. 7:3:i
en 18o2, de même qu'on 1804, la proloslnlion de riiérili(>r
de Hugues Capet est envoyée au Moniteur^ où elle parait le
15 novembre 1852 précédée de ces lignes :
« Des efforts con-idérablcs et des mnnœuvrcs dp toute nature sont ten-
tés pour répandre dans le peuple, au moment du vote solennel auquel il
est appelé, les protestations des partis. Le gouvernement n'a pas d'intérêt
à s'opposer à leur publication, il veut les faire connaître lui-m('me ; car,
dans ce grand mouvement national qui pousse la France au rétablisse-
ment de l'empire, il faut que l'opinion du peuple soit éclairée, et que sa
volonté, manifestée sans contrainte, soit l'expression de sa conviction.»
Aujourd'hui, qui esl-ce qui parle du manifeste de Frohs-
dort"? qui est-ce qui y pense ?
M. le comte de Chambord, ne devant être qu'imparfaite-
ment écouté, n'eût-il pas mieux fait de garder le silence
les 27 avril et 25 octobre 1852? En se taisant, il n'eût point
constaté son impuissance. C'est là une vérité qui ne trou-
verait pas dans toute la France un seul contradicteur de
bonne foi. Or, ce qui est vrai pour un de ces manifestes,
qui ont été tirés à plus de cinq cent mille exemplaires, est
également vrai pour tous. Ainsi que nous l'avions prévu,
ils ont été plus profitables que préjudiciables au vote contre
'lequel ils étaient dirigés.
Cette éclatante démonstration, qui vient compléter et
confirmer celle non moins éclatante du 10 décembre 1848,
sera-t-elle aussi vaine? Après cette double et victorieuse
épreuve, conlinuera-t-on encore de se délier de la i^ubli-
cilé et de la restreindre ?
Que peut redouter du droit de tout dire celui qui a la vo-
lonté de bien faire ?
Contre le droit de tout dire et le droit de voter partout,
que pourra-t-on objecter désormais?
IV.
17 novembre 1852.
Après la protestation de M. le comte de Chambord, que
nous avons publiée d'après le Moniteur, il n'est pas sans
736 I85â.
intérêt de rappeler celle du comte de Lille (Louis XVllI) que
Tenipereur Napoléon fit publier au Moniteur du l®"" juillet
1804. La voici avec la note qui la précédait dans le journal
officiel :
« Voici les propres expres.^ions de rctrange piotestatioii Ju comte de
Lille contre tout ce qui se fait ou s'est fait en France depuis la réunion
des États-Généraux :
« Protestation du comte de Lille.
" Varsovie, ce 6 juin 1804.
Il En prenant le titre d'EjiPEREUR, en voulant le rendre he'réditaire dans sa fa-
mille, Bonaparte vient de mettre le sceau à son usurpation. Ce nouvel acte d'une
révolution oii tout, des l'origine, a e'té nul, ne peut sans doute infirmer mes droits.
Mais, comptable de ma conduite a tous les souverains, dont les droits ne sout pas
moins lissés que les miens, et dont les trônes sont tous ébranles par les principes
dangereux que le Se'nat de Paris a osé mettre en avant ; comptable a la France, it
ma famille, à mon propre honneur, je croirais trahir la cause commune en gardant
le silence eu cette occasion.
» Je déclare donc (aprfes avoir, au besoin, renouvelé mes protestations contre
tous les actes illégaux qui, depuis l'ouverture des Etats-Généraux de France, ont
amené la crise effrayante dans laquelle se trouvent et la France et l'Europe', je dé-
clare, en présence de tous les souverains, que, loin de reconnaître le titre impérial
que Bonaparte vient de se faire déférer par un corps qui n'a pas même d'existence
légitime, je proteste et contre ce titre, et contre tous les actes subséquents aux-
quels il pourrait donner lieu. "
Nous pouvons, sans nous aventurer beaucoup, prédire le
même sort aux deux protestations : à la protestation du
6 juin 1804 et à la protestation du 25 octobre 1852.
AVEUX TARDIFS.
22 décembre 1852.
VUnion et VAssemblée nationale marchaient, en 1849, nu
premier rang des journaux qui invoquaient chaque jour
l'intervention de l'Etat pour la restriction de la liberté de
la presse, voulant impatiemment qu'il la réglât par la loi et
ne voulant pas attendre patiemment qu'elle se réglât par
l'usage.
"VUnion fait cet aveu :
« Ce rôle ingrat et pénible qui pèse à notre indépendance est un de nos
devoirs ; nous apprenons à nous y habituer, et nous savons que, chez une
nation comme la nôtre, la pensée du lecteur seconde et achève celle de
l'écrivain. »
Eh bien ! voilà donc ce que l'État a gagné à faire, contre
la liberté de la presse, lois sur lois. Il y a gagné de perver-
tir le lecteur en le transformant de juge en complice. Ne v.i-
lait-il pas mieux qu'il ne devînt pas complice et qu'il restât
juge?
L'expérience acquise ne complera-t-elle donc jamais
pour rien en France? N'avait-il pas été démontré, avec tout
l'éclat de l'évidence, que la seule année où M. de Salvandy
ait exercé de l'influence sur l'esprit public, ce fut sous le règne
de la Restauration et sous le régime de la censure, alors que
les fameuses brochures de l'auteur A''Alon--o ne se compo-
saient que de pages blanches, ce qui permettait de les trans-
X. 47
738 185;è.
former en agenda? Infâme liberté! Le jour où la censure
tomba, et où M. de Salvandy put écrire tout ce qu'il voulut,
il ne se trouva plus personne qui voulût lire ce qu'il écrivit.
Aussi M. de Salvandy, rapporteur des lois de septembre, a-
t-il gardé rancune à la liberté de ce détestable tour qu'elle
lui joua.
VAssemblée nationale fait cet autre aveu :
« L'intention d'injurier et l'expression injurieuse ne suffisent pas pour
constituer l'ofFense, il faut y joindre encore, de la part de l'offenseur, cette
autorité que peut seule donner la dignité du caractère. M. de Falloux di-
sait fort ju.stement et fort ingénieusement que l'injure est soumise à la
même loi que les corps physiques, qu'elle n'acquiert de gravité qu'en pro-
portion de la hauteur d'où elle tombe. »
Ce que disait M. de Falloux, c'est ce que nous pensons.
Mais entre lui et nous il y a cette différence : c'est qu'in-
conséquent avec son principe érigé en axiome, il a voté
toutes les lois contraires à la vraie loi de la presse, tandis
que, plus conséquent que lui, nous les avons constamment
combattues : en septembre 1833, alors qu'au lendemain de
l'attentat Fieschi, elles avaient pour auteurs MM. de Bro-
glie, Guizot et Thiers; en août 1848, alors qu'elles avaient
pour promoteurs MM. Cavaignac, Sénard et Marie ; en juil-
let 1849, alors qu'elles avaient pour continuateurs MM. Odi-
lon Barrot, Léon Faucher et de Falloux.
Si l'injure est, en effet, soumise à la même loi que les
corps physiques ; si elle n'acquiert de gravité qu'en propor-
tion de la hauteur d'où elle tombe, alors à quoi bon des lois
contre l'injure ?
De vos actions qui infirment vos paroles ou de vos paroles
qui condamnent vos actions, lesquelles faut-il croire?
1853.
LA LIBERTÉ DE CONSOMMATION.
l«'' janvier 1853.
Le Constitutionnel a obtenu la liberté de circulation sur
les routes, il a obtenu l'abolition des ponts à bascule ; le
Journal des Débats sera-t-i\ aussi heureux etparviendra-t-
il ii obtenir la liberté de circulation entre peuples, obtien-
dra-t-il l'abaissement des douanes? M. Michel Chevaliei-
adresse au Journal des Débats une longue lettre dont le
passage suivant est extrait :
a Sous l'Einpire, le blô et la viande ne payaient aucun droit de doua-
nes. Aujourd'hui, le blé est soumis au règlement restrictif dit de Véchella
mobile, qui, sans aucun protit pour le cultivateur, gêne extrêmement notre
industrie meunière, si avancée, porte un grand préjudice à notre naviga-
tion, et qui a surtout l'énorme défaut, aujourd'hui bien constaté, que, en
cas de mauvaise récolte, il agit comme l'auxiliaire de la famine. La
viande est soumise à des taxes exorbitantes, et, par une disposition inhu-
maine, la viande salée, qui est à l'usage du pauvi-e, paye le double de la
viande sur pied. Sous l'Empire, la laine, qui est si lourdement grevée au-
jourd'hui, entrait pareillement en franchise.
» Sous l'Empire, la fonte en gueuse était aussi exempte de droits ; elle
paye aujourd'hui 77 fr. par 1,000 kilog., quand elle est de la provenance
la plus recherchée du consommateur, la plus nécessaire à nos ateliers de
fonderies. L'acier forme la partie vive de tous les outils; sous l'Empire,
l'acier fondu, le meilleur de tous les aciers, était tarifé à 99 fr. les 1,000
kilog.; il l'est aujourd'hui à 1,320 fr., plus de treize fois autant. Le fer
en barres l'était à 44 fr.; il l'est présentement, quand il est de la qualité
la plus employée, à 206 fr. Le dommage que l'on cause à l'industrie fran-
çaise par la hausse foctice qui résulte, pour le fer, l'acier et la fonte, de
ces dispositions du tarif, est incalculable.
740 185â.
)) A ce sujet, voicî im trait d'histoire que je prends la liberté de recom-
mander à l'attention de M. Troplong. En 1814, les propriétaires de bois
persuadèrent à Louis XVIII qu'il fallait grandement élever le droit sur les
fers, et à cet effet on présenta aux chambres un projet de loi qui portait
le droit à 165 fr. au lieu de 44. Mais le baron Louis, alors ministi-e des
finances, qui avait à motiver le projet, disait, le 20 août 1814, dans son
exposé des motifs : « Nous espérons pouvoir, aux sessions prochaines, de-
» mander la réduction successive du tarif que nous proposons aujourd'hui
» sur les fers. » Or, pour savoir comment cette promesse a été tenue, il
suffit de rappeler le montant du droit actuel sur les fers que nous citions
tout à l'heure. Au lieu de décroître successivement aux sessions prochaines,
le droit a augmenté, si bien qu'après trente-sept ans révolus, il est à 206
francs au lieu de 165 fr.
)) Ainsi le tarif de l'Empire, dont on se prévaut pour légitimer le tarif
commercial auquel aujourd'hui la Franco est soumise, était beaucoup plus
libéral que le tarif actuel ; il l'était particulièrement pour les subsistances
et les matières premières, et les amis de la liberté du commerce se con-
tenteraient en ce moment du rétablissement du tarif de l'Empire.
» Peste à savoir ce que pensait l'empereur quand il était à Sainte-Hé-
lène. C'est ici, monsieur, que je réclame votre attention spéciale. On dit
communément que l'empereur, livré à lui-même et à ses grandes pensées
d'avenir, était probibitionniste. Il n'en est rien, et c'est une injure à sa
mémoire. L'empereur Napoléon pensait que le système restrictif convient
aune nation peu avancée en industrie, comme l'était la France en 1789,
par l'effet des entraves que mettait partout l'institution antilibérale des
maîtr-ises et des jurandes, comme elle l'était à plus forte raison sous l'Em-
pire, après que tous les ateliers eurent été bouleversés par la révolution.
» En cela, il pensait comme Colbert , qui avait averti les manufactu-
riers de son temps qu'ils devaient considérer le régime protecteur par lui
établi comme les lisières dont on soutient les pas de l'enfance. Par la pente
de son caractère, qui ne s'accommodait pas des demi-moyens et des tem-
péraments et recourait volontiers aux extrêmes , l'empereur Napoléon If
allait en fait de protection, plus loin que Colbert, en ce sens qu'il admet-
tait que la protection pût être portée jusqu'à la prohibition, qui n'entraja-
mais dans les plans de Colbert, comme on peut s'en assurer en lisant ses
tarifs.
» La mise en œuvre, à titre temporaire, delà protection plus ou moins ou-
trée, ou même de la prohibition appliquée à tel ou tel article, voilà le vrai
sens de l'entretien du 23 juin 1816, qui est cité dans le rapport de M. Tro-
plong d'après le Mémorial de Sainte-Hélène. Mais, à quelques pages de là,
Isl. Troplong pouvait trouver dans ce même Mémorial l'opinion formelle
de l'empereur sur le système commercial qui, dans un très prochain ave-
nir, devait être adopté par la France. Qu'il prenne la peine d'y lire l'en-
tretien du 12 juin 1816, et il y acquerra la preuve que le glorieux captif
recommandait h la France, pour une époque prochaine, la liberté du coin-
LA LIBERTE DE CONSOMMATION. 741
merce, la liberté des échanges ; car ce mot, dont les intéressés sont parve-
nus à faire un épouvantail pour nos manufacturiers et nos agriculteurs, a
été inventé par l'empereur Napoléon,
» On trouve en effet clans le Mémorial de Sainte-Hélène, à la date du
mercredi 12 juin 1816, ces paroles mémorables par lesquelles l'empereur
terminait son jugement du système restrictif, en vertu duquel chaque na-
tion s'isolait des autres, sauf à se ménager des débouchés dans des colo-
nies dont on se réservait le commerce et la navigation : Nous devons nous
rabattre désormais sur la libre navigation des mers et Ventière liberté d'un
échange universel. Jamais M. Cobden, jamais aucun professeur d'économie
politique ne s'est servi d'uue formule aussi nette et aussi absolue. Il n'y
a rien au-delà de Ventière liberté d'un échange universel. »
Le sénatus-consulte du 23 décembre, portant interpréta-
tion et modification de la Constitution du 14 janvier 1852,
confère au chef de l'État l'omnipotence en matière de tarifs
de douanes, puisque les modifications stipulées dans les
traités de commerce faits en vertu de l'article 46 de la Con-
stitution ont force de loi. Cette extension de pouvoir, dans
le sens de la liberté, a éveillé d'ombrageuses défiances et
des inquiétudes qui ont trouvé, jusque dans le journal le
Siècle., un auxiliaire plus ardent qu'éclairé.
Très différentes sont nos craintes ! Nous ne craignons pas
qu'on abuse de ce pouvoir si grand, demandé et obtenu ; ce
que nous craindrions plutôt, c'est qu'on n'en usât pas!
En effet, ce qui est difficile, ce n'est point d'étendre le
pouvoir, c'est de l'exercer.
M. Léon Faucher et M. Buffet étaient et sont encore libre-
échangistes; ils ont été tous les deux ministres, Tun de
l'intérieur, l'autre du commerce; qu'ont-ils fait?
1853.
QU'EST-GE QUE LA LIBERTÉ ?
Il Dites a mon fils qu'il donne à la nation autant de
MBEKTÉ que je lui ai donné d'ÉGALiTÉ. <>
NAPOLÉOK à Sainte-Hélène.
Il Nulle lumière persévérante, éclairant tous les re-
coins d'un vaste empire, sans la libei:té absolue, san-^
limites, de la presse. La liberté de la presse est le
triomphe de la vérité; c'est elle qui doit porter la lu-
mi'ere dans toutes les consciences. »
JOSKrH-SAPOLÉON BONAPARTE.
'I La liberté est comme un fleuve : pour qu'elle ap-
porte l'abondance et non la dévastation, il faut qu'on lui
creuse un lit large et profond. Si, dans son cours régu-
lier et majestueux, elle reste dans ses limites naturel-
les, les pays qu'elle traverse bénissent son passage;
mais si elle vient comme un torrent qui déborde, on la
regarde comme le plus terrible des fléaux; elle éveille
toutes les haines, et l'on voit alors des hommes, dans
leur prévention, repousser la liberté parce qu'elle dé-
tiuit, comme si l'on devait bannir le feu parce qu'il
brûle, et l'eau parce qu'elle inonde. "
iQuis-NAPOLÉON BONAPARTE. Idées napoléoniennes.
Il janvier 1853.
Qu'osl-fc que la liberté ? — Telle est la question que le
Pays effleure. Il conclut en ces termes :
o Ce n'est pas sur le terrain de la liberté dans son sens absolu, c'est
sur le terrain de l'utilité sociale limitée elle-même par le droit de con-
servation et de défense légitime, et par les principes de la morale éter-
nelle, qu'il faut placer le débat, et c'est là ce que ne l'ont jamais ceux qui,
faute de définir le mot liberté, eu font sans cesse un drapeau et un prétexte
pour les révolutions. »
Définir ainsi la liberté : « L'utilité sociale limitée elle-
\
QU'EST-CE QUE LA LIBERTÉ? 743
» même par le droit de conservation et de défense légitime, >i
c'est admettre ce que nous n'avons jamais admis, c'est ad-
mettre qu'après avoir proclamé le suffrage universel, le
gouvernement provisoire, l'Assemblée constituante de 1848
avaient le droit de poser des limites à la liberté du vote des
électeurs, en déclarant inéligibles le neveu de l'empereur
Napoléon et les fils et les petits-fils du roi Louis-Philippe :
c'est admettre que le général Cavaignac ne faisait qu'exer-
cer le droit de conservation et de défense légitime en or-
donnant d'arrêter et de conduire à la Conciergerie M. de
Persigny, le même jour où l'on arrêtait et où l'on condui-
sait à la même prison le rédacteur en chef de la Presse, de
ce journal qui, le 25 mai 1848, avait été le seul qui osât
donner l'hospitalité de sa publicité à la lettre datée de
Londres, 23 mai 1848 (Ij ; c'est admettre que, le 26 octobre
1848, le général Cavaignac, président du conseil, chargé du
pouvoir exécutif, aurait pu, aurait dû décréter de nouveau
la suppression de la Presse, de ce journal qui, le premier,
devançant et entraînant le Constitutionnel , n'avait pas
craint de poser la candidature de Louis-Napoléon Bona-
parte en concurrence de celle de son compétiteur, alors
tout-puissant; c'est admettre que, voyant dans l'élection
du 10 décembre 1848 un danger pour la conservation do
l'existence de la République, unanimement acclamée le
4 mai par les neuf cents élus du suffrage universel, le gé-
néral Cavaignac, subordonnant la liberté électorale à Viiti-
lité sociale, et prétextant le cas de a légitime défense, » au-
rait pu, le 2 décembre 1848, faire décréter par l'Assemblée
obéissante, ou décréter lui-même, la prorogation de sa dic-
tature pour dix années; c'est admettre qu'après avoir fait
transporter en Algérie sept mille'combattants de juin, M. le
général Cavaignac aurait pu faire transporter ainsi tout
Français suspect de n'être pas répuljlicain, et d'être légiti-
miste, orléaniste ou bonapartiste; or, c'est ce qu'en 1848
nous contredisions de la manière la plus formelle et la plus
(1^ OEucres de N.-L. Bonaparte, t. 1, p. 25.
744 185».
énergique, avec l'adhésion sympathique de tout ce qui, à
cette époque, était demeuré bonapartiste, orléaniste ou lé-
gitimiste sans oser l'avouer! Les circonstances changent,
mais les principes ne changent pas. S'ils changeaient, ils
ne seraient pas des principes, ils seraient des expédients.
La proscription mutuelle des personnes ou des croyances se
décorant du nom de liberté limitée est une liberté dont
nous avons toujours nié la légitimité. iNous pensons en l£o3
ce que nous pensions en novembre 1848, lorsque nous écri-
vions : « La liberté est et doit être l'assurance mutuelle de
» tous les partis contre les risques de la politique orageuse ;
» aucun ne l'ayant compris, chaque parti à tour de rôle ser-
» vira à détruire l'autre, jusqu'à ce qu'ils se soient tous
» ainsi successivement éteints. '>
Tous les événements qui se sont succédé depuis Pépoque
où nous nous exprimions ainsi, loin d'ébranler en nous cette
conviction, n'ont fait que la corroborer encore.
Jamais elle ne fut plus ferme !
Il y a, nous ne Tignorons pas, bon nombre de républi-
cains de la veille qui déplorent qu'on n'ait pas prévenu le
2 décembre 1831 par un 2 décembre 1848, mais c'est là un
regret que nous ne saurions partager. Nous croyons, au
contraire, qu'un pareil acte eût été la condamnation et la
flétrissure de l'idée républicaine. Si l'idée républicaine a
survécu dans des cœurs qui, le 24 février, n'étaient pas ré-
publicains, c'est qu'elle est restée pure d'une atteinte qui
eût subordonné la liberté électorale à « l'utilité sociale. »
Il y a des questions que le Pays et le Constitutionnel.
M. Cohen et M. Cauvain, feraient peut-être sagement de
s'abstenir de raviver. Que pourront-ils jamais dire de plus
que ce qu'a dit le Siècle en faveur de la Nécessité qui n'a
qu'à parler et à se montrer pour obliger la Liberté à se taire
et à disparaître ?
1853.
LES DEVOIRS DE LA PRESSE.
<i L'État peut être trouble par ce que peuvent dire
les journaux ; mais il peut pe'rir par ce qu'ils ne disent
pas. Il existe un rem'ede efficace contre leurs exagéra-
tions; il n'y en a point contre leur silence. »
DE BONALD.
20 janvier 1853.
Si la presse n'a que des intérêts et n'a pas de devoirs,
que sont les journaux et pourquoi existent-ils ? Si la presse
a des devoirs et qu'elle les subordonne à ses intérêts, alors
les journaux ne sont que des feuilles d'annonces. Dans ce
cas. qu'ils continuent ou qu'ils ne continuent pas à paraî-
tre, peu importe ! Les Petites -Affiches et le Moniteur uni-
versel suffisent amplement à toutes les nécessités de la pu-
blicité quotidienne.
En 1848, la Presse ne s'est pas seule exposée au danger
de publier la lettre datée de Londres 23 mai, et, la pre-
mière, de poser la candidature de Louis-Napoléon Bona-
parte en concurrence de celle du général Cavaignac, alors
tout-puissant, pour déserter, en 1853, la défense et la cause
de l'exilé; non, non, la Presse n'a pas été vaillante, en
1848, alors qu'il s'agissait d'un prince que nul n'avait le
droit de bannir, pour être lâche, en 1833, alors qu'il s'agit
de Français qui n'ont pas plus mérité que lui cette peine de
l'exil qu'il a si bien décrite en ces termes :
« 0 vous que le bonheur a rendu égo'istes, qui n'avez jamais souffert les
toiirments de l'esil, vous croyez que c'est une peine Jégère que de privep
746 1953.
les hommes de leur patrie 1 Or, sachez-le, l'exil est un martyre continuel,
c'est la mort ; mais non la mort glorieuse et brillante de ceux qui suc-
combent pour la patrie, non la mort plus douce de ceux dont la vie s'é-
teint au milieu des charmes du foyer domestique, mais une mort de
consomption, lente et hideuse, qui vous mine sourdement et vous conduit
sans bruit et sans effort à un tombeau désert. Dans l'exil, l'air qui vous
entoure vous étouffe, et vous ne vivez que du souffle affaibli qui vient des
rives lointaines de la terre natale (1). »
Le 8 décembre 1852, le Moniteur publiait la déclaration
suivante, qu'il n'est pas inutile de rappeler :
a TOUS ceux qui souffrent des suites de nos malheureuses discordes civiles
seront rendus à la liberté, à leur famille, à leur patrie, sans autre con-
dition que de se soumettre à la volonté nationale, si clairement manifes-
tée, et de prendre l'engagement de ne rien faire désormais contre le gou-
vernement de l'élu du pays. »
Parmi tous ceux qui souffrent des suites de nos malheu-
reuses discordes civiles, il en est un certain nombre qui se
sont empressés de déclarer « qu'ils se soumettaient à la vo-
» lonté nationale, et qu'ils prenaient l'engagement de ne
» rien faire désormais contre le gouvernement de l'élu du
» pays. »
La réponse à celte déclaration, ils l'attendent avec impa-
tience et avec angoisse, dans un pays où la maladie et la
mort n'attendent pas, car nous avons sous les yeux une let-
tre datée de l'Oued-el-Hamann, près Mascara, 3 janvier
1853, d'où le passage suivant est textuellement extrait:
a Si jeune ! c'est bien malheureux. Si nous devions rester longtemps
ici, je serais certain de finir de même, car il y a peu de temps que la tièvre
m'a laissé : pendant quatre mois elle m'a tenu. On dit que nous sommes
amnistiés. Le directeur du camp nous a même lu une lettre par laquelle le
ministre disait que Napoléon était disposé à nous renvoyer chez nous,
moyennant la promesse, de notre part, d'y rester tranquilles ; pi-omesse
que nous avons faite du fond du cœur. Parmi les transportés, ceux qui
le sont par décision d'un conseil de guerre, et pour avoir commis un délit
ou crime contre la propriété, ou attenté à la vie des personnes, ne sont pas
complus dans l'amnistie. Mais tous les autres le sont, moyennant ce que
je vous ai dit. Cette lettre nous a été lue le 30 novembre dernier, et de-
puis ce temps nous attendons l'exécution delà mesure annoncée officielle-
ment. Au camp où je suis, nous avons perdu, jusqu'à présent, trcnte-et-
(1) L.-y. BONArAETE. T. III, p. 2ôl,
LES DEVOIRS DE LA PRESSE. 747
une personnes sur deux cents que nous étions primitivement ; et pour
peu que l'on tarde de nous renvoyer, la dt-ceptiou jointe à toute autre
maladie en aura bientôt tué le double.
» Ici noirs sommes sous des tentes, nous allons casser des pierres avant
le jour ; nous avons à peu près la moitié de la nourriture qu'il nous
faudrait, malgré que le gouvernement nous en accorde davantage. C'est à
la mauvaise qualité de la viande que nous devons de souffrir la faim ; les
bœufs ressemblent à un cent de clous.
)) Nous recevons quelques sous tous les cinq jours quand nous tra-
vaillons, et nous avons la fièvre; alors nous ne travaillons pas, et nos
quatre sous de prêt de poche nous manquent juste au moment où nous en
aurions le plus besoin ; et enfin je peux terminer en vous disant : et nous
mourons. Jusqu'à présent, on n'a distribué que des pantalons de toile et
des blouses idem. Je vous demande comme on a chaud par des nuits, des
matinées et des soirées excessivement froides et tellement humides, que
nos effets fument quand nous nous approchons du feu. Dieu fasse que Na-
poléon nous renvoie vite ! sinon, beaucoup d'entre nous y resteront en-
core. Nous sommes dans la plus mauvaise contrée. J'ai vu, en vingt-
quatre heures, un homme devenir fou et mourir parce qu'il n'espérait
plus revoir ses enfants.
» PHILIPPE KÉBUFFOT,
» Transportation du Rhône, catégorie moins. »
Une autre lettre que nous recevons de Hussein-Dey, da-
tée du 7 janvier 1853, nous donne de sérieuses inquiétudes
sur la santé et l'existence de l'ancien rédacteur en chef de
VÉclaireur des Pyrénées, de cet écrivain homme de cœur
que nous regrettons de ne pouvoir louer comme nous le
voudrions, et qui, fermement résigné à la mort, nous écrit
confidentiellement :
' a Depuis un mois environ, je subis les tristes contre-coups de ma cap-
tivité d'une année, des ennuis et du climat d'Afriqiie et de ses camps. Le
défaut presque absolu d'exercice a fini par me mettre sous l'action mena-
çante de la paralysie apoplectique. J'ai éprouvé et j'éprouve encore aux
extrémités les fourmillements et les torpeurs qui en sont les signes avant-
coureurs. C'est à peine si je sens la plume entre mes doigts...
» DK FEUILLIDE. »
Faut-il donc rappeler ici que M"^® Pauline Rolland, trans-
portée sans jugement en Algérie, et rendue à la liberté,
est morte en revenant d'Alger, dans le trajet de Marseille a
Paris ?
748 1853.
Le 11 août dernier, M™® Rolland nous avait écrit :
« Sétif, lell août 1852.
» Monsieur,
» Il a fallu que je fusse extraite du fort, puis du couvent, qui m'ont
tour à tour servi de prison en Algérie, et enfin internée, pour que la note
trop flatteuse dont vous avez accompagné une lettre de mon fils arrivât
jusqu'à moi. Il y a quelques jours seulement que cette note m'a été com-
muniquée, monsieur, et j'ai dû attendre le courrier de France pour vous en
remercier. Je ne le ferai pas sans restriction toutefois, monsieur, et quoique
ma transportatiou soit à mes yeux une iniquité flagrante, je répète ici, sur
le rocher où l'on m'a attachée, ce que je disais à Paris : Tant qu'une femme
restera déportée, je dois et veux l'être ; tant que quelques hommes seront
ainsi sacrifiés au Jloloch de la peur, des femmes doivent avoir part au
martyre.
» PAULINE EOLLAND. »
Le 14 octobre, elle nous avait écrit de nouveau :
« Constantine, 14 octobre 1852.
» Monsieur,
» J'ai reç'u à Sétif, où j'étais internée depuis cinq semaines, le 10 sep-
tembre, la lettre que vous avez eu l'obligeance de m'adresser à la date du
14 du mois d'août. Cette lettre avait couru après moi à Boue, comme par
une sorte de pressentiment.
» Aujourd'hui, je vous écris de Constantine, où je suis prisonnière de
nouveau. J'ai quitté Sétif le 9 courant, sur l'ordre du gouverneur de la
province de Constantine. Cet ordre porte que je dois être inimédiatem.ent
conduite à la casbah de Bone, pour y être détenue prisonnière. Ici, où je
reste quatre jours, il est formellement défendu de me laisser communi-
quer avec âme qui vive, mes gardiens exceptés.
1 Voici ce qui a motivé cette nouvelle mesure de rigueur, qui n'est point
exceptionnelle, mais commune à beaucoup de mes frères transportés.
» Il y a un peu plus de quinze jours, nous fûmes prévenus, par des
circulaires émanant du gouverneur-général, que ceux de nous qui vou-
laient obtenir soit leur retour en France, soit l'internement définitif, soit
toute autre commutation de peine, devaient, dans les quarante-huit heu-
res, produire une demande en grâce adressée directement à Monseigneur
le président de la République. La formule était indiquée, et, au plus,
pouvait-on lui faire subir certaines modifications littéraires. Je n'ai pro-
duit et j'ajoute : Je ne produirai aucune demande de ce genre; ma con-
science s'y refuse. Mon abstention a été mentionnée et devait l'être par
ce qu'on nomme la Place. Le retour du courrier a apporté l'ordre qui me
mène à Bone.
» Je m'abstiens de toute réflexion; mais si vous êtes encore le journa-
liste dont personne n'a pu mettre en doute le courage; si vous êtes en-
LES DEVOIRS DE LA PRESSE. 749
nemi dé l'arbitraire, je vous demande de porter à la connaissance du pu-
blic ce fait, répété sur tous les points de l'Algérie. Il s'agit ici de bien
plus que de la liberté d'une mère de famille, dont Dieu n'abandonnera
point les orphelins; il s'agit de bien plus que de sauver des misères de la
prison le corps d'une pauvre vieille femme, qui se sent la force de subir
tout plutôt que de commettre une lâcheté. Il s'agit de défendre des prin-
cipes sacrés...
» C'estdonc au nom de la justice et de la liberté que je vous adresse ces
lignes, en vous autorisant à en fa^re ce que bon vous semblera.
» PAULINE KOLLASD. »
Dans l'intérêt de M™® Rolland, que nous désirions voir
rendre aux trois malheureux enfants dont elle était l'uni-
que soutien, communiquer sa lettre nous avait paru plus
utile que la publier. Quoique extrême, cette réserve n'a
pas suffi à faire patienter la mort !
Depuis le mois de septembre 1852, depuis quatre mois,
nous n'avons reçu aucune nouvelle du seul représentant du
peuple qui, arrêté le 2 décembre 1831, ait été transporté en
Algérie. En vertu de quel jugement, de quelle condamna-
tion, pour quel fait, pour quel motif M. Miot est-il retenu à
Sebdou et privé de sa liberté depuis treize mois ? Quel tri-
bunal l'a jugé ? quel avocat l'a défendu ?
La mort sévissant comme elle sévit, la presse s'avilirait
si elle gardait plus longtemps le silence.
Au-dessus de nos intérêts, nous plaçons nos devoirs, et
le journal que nous dirigeons, avant d'être une propriété
privée qu'on peut anéantir, est une garantie publique qui
se doit à elle-même de s'exercer. Plutôt le péril d'une sup-
pression que l'ignominie d'une désertion.
Mais non, le péril auquel nous venons de faire allusion
n'existe pas ; il ne saurait exister. On punit la sentinelle
qui n'avertit pas ; on ne punit pas la sentinelle qui avertit.
Ah ! ce n'est pas en vain que ces paroles si profondes de
M. de Bonald auront été rappelées : « L'État peut êtretrou-
» blé par ce que peuvent dire les journaux; mais il peut
» périr par ce qu'ils ne disent pas. Il existe un remède ef-
» ficace contre leurs exagérations ; il n'y en a point contre
» leur silence. »
1853.
LE SILENCE DE LA PRESSE.
" Une loi d'Argleterre passée sons Henri VIII de'ela-
rait coupables de liante trahison tous ceux qu> prédi-
raient la mort du rui. Cette loi était bien vague. Le
despolis)ne est si terrible qu'd se tourne même con-
tre ceux qui l'exercent. Dans la dernière maladie de
ce roi, les médecins n'osèrent jamais dire qu'il fût en
danger, et ils agirent sans doute en conséquence. »
MONTESQUIEU. Esprit des Lois, Viv. xii, ch. 10.
23 janvier 1853.
Le silence impassible gardé par la presse subordonnant
ses devoirs à ses intérêts et abandonnant sans défense, à
elle-même, la liberté individuelle, a été parfaitement ex-
pliqué ainsi :
M En France, où Ton se montre si jaloux de tout ce qui touclie à l'éga-
lité et à l'honneur national, on ne s'attache pas religieusement à la liberté
individuelle. Qu'on trouble la tranquillité des citoyens, qu'on viole leur
domicile, qu'on leur fasse subir pendant des mois entiers un emprisonne-
ment préventif, enfin, qu'on méprise les garanties individuelles, quelques
hommes généreux élèveront la voix, mais l'opinion publique restera calme
et impassible, tant que vous n'éveillerez pas une passion politique.
» Là gît la plus grande raison de la violence du pouvoir : il peut être
arbitraire parce qu'il ne trouve pas de frein qui l'arrête. En Angleterre,
au contraire, les passions politiques cessent devant une violation du droit
commun. C'est que l'Angleterre e=t un pays légal, et que la France no
l'est pas encore devenue ; c'est que l'Angleterre est un pays fortement
constitué, tandis que la France lutte tour à tour depuis quarante ans con-
tre les révolutions et les contre-révolutions, et que la religion des principes
y est à créer, n
1,.-N. BONAPARTE. WfM flopo/pon/CflMP?. t. III, p. 269,
LE SILENCE DE LA PRESSE. 751
En effet, comment celte « religion des principes » s'éla-
blirait-elle dans un pays où il paraît tout simple aux jour-
naux qui s'y publient qu'un Français, qui a satisfait à tous
les devoirs que^cette qualité lui impose, qui n'a jamais en-
freint aucune des lois en vigueur, qui n'a jamais é(é trouvé
dans aucune conspiration ni derrière aucune barricade,
soit expulsé de son pays natal et imposé, à litre de réfugié,
à un pays étranger? C'est cependant ce qui est arrivé, no-
tamment, le 27 décembre 1852, à M. Genillier.
Est-ce donc un fait tout simple que d'être arraché à
l'exercice paisible de sa profession et condamné à tout quit-
ter, sa famille, ses amis, ses habitudes, pour aller vivre loin
d'eux dans l'isolement et peut-être dans la misère, en butte
à des défiances politiques nécessairement éveillées ? Le droit
à la patrie n'esl-il donc pas, après le droit à la famille, le
premier et le plus inviolable des droits de l'homme?
Gomment cette « religion des principes » s'établirait-elle
dans un pays où les défenseurs naturels de la liberté indi-
viduelle, où les journaux sont les premiers à la trahir, à
l'abandonner même, après que le gouvernement, et c'est
une justice qui doit lui être rendue publiquement, vient de
prouver, en ne supprimant pas la Presse, qu'ils pouvaient
sans péril accomplir leurs devoirs ?
1833.
LES ENSEIGNEMENTS INUTILES.
" Il n"y a point de liberté, si la puissance de juger
n'est pas séiiarée de la puissance législative et de l'exe-
cutive. Si elle était jointe à la puissance législative, le
pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbi-
traire, car le jcok serait LÉGisLATbUR. Si elle était
jointe à la puissance executive, le juge pourrait avoir la
force d'un oppresseur. »
MONTESQUIEU. Esprit des Lois.
28 janvier 1853.
Ce ne peut être qu'à la Presse que le Pays adresse cet
avertissement :
« La clémence ne s'impose point par les véhèmenles philippiquea de quel-
ques écrivains, pas plus qu'elle ne s'inspire ou ne se conseille dans des
articles de journaux. »
Si c'est à la Presse que le Pmjs adresse cet avertissement,
le Pays commet une double erreur.
Premièrement, la Presse s'est bornée à relater des faits
incontestables et incontestés, sans les accompagner d'au-
cune philippique : ces faits parlaient d'eux-mêmes.
Deuxièmement, la Presse n'a point adressé d'invocation
h l'amnistie ni fait d'appel à la clémence ; la Presse n'a
adressé d'invocation qu'à la justice et fait d'appel qu'à la
pacification.
Elle ne s'est pas exprimée autrement (lue s'exprimait le
manifeste électoral de novembre 1848, signé L.-N. Bona-
LES ENSEIGNEMENTS INUTILES. 753
parte : « J'appelle de tous mes vœux le jour où la patrie
» pourra sans danger faire ecsser toutes les proscriptions
» et effacer les dernières traces de discordes civiles, w
Nous tenons expressément à ce que notre langage ne
soit point altéré.
La pensée publique, qui a gagné en rapidité fort au-delà
de ce que la parole imprimée a perdu en liberté, compren-
dra tout de suite et sans efïort quelle différence et quelle
distance il y a entre les mots qu'emploie le Pays et ceux
dont s'est servi la Presse. Insister plus longuement, ce se-
rait faire injure à l'intelligence et à la conscience de nos
lecteurs sympathiques.
Le Pays reprend et ajoute :
« Le pouvoir impérial, assis sur huit millions de suffrages, est-il assez
solide pour n'avoir rien à redouter du retour de tous ceux qui, hier en-
core, exprimaient leur colère contre lui avec un si violent fanatisme? »
Ce langage, que tient le Pays, journal de VEmpire, est
exactement le même que tenait, le 14juin 1847, à la Cham-
bre des pairs, M. Dumon, ministre de S. M. le roi Louis-
Philippe, lorsqu'il s'opposait opiniâtrement au o. renvoi à
M. le président du conseil » d'une pétition ayant pour objet
le retour en France, après trente ans d'exil, de deux mem-
bres de la famille Bonaparte.
Ce langage, que tient le Pays, journal de VEmpire, est
exactement le môme que tenait le Pays, journal delà Com-
mission executive, le 12 juin 1848, contrairement à celui de
la Presse, alors qu'il s'agissait de voter la motion, énergi-
quement combattue par M. Louis Blanc.
La preuve que M. Louis Blanc avait raison de combattre
la mesure proposée contre M. Louis Bonaparte, ce sont ces
paroles mémorables, vérifiées par les faits :
a En 1830, j'ai demandé à être traité en simjile citoyen; on m'a traité
en PRÉTENDANT. Eh Lien ! je me suis conduit en prétendant. (1) »
Oui, oui, en effet, si l'Empire existe, c'est la dynastie de
1830, ce sont ses ministres, c'est le gouvernement provi-
(1) L.-N. BONAPARTE, t. III, p. 19.Ï
X.
754 1853.
soire, c'est la commission executive, ce sont ses membres,
qui, par la proscription, l'ont rétabli.
Voilà à quoi aboutissent les prétendues mesures de salut
public que nous n'avons jamais cessé de combattre, aussi
bien sous la Monarchie de juillet que sous la Révolution de
février! Toujours la proscription mutuelle nous a rencontré
pour adversaire opiniâtre.
Avions-nous tort?
MM. Gustave de Beaumont, Dufaure, Duvergier de Hau-
ranne, de Maleville, de Tocqueville, Vivien, etc., vote-
raient-ils, aujourd'hui 27 janvier 1833, le décret de ban-
nissement de la famille d'Orléans, qu'ils votèrent le 26
mai 1848?
Le 8 octobre 1849, la proposition suivante était déposée
sur le bureau du président de l'Assembléo» nationale :
« Considtrant que la générosité, la grandeur et la justice, sont les
meilleurs auxiliaires pour fonder et fortifier la République ;
» Considérant que l'on ne saurait plus aujourd'hui invoquer la raison
d'État ;
» Considérant que les lois de proscription et de violence n'ont jamais
sauvé les gouvernements -,
» Le soussigné propose le décret suivant :
» 1° Sont abrogées les lois du 10 avril 1832 et du 26 mai 1848, qui exi-
lent la famille des Bourbons;
» 2' Le décret rendu par l'Assemblée constituante, le 27 juin 1848, est
rapporté.
» Les insurgés de juin déportés sans jugement seront mis en liberté.
» NAPOLÉON BONAPARTE. «
M. Odilon Barrot repousserait-il encore, en janvier 1833,
cette proposition que, président du conseil des ministres, il
faisait rejeter, en octobre 1849, d'accord avec M. Piscalory,
rapporteur de la commission ?
Le 3 mars 1831, nous déposions une proposition tendant
A l'abrogation immédiate de toutes les lois d'exception,
par suite desquelles une peine aflliclive, infamante ou au-
tre peine qu'il appartient seul au pouvoii' judiciaire de
prononcer, est directement appliquée par le pouvoir lé-
gislatif.
LES ENSEIGNEMENTS INUTILES. 755
Proposition écartée h l'unanimité par la commission, com-
posée de MM. (le Mérode, Tirlet, Langlais. Raudol, Paul-
mier, Postel, Salmoii, Coquerel, Denjoy, Corne, Amable
Dubois, Vésin, Dufour, Druet-Desvaux, Lopès-Dubec, de
Casablanca, Riche, Victor Lefranc, de Vaujuas, Thuriot de
la Rozière, Martel, Quentin-Bauchart , Janvier, Chapol,
Moulin, L. Lebeuf, Chégaray, de Rességuier, Poujoulat,
Léon de Maleville. Seraient-ils encore unanimes?
Proposition combattue en ces termes par M. Anathase
Coquerel, rapporteur :
« Les mesures législatives que cette abrogation atteindrait sont les lois
(lu 10 avril 1832 et du 26 mai 1848, qui interdisent le séjour de la France
aiTX membres des deux branches de la maison de Bourbon, et le décret du
27 juin 1848, qui prononce la transportation des insurgés pris les armes
à, la main... D'accord avec le gouvernement, votre commission d'initia-
tive vous propose, à Vunanimité, de ne point prendre la pi'oposition eu
considération. »
M. Anathase Coquerel concluerait-il encore ainsi?
Proposition appuyée par M. de La Guéronnière, alors ré-
dacteur de la Presse, aujourd'hui tlirecteur du Pays.
Inutile de demander à M. de La Guéronnière s'il pense
encore ce qu'il pensait le 3 mars 1851 ; non, il ne le pense
plus ; mais, ce que nous pensions alors, nous le pensons
encore, et nous le déclarons au risque de nous attirer les
périlleux avertissements du Pays, qui certainement n'eût
pas écrit l'article auquel nous répondons s'il eût connu ou
s'il n'eût pas oublié ces graves et belles paroles :
« Charles P"", irrité de voir le nombre de ses sujets dimi-
» nué, envoya l'ordre d'arrêter, sur la Tamise, tous les
» vaisseaux en partance pour l'Amérique. Sur un de ces
» vaisseaux qui rentrèrent au port se trouvaient Ludlow,
« Hampden et Cromwell. Nul ne peut échapper à sa desli-
» née : tout gouvernement condamné à périr périt par les
» moyens mêmes qu'il emploie pour se sauver. Espartero
» crut, par le bombardement de Barcelone, aftèrmir son
" pouvoir; il en sapa les fondements. (1) »
(1) I..-N. BONAPARTE, t. III, p. 85.
1853.
L^ENNEMÏ DE I/EMPIRE.
29 janvier 1853.
Tout gouvernement tombe du côté où il penche.
L'expérience a confirmé cet arrêt de la tribune.
Un gouvernement qui s'établit au nom de la liberté doit
chercher dans le prompt rétablissement de l'ordre le con-
trepoids nécessaire à la conservation de son centre de
gravité.
Un gouvernement qui s'établit au nom de l'ordre doit
(chercher dans le prompt rétablissement de la liberté le
contrepoids nécessaire à la conservation de son centre de
gravité.
De quel côté est tombé le premier essai de gouvernement
républicain tenté en France? — Du côté où il penchait, du
côté de la terreur.
De quel côté est tombé le premier essai de gouverne-
ment impérial ? — Du côté où il penchait, du côté de la
guerre.
De quel côté est tombé le premier essai de restauration
royaliste? — Du côté où il penchait, du côté de rornière
creusée par la loi d'aînesse, la loi du sacrilège et la loi
d'amour.
De quel côté est tombé le premier essai de gouvernement
constitutionnel? — Du côté où il penchait, du côté de la
])olili(|ue personnelle.
L'ENNEMI DE L'EMPIRE. 7o7
De quel eôlé est tombé le second essai de gouverne-
ment républicain? — Du côté où il penchait, du côté des
baïonnettes.
De quel côté court le risque de tomber le second essai de
gouvernement impérial? — Du côté où il penche, du côté
de l'arbitraire qui est à la centralisation ce que le vertige
est à l'abîme.
Donc, si l'empire veut durer, ce n'est pas de la liberté
({u'il doit se garder, mais de l'arbitraire.
L'arbitraire est son ennemi naturel et moitel.
853
NE(1E8S1TË : LIBERTÉ.
5 février 1853.
Le Siècle, qui, luul-puissanl sous la dictature du général
Cavaignac, mettait, sans scrupule, la Nécessité au-dessus
de la Liberté, met aujourd'hui, sans mémoire, la Liberté
au-dessus de la Nécessité; c'est ce que font tous les oppres-
seurs dès que, par suite delà réaction qu'ils ont provoquée
contre eux, ils deviennent opprimés.
Mais laissons parler le Siècle, puisqu'il parle maintenant
le langage vrai des principes vrais :
<t C'est au nom du salut public, pour ne pas sortir de notre nation, que
le parti d'Armagnac égorgea le parti du duc de Bourgogne; que le parti
ilu duc de Bourgogne reprit le sang versé dans les veines du parti d'Ar-
magnac. C'est au nom du salut public qu'Henri III fit assassiner le duc
de Guise, et qu'un moine, à son tour, assassina le dernier Valois. C'est
au nom du salut public que Danton créa le tribunal révolutionnaire, et
que le tribunal révolutionnaire dévora Danton. C'est au nom du salut pu-
blic que Robespierre frappa la Gironde, et qu'une année après, la faction
thermidorienne frappa Robespierre. C'est au uom du salut public que le
Directoire appela l'armée à venger la révolution le 18 fructidor, et que
Bonaparte, le 18 brumaire, appela l'armée à renverser la révolution. C'est
au nom du salut public que l'Europe mit à prix la tète de Napoléon, que
la Restauration fusilla le général Mouton-Duvernet, envoya au supplice
les frères Fauché, ensevelit des enfants dans l'hécatombe de Grenoble, que
Charles X déchira la Charte qu'il avait jurée et noya son parjure dans le
sang pendant trois jours, comme pour couvrir un crime par un crime plus
horrible encore : ce qui fait que la main de Dieu s'est justement appc-
NÉCESSITE : LIBERTE. 759
saiitic iur la tête de ce roi nécervelé et sanguinaire, » pour nous servir, sans
les approuver, des expressions d'un rédacteur du Pays.
» C'est au nom du salut public, enfin, que, jusqu'à l'abolition de la
peine de mort en matière politique (veuillent MM. du Constitutionnel et
du Pays bien faire attention à la date de cette grande mesure), chaque
parti a saisi la hache et l'a repassée au parti contraire, pour tuer et être
tué à son tour. Si la doctrine de salut public avait prévalu ou prévalait
dans toute son ambition, notre pays serait désert aujourd'hui ou le serait
bientôt. Car chaque opinion étant appelée alternativement à devenir majo-
rité, et de plus étant convaincue que la doctrine de salut public sagement
appliquée consiste dans la proscription de l'opinion adverse, la politique
serait une immolation en permanence d'une portion de la société par l'au-
tre, aujourd'hui au nom d'un principe, demain au nom d'un autre prin-
cipe. Il ne resterait plus de la France que le sol nu comme un champ de
bataille, et sur ce sol un dernier groupe de proscriptcurs pour rappeler en-
core le nom français. »
Ah! si, en 1848, le Siècle avait tenu le langage qu'il tient
en 1833, la France et la Liberté n'en seraient pas où elles
en sont 1
1853.
LA PRESSE TRAVESTIE.
(5 février 1853.
VUnion relomhc toujours dans la même ornière, ainsi
ffue l'atteste la déclaration suivante ;
« Nous sommes do ceux qui repoussent et qui condamnent les théories
de la liberté illimitée et sans frein, théories que la l'resse et M. de Girardin
cherchent depuis longtemps à faire prévaloir, »
Toujours la même banalité, comme si la liberté avait be-
soin d'être légalement limitée; comme si elle n'était pas
naturellement limitée !
De deux choses l'une : ou il est possible ou il n'est pas
possible de limiter lér/alement la liberté.
S'il est possible de limiter légalement la liberté, d'où
vient donc que la Monarchie traditionnelle, que la Conven-
tion, que le Comité de salut public, que le Directoire, que
le consulat, que l'Elmpire, que la Restauration de 1813, que
la Monarchie de 1830, que la République de 1848, que l'As-
semblée constituante, que l'Assemblée législative, que le
Pouvoir constituant du 2 décembre 1831 aient tous échoué
dans leur entreprise et n'aient pu, aucun, trouver cette li-
mite légale? S'il étaitpossible de la trouver, il faut convenir
que ces pouvoirs successifs ont tous été bien aveugles ou
bien criminels! Mais s'il est impossible de limiter légale-
ment la liberté, écrivains automates qui, dépourvus de
LA PRESSE TRAVESTIE. 761
(oiilcs facultés de réflexion et de pensée, recommencez
mécaniquement toujours les mômes articles, comme les or-
gues de Barliarie exécutent toujours les mêmes airs, de
grAce, ciiangez de refrains !
Toute liberté a sa limite naturelle qu'elle ne peut impu-
nément franchir. La liberté de manger a pour limite cl
pour peine l'indigestion. La liberté de boire a pour limite
et pour peine l'ivresse. La liberté de marcher a pour limite
et pour peine la fatigue. La liberté de réunion a pour limite
et pour peine le tumulte. La liberté de croyance a pour li-
mite et pour peine la superstition. La liberté d'examen a
pour limite et pour peine le doute. La liberté de la presse a
pour limite et pour peine le discrédit qu'elle encourt et la
réaction qu'elle provoque. Lorsque le diffamateur vous
rencontre et vous tend la main, retirez la vôtre ; lorsqu'il
frappe à votre porte, ne l'ouvrez que pour la lui fermer
au nez ; lorsqu'il vous demande votre fille en mariage, re-
fusez-la-hii ; traitez enfin le diff'amateur, le calomniateur,
comme il doit être traité, comme un véritable malfaiteur
qu'il est, et alors la liberté de la presse rentrant dans ses
limites naturelles n'aura pas besoin de limites artificielles,
dont le moindre inconvénient est d'ôlre inefficaces, si vio-
lentes ou si tracassières qu'on les ait inventées !
Ainsi, par exemple, h quoi a servi d'exiger que tous les
articles de journaux portassent une signature ?
Demandez à M. Armand Berlin si c'est lui qui fait les ar-
ticles qu'il signe!
On a ainsi augmenté le nombre des faux, a-t-on ainhi
augmenté le nombre des garanties? On prétendait mora-
liser la presse; on n'a réussi qu'à la démoraliser, qu'à l'en-
tacher de fraude journalière, et qu'à mettre à la place,
comme dans les Précieuses ridicules, de Lagrange et Du-
croisy, une nouvelle espèce de Mascarille et de Jodelet. On
a maintenant la presse- travestie. Est-on satisfait ?
1853.
LA LIBERTÉ DE COlIllESPONDANdE.
" Toute suppression, toute ouverture de lettres con-
fiées a la poste, commise ou facilitée par un fonciion-
naire ou un agent du gouvernement ou de l'administra-
tion des postes, sera punie d'une amende de 16 francs ii
ôOO francs, et d'un emprisonnement de trois mois a cinq
ans. Le coupable sera, de plus, interdit de toute fonc-
tion ou emploi public pendant cinq ans au moins et dix
ans au plus "
CODE rÉNAL, art. 187.
9 février 1853.
VAssemblée nationale donne les détails suivants :
« Plusieurs arrestations ont été opérées hier matin à Paris. Un lioninie
considérable, M. le général comte de Saint-Priest, l'nn des chefs de la
majorité dans la dernière Assemblée législative, a été arrêté chez lui entre
•■^ix et sept heures du matin. Une perquisition a été faite dans sespapier.^,
et on l'a écroué à la prison cellulaire de Mazas. Vers six heures du soir,
on l'a l'eudu à la liberté en lui disant qu'on s'était trompé et qu'il avait été
pris pour un autre. En attendant, on avait bouleversé tous ses papiers et
on les avait lus avec le plus grand soin. Nous ne connaissons exactement
ui le nombre ni les noms de toutes les personnes arrêtées ; nous citerons
seulement ceux de MM. de Rovigo, deCoëtlogon, de Villemessant, de La
Pierre, Virmaître, Tunski, Pagès-Duport. »
M. Ciraiiicr de (lassiiitnac dans le roiistihitionDcl. cl .M. (]o-
liendans le Pai/s, joiinuil de l' liDipircAvnwxcwi (diil simple
LA LIBERTÉ DE CORRESPONDANCE. 763
cl parraileinent léyitiiiio (|u'on tiiTôtc les i;ens susjiocls
(l'enlrelenir une coiTespondance suspecte.
Ces deux écrivains et ces deux journaux trouvent tout
simple qu'on arrête M. le général de Saint-Priest, qu'on
l'ouille dans tous ses papiers, qu'on le conduise à la prison
de Mazas, sauf à le remettre le soir en liberté.
Ces deux écrivains et ces deux journaux trouvent tout
simple qu'on fasse ce qu'on a fait au domicile de M. d(>
Chanlelauze, qui habite Lyon et qui n'est à Paris que pas-
sagèrement, où il n'est ni rédacteur ni correspontlant d'au-
cun journal. Ce qu'on a fait au domicile du fils de l'un des
derniers ministres de Charles X, c'est lui-même qui va le
raconter, et, avant d'insérer sa lettre, nous en avons vérifié
et constaté la parfaite authenticité :
« Dimanche soir 6 février 1853.
» Monsieur,
M La police a fait une descente chez moi ce matin , à huit heures.
J'étais absent. Cinq agents, qui venaient aussi sans doute pour m'arrê-
ter, ont brisé toutes mes serrures et se sont retirés, n'ayant trouvé aucune
pièce qui pût me compromettre.
» Soyez assez bon, monsieur, vous dont le courage ne se ralentit pas,
pour donner connaissance de ces faits à vos lecteurs, et veuillez agréer
l'expression de mes sentiments les plus distingués.
» B. DK CHANTELAUZE,
» 46, rue de Seine. »
Eh bien ! ce que les deux écrivains, M. de Cassagnac et
M. Cohen, ce que les deux journaux, le Constitutionnel et le
Pays, déclarent trouver tout simple et parfaitement légi-
time, nous déclarons hautement, à nos risques et périls, ne
le trouver ni légitime ni simple, alors môme qu'il s'agit soit
de l'arrestation de M. de Saint-Priest, qui fut l'un des pro-
moteurs de la loi du 31 mai 1850, soit de l'incarcération de
MM. René de Rovigo et de Coëtlogon, dont nous étions jour-
nellement, dans le Corsaire, le point de mire, ou de tel
autre correspondant d'un journal de Paris qui, le 2 décem-
bre, nous signalait mensongèrement à tous les journaux
démocratiques des départements comme l'un des instiga-
teurs et l'un des auxiliaires du coup d'Etat.
76i 1853.
Non ; qu'il s'agisse d"aniis ou d'ennemis, nous ne trouvons
pas tout simple qu'on ne respecte ni l'inviolabilité de la
correspondance ni l'inviolabilité du domicile, et que nul
maintenant ne puisse prudemment garder une lettre ren-
fermant le secret d'une famille, où engageant l'honneur
(l'une femme, si précieuse ou si chère que cette lettre puisse
être à conserver ou à relire !
La liberté de correspondance est à la liberté de la presse
ce que la liberté de la pensée est à la liberté de la parole.
C'est une liberté intérieure. S'il n'est plus permis de dire
confidentiellement ce qu'on pense, le moment n'est pas loin
où il sera également coupable de se taire ; où la dernière
des libertés, la liberté du silence, ne sera même plus tolérée.
Est-ce qu'elle était tolérée sous l'Inquisition qui brûlait et
sous la Terreur qui guillotinait? Si l'on n'ouvre pas les
lettres, comment savoir ce qu'on écrit et qui écrit? Peut-on
n'ouvrir dans ce cas que quelques lettres seulement, et si
l'on a le droit d'ouvrir les lettres d'un seul, n'est-ce pas
comme si l'on avait le droit d'ouvrir les lettres de tous?
Alors, quelle lettre est certaine de n'être pas ouverte, de
n'être pas lue ?
Le Constitutionnel et le Pays essaieront-ils d'établir une
distinction entre telles et telles lettres, les unes échappant
au soupçon et les autres y prêtant ? Les unes devant de-
meurer dans le secret de l'intimité, les autres allant cher-
cher l'éclat de la publicité? Comment établir cette dis-
tinction? Comment être certain que la lettre qu'on ouvrira
ne sera pas insignifiante, et que la lettre qu'on n'aura pas
ouverte ne sera pas précisément celle qu'on avait à cœui"
de retenir? Comment deviner et garder toutes les vois dé-
tournées? S'agit-il de correspondances aiitographiées ou
lilhographiées ? Eh bien! qu'on applique à ces correspon-
dances les lois et décrets qui ont été faits pour réglementer
la possession et l'usage des presses autographiques et litho-
graphiques. S'agit-il de correspondances manuscrites pro-
tégées par le secret de l'inviolabilité des lettres confiées au
transport de la poste? Eh bien! qu'on se borne, n'est-ce
LA LIBERTÉ DE CORRESPONDANCE. 765
donc pas assez? à empèclior la circulalion en France des
journaux étrangers qui donnent asile à ces correspondances
réputées injurieuses, diffamatoires, calomnieuses, sédi-
tieuses. Là s'arrête le droit qui nous régit; il ne peut, il ne
saurait aller plus loin, car, le voulût-il, qu'il n'y parvien-
drait pas. On en va faire l'expérience. On vient d'incar-
cérer les correspondants suspects ; eh bien ! l'on verra si
cela empêche l'injure, la diffiimation, la calomnie, la sédi-
tion de se glisser dans les journaux étrangers accusés de
leur donner asile? Vains seront tous ces efforts, à moins
qu'aprè's avoir comprimé, réprimé, supprimé ce qui s'im-
primait dans les journaux, ce qui s'écrivait dans les lettres,
ce qui se dit daiis les salons, ce qui se confie dans l'intimité,
on ne parvienne à comprimer, réprimer et supprimer ce qui
se lit dans le silence de la pensée ! Comment s'y prendra-
t-on? On peut supprimer ce que j'imprime, mais comment,
à moins de rétablir le bûcher et la guillotine, supprimera-
t-on ce que je pense ?
Cette question vaut la peine d'être sérieusement posée
et c'est ainsi que nous. la posons : — Si l'on n'a pas la hberté
d'écrire confidentiellement ce que l'on pense consciencieu-
sement, aurVt-on la liberté de penser consciencieusement
ce qu'on n'a pas la liberté d'écrire confidentiellement?
IL
27 mai 1853.
On lit dans le Mémorial de Sainte-Hélène :
« L'empereur pensait que la surveillance exercée sur les lettres des ci-
toyens pouvait causer plus de mal que de bien. « Rarement, disait-il, les
)> conspirations se traitent par cette voie, et quant aux opinions indivi ■
» duelles obtenues par les correspondances épistolaires, elles peuvent de-
» venir plus funestes qu'utiles au prince, surtout avec notre caractère. De
» qui ne nous plaignons-nous pas avec notre expansion et notre mobilité
)) naturelles ? Tel que j'aurai maltraité à mon lever, observait-il, écrira
" dans le jour que je suis un tyran ; il m'aura, la veille, comblé de louan-
» ges, et le lendemain , peut-être , il sera prêt à donner sa vie pour moi.
» La violation du secret des lettres peut donc faire perdre au prince ses
766 1S53.
» meilleurs amis, en lui inspirant à tort de la méfiance, et des préventions;
» d'autant plus que les ennemis capables d'être dangereux sont toujours
)) assez rusés pour ne pas s'y exposer. »
Le 8 mai 1815, Carnot, alors ministre de l'intérieur, écri-
vait ce ({ui suit aux préfets :
MINISTÈRE DE l'INTÉRIEUR.
Paris, le 8 mai 1815.
Le ministre de Vinlérieur^ comte de I^Empire , à M. le préfet du
départemerït de
« Je suis informé, monsieur le préfet, que, dans plusieurs parties de
l'Empire, le secret des correspondances a été violé par des agents de l'ad-
ministration. Qui peut avoir autorisé de pareilles mesures? Leurs auteurs
diront-ils qu'ils ont voulu servir le gouvernement et chercher sa pensée ?
Porter de pareils procédés dans l'administration, ce n'est point servir l'em-
pereur, c'est calomnier Sa Majesté. Elle ne demande point, elle rejette les
hommages d'un dévouement désavoué par les lois" Or, les lois ne se sont-
elles pas accordées, depuis 1789, à prononcer que le secret des lettres est
inviolable ? Tous nos malheurs, aux diverses époques de la Révolution,
sont venus de la violation des principes ; il est temps d'y rentrer. Vous
voudrez donc bien, monsieur le préfet, faire poursuivre d'après toute la ri-
gueur des lois ces infractions d'un des droits les plus sacrés de l'homme
en société. La pensée d'un citoyen français doit être libre comme sa per-
sonne même.
» Agréez, monsieur le préfet, l'assurance de ma parfaite considération.
» Signé : CAliNOT. »
Le Répertoire universel et raisonné de Jwispriidence, par
Merlin, s'exprime ainsi à l'article lettre, § 111 :
« Les lettres confiées à la poste sont pour elle, pour ses agents et pour
tous, un dépôt dont il n'est pas permis de violer le secret, »
Merlin cite à l'ai)pui de son opinion les décrets du 10 aoûl
1790 et du 10 juillet 1791, le Code pénal du 25 septembre
1791, l'article 638 du Code des délits et peines du 3 bru-
maire an IV, et l'article 117 du Code pénal de 1790.
On lit dans \e Journal du Palais, tome XIII. page 714:
Cour de cassation, 6 décembre 181f).
« (PRINCIPES.) Une lettre missive est un dépôt essentiellement secret. Ce
qui y est écrit n'a que le caractère de la pensée, jusqu'à ce que, par uninit
autre que celui de la force majeure, le secret en ait cessé.
» La Cour, vu, etc.
» Attendu qu'une lettre est un dépôt essentiellement secret, ([uc ce qui
LA LIBERTÉ DE CORRESPONDANCE. 707
est écrit n'a que le caractère de la pensée jusqu'à ce que, par un fait autre
que celui de la force majeure, le secret en ait cessé ; que hors les cas dé-
terminés par la loi, ce n'est que par la divulgation ou la communication
qui peut en être faite que ce qu'elle contient peut devenir la base d'une ac-
tion criminelle ; que si le tribunal de Montauban, etc.. ; que là où il ne
peut pas y avoir de délit principal, il ne peut pas y avoir délit de compli-
cité, ce qui rend sans objet d'examiuer les moyens de cassation présentés
par.... à l'appui de la poursuite. »
Le 27 juillet 1791, Mirabeau soutenait en ces termes Pin-
violabilité du secret des lettres :
« Que ces politiques vulgaires qui font passer avant la justice ce que,
dans leurs étroites combinaisons , ils osent appeler l'utililé publique ; que
ces politiques nous disent du moins quel intérêt peut colorer cette violation
de la probité nationale. Qu'apprendi'ons-nous par la honteuse inquisition
des lettres?... etc.. Croit— on que les complots circulent par les courriers or-
dinaires? Croit-on même que les nouvelles politiques de quelque impor-
tance passent par cette voie V Quelle grande ambassade, quel homme
chargé d'une négociation délicate ne correspond pas directement et ne sait
pas échapper à l'espionnage de la poste aux lettres? C'est donc sans au-
cune utilité qu'on violerait les secrets des familles, le commerce des ab-
sents, les contidences de l'amitié, la contiance entre les hommes.
» Un procédé si coupable n'aurait pas même une excuse, et l'on dirait
de nous en Europe : En France, sous le prétexte de la sûreté publique, on
prive les citoyens de tout droit de propriété sur les lettres qui sont les pro-
ductions du cœur et le trésor de la confiance. Ce dernier asile de la liberté a
été impunément violé par ceux mêmes que la nation avait délégués pour
assurer tous ses droits. Ils ont décidé, par le fait, que les plus secrètes
commuications de l'âme, les conjectures les plus hasardées de l'esprit les
émotions d'une colère souvent mal fondée, les erreurs souvent redressées
le moment d'après, pouvaient être transformées en dépositions contre des
tiers ; que le citoyen, l'ami, le fils, le père deviendraient ainsi les ju"-es les
uns des autres sans le savoir ; qu'ils pourront périr un jour l'un par l'au-
tre ; car l'Assemblée nationale a déclaré qu'elle ferait servir de base à ses
jugements des communications équivoques et surprises, qu'elle n'a pu se
})rocurer qi;e par un crime. »
L'opinion contraire était soiilenue par Robespierre ré-
l)ondant à Mirabeau :
i( L'Assemblée peut-elle et doit-elle refuser des pièces dénoncées par l'o-
pinion publique, envoyées par le maire de la capitale (officier de police
judiciaire) comme des pièces essentiellement intéressantes et nécessaires
aux éclaircissements de la plus fatale conspiration qui fut jamais tra-
mée? Je ne le crois pas. Les ménagements pour les conspirateurs sont une tra-
hison envers le peuple, etc. »
768 1853.
De l'opinion de Mirabeau mettant la Liberté au-dessus de
VUtiiité^ ou de l'opinion de Robespierre meUanlV Utilité
au-dessus de la Liberté , laquelle va prévaloir devant la
cour d'appel de Paris ? Reculerons-nous plus loin que l'ar-
rêt du 3 août 1735, rendu à la Tournelle criminelle, et que
l'arrêt du conseil qui, le 18 août 1775 (1), fit défense d'em-
ployer des lettres interceptées?
m.
10 février 1853.
La Patrie justifie ainsi la violation du secret des lettres :
« Nous nous adressons à tous les hommes de bonne foi , nous nous
adressons à la loyauté de nos adversaires eux-mêmes, le gouvernement
pouvait-il tolérer plus longtemps qu'à la faveur de l'anonyme , on dépei-
gnît à l'étranger toutes ses intentions sous les couleurs les plus menson-
gères, qu'on déversât le mépris sur ses actes, qu'on attaquât son honneur,
et qu'on cherchât, avec toutes les inventions calomnieuses de la passion, à
le discréditer auprès des peuples voisins ? Pouvait-il permetti'e que ses ef-
forts persévérants pour maintenir le calme et faire disparaître les dej'niers
vestiges de nos discordes civiles rencontrassent chaque jour des obstacles
cachés dans toutes ces nouvelles diffamations, dans toutes ces attaques
plus ou moins odieuses que les correspondances dont nous parlons sèment
furtivement parmi les populations ? »
Nous répondons à la Patrie :
Est-ce que le gouvernement français ne s'est pas armé du
pouvoir d'interdire l'entrée et la circulation en France de
tout journal étranger qui lui est hostile ou seulement désa-
gréable? Est-ce que ce n'est pas là un pouvoir suflisanl?
Est-ce que le gouvernement n'use pas journellement de ce
pouvoir? Est-ce que le gouvernement français n'a pas re-
(|iiis il l'étranger des poursuites judiciaires contre des jour-
naux, des écrits et des éciivains? Est-ce (ju'il n'a pas fait
plus : est-ce qu'il n'a pas insisté près de gouvernements
\oisins pour qu'ils ajoulasscnl ii leur législation de nouvelles
(1) ISAMBERT. Becueil général des lois anciennes françaises^ 2", 261. —
nuîiiSAKT (édition de 1775), Lettres mU^lves.
LA LIBERTÉ DE CORRESPONDANCE. 769
dispositions répressives contre la liberté de la presse ? Est-
ce que ces dispositions n'ont pas été votées et promulguées?
Est-ce que le gouvernement français, en plus d'une circon-
stance, n'a pas l'ait intervenir le Moniteur pour répondre à
des articles de la presse britannique? Est-ce qu'enlin le
gouvernement français n'a pas le fer chaud de MM. Granier
de Cassagnac et de La Guéronnière pour flétrir et marquer
ses diffamateurs? Tant de moyens réunis, n'est-ce donc pas
encore assez, et parce que certains journaux étrangers ont
à Paris vingt ou trente correspondants plus ou moins exac-
tement connus, faut-il donc que nous soyons tous exposés
à voir nos lettres ouvertes, nos tiroirs fouillés et à aller
coucher quelques nuits à Mazas ? Le premier venu peut, de
quelque lieu qu'il se trouve, vous écrire, sans que vous ayez
aucun moyen de le prévenir ou de l'en empêcher, telle
lettre qui, interceptée et ouverte, pourrait donner lieu aux
plus graves présomptions ; donc, si le secret des lettres
n'est pas inviolable, s'il n'est pas scupuleusement respecté,
mieux vaut qu'on supprime l'administration des postes. Ce
serait un danger de moins. Voilà cependant à quel enchaî-
nement de conséquences conduisent la défiance et la sup-
pression de la liberté !
Nous ajoutons, en nous adressant toujours à la Patrie :
Que parlez-vous de discordes civiles entretenues par les
correspondances adressées de France à des journaux étran-
gers ? Est-ce que ces journaux étrangers circulent en
France? Est-ce qu'une ligne, est-ce qu'un mot, ne suffisent
pas pour empêcher, deux ou trois fois par semaine , la dis-
tribution du plus inoflénsif des journaux : de VIndépen-
dance belge^ ou de V Emancipation, feuille catholique?
L'article 1*"" de la loi du 17 mai 1819 es'l-il applicable aux
auteurs des correspondances incriminées , et, à défaut de
cet article de la loi de 1819, peut-on leur appliquer l'article
78 du Code pénal? C'est là une question de légalité au de-
vant de laquelle nous n'irons pas. Sortons de la légalité,
qui est le doute, pour rentrer dans la liberté, qui est le droit.
1853.
LA LIBERTÉ DÉFINIE PAR MONTESQUIEU.
1.
14 février 1853.
Montesquieu définit ainsi la liberté du citoyen, liv. XII,
chap. n :
« La liberté politique consiste dans la sûreté ou du moins dans l'opinion
» que l'on a de sa sûreté. »
Quel est, en France, le citoyen paisible et honnête qui
peut être sûr, en se couchant le soir, qu'on ne viendra pas
le réveiller le matin en sursaut pour le conduire en prison,
après avoir pris connaissance de tous ses secrets de famille
et d'affaires , et après la perquisition la plus infructueuse ?
La sûreté individuelle et la sûreté publique, qui vivent en
parfait accord aux États-Unis et en Angleterre, sont-elles
donc incompatibles en France ?
On lit dans la Patrie :
« Paris, 9 février 1853.
» A Monsieur le rédacteur en chef de la Patrie.
« Monsieur,
» J'ai plusieurs inexactitudes h relever dans votre article d'Iiier sur mon
arrestation ; je compte assez sur votre loyauté pour espérer que vous vou-
drez bien accueillir et publier ma réponse.
» Mon fils Charles n'occupe point le même appartement que moi ; il
demeure, il est vrai, rue du Monthabor, mais au no 9, tandis que j'ha-
bite la maison n" 6.
LA LIBERTÉ DÉFINIE PAR MONTESQUIEU. 771
» Il a pu recevoir par la poste, comme tant d'autres, des articles de
journaux étrangers (ce qui, ce me semble, ne constitue pas un délit), il
ne s'en est point établi l'intermédiaire, ce qui est fort différent.
» Quant à moi, je n'ai point eu à déclarer que j'étais la personne dé-
signée dans le mandat ; on s'est borné à me le présenter à la lueur d'une
bougie; et, réveillé eu sursaut, croyant qu'il ne s'agissait que d'une per-
quisition dans mes papiers, j'y ai à peine jeté les yeux.
» Ce n'est que plus tard et dans le cabinet de M. le commissaire de po-
lice, qu'en lisant plus attentivement ce mandat au grand jour, j'y ai vu
que jV. de Saint -Priest (Charles) élait accusé rfe complot contre la SXJ-
EETÉ DE l'état. Ignorant alors que cette grave accusation s'appliquât à
des articles de journaux reçus de l'étranger, et ne sachant pas de quoi il
s'agissait, on comprendra facilement que je n'aie point réclamé.
» A Mazas seulement, et pour la première fois, on m'a demandé à deux
reprises mes noms, âge et profession; je les ai immédiatement déclarés
sans la moindre réticence, les registres en font foi,
» A quatre heures, j'ai été mis en liberté, et je n'ai eu, du reste, comme
vous le dites, qu'à me louer des égards qu'on a eus pour moi.
» Voilà, monsieur, l'exacte vérité sur toute cette affaire.
» Veuillez bien agréer l'assurance de ma considération distinguée.
» Le général DE saint-priest. »
La Patrie ne contredit aucun des termes de cette lettre.
On lit dans VAssemblée nationale :
A Monsieur le rédacteur de /'Assemblée nationale.
« Paris, le 12 février 1853.
» Monsieur,
)j Les motifs de mon arrestation ayant été diversement interprétés, ^
je tiens à rétablir les faits.
» Je dînais tranquillement, dimanche dernier , et pour la' seconde fois
depuis un an, chez un de mes amis , en compagnie de plusieurs pei'son-
nes estimables, lorsque, vers le milieu du dessert, un commissaire se pré-
senta, escorté de ses agents.
M Le commissaire de police procéda, séance tenante, à une perquisition
minutieuse.
» Il trouva chez notre ami deux pistolets en mauvais état, un fusil
sans batterie, des brochures politiques, — et une statuette de la Liberté,
petit module. D'ailleurs, pas autre chose.
n Lorsque des personnes, que je connais pour être parfaitement hono-
rables m'invitent à dîner, je n'ai pas l'habitude de m'enquérir de leurs
opinions, si elles sont ou ne sont pas bonapartistes. On m'a prouvé que
c'était un tort.
» En dépit du mince résultat de la saisie, nous fûmes conduits à la
préfecture de police ; nous y passâmes la nuit dans un parloir dallé.
772 1853.
» Le lendemain matin, il. Bouclrot , commissaire des délégations, me
conduisit en voiture à mon domicile, afin que j'y fusse témoin des recher-
ches qu'on voulait y faire. Décidément, moi l'auteur de dix ouvrages
réactionnaires, j'étais suspecté de démagogie.
» Les premiers objets qui frappèrent la vue du commissaire furent une
copie du Dernier appel des victimes de la Terreur de Charles Muller, et le
portrait de Grétry.
» Sur le bureau, étaient éparpillées mes épreuves de VHiHoire du Tri-
bunal re'volutionnaire, et les lecteurs de V Assemblée nationale savent l'esprit
qui a dicté cette histoire.
» Cela n'empêcha pas M. le commissaire des délégations de se livrer à
des recherches qui amenèrent la découverte d'une lettre de M. de Lamar-
tine, me remerciant d'un article publié par moi dans la Revue de Paris, et
d'une foule d'autres lettres autographes signées Cuvillier-Fleury, Sainte-
Beuve, Arsène Houssaye, Philarète Chasles, etc., etc.
» Ces deux heures de remue-ménage passées, je crus à ma mise en liberté
immédiate, d'autant plus que j'avais écrit le matin à M. le préfet de po-
lice pour me réclamer de sa bienveillance très-connue, et lui offrir les
plus honorables cautions.
» Il faut croire que la bienveillance de M. le préfet de police a été em-
pêchée dans cette circonstance; car, incarcéré le dimanche, je ne suis
sorti que le vendredi soir de la Conciergerie, après une instruction de
cinq minutes.
» J'ai appris que les conspirateurs, mes co-accusés, avaient été égale-
ment mis en liberté le même jour.
» Je n'ai rien à ajouter, monsieur, à la narration de cet événement sin-
gulier auquel j'accorderais volontiers la qualification de mystification, si
les temps prêtaient davantage à la plaisanterie.
XI Recevez, monsieur le rédacteur, mes compliments empressés,
» CH.\RLES MONSELET. »
On lit dans le Journal des Débats :
il Le secret auquel M. Tanski avait été soumis jusqu'à ce jour a été
levé aujourd'hui. Il lui est permis de communiquer avec le dehors, et il
pourra recevoir la visite des personnes qui se présenteront à la prison
Mazas munies d'une autorisation du préfet de police ou de M. Bro, juge
d'instruction. »
IL
19 octobre 1853.
On lit dans le Siècle :
« Ce matin, à quatre heures un quart, un commissaire de police, ac-
compagné de trois agents, s'est présenté au domicile de M. Michel Goud-
chaus, ancien ministre des finances de la République, pour y opérer une
LA LIBERTÉ DÉFINIE PAR MOxNTESQLlEU. 773
visite domiciliaire. Le mandat portait : « Accusé de détention d'armes de
» guerre et d'aiîiliation à des sociétés secrètes. »
» La perquisition a duré jusqu'à huit heures. Aucune arme ni indice
d'affiliation à des sociétés secrètes n'ont été trouvés chez I\L Goudchaus.
Le commissaire de police a cru devoir saisir environ cent quarante pièces
qui étaient toutes ou presque toutes des quittances de sommes payées par
M. Goudchaux à de malheureux proscrits ou à leur famille. Chacun sait
que, depuis près de vingt mois, ]\L Goudchaux s'occupe, avec un dévoue-
ment que l'on ne saurait trop louer, de réunir des secours pour subvenir
aux premiers besoins de la vie de celles des familles nécessiteuses qui ont
été frappées par suite des événements politiques de ces derniers temps.
Après cette longue perquisition, M. Goudchaux a été conduit à la préfec-
ture de police, oii il est i-esté sous la garde d'agents jusqu'à dix heures.
Le commissaire qui avait procédé à son arrestation est venu alors lui an-
noiiçer qu'il était rendu à la liberté, et que M. le préfet de police conser-
vait les pièces saisies. »
On lit clans VUnion :
« Arrêté le mardi 11 octobre 1853 au matin, à mon domicile, après une
perquisition infructueuse de trois heures, j'ai été conduit au dépôt de la
Préfecture, oii je suis resté quatre jours sans subir aucun interrogatoire.
Ma mise en liberté, de même que mon incarcération , ont été faites sur
mandat du préfet de police, par ordre du ministre de l'intérieur.
» J'ignore absolument les motifs de cette mesure rigoureuse.
» CHAELES DE EA VARENNE. »
Après de tels faits d'arrestation arbitraire « quelle opi-
nion chacun peut-il avoir de sa sûreté ? » Est-ce donc pour
être ainsi exposés au risque de se voir inconsidérément ar-
rêtés et incarcérés que les contribuables payent quinze
cent millions par an? Que dira lliistoire?
1853.
LES DEUX ÉCOLES.
« Nous voulons, pour nous et pour tous, la liberté
franche et entière. La liberté de conscience et des
cultes, la liberté de réunion et d'association, la liberté
d'éducation et d'enseignement, la liberté de la presse
et de la parole; toutes les libertés sur les plus larges
bases, l'inviolabilité de domicile, l'amélioration du sort
des classes ouvrières : voila le programme que devra
souscrire tout candidat. »
siBOUR, évêque de Tulle. Avril 1848.
2 mars 1853.
Il existe en matière de liberté deux écoles rivales :
Premièrement, l'école de ceux qui veulent la liberté pour
eux, mais qui ne la veulent pas pour les autres. Deux poids
et deux mesures. C'est l'école de la liberté légalement li-
mitée, de la liberté relative, de la liberté inégale. Parmi ses
chefs figure M. Guizot faisant condamner, pour un petit li-
vre, M. Lamennais à un an de prison, et, pour une mince
brochure , M. Laity à vingt années de détention.
Deuxièmement, Técole de ceux qui veulent la liberté pour
les autres autant que pour eux. Mêmes poids et mêmes
mesures. C'est l'école de la liberté naturellement limitée,
de la liberté absolue , de la liberté réciproque. Parmi ses
soldats , malheureusement en petit nombre , elle n'en
compte pas de pkis fermement dévoués que les écrivains
bloqués dans ce journal. M. Lamennais et M. Laity en ont
reçu les preuves.
LKS DEUX ECOLES. 775
Pour la première de ces deux écoles, la liberté n'est
qu'un fait^ pour la seconde elle est un droit.
Si la liberté n'est pas un droite si elle n'est qu'un fait^ de
quoi se plaint V Assemblée nationale ?
VAssemblée nationale se plaint qu'on lui ait « fermé la
bouche, » VAssemblée nationale oublie qu'on lui a permis
de l'ouvrir! N'est-ce donc rien? L'ingrate ! Elle ne voit que
le peu de liberté qu'on lui ôte ; elle ne voit pas toute la
liberté qu'on lui laisse. ^N'est-ce donc pas assez? L'incon-
séquente ! Ah! la Presse n'aura pas à se reprocher ni cet
excès d'inconséquence ni cet excès d'ingratitude. Elle sait
que le Pouvoir qui l'avertit aurait pu, tout aussi justement,
la supprimer. Il ne l'a pas fait. Elle le déclare donc haute-
ment et publiquement modéré.
Aussi ne ferons-nous pas ce que fait VAssemblée nationale.
Nous ne bouderons pas.
VAssemblée nationale déclare renoncer à sa discussion ;
nous avons continué la nôtre. Bouder contre ses idées est une
étrange façon de défendre son drapeau ! A l'armée, se re-
tirer ainsi a un nom ; cela s'appelle déserter, et pour ce cas
il existe un châtiment; ce châtiment consiste à être fusillé.
Question d'école ? l'/lssewi6/ee nationale ^])\iimi le drapeau
blanc de la légitimité, aime mieux déserter que combattre;
la Presse, dépliant le linceul de la liberté, aime mieux com-
battre que déserter.
Que peut-il arriver à la Presse en mettant toutes choses
au pis ? — Il peut lui arriver ;
D'être avertie une seconde fois ;
D'être suspendue pendant deux mois ;
D'être supprimée, et de perdre ainsi deux millions.
Soit.
Elle y est préparée : ce n'est pas d'hier que son bilan est
dressé et que son parti est pris. Chaque matin, elle s'attend
à disparaître le soir; tout ce que peut faire la Presse, c'est
de tâcher que ce soit le plus tard possible.
1853.
PLUS DE THEATRES!
5 mars 1853.
VUnivers publie l'article suivant :
« Dans ce moment, on distribue des primes dans le pays littéraire. Mais
si avec Bossuet et avec M. Janin, MM. Scribe, Mérimée, Sainte-Beuve et
tous les membres de la commission des primes reconnaissent que M. Léon
Faucher a demandé à la littérature le contraire de ce qu'on est accoutumé à
désirer d'elle, le contraire de ce qui est sa vie et sa gloire ; si la sagesse,
la pétulance graveleuse et l'expérience s'accordent dans cette déclaration,
nous ne voyons pas pourquoi on continuerait à donner des primes aux au-
teurs dramatiques. De toutes les industries littéraires, celle du théâtre est
la plus lucrative ; elle est aussi la plus dangereuse ; la police y est plus
nécessaire que l'encouragement. »
VUnivers a parfaitement raison. Ce qu'il y a à faire est
exclusivement du ressort de la police. Logiquement, il ne
reste plus qu'à fermer tous les théâtres, en commençant par
le Théâtre-Français, ce théâtre voué au culte infâme de
Molière et de Corneille !
Mais après avoir fermé le théâtre où l'on joue Tartuffe, la
police ne voudra certes pas rester en chemin, et laisser ou-
verte l'Académie impériale de Musique, celle scène sub-
ventionnée, où des femmes, outrageant toutepudeur, offen-
sent les regards par les pas scandaleux qu'elles dansent et
PLUS DE THEATRES! 777
les poses indécentes qu'elles prennent, aux applaudisse-
ment de vieillards dentelles raniment les sens et de jeunes
gens dont elles provoquent les désirs !
Non, non ; plus de théâtres ! Gela tranche d'un seul coup
toutes les questions que soulèvent ces écoles de dépravation .
En effet :
Plus de représentations auxquelles il est si douloureux de
voir des souverains, des ministres, de grands et graves per-
sonnages assister en premières loges !
Plus de subventions payées par l'État !
Plus de censure théâtrale !
Plus de primes-Faucher !
Plus d'auteurs dramatiques !
Plus d'acteurs ! plus d'actrices ! plus de danseuses !
Plus de costumes transparents !
Plus de travestissements répréhcnsibles !
Que l'on brûle vraiment de vraies juives sur de vrais bû-
chers, à la bonne heure ! mais qu'on n'en brûle plus fic-
tivement sur de faux bûchers, comme à l'Opéra !
Il faut être conséquent !
Il ne faut pas être moral à demi !
M. Léon Faucher a mérité la censure de VUnivefs.
Elle est parfaitement juste.
Si elle est fausse, que M. Léon Faucher réponde donc à
Bossuet !
II.
7 mars 1853.
Nous ne comprenons plus rien à VUnivers. Hier, il avan-
çait, aujourd'hui il recule devant ses conclusions. Qu'il se
prononce donc nettement ! Oui ou non, veut-il qu'on ferme
les théâtres ou qu'on les laisse ouverts? Dans ce dernier
cas, lesquels?
1853.
DISSERTATION D:4VEUGLES.
I.
20 mars 1853.
Le Constitutionnel, le Siècle et VUnion donnent en ce mo-
ment à la France le douloureux spectacle d'aveugles se dis-
putant sur les couleurs. Ces trois journaux se disputent sur
la liberté.
Le Siècle, ne sachant que répondre à ses contradicteurs,
les persifle. Persifler, ce n'est pas répondre. Le S«èc/e a-t-
11, oui ou non, approuvé avant décembre 1848 ce qu'il a blâ-
mé après ? Oui ou non, le Siècle a-t-il approuvé avant dé-
cembre 1848 la transportation de Français sans jugement et
la suppression de journaux sans procès ?
Il n'est plus permis d'invoquer le nom de la liberté à qui
ne sait pas ce que ce nom veut dire. Le Siècle le sait-il ? Si
le Siècle le sait, qu'il le dise; si le Siècle ne le ^ait pas.
qu'il se taise et renonce à railler la Patrie, le Pays et le Cons-
titutionnel ses frères d'arbitraire. Ceux là qui, en tout temps
et sous tous les régimes, contre leurs amis et pour leurs en-
nemis, ont toujours revendiqué la liberté, ont seuls conservé
le droit d'en parler et de la délendre.
DISSERTATION DAVEUGLES. 779
II.
22 mars 1853.
Le Siècle se plaint que nous le confondions avec la Pa-
trie, le Pays et le Constitutionnel. Est-ce notre faute, à
nous, s'il n'y a aucune différence entre eux?
Où donc est la différence ?
Que veulent le Constitutionnel, la Patrie et le Pays ? Ils
veulent ce qu'ils appellent une « liberté sage. »
Que veut le Siècle ? Il veut ce qu'il appelle, lui aussi, une
« LIBERTÉ SAGE. »
Or, qu'est-ce qu'une liberté sage? Qui en est, qui peut en
être juge ?
En tout temps, en tout pays, la liberté sage ne fut jamais
que la liberté refusée au vaincu par le vainqueur, la liberté
pour soi, mais non pour les autres.
Au temps où MM. Thiers et Guizot étaient ministres de
S. M. le roi Louis-Philippe, « la liberté sage » consistait à
faire condamner le Capitale, journal bonapartiste, \a Gazette
de France, journal légitimiste, et le National, iourndil répu-
blicain.
Au temps où M. Cavaignac était président du conseil
composé de MM. Marie, Senard et Bastide, « la liberté sage >'
consistait à suspendre, sans procès, V Assemblée nationale,
journal orléaniste, la Gazette de France, journal légitimiste,
la Liberté, journal bonapartiste, et enfin la Presse, à qui le
Siècle a la naïveté de demander si elle ne se contente-
rait pas du degré de liberté dont elle a joui jusqu'au 20 dé-
cembre 1848? L'ingrat! il oublie que la Presse, \:)ouv la plus
grande gloire et le plus grand profit du Siècle, a été sus-
pendue pendant quarante-deux jours, sans motif, sans pré-
texte, sans avertissement, sans explication.
Au temps où nous écrivons, « la liberté sage » consiste à
laisser aux partis déchus le même degré de liberté que cha-
cun d'eux laissait au parti bonapartiste quand il était réputé
factieux, poursuivi et condamné comme tcL
780 1853.
C'est de cette «liberté sage» dont nous n'avons jamais
voulu, en aucun temps, même alors qu'on condamnait en
son nom M. Lamennais et M. Laity, M. Dupoty etM. Genoude,
alors qu'on fermait en son nom les maisons des jésuites ou
qu'on flétrissait, toujours en son nom, les visiteurs de Bel-
grave-Square ! Ce que nous blâmons le 22 mars 1853, nous le
blâmions le 20 août 1848, lorsque le Sîèc^ç trouvait alors tout
simple que le général Cavaignac et ses ministres, MM. Ma-
rie, Senard et Bastide, supprimassent la Gazette de France,
le Représentant du Peuple et quatroou cinq autres journaux.
Et, parce qu'il plaît au Siècle de brûler, en mars 1853,
ce qu'il adorait en août 1848 sous le nom et les traits de la
u liberté sage, » le Siècle voudrait que nous le comptassions
dans les rangs des défenseurs delà liberté égale pour tous
et contre tous ! C'est ce que nous ne pouvons pas faire.
Les grands mots ne nous trompent pas.
Ce que le Siècle appelle liberté sage, la Presse l'appelle
intolérance mutuelle.
Or, peu nous importe qu'elle se cache sous le drapeau de
l'opposition, ou qu'elle se montre sous le drapeau du pou-
voir ! C'est toujours l'intolérance mutuelle, et nous n'en
voulons sous aucun drapeau, sous aucun nom, sous aucun
masque.
Entre libertés sages, nous ne nous donnons pas l'embarras
du choix; l'histoire atteste que toutes se valent.
Mais ce qui vaut mieux qu'un auxiliaire douteux, c'est
im adversaire déclaré. Ainsi s'explique pourtjuoi nous pré-
férons voir la liberté attaquée par le Constitutionnel que la
liberté défendue parle Siècle.
Au moins le Constitutionnel, le Pays, la Patrie et VUnioJi
ne parlent pas au nom de la liberté ; ils parlent au nom de
l'autorité, et nous ne sommes pas responsables de ce qu'ils
disent.
1853.
LA PEUR.
24 mars 1853.
On lit dans le Pays, journal de VEmpire :
« Les mêmes nouvelles produisent à Paris près de six francs de baisse
sur la rente ; à Londres, elles ne déprécient les fonds que de douze centimes
et demi. Nous le disons à regret, ce rapprochement est fâcheux pour
notre patrie. »
Oui, sans doute ce rapprochement est fâcheux pour notre
pays; mais le constater ne suffit pas, il faut l'expliquer.
D'où vient que la France n'a de courage que le plumet en
tête, le fusil sur l'épaule, le sabre au côté et le sac au dos?
Cela vient de ce que le courage militaire est le seul que la
France ait appris, le seul qu'elle ait exercé. Le courage
s'apprend. Si, hors des champs de bataille, elle est facile-
ment accessible à la peur, cela vient de ce que nos gouver-
nements se sont moins appliqués à guérir la peur qu'à l'ex-
ploiter. Ainsi, tous l'ont exploitée contre la liberté. Qu'en
est-il résulté? Il en est résulté que les plus petits écarts de
la liberté ont servi de prétextes aux plus graves atteintes
contre elle, et qu'au lieu de jouir de la liberté permanente,
on en est encore en France à la liberté intermittente. Or, la
liberté intermittente est à la liberté permanente ce que la
fièvre est à la santé, ce que le torrent qui ravage est à la
source qui féconde.
Lorsqu'un cheval est ombrageux, que fait le cavalier ex-
périmenté? Le cavalier ramène le cheval et le force à re-
782 1853.
garder en face l'objet qui l'a effrayé jusqu'à ce qu'il n'en ait
plus peur. €'est ainsi que tout gouvernement expérimenté
devrait faire pour tout peuple ombrageux. Si un peuple a
])eur de la liberté, ce doit être un motif de plus pour l'y
aguerrir; s'il manque de courage civil, s'il ne sait pas résis-
ter aux empiétements funestes, aux manœuvres coupables,
cela enseigne à l'État qu'il doit honorer le courage civil
d'autant plus qu'il est moins commun : l'honorer est le
moyen de le rendre moins rare.
La paix, comme la guerre, a ses champs de bataille ; il ne
suffit pas qu'un peuple soit brave devant la mort, il faut en-
core qu'il soit brave devant la liberté, et que, pour un petit
péril et un petit mal, il ne renonce pas à une grande vic-
toire et à un grand bien. Lorsqu'un peuple est brave devant
la liberté, la confiance qu'il puise en lui-même lui fait tra-
verser sans émotion les crises industrielles et les crises fi-
nancières les plus graves. Il ne s'effraie de rien, parce qu'il
calcule tout. Ainsi s'explique, par l'exercice de la liberté,
comment et pourquoi le peuple anglais a acquis une force
d'impassiblUté qui manque encore au peuple français,
(juoique celui-ci possède un proverbe qui dise : « La peur
ne raisonne pas et conseille mal. » Ce proverbe est l'arrêt
de condamnation de la peur. Qu'on s'occupe donc de
la guérir et qu'on cesse de l'exploiter ! La liberté est la
pierre angulaire du crédit. Si l'on veut que le crédit soit
ferme, il faut que la base en soit large et profonde. Le cré-
dit n'est si ferme en Angleterrre que parce que la liberté
n'y est jamais ébranlée. La solidité de l'une y fait la solidité
de l'autre. La liberté et le crédit n'y connaissent point les
paniques.
Français, nous ne sommes braves encore qu'à demi;
soyons-le donc tout à fait ; nous n'avons pas peur de la mort,
n'ayons pas peur de la liberté : alors le crédit français ne
sera pas moins intrépide que le crédit anglais ; alors, sur une
conjecture, la Bourse de Paris ne baissera plus de six francs
quand la Bourse de Londres ne baisse que de douze cen-
times.
1833.
LE MONITEUR DE LA LIBERTÉ ABSOLUE.
25 mars 1853.
Moniteur de la liberté absolue, c'est le litre donné à la
Presse^arle Constitutionnel etpm'M. Granier de Cassagnac.
Ce titre, la Presse l'accepte, et sa plus belle récompense
sera de l'avoir mérité.
Avant le 24 février 1848, la Presse sous le régime du cens
électoral, avait-elle jamais revendiqué la liberté absolue ?
Non, elle s'était contentée, en toute occasion, de plaider la
cause et les droits de la liberté progressive. La Presse n'a
élevé la liberté absolue à la hauteur d'une nécessité inexo-
rable que le lendemain d'une révolution qu'elle avait pré-
vue, prédite, et qu'elle s'était efforcée de prévenir.
Qui niait alors la liberté et ses droits ? — Le parti victo-
rieux.— Qui les revendiquait? — Les partis déchus. C'est la
liberté qui les a sauvés, cette même liberté qui les sauvera
encore, caria liberté absolue jamais ne se venge et jamais ne
se dément. C'est ce qui la caractérise et ne permet pas qu'on
la confonde avec l'arbitraire, qui trop souvent emprunte le
nom de la liberté. Comment les partis déchus, dès qu'ils ont
été rassurés et qu'ils ont pu relever la tête, ont-ils reconnu
le service qu'ils devaient à la liberté ? — En la ca-
lomniant, en la maudissant, en la frappant, en la mutilant,
en l'enchaînant, en la bâillonnant. Hélas ! tous les partis qui
se succèdent se ressemblent.
784 1853.
La Presse^ qui, après le 24 février, aux applaudissements
(le la France entière, avait déployé contre tous le drapeau de
la liberté pour tous, devait-elle, après le 20 décembre, imi-
ter cette lâche ingratitude des partis, et renier ce qui avait
fait sa force, j'oserais presque dire sa gloire?
C'est là une question que la Presse ne s'est pas même po-
sée; il n'y que les malhonnêtes gens qui délibèrent s'ils
rempliront un devoir ou acquitteront une dette. Mettre en
question si l'on trahira son drapeau, c'est déjà le trahir
Et pourquoi la Presse, après avoir passé de la liberté pro-
gressive à la liberté définitive, serait-elle retournée de la
liberté définitive à la liberté progressive ? L'homme passe
de l'adolescence à la maturité; mais passe-t-il de la matu-
rité à l'adolescence ? De même qu'il y a des impossibilités
contre nature, il y a des impossibilités contre raison. Le
peuple qui retourne de la liberté définitive à la liberté pro-
gressive tombe en enfance. Le palais qu'il mérite alors d'ha-
biter est un hôpital d'aliénés.
M. Granier de Cassagnac propose-t-il de replacer les noirs
des colonies françaises sous le régime d'esclavage anté-
rieur à février 1848?
La liberté progressive qui succède à la liberté définitive
ne peut plus être que la liberté tolérée.
Or, qu'est-ce que la liberté tolérée ?— C'est l'autorité tolé-
rante ; mais si l'autorité tolérante fait place à l'autorité in-
tolérante, que deviendra la liberté tolérée? Quand la liber-
té est un fait et qu'elle n'est pas un droit, où est la garantie
de son existence ?
La liberté que le geôlier mesure à son prisonnier, est-ce
la liberté? La liberté que le fort accorde au faible et con-
séquemment qu'il peut toujours lui retirer, est-ce la liber-
té? La liberté dont jouissent les victorieux, pour qui elle est
une superfluité, et qui est refusée aux vaincus, pour qui
elle serait une nécessité, est-ce la liberté? La liberté qui,
sous la Restauration de 1815, existait pour la Quotidienne.
existait-elle pour le Courrier français? La liberté qui, sous
la Monarchie de 1830, existait pour le Journal des Débats.
LE MONITEUR DE LA LIBERTÉ ABSOLUE. 785
Gxislait-elle pour la Réforme'? La liberté qui, sous la dicta-
ture du général Cavaignac, existait pour le A'citional et le
Siècle^ exislait-elle pour la Voix du Peuple et la Presse'? La
liberté de tribune qui, avant le 24 février 1848, existaitpour
MM. Tliiers et Guizot, existait-elle pour MM. Garnier-Pagès
etBerryer? Hier, M. de Montalembert, mesurant la liberté
de tribune à Victor Hugo, la trouvait trop grande ; aujour-
d'hui qu'elle lui est mesurée parle pouvoir, il la trouve trop
petite. Qui posera la limite? Qui sera juge entre M. de
Montalembert de l'an 1831 et de M. de Montalembert de
l'an 1833, entre M. de Montalembert oppresseur et M. de
de Montalembert opprimé ?
C'est après avoir laborieusement cherché celte limite,
sans parvenir à la trouver, que nous sommes arrivé h cette
conclusion : La liberté se règle; on ne la règle pas. Elle
porte avec elle-même ses limites et n'admet pas qu'on lui
en pose. La liberté que l'on comprime, c'est l'explosion que
l'on prépare. Il faut choisir entre la liberté intermittente et
la liberté permanente; la liberté intermittente, c'est la
contre-révolution ramenant sans fin la révolution , et la
révolution ramenant à son tour la contre-révolution. Est-ce
donc là un état normal?
Après tout, qu'est-ce que la liberté absolue, dont le Cons-
titutionnel déclare que la Presse est le Moniteur^! C^esilix
liberté mutuelle. Qu'est-ce que la liberté mutuelle ? C'est le
droit commun. Si la liberté n'est pas l'égalité de droit entre
tous, pour tous et contre tous, qui donc peut être fondé,
hormis des privilégiés, à s'en plaindre et à s'en effrayer?
Il n'y a plus de raison alors pour ne pas renier et flétrir la
justice.
Mais ce n'est pas seulement au Constitutionnel que nous
avons à répondre ; nous avons aussi à répondre au Siècle.
Son objection n'est pas neuve, car il y a plus de trois ans
déjà que nous l'avons réfutée. La voici :
« Nous avons le tort impardonnable de demander une liberté sage, mais
la Presse se garde bien de dire que nous avons soin de délinir les limites
assez larges dans lesquelles nous la contenons; ces limites, ce sont les
X. 50
78G 1853.
pi-incipes de 89, ce sont celles que la Coustitiition de 1848 avaient déter-
minées. La Presse assure qu'elle se trouverait à l'étroit dans ces limites.
Que veut elle donc? Qu'entend-elle par la liberté sans bornes ? Si demain
elle était chargée de gouverner le pays, que ferait-elle? Elle proclamerait
sans doute la liberté illimitée, mais sou code aurait au moins une ligne,
celle-ci, par exemple : (i II est défendu de tuer et de voler. » Voilà donc
une limite, voilà donc la liberté devenue sage, et, par conséquent, digne
de tous les mépris. N'écrira-t-on pas même cette ligne? Sera-t-il permis
de tuer et de voler? En ce cas, nous demandons qu'on nous ramène' à la
barbarie, nous y serons plus commodément. La Presse ne parviendra par
à sortir de ce dilemme : ou une limite quelconque ou pas de limite ; ou
la sagesse ou la barbarie. Si la Presse accepte l'interdiction que nous
avons indiquée, si elle prend un seul grain de sagesse, elle est flétrie à
tout jamais; la voilà descendue au rang du Siècle^ et toute discussion en-
tre elle et nous est inutile, puisqiie sa liberté n'est plus illimitée. »
La preuve incontestable que les principes de 1789 n'é-
taient pas les véritables limites de la liberté, c'est qu'elle
en est sortie, et que la terreur y est entrée à sa place pour
y creuser le lit de l'Empire. La preuve incontestable que les
termes de la Constitution de 1848, pas plus que les principes
de 1789, n'étaient les véritables limites de la liberté, c'est
qu'elle en est sortie la seconde fois comme la première fois,
et que la réaction y est entrée à sa place pour y creuser de
nouveau le Ut de l'Empire. Ainsi, toujours le même effet
produit par la même cause. Si cette explication n'est pas
bonne, que le Siècle en donne donc une meilleure.
La liberté, c'est la négation de la force, et, réciproque-
ment, la force, c'est la négation de la liberté.
Devant cette définition tombe la banale objection du
Siècle, empruntée à quel droit? — Au droit du plus fort.
Eh bien! c'est précisément ce droit-là que la Presse aspire
à supprimer en le remplaçant par le droit du plus faible.
Le droit du plus faible, pesé dans la même balance que le
droit du plus fort, est ce qui constitue la liberté.
En effet, s'il n'y avait pas de faibles, à qui et à quoi ser-
virait-elle? Protéger les faibles et les vaincus, combattiv
les forts et les victorieux, c'est là sa mission, c'est là son
péril, mais aussi c"esl lii sa gloire.
1853.
LE DROIT DE LA LOGIQUE.
30 mars 1853.
VAssemblée nationale, répondant au Siècle, reconnaît en
ces termes le droit de la logique :
« Le Siècle fait à la proposition de M. Sauzet, sur le mariage, l'hon-
neur de la combattre. Le journal commence en disant :
M Les réactions ne s'arrêtent jamais à mi-chemin; elles ont une logique impi-
toyable. 11
» C'est vrai, et les révolutions sont sur ce point tout à fait semblables
aux réactions. Cela peut contrarier les habiles ; mais la logique, avec la-
quelle ils n'avaient pas compté, et qui est plus forte qu'eux, entre malgré
eux dans les événements, ou plutôt les domine et les dirige, et déjoue tous
les calculs faits sans elle. Nous savons des révolutionnaires, par exemple,
très partisans de la République, de la démocratie et d'un socialisme mi
tige qui a l'incomparable mérite d'être le leur, mais qui ne voudraient
point d'un certain autre socialisme plus avancé qui serait appliqué par
d'autres que par eux-mêmes, et qui serait appliqué contre eux. Eh bien! ils
ont pu faire triompher leur République, leur démocratie et leur socialisme,
mais ils n'ont pas pu les maintenir. Un peu plus, et bien malgré eux, ils
nous faisaient glisser dans le socialisme dont ils ne veulent point. Et nous
y serions tombés infailliblement si nous n'étions pas sortis de la Républi-
que, et nous y tomberons si nous ne sortons pas de la démocratie.
» Qu'il serait commode de pouvoir se débarrasser de la logique, pren-
dre les principes sous bénéfice d'inventaire, accepter les conséquences qui
font nos affaires, rejeter celles qui nous gênent, nous faire ainsi un doux
oreiller et nous y endormir ! Mais cet oreiller-là n'est appuyé sur rien, et
quand nous voulons nous y appuyer nous-mêmes, nous tombons. »
Î88 t85îl.
Sortir de la démocratie, ce sera rétablir le droit d'aînesse,
les trois ordres : la noblesse, le clergé, le tiers-Etat, l'iné-
galité devant l'impôt, l'inégalité devant la loi, la taille, la
corvée, les justices seigneuriales, la servitude, l'unité de
religion sous peine d'extermination des personnes et de
confiscation des biens ; en moins de mots, tout ce qui exis-
tait en France sous la royauté avant 1789. Ainsi le veut
inexorablement la logique : il faut opter entre le privi-
lège et l'égalité, entre l'autorité et la liberté! Point d'au-
torité si elle est divisée ; point de liberté si elle n'est indi-
visible. L'autorité et la liberté qui ne sont pas absolues ne
sont ni la liberté ni l'autorité ; c'est l'inconséquence.
1853.
DU PRINCIPE D^AUTORITÉ DEPUIS 1780.
20 avril 1853.
Sous ce litre vient de paraître un petit écrit in-8° com-
posé (le 30 pages, imprimerie crErnest Panckoucke. Ce petit
écrit a déjà eu la grande faveur d'être presque entièrement
et solennellement reproduit dans les colonnes du .I/o/) /Yewr,
Le Siècle admet en ces termes le principe d'autorité :
« Quelque partisans que nous soyons de la liberté, ce n'est pas nous
qui contesterons le principe d'autorité. Il est nécessaire pour sauvegarder
la liberté elle-même, et se confond la plupart du temps avec elle. »
La Presse continue d'être avec l'Évangile contre le Mo-
niteur, le Constitutionnel, VAssemblée nationale, VUnion et
le Siècle ; l'Évangile a dit :
« Vous savez que les princes des nations les dominent, et que ceux qui
sont les plus grands exercent le pouvoir sur les autres; ils n'en sera point
ainsi parmi vous. Quiconque voudra devenir le plus grand sera votre mi-
nistre et celui qui voudra être le premier sera votre serviteur. »
A quoi sert donc d'entretenir quarante mille églises, de
salarier quarante mille prêtres, d'inscrire au budget pour
quaran'e millions le culte catholique, si ce n'est pas pour
respecter le plus important de ses préceptes, si ce n'est pas
pour subordonner lu loi à la foi ?
1853.
LIBERTE ET REVOLUTION.
I.
25 avril 1853.
Ce qui suit est extrait de la Note XXVI, remise par M. Fié-
vée, en mai 1804, lorsque les mots : République française,
s'effacèrent pour faire place à ceux-ci : Empire français :
« Par le fait que le pouvoir d'un seul a pu se rétablir de lui-même, il
serait assez fort pour briser tout ce qui lui résisterait, et on aurait un des-
potisme violent au lieu d'un pouvoir général né des circonstances. J'ap-
puie sur ces distinctions, parce qu'elles sont réelles , et qu'elles expliquent
comment la lassitude des révolutions et des-systèmes jette toute une nation
dans les bras d'un homme sans qu'on puisse en conclure qu'elle aime le
despotisme. Personne ne l'aime, pas même ceux qui le vantent par lâcheté
ou le servent par intérêt. Mais quand on s'est trompé sur les moyens d'as-
surer la liberté, il n'y a plus qu'une voie de salut, c'est de se confier au
pouvoir. Ce pouvoir se servira-t-il de la Révolution pour enchaîner la li-
berté publique, ou tuera-t-il la Révolution pour laisser aux doctrines à la
fois favorables au pouvoir et à la liberté les moyens de renaître? Telle est
la seule question que le temps ait à décider. Pour moi, elle ne serait pas
douteuse, et quoique l'empereur trouve ma politique un peu vieille, et qu'il
me permette de trouver quelquefois la sienne un peu vigoureuse, je persiste
à croire que la mobilité de nos idées, l'exaltation de nos passions née de l'ab-
sence de toute force morale, ne peuvent se fixer et se calmer que par
l'alliance du pouvoir et de la liberté. La liberté dans une monarchie est le
contraire de l'esprit de révolution (1).
(1) J, FlÉVÉK. {Correspondance et Relations de J. Fiévée axer Bonaparte,
premier co7isul et empereur, pendant onze années, ]802 à 1813. T. II, p. 2,)
LIBERTE ET RÉVOLUTION. 791
C'est aussi parce que nous sommes contraires h l'esprit de
révolution que nous voulons la liberté, toute la liberté, rien
que la liberté.
IL
2 août 1854.
La reine d'Espagne, proclamant devant toute l'Europe
que « sans la liberté, il n'y a pas de nations dignes de ce
» îiom, » nous a remis en mémoire ces belles paroles de
M. de Chateaubriand :
« Les révolutions n'ont qu'un motif et qu'un but : la jouissance de la
liberté ou pour un individu, ou pour quelques individus, ou pour tous.
» Quand la liberté est conquise au profit d'un homme, elle devient lu
despotisme, lequel est la servitude de tous et la liberté d'un seul ; quand
elle est conquise pour plusieurs, elle devient l'aristocratie ; quand elle est
conquise pour tous, elle devient la démocratie, qui est l'expression de tous
par tous, car alors il y a confusion du pouvoir et de la liberté, du gouver-
nant et du gouverné.
» Chez les modernes, la liberté est la raison ; elle est sans enthousiasme;
on la veut parce qu'elle convient à tous : aux rois, dont elle assure la
couronne en réglant le pouvoir; aux peuples, qui n'ont plus besoin de se
précipiter dans les révolutions pour trouver ce qu'ils possèdent (1). a
Peut-être la Restauration régnerait-elle encore en France,
si, au lieu de mutiler la liberté et de chasser Chateaubriand,
elle les eût fait l'un et l'autre asseoir dans ses conseils. La
liberté est une source : si elle ne coule, elle ravine. Vaut-il
mieux qu'elle ravine ou vaut-il mieux qu'elle coule ? 11 est
sans exemple, dans l'histoire, que la liberté n'ait pas puni
tous ceux qui l'ont reniée après l'avoir adorée.
Sans remonter plus haut que la Révolution de 1830, elle
a puni le roi Louis-Philippe et ses ministres, qui lui devaient
tant, d'avoir oublié qu'ils lui devaient tout ; plus tard, elle
a puni le gouvernement provisoire d'avoir toléré que plu-
sieurs de'ses membres et de ses agents lui eussent manqué
de respect ; elle a puni le général Cavaignac et ses conseil-
(1) CHATEAITBEIASD. Études hisloriques. — Exposition.
792 1854.
lors ; elle a puni leurs successeurs, MM. Odilon Barroi, Léon
Faucher, Falloux, etc., etc.; elle a puni M. Mole et tous les
chefs de la majorité législative, sacrifiant une à une toutes
les garanties d'une liberté relative à l'espoir d'une fusion
chimérique ; elle a puni M. Thiers et ses amis, préférant la
défaite de la liberté au triomphe du suffrage universel ; elle
a puni M. de Montalembcrt, ne voulant pas pour les autres
de la liberté dont il voulait pour lui, voulant que la liberté
soit un privilège et ne voulant pas qu'elle soit un droit;
elle vient de punir exemplairement en Espagne l'ancien ré-
dacteur en chef de VHeraldo, M. Sartorius, comte de San-
Luis, ainsi que tous ses pareils, renégat au jour de la puis-
sance et fuyard au jour du danger ; mais si la liberté rape-
tisse toujours et punit souvent ainsi tous ceux qui, après
s'être servis d'elle, l'abandonnent, la liberté récompense
souvent et grandit toujours tous ceux qui lui restent fidè-
les : elle a grandi Washington, elle a grandi Lafayette, qui
sans elle n'eût laissé aucun nom dans l'histoire ; elle a grandi
Royer-Collard, elle a grandi Chateaubriand.
1853.
RETABLISSEiMENT
PEINE DE MORT EX MATIÈRE POLITIQUE.
" L'ininioralité des délits politiques est sans cesse
travestie ou obscurcie par les vicissitudes des choses
humaines,.. Elle varie selon les temps, les événements,
les droits et les mérites des pouvoirs ; elle chancelle a
chaque instant sous les coups de la force, qui prétend
la façonner selon ses caprices et ses besoins. A peine
trouverait-on dans la sphère politique quelque acte in-
nocent ou méritoire qui n'ait reçu en quelque coin du
monde ou du temps une incrimination légale. »
GuizoT. De la peine de murt.
I.
19 mai 1853.
Le 26 février 1848, des acclamations unanimes parties de
toutes parts : de la rue, de l'atelier, de la boutique et du
salon, accueillaient la déclaration suivante :
AU KOM DU PEUPLE FRANÇAIS.
« Le gouvernement provisoire de la République, convaincu que la
grandeur d'âme est la suprême politique, et que chaque révolution opérée
par le peuple français doit au monde la consécration d'une vérité philo.îo-
phique de plus ;
» Considérant qu'il n'y a pas de plus sublime principe que l'inviolabi-
lité de la vie humaine ;
ï) Considérant que, dans les mémorables journées où nous .sommes, le
795 1853.-RÉTABLISSEMEiNT DE LA PEINE DE MORT
gouvernement provisoire a constaté avec orgueil que pas un cri de ven-
geance ou de mort n'est parti de la bouche du peuple,
» Déclare :
» Que dans sa pensée la peine de mort est abolie en matière politique,
et qu'il présentera ce vœu à la ratification définitive de l'Assemblée na-
tionale.
» Le gouvernement provisoire a une si ferme conviction de la vérité
qu'il proclame au nom du peuple français, que si les hommes coupables
(jui viennent de faire couler le sang de la France étaient dans les mains
du peuple, il y aurait à ses yeux un châtiment plus exemplaire à les dé-
grader qu'aies frapper.
)) Les membres du gouvernement provisoire,
» DUPONT (de l'Eure),
)) ARAGO,
» MAKIE,
» LAMARTINE,
» CRÉMIEUX,
» LEDRU-ROLLIN,
» GARNIER-PAGÎiS,
« LOUIS BLANC,
» ARMAND MARKAST,
» FLOCON,
» ALBERT. »
En effet, la Constitution du 4 novembre tint ee qu^avait
promis la déclaration du 26 février.
Cette déclaration devint l'article ode la Constitution, voté
dans la séance du 18 septembre 1848, après le rejet de deux
amendements, l'un présenté par M. Atbanase Coquerel et
appuyé par MM. de Tracy et Victor Hugo ; l'autre, présenté
par M. Buvignier et appuyé par M. Wolowski, rejet pro-
noncé à la majorité suivante :
Nombre des votants 714
Majorité absolue 358
Pour l'amendement proposant l'abolition absolue de la
peine de mort 21tt
Contre 4^»*)
Rejet prononcé malgré les louables ellbrls tie M. deTracy,
s'exprimanl ainsi :
i\i. DE TRACY : '( Je terminerai en disant ce que je vous disais tout à
l'heure, ce que je me suis dit en 1830 : les révolutions, qui causent sou-
vent de grands maux, ont aussi un grand avantage, c'est qu'elles nous
EN MATIÈRE POLITIQUE. 795
sortent, permettez-moi cette expression vulgaire, nous sortent de l'ornière
clans laquelle les sociétés rentrent malheureusement toujours ; elles nous
permettent d'avoir de ces élans qui étonnent, et qui souvent sont les plus
beaux monuments de l'humanité. (Très bien !) Il n'y a pas si longtemps
que la révolution de février s'est accomplie ; je voudrais que vous pussiez
profiter de cette circonstance pour abolir l'échafaud.
» Le jour où je verrai tomber les derniers fers et le dernier échafaud,
je consens que ce soit le dernier de ma vie. (Très bien ! très bien !) »
Malgré ces ineffaçables paroles de Victor Hugo :
M. VICTOR HUGO : « Qu'est-cc que la peine de mort? La peine de mort
est le signe spécial et éternel de la barbarie. Partout où la peine de mort
est prodiguée, la barbarie domine; partout où la peine de mort est rare,
la civilisation règne.
» Après février, le peuple eut une grande pensée : le lendemain du
jour où il avait brûlé le trône, il voulut brûler l'échafaud. Ceux qui agis-
saient alors sur son esprit ne furent pas, je le regrette profondément, à la
hauteur de son grand cœur. Ou l'empêcha d'exécuter cette idée sublime. »
La conséquence du rejet des deux amendements fut
l'abolition de la peine de mort, mais restreinte aux cas po-
litiques, ainsi que cela résulte des termes de l'article 5,
ainsi conçu :
a Article 5. La peine de mort est abolie en matière politique. »
Article voté après la déclaration suivante de M. Vivien,
membre de la commission :
M. VIVIEN : « Xous avons voulu aussi consacrer constitutîonnellement
une pensée dont le gouvernement provisoire a eu l'honneur de prendre
l'initiative. Nous croyons que la France fera, par cette disposition, un
grand progrès dans une voie où nous souhaitons qu'elle ne s'arrête plus. «
Le gouvernement provisoire et l'Assemblée constituante,
issus du 24 Février 18i8, avaient aboli la peine de mort en
matièrepolitique ; le gouvernement issu du 2 décembre 1851
[)ropose au Corps législatif de la rétablir.
II propose de punir de mort l'attentat dont le but sera,
soit de détruire, soit de changer le gouvernement ou l'or-
dre de successibilité au trône, soit d'exciter les citoyens ou
habitants à s'armer contre l'autorité impériale.
Je me borne à exposer les deux conduiles, les deux poli-
tiques, l'une marquée au coin de la liberté, l'autre marquée
796 1853.
au coin de l'autorité ; je ne conclus pas, car il me faudrait
dire toute ma pensée, et la dire n'est pas possible.
On lit dans le Moniteur :
i' s. M. rempereur a reçu de M"" la princesse de la Moskowa la lettre suivsnte :
« Sire,
» Lorsque j'eus l'honneur de faire appel à Votre Majesté pour récla-
mer de votre justice un soulagement à ma position, vous eûtes la géné-
reuse pensée de pi-oposer un projet de loi qui avait pour objet de me resti-
tuer les ai'rérages d'une pension que j'aurais dû toucher de 1315 à 1830,
comme veuve d'un maréchal de France, si le maréchal Ney n'avait pas
péri VICTIME d'une odieuse réaction.
« Profondément touchée de la bienveillante initiative de Votre Majesté,
je devais espérer qu'elle serait unanimement accueillie par les corps poli-
tiques qui concourent à l'action de votre gouvernement. Il n'en a point été
ainsi.
» Ce que j'aurais accepté avec reconnaissance comme une faible, mais
juste réparation des torts matériels qu'on a faits à moi et à mes enfants ;
ce que j'aurais pu réclamer au point de vue de l'équité, on a voulu lui
donner les formes solennelles d'une récompense nationale, et ce n'est point
il moi à me plaindre de cet honneur.
» Mais aujourd'hui qu'au sein du Corps législatif on s'apprête, à propos
des réclamations d'une pauvre femme, à rouvrir des débats pénibles sur
la mémoire de son mari, je ne puis souffrir que, pour une question d'ar-
gent, le nom de I'illustre victime serve encore d'aliment aux discus-
sions des partis, et, en conséquence, je viens supplier Votre Majesté de
retirer le projet de loi qui me concerne.
<) J'ai l'honneur d'être, avec la plus vive reconnaissance,
» De Votre Majesté,
1) La très humble et très respectueuse ser\ante,
a Maréchale Net,
» Princesse de la Moskowa .
» Paris, 15 mai 1H.53. »
D'of/teuscs réactions peuvent tlonc l'aire tie la peine de
mort un instrument contre « d'illustres victimes! « Quel
avertissement opportun ! Quelle condamnation suprême de
la peine de mort en matière politique !
TABLE DES MATIERES.
rages.
iHôl. Ce qu'il faut que le peuple sache . . . , 3
— La France souterraine 11
— La Rue Transnonain 14
— L'Influence religieuse 16
— La Liberté du Roulage 19
— L'An 1852 22
— A qui la Responsabilité? 24
— Vigilance . 29
— Les Triumvirs 31
— Suffrage universel et Presse quotidienne 3ô
— Angleterre et France 38
— Aiitriclie et France 44
— Trois Jours : Trois Saisies : Trois Procès 46
— La République ne sera pas renversée 50
— Le Mépris des Lois 58
— Que faut-il entendre par ce mot : la toi? 60
— L'Héroïsme du Journal des Débats 62
— Mon Drapeau 64
— Le Privilège des Fusils 67
— Vive le Roi! Vive la Ligue! 70
— La République consolidée 72
— L'Obéissance passive 78
— Le Peuple ! La France ! 90
— Les Rigueurs salutaires 99
— Association contre Association 106
— Cause et Effet ., . . 108
— La Réaction dans la Creuse 111
— Le Socialisme 113
— La Foi dans l'Avenir 126
— Le Manifeste de 1848 et le Message de 1850 128
— Du Droit de Pétition 131
— Aristide Ollivier 139
— Ce qui est de Mode 143
— La Volonté du Peuple 150
798 TABLE DES MATIERES.
Pages.
1851. . Trois Révolutions 154
— La Révolution française 155
— Infaillibilité da Pape et Liberté de la Presse 160
— Comptons nous 170
— Une Accusation sans fondement 172
— Le Parti de l'Agitation 178
— Le Vent des Révolutions 184
— Principes et Considérations 186
— Le Compte-Rendu de la Montagne 188
— Y a-t-il deux Justices? l'J2
— Le Droit de Pression • • • 1^^
— Visite à M. Ledru-Rollin 203
— Le vrai Nom de la Liberté réglementée 206
— Hôtel et Prison 209
— La Loi invisible 211
— Ham et la Conciergerie 214
— Égalité devant la Loi 218
— Les Travaux de la Veille et du Lendemain 237
— Où s'arrêtera-t-on? 238
— La Réaction par et contre la République 244
— Trois Questions 246
— Deux Gouvernements : un Fort, un Faible 247
— Railleries imprévoyantes 250
— Les Détenus de Belle-Isle 252
— L'Arrêt du Conseil de guerre de Lyon 257
— La Rigueur universelle 267
— Les Barbares du Passé 269
— A la Loi, opposons la Loi 273
— Le Candidat du Suffrage restreint 282
— La Liberté sage 283
— La Liberté triomphe et ne se venge pas 290
— Le Catholicisme et la Liberté 296
— Un Mot de Stanislas Girardin 300
— L'Opinion publique et le Jury 301
— M. Léon Faucher 310
— Soyez Logique ! 320
— Guerre aux Phrases 324
— L'Ordre et la Liberté conciliés 325
— Une Différence essentielle 327
— Les Deux Ères 330
— La Souveraineté qu'on a détruite 332
— Ayez la Logique de l'Intolérance ! 335
— Progrès de la Liberté en France 337
— L'Article 36 delà Constitution. 339
TABLE DES I\L\T1ÈRES. 799
Pages.
1851. Le Règne de la Publicité 341
— Pesez les Votes et ne les comptez pins 343
— Le Coup d'État et le Coup d'Éclat 352
— La Calomnie et la Logique 353
— Un Manifeste pseudonyme 355
— L'Absence du Droit de dissolution 357
— La Politique et la Science 359
— Les Ministères impossibles 361
— L'État de siège restreint 364
— Ce qui met fin aux guerres civiles 367
— La Censure 369
— Pais ou Guerre aux Jésuites 371
— L'Élection du 30 novembre 1851 373
— La Proposition des Questeurs 376
— Le Jugement du 11 décembre 1851 403
1852. Conservons la République 407
— Les Proscrits 437
— Sociétés secrètes et Révolutions périodiques 473
— L'Unité de Presse 475
— La Presse sans la Liberté 502
— La Bourgeoisie 618
— La Révolution de 1789 621
— Ni Proscriptions, ni Conjurations 622
— L'Empire 626
— Le Supplice de la France 632
— La France accusée par M. Guizot 638
— L'École du Passé 642
— L'Amour fraternel 644
— La Paix et la Liberté .... 648
— Le Rétablissement du Serment 650
— Stabilité: Liberté 654
— L'Esprit de Parti et l'Esprit public 657
— Belgique et France 660
— La Domination légitime 662
— L'Observation du Dimanche 664
— Les Processions 669
— Aux Journaux français 678
— Qu'est-ce que le Peuple ? 684
— L'Unité 694
— Le Comte Alfred d'Orsay 699
— Le Pillage et l'Égorgement universel 700
— L'Attentat de Marseille 709
— La Liberté et les Bonaparte 711
— La Providence 717
500 TABLE DES MATIERES.
rajes.
1RÔ2. Comment on entend la Liberté réciproque 720
— Une Épreuve décisive *25
— Aveux tardifs "37
1853. La Liberté de Consommation 740
— Qu'est-ce que la Liberté ? 742
— Les Devoirs de la Presse 745
Le Silence de la Presse 750
— Les Enseignements inutiles 752
— L'Ennemi de l'Empire 756
— Nécessité : Liberté 758
— La Presse travestie 760
— La Liberté de Correspondance 762
— La Liberté définie par Montesquieu 770
— Les Deux Écoles 774
— Plus de Théâtres ! 776
— Dissertation d'Aveugles 778
— La Peur 781
— Le Moniteur de la Liberté absolue . . 783
— Le Droit de la Logique 787
— Du Principe d'Autorité depuis 1789 789
— Liberté et Révolution ~90
— Rétablissement de la Peine de mort en matière politique. . 793
té
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
1
DC Girardin, Emile de
266 Questions de raon temps
.5
G57
t. 7
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